Chronique - Parentologie : quand papa joue au docteur avec maman
Par Nicolas Santolaria
L’éducation est une science (moyennement) exacte. Cette semaine, Nicolas Santolaria nous rappelle que l’enfant est le meilleur ennemi d’une vie sexuelle épanouie.
Comme un coach de vie un brin autoritaire, la parentalité remodèle du jour au lendemain une grande partie de vos habitudes existentielles. Alors qu’une simple virée en amoureux au cinéma nécessite désormais une planification dissuasive digne de l’opération Overlord, une autre dimension hédoniste de votre vie d’avant prend elle aussi une tournure problématique : le sexe. Comme si un mauvais génie avait versé du bromure dans votre café équitable, l’ambiance caliente qui vous a conduit sans trop réfléchir à perpétuer l’espèce humaine se transforme soudain en véritable glaciation érotique. Game of Thrones vous avait pourtant prévenu – « L’hiver vient » –, mais vous ne pensiez pas que ce méga-coup de froid congèlerait également vos corps caverneux.
A cette situation, il y a tout d’abord des raisons purement mécaniques. Dans un premier temps, l’épreuve physique que constitue l’accouchement est susceptible de rendre votre compagne non réceptive à vos parades de paon en surchauffe (et en survêt, si vous avez pris un congé parental). Après une épisiotomie, on a rarement envie d’explorer les recoins du Kama-sutra, surtout avec un type qui arbore un tee-shirt « Super Papa ». A ce stade, même s’il sait le plus souvent se montrer compréhensif en surface, ledit papa pourra éprouver au plus profond un véritable choc culturel. Lui qui avait le sentiment enivrant de vivre avec la cousine de Sharon Stone, se retrouve du jour au lendemain à partager le quotidien ultrapragmatique de Super Nanny (« T’as pensé aux mini-dosettes de sérum physiologique pour nettoyer les narines ? »).
Quant à la maman, elle peut parfois avoir du mal à passer en un clin d’œil du rôle de distributeur de boissons chaudes à celui d’objet de désir. Comme le détroit d’Ormuz, sa poitrine devient alors le point de focalisation vers lequel convergent des intérêts stratégiques divergents. Celui de l’enfant, qui ne pense qu’à manger, et le vôtre, qui… bon, pas besoin de vous faire un dessin. Pour ne rien arranger, les couches pleines d’une matière qui semble venue de l’espace et les flatulences de bébé, alourdissant l’air ambiant, vous conduisent à formuler ce constat lucide – et un poil désabusé : au cœur de cet univers pas franchement glamour, il faudrait être David Copperfield pour, d’un claquement de doigt, réussir à restaurer durablement la magie érotique.
VOTRE COMPAGNE ÉTAIT EN COUPLE AVEC UN SPARTIATE AFFÛTÉ PAR LES HEURES DE CROSS-FIT, ELLE SE RETROUVE À CAUSER « MONTÉE DE LAIT » AVEC UN TYPE QUI A TOUJOURS DES TRACES DE VOMI SEC SUR SON SWEAT MAL REPASSÉ.
Car force est de constater que votre vie sexuelle n’est plus qu’un ancien carrosse embourbé dans la purée de citrouille. Si, à ce stade, vous n’avez pas encore succombé au fameux « baby-clash », cette fréquente séparation post-partum, c’est que vous avez réussi à dériver vos pulsions vers un nouveau mode de satisfaction, généralement à base de séries Netflix et de Pringles au fromage – même si rien ne vous empêche de profiter de l’occasion pour entamer, ou redynamiser, une relation masturbatoire avec vous-même (« salut, ça va toi ? ! »). A la longue, ce régime à base d’images interchangeables, de graisse saturée et de sédentarité onanique finit par vous transformer vous aussi radicalement, mais pas forcément en bien. Votre compagne était en couple avec un spartiate affûté par les heures de cross-fit, elle se retrouve à causer « montée de lait » avec un type qui a toujours des traces de vomi sec sur son sweat mal repassé.
« T’es sûr qu’ils dorment ? »
En pareilles circonstances, les rares coïts auxquels vous pouvez encore prétendre sont mis en péril par le harcèlement sonore systématique de l’enfant. Comme avec ces prisonniers à qui l’on diffuse de la musique assourdissante pour les empêcher de trouver le sommeil, les braillements nocturnes vous vrillent quotidiennement les tympans. Hasard ? Pas sûr.
Dans une étude menée par le professeur David Haig, à l’université Harvard, on apprend que les bébés seraient biologiquement programmés pour monopoliser l’attention et, en éreintant les parents, les empêcher d’avoir des relations sexuelles. But de la manœuvre ? Prolonger la période d’allaitement, laquelle s’accompagne de l’aménorrhée de lactation, une phase d’infertilité de durée variable. En vous épuisant et en activant une forme de contraception naturelle, le Garry Kasparov en Babygro minimiserait ainsi les risques de retour de couches et maximiserait ses chances de survie.
Une fois que l’enfant « fait ses nuits », vous n’êtes pas pour autant tiré d’affaire. Car cette petite chose hurlante va apprendre à se déplacer. Elle est donc susceptible de débouler à n’importe quel moment ; en général, le pire. Personnellement, il ne m’est jamais arrivé d’être surpris en pleins ébats et de me trouver contraint de raconter un horrible bobard médical (« on était en train de jouer au docteur avec maman »), mais c’est une perspective plus ou moins angoissante que tout parent a en tête. Voilà pourquoi « T’es sûr qu’ils dorment ! ? » est sans doute l’un des mantras préférés de ma compagne, avec le non moins fameux : « Tu t’es lavé les mains avant de peler les légumes ? » J’ai donc vite compris qu’aller tester la profondeur du sommeil des enfants (« c’est bon, ils dorment à poings fermés ») faisait désormais partie des préliminaires.
Acrobatie domestique
Dans cette quête complexe du désir, quand les enfants ne sont pas dans les bras de Morphée, vous pouvez encore compter sur une alliée de taille (non, pas la pilule de Viagra) : la télé. Une fois votre progéniture lobotomisée par un bon Pixar, le son du poste à fond, vous n’avez plus qu’à vous enfermer à double tour dans la pièce de votre choix et vous livrer, l’esprit à peu près serein, à vos petites affaires. Certes, tout ça a parfois des allures d’acrobatie domestique quand, un pied dans le hublot du sèche-linge, une main sur l’armoire à pharmacie, vous tentez de rejouer le remake à petit budget de Cinquante nuances de Grey. Mais justement parce que clandestine, parce qu’arrachée de haute lutte à tout un tas de forces contraires, parce que témoignant de l’incroyable pulsion de vie qui vous anime, la sexualité du parent au bout du rouleau n’en est que plus savoureuse.
Lors de son premier meeting d’homme libre, Lula se positionne en « sauveur » du Brésil face à l’extrême droite
Par Bruno Meyerfeld, Sao Bernardo do Campo, envoyé spécial
L’ancien président brésilien, libéré à la faveur d’une décision de la Cour suprême, a prononcé un discours vibrant devant le syndicat des métallurgistes de Sao Bernardo do Campo.
Le retour à la liberté fut donc aussi un retour aux sources. Après 580 jours passés derrière les barreaux, Luiz Inácio Lula da Silva a choisi le lieu très symbolique du syndicat des métallurgistes de Sao Bernardo do Campo, près de Sao Paulo au Brésil, pour tenir son premier meeting, devant une foule de partisans euphoriques.
C’est là, depuis ce quartier légendaire dit de « l’ABC paulista », triangle d’or de l’industrie brésilienne, qu’entre 1978 et 1980, celui qui était alors seulement président du syndicat des métallos, conduisit et incarna les grandes grèves ouvrières de la fin de la dictature. Là aussi, qu’il se retrancha plusieurs jours, entouré de ses fidèles, en avril 2018, avant de se rendre à la police et de prendre le chemin de la prison.
« Je suis de retour, (…) libre comme un oiseau ! », a lancé le leader de la gauche dans un discours enflammé. Face à lui, une marée humaine de milliers de sympathisants a envahi la rue et se presse aux fenêtres des immeubles, et jusqu’au toit du syndicat. Malgré la garoa (la bruine pauliste) et la brume, l’ambiance est bouillonnante. Volcanique, même. « Le peuple de Lula », comme il aime s’appeler, s’est drapé de rouge magmatique. Pour l’occasion, il a sorti les casquettes mao, les bannières à faucille et marteau et les vieux drapeaux du Che, dans une ambiance de kermesse doucement anachronique.
« J’ai plus de courage pour lutter qu’avant [la prison] ! »
« Je dors avec la conscience tranquille des hommes justes et honnêtes ! », a affirmé l’ancien président, de son inimitable voix gutturale. Evacuant rapidement son actualité judiciaire pour parler du futur du Brésil, il s’en est pris directement au gouvernement de Jair Bolsonaro. « Il a été élu pour gouverner le peuple et pas pour les milices de Rio. (…) Nous ne pouvons pas permettre que les miliciens en finissent avec notre pays ! », tonne Lula, dans une référence limpide à l’assassinat non élucidé de la militante Marielle Franco, tuée le 14 mars 2018 ; une affaire dans laquelle le nom de M. Bolsonaro est aujourd’hui cité.
Pour lui, l’objectif n’est rien de moins que de « sauver » le Brésil contre le « projet de haine » de l’extrême droite. Dans une langue claire, et un propos parfois simpliste, Lula a affirmé vouloir « se battre pour un pays heureux ». Un pays, « où les mères peuvent emmener leur fils au supermarché et acheter suffisamment de choses à manger. Où le travailleur a un emploi et arrive à ramener de l’argent chez lui tous les mois ». Au pouvoir, « nous allons distribuer des livres, nous allons distribuer des emplois, nous allons distribuer un accès à la culture » dans un Brésil plongé dans le marasme économique, a promis l’ancien chef de l’Etat, sans détailler davantage la manière d’y parvenir.
A 74 ans, le tribun n’a rien perdu de sa verve, ni de son étoile. « J’ai plus de courage pour lutter qu’avant [la prison] ! », soutient-il même. Le propos ravit la foule, en liesse et souvent en larmes. « C’est la joie générale », s’enthousiasme Isabela, 19 ans, qui n’avait que 2 ans lors de la première élection de Lula à la tête du Brésil. Malgré les affaires qui pèsent sur l’ancien chef de l’Etat, « il n’ira plus jamais en prison, il n’y aura pas de retour en arrière », croit-elle. Plus loin, issu d’une autre génération, Luis, 70 ans, retraité de la fonction publique, queue-de-cheval et pin’s à l’effigie du leader, pense dur comme fer que « Lula va réaliser l’union de la gauche, qui est fondamentale pour résister. J’avais 14 ans quand la dictature s’est installée dans ce pays. Aujourd’hui, il faut se préparer à toutes les situations ».
Le retour de la « caravane » de Lula
Pour Lula, il s’agit aussi de commencer à tracer les contours d’une stratégie de reconquête du pouvoir. Sur la scène, autour de lui, se tient ainsi la nouvelle génération de la gauche : Fernando Haddad, candidat malheureux du Parti des travailleurs (PT) à la dernière présidentielle ; Gleisi Hoffmann, présidente du même parti ; Marcelo Freixo, député de Rio du parti alternatif PSOL (Partido Socialismo e Liberdade) ; ou encore Guilherme Boulos, lui aussi ex-prétendant à la fonction suprême en 2018.
A la réunion de la « famille de gauche », il ne manque guère que Ciro Gomes, troisième homme de la dernière présidentielle (avec 12,47 % des voix), qui refuse toujours à Lula la place de chef de l’opposition. « Un peuple ne peut dépendre d’une seule personne », a cependant reconnu Lula, qui s’est bien gardé d’annoncer ses intentions au sujet du prochain scrutin de 2022.
Mais dans la foule, tous ne jurent que par Lula. « On a besoin d’une nouvelle génération, c’est vrai, mais aujourd’hui on n’a personne avec son charisme. Il n’y a que lui qui puisse créer l’euphorie », regrette Daisy, 57 ans, comptable, venue avec des amis à Sao Bernardo. Que vaudrait l’opposition aujourd’hui sans son leader charismatique ? « La dépendance du PT a l’égard de Lula est révélatrice de la fragilité de ce parti. Rappelons que ses dons messianiques n’ont pas permis à Fernando Haddad d’être élu l’an dernier », rappelle Fernando Limongi, professeur en sciences politiques à l’université de Sao Paulo.
De l’autre côté de l’échiquier, le président Jair Bolsonaro a mis fin à un silence pesant et fait une référence directe à son farouche adversaire sur Twitter, implorant les Brésiliens de « ne pas donner de munitions à la crapule » Lula, « momentanément libre, mais chargée de culpabilité ». Pas de quoi déconcerter le leader de la gauche, qui a signifié sa volonté de parcourir le Brésil à la tête d’une « caravane » dans les jours à venir, tout en prenant un peu de temps pour lui. « A partir de la semaine qui vient, je vais prendre soin de ma vie », a expliqué l’ex-président, donnant rendez-vous à ses partisans pour un nouveau grand meeting d’ici à une vingtaine de jours.
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Entretien - Bertrand Badie : « L’acte II de la mondialisation a commencé »
Par Marc Semo
Le politiste estime, dans un entretien au « Monde », que les mouvements de protestation qui secouent aujourd’hui des pays comme l’Algérie, le Chili ou le Liban ont pris une importance toute nouvelle, faisant de l’intersocialité une dynamique majeure qui l’emporte désormais sur les relations entre Etats.
Chacun de ces mouvements est différent et naît de circonstances particulières mais d’Alger à Bagdad en passant par Hongkong, La Paz ou Santiago ou comme les « gilets jaunes » l’an dernier en France, les contestations qui secouent aujourd’hui la planète ont d’évidents points communs. Professeur émérite à Sciences Po Paris, Bertrand Badie, qui vient de publier L’Hégémonie contestée. Les nouvelles formes de domination internationale (Odile Jacob, 240 pages, 22,90 euros), analyse ces protestations qui sonnent comme un retour des peuples.
Une douzaine de pays sont simultanément touchés par de vastes mouvements de contestation. Y a-t-il une dynamique commune ?
Incontestablement, même si chacun a des origines et des caractères spécifiques. Avec ces mouvements, c’est l’acte II de la mondialisation qui a commencé. Celle-ci, bien que trop souvent sollicitée comme explication passe-partout, me semble cadrer de façon très éclairante de ce qui se passe actuellement. La mondialisation est en effet dominée par trois symptômes majeurs qui pèsent fortement sur ces mouvements. Le premier est l’inclusion : rares sont les peuples ou les histoires qui, aujourd’hui, restent en dehors de la scène mondiale. Le second est l’interdépendance, qui est un peu l’antonyme de la souveraineté et qui favorise la diffusion et le renforcement mutuel des expressions collectives. Le troisième est la mobilité, qui assure la fluidité des rapports entre sociétés.
« DANS LE NOUVEAU FACE-À-FACE ENTRE LE POLITIQUE ET LE SOCIAL, CE DERNIER L’EMPORTE LARGEMENT »
Cela donne aux mouvements sociaux une importance toute nouvelle, faisant de l’intersocialité une dynamique majeure qui l’emporte désormais sur le jeu international classique, celui des relations entre Etats. Les convergences entre les sociétés sont en train d’écrire l’histoire, en lieu et place des coopérations et des rivalités entre Etats-nations. Autant de changements qui ont aussi pour effet majeur de modifier le rapport entre le social et le politique. Autrefois, le politique était le « hard », le dur, et le social le « soft », le mou, le souple. Maintenant, et de plus en plus, le politique est instable, incertain, et le social est doté des capacités les plus fortes. Dans le nouveau face-à-face entre le politique et le social, ce dernier l’emporte largement : l’Iran est plus sérieusement défiée en Irak par les manifestations populaires que par la diplomatie américaine.
Quel est l’exemple le plus significatif ?
Le début des printemps arabes, en 2011, vient immédiatement à l’esprit. Et plus précisément la manière dont s’est constitué un mouvement social de nature nouvelle, à l’exact opposé du modèle léniniste propre à notre ADN européen et héritier lointain de la Révolution française et du jacobinisme. Ce mouvement n’était ni structuré autour d’une idéologie, ni rangé derrière un parti et un leader, mais constitué d’une infinité de micro-stratégies et de comportements sociaux distincts qui s’agrégeaient. Les ordres politiques, quels qu’ils fussent, étaient incapables de réagir ou ne pouvaient se sauver que par l’extrême violence, comme on l’a vu dans le cas syrien. Les mouvements qui agitent aujourd’hui la planète, de Bagdad à Beyrouth, de Hongkong à Santiago, sont de même nature. Ils mettent en avant notamment des revendications de « dignité » : le mot « karama » a été scandé tout au long des soulèvements des printemps arabes et il est resté central, marginalisant quelque peu les revendications classiques sociales et économiques.
L’espoir des printemps arabes s’est vite envolé… Pourquoi de tels mouvements ressurgissent-ils maintenant ?
Les printemps arabes ont eu un effet mimétique dans les pays occidentaux, avec des mouvements comme Occupy Wall Street ou la constitution de Podemos en Espagne et l’occupation de la Puerta del Sol, sans compter des mobilisations similaires un peu partout en Europe, notamment en Italie. Puis ils se sont essoufflés. Ils rebondissent maintenant par l’effet conjugué d’une chute brutale de la légitimité des institutions politiques et de la peur suscitée par la mondialisation. Quand le printemps arabe a surgi, le questionnement en Occident portait marginalement sur ces questions. La défiance croissante inspirée par l’une et l’autre est désormais centrale, exprimée aussi bien par la montée en puissance des formations populistes, voire directement dans la rue, comme en France avec les « gilets jaunes ».
Ces mouvements ne sont-ils pas très hétérogènes, voire contradictoires ?
Le dénominateur commun à tous ces mouvements tient à la mise en cause du « système ». C’est d’autant plus redoutable que cette notion relève en partie de l’imaginaire et reste floue dans sa signification, à la différence de mots tels que « gouvernement » ou « régime ». Quand des dizaines de milliers de manifestants ne se satisfont pas de la démission d’un gouvernement, les élites en place sont en plein désarroi, car il n’y a plus de place pour des initiatives concrètes capables de répondre à la protestation et de la désamorcer. Ces mouvements traduisent en fait une défiance globale à l’égard du politique. Et la marge de réponse de celui-ci est évidemment très mince.
Cela dit, il y a effectivement, entre ces soulèvements, des différences profondes, dues à leurs origines. En Irak comme au Liban, on brandit le drapeau national pour dénoncer les assignations communautaires. On voit aussi des drapeaux français en nombre dans le mouvement des « gilets jaunes », mais assortis de drapeaux régionaux, corses ou bretons. A Barcelone, en revanche, c’est le drapeau national qui est dénoncé dans la rue au nom d’un rêve d’indépendance. Cet éventail de réactions emblématiques traduit le désarroi face à une mondialisation incomprise et fantasmée : il montre la variété des modes de repli et d’affirmation face à elle.
Les déclics sont-ils très différents ?
Il y a trois types d’éléments enclencheurs, qui sont d’ailleurs en partie liés. Le premier, c’est la petite goutte qui fait déborder le vase du malaise économique et social, comme l’augmentation du prix du ticket de métro à Santiago, l’impôt sur WhatsApp au Liban ou, en France, la taxe écologique sur les carburants, qui amorça la protestation des « gilets jaunes ». Le second facteur est la résistance à des formes précises d’oppression, comme à Hongkong en réaction contre la tutelle exercée par Pékin. Un troisième type est le rejet des dirigeants incrustés au pouvoir, comme on le voit aujourd’hui à Alger ou à La Paz. Le point commun tient à la remise en cause des institutions, soit parce qu’elles reproduisent des politiques économiques jugées insoutenables, soit parce qu’elles abusent de leur autorité ou qu’elles confisquent le pouvoir et ses privilèges, soit parce qu’elles ne répondent pas aux défis de la mondialisation. Celle-ci favorise la conscientisation et la mobilisation tout en faisant peur…
Il y a beaucoup de points communs dans les formes de ces protestions. Comment les expliquez-vous ?
L’occupation de la place publique symbolise la défiance à l’égard du politique. Le message commun à ces mouvements est de clamer que seul le peuple peut remédier à cette situation dont chacun est victime. Ce qui vaut une mise en accusation des élites, du pouvoir, de tous les représentants en général et rend la situation très complexe car, sur cette base, aucune négociation n’est possible. La confiscation de l’espace public vise d’abord à montrer que l’on existe. S’affirmer est plus important que porter une revendication précise. Au Liban comme en Irak, les manifestants clament que les institutions n’ont pas d’existence réelle ou expriment seulement les intérêts de clans, de clientèles, de sectes et non pas l’intérêt général. Donc « nous » nous substituons à elles.
Toutes ces protestations ont-elles à voir avec des pouvoirs faibles ?
Oui. C’est la faiblesse intrinsèque de ces institutions et de ces Etats qui dicte le processus mobilisateur. Elle montre des Etats incapables de protéger les citoyens et d’accomplir leurs fonctions régaliennes. On a aussi affaire à des systèmes qui ne créent pas cette solidarité minimale dont a besoin une société pour fonctionner. Le caractère abusif des liens verticaux – tribaux, ethniques, confessionnels, politiques – ne fait que mieux apparaître, par contraste, l’inconsistance des relations horizontales fondant la solidarité telles que l’association, la fraternité, la coopération. Le tissu social est stigmatisé, comme mité, rongé.
D’où le risque d’une impasse et d’un pourrissement ?
On voit se banaliser une situation autrefois exceptionnellement critique, avec, d’un côté, des élites campant sur le statu quo, sans aucun projet hardi de réforme, et, de l’autre, un mouvement social qui n’articule pas de demande et ne tente même pas de le faire. Dans notre grammaire démocratique, on vit avec l’idée que le politique est un jeu de demandes et de réponses. Dans ces mouvements, il n’y a pas de demandes parce qu’il n’y a pas de transformateur, d’organisation à même, comme avant, de transformer l’humiliation, la frustration, la colère en une demande articulée. C’était déjà évident lors des printemps arabes, notamment en Egypte où, en dernier ressort, les Frères musulmans, pourtant absents au début des protestations, ont engrangé les dividendes électoraux du mouvement avant d’être renversés par l’armée. Ces mobilisations ne s’articulent plus sur une logique de revendication, mais sur une démarche d’expression.
Pourquoi parlez-vous d’« acte II de la mondialisation » ?
La mondialisation favorise la conscientisation et la mobilisation tout en faisant peur. L’acte Ier tenait à cette construction naïve qui s’est développée après la chute du mur de Berlin, faisant de la mondialisation le simple synonyme de néolibéralisme, concevant la construction du monde par le marché et marginalisant aussi bien le politique que le social. La question sociale, qui avait dominé la scène politique depuis le milieu du XIXe siècle, était balayée. Le social n’existait plus que comme « ruissellement » de l’économie.
A cela s’ajoutait la délégitimation du politique, qui perdait tout son sens dans la mesure où l’économie était désormais présentée comme LA science dont il fallait suivre les prescriptions, comme on obéit à l’ordonnance du médecin. On a vu se succéder, en France comme en Allemagne ou en Italie, des gouvernements de droite et de gauche faisant peu ou prou la même politique. Cette logique a contribué à remettre en cause les fonctions du politique telles qu’elles s‘étaient constituées depuis la création des Etats-nations. Les corps intermédiaires ont été laminés aussi bien dans les démocraties illibérales, comme la Hongrie, que dans celles restées longtemps les plus sourcilleuses en matière de liberté. Les « docteurs en économie » considèrent que discuter des lois et des politiques est une perte de temps. Cela a, par contrecoup, favorisé l’émergence protestataire de leaders communautaires, religieux, ou de simples solidarités de proximité.
Ces mouvements sociaux sont-ils une réaction contre la mondialisation ?
Au centre du système international, c’est-à-dire au Nord (en Europe et aux Etats-Unis), la mondialisation est vécue comme une double dépossession. On n’est plus seul au monde, et il faut compter avec des forces extérieures dont on craint qu’elles ne viennent nous ruiner ou nous affaiblir. Ainsi apparaissent la peur du migrant, la peur de l’étranger, la peur de la libéralisation du commerce, la peur en matière d’emploi, la peur de l’appauvrissement. La mondialisation déloge du centre du monde, avec la nostalgie d’un temps qui était plus favorable et permettait de profiter du reste du monde. Désormais, au contraire, il y a ce ressenti que les périphéries viennent nous « envahir » et nous priver d’un certain nombre d’avantages et de privilèges.
Mais la mondialisation a eu des effets opposés au Sud, en créant de nouvelles classes moyennes. De quoi se nourrit là-bas la contestation ?
Au Sud, en effet, la mondialisation est principalement considérée comme une aubaine, mais se forme vite un décalage entre les espoirs qu’elle a suscités et l’immobilisme d’un ordre politique qui en est le seul, ou du moins le principal, bénéficiaire. C’est le discours qui est tenu par la rue au Liban comme au Chili. La mondialisation permet une communication généralisée créant, au Sud, une visibilité sur le monde qui n’existait pas auparavant – on compte 400 millions de téléphones connectés en Afrique. D’où l’espoir, la frustration et la rage. On découvre à la fois les opportunités d’un monde de consommation et l’impossibilité d’en profiter. Il ne faut pas oublier non plus que nous sommes encore à une époque où 825 millions de personnes souffrent de malnutrition. Le front est double, comme on le voit au Maghreb. La protestation réunit à la fois une classe moyenne qui voudrait profiter à plein de la mondialisation en dénonçant l’immobilisme du système et les plus pauvres qui en sont exclus, mais désormais conscients de leur exclusion.
Les pouvoirs des pays du Sud ne sont-ils pas plus menacés par ces mouvements que ceux du Nord, où existent des traditions de concertation et des amortisseurs sociaux ?
« CETTE CONTESTATION EST PLUS EXPRESSIVE QUE REVENDICATIVE. ELLE S’INSCRIT DANS UNE LOGIQUE DE FOSSÉ PLUS QUE D’AFFRONTEMENT »
Les institutions sont en effet beaucoup plus faibles au Sud : il ne faut pas croire qu’un régime est fort parce qu’il est autoritaire. Il en donne l’illusion par ses capacités coercitives, mais son faible niveau de légitimité fait que tout dictateur peut tomber très vite… Le dénominateur commun au Sud reste la faible adhésion des populations à des institutions qu’elles ne connaissent pas, qu’elles n’aiment pas et que, généralement, elles ne comprennent pas. Ce sont les éléments structurels de la faiblesse propre au Sud.
Le social n’en est que plus fort et, dans une logique de nouvelle confrontation avec le politique, il n’en a que plus d’ascendant. D’où l’impact des printemps arabes quel que fût ensuite leur destin. Cela explique pourquoi aujourd’hui les pouvoirs sont beaucoup plus menacés à Beyrouth, à Bagdad ou à La Paz que ne l’a été à Paris le président français face à la protestation des « gilets jaunes ». Mais c’est aussi au Sud qu’est en train de naître cette nouvelle grammaire contestataire. Dans mon livre Les Deux Etats [Fayard, 1987], je soulignais le contraste entre la culture de l’émeute au Sud et la culture de la demande en Europe. Je me demande si, avec cet acte II de la mondialisation, nous n’entrons pas dans une autre étape, où la contestation est totalement transfigurée par rapport à ses catégories classiques…
Quels sont aujourd’hui ses principaux défis ?
Cette contestation est plus expressive que revendicative. Elle s’inscrit dans une logique de fossé plus que d’affrontement : on s’éloigne du schéma classique de la lutte des classes pour glisser vers l’affirmation de l’incommunication absolue entre deux mondes. On énonce avec force cette séparation qu’on entend combattre en restaurant l’idée de peuple, elle-même irriguée par des référents souvent conservateurs (nation, repli identitaire, méfiance à l’égard de l’extérieur) : c’est pourquoi cette nouvelle contestation peut, notamment au Nord, avoir une orientation autant conservatrice que progressiste.
Au Sud, la tentation identitaire est combattue mais, en même temps, se régénère au nom de cette même peur de la mondialisation, qui est perçue comme manipulée par d’autres, avec la complicité des élites locales et nationales. Qui, de la conservation ou de la réinvention du monde, ira le plus vite ? La seconde ne sera possible que dans une réelle cogouvernance du monde, à laquelle, actuellement, nous tournons le dos sur la scène internationale…
« Le racisme le plus profond, c’est celui qui refuse le métissage »
Par Julia Pascual
Le démographe et historien Hervé Le Bras bât en brèche l’idée d’un « grand remplacement ».
Le « grand remplacement » est un concept fallacieux. Et le Français de souche n’existe pas. La population mondiale, autant que française, a toujours procédé d’un métissage. « On est en train de découvrir qu’Homo sapiens était mixte parce qu’il a une petite partie du génome de Neandertal et une petite partie de l’homme de Denisova. » Hervé Le Bras va puiser loin ses arguments, chez les paléontologues, lorsqu’on soumet à sa critique les théories de l’invasion en vogue à l’extrême droite.
Le démographe et historien a publié, le 7 novembre, une note pour la fondation Jean-Jaurès sur « La réalité des migrations en France ». Il y défend l’idée que l’« erreur de raisonnement » consubstantielle à la théorie dite du grand remplacement est de « faire croire » que les populations immigrées et non immigrées sont « fermées, séparées », « qu’il n’existe aucun mélange comme dans l’apartheid en Afrique du Sud » et que, par conséquent, si la part de la première augmente, c’est au détriment de la seconde. Or, démontre-t-il, c’est tout autre chose qui se produit. « Le grand remplacement est conçu en niant que quand les immigrés arrivent, ils deviennent un peu de nous et inversement, explique M. Le Bras au Monde. Il y a un mélange, une mixité. Le racisme le plus profond, c’est celui qui refuse ce métissage, c’est l’idée de la pureté de la race. »
A l’appui de sa démonstration, le directeur de recherche à l’EHESS s’appuie sur l’évolution des naissances en France. D’après les recensements de l’Insee, et par le fruit des unions mixtes, « 30 % des naissances ont dans leur ascendance à deux degrés à la fois des immigrés et des non-immigrés, souligne-t-il. Dans une génération, on sera logiquement à 50 % ».
« Il existe bien un remplacement, concède M. Le Bras dans sa note, celui de Français dont la proche ascendance est seulement d’origine française par des Français dont l’ascendance comprend des Français et des étrangers. » Et d’ajouter : « De toute manière, il en a toujours été plus ou moins ainsi (…) Au cours de l’histoire de France, des Romains se sont mêlés à des Gaulois, des Francs à des Celtes, des Alamans, Bourguignons, Bretons (qui venaient d’Irlande) aux habitants locaux, quelques Vikings à des Normands, des Berbères à des Provençaux et à des Gascons, etc. »
Chaque année, des personnes quittent aussi la France
Le commentaire des récents mouvements migratoires par une partie de la classe politique – qui fait par exemple dire au gouvernement cette semaine qu’il veut « reprendre le contrôle » pour « maîtriser les flux » – alimente l’idée d’une forme de submersion. En matière migratoire, on parle souvent de vague. Mais on oublie plus souvent encore d’en observer le ressac. Or, Hervé Le Bras rappelle que, chaque année, des personnes quittent la France. En 2017, 71 000 immigrés sont sortis du territoire, alors que 262 000 y entraient. Dans le même temps, « 241 000 “non-immigrés” ont quitté le territoire tandis que 108 000 y revenaient ». En rapprochant ces deux catégories de flux, le chercheur révèle un « apport global de la migration de 58 000 personnes », équivalent à « moins d’un millième de la population ».
A son sens, ceux qui prédisent la « ruée vers l’Europe » de la jeunesse africaine, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Stephen Smith, paru en 2018, sont dans le faux. S’il demeure « très difficile » d’anticiper les mouvements de population, M. Le Bras balaye l’argument démographique sur lesquels ces scénarios se fondent. Il prend l’exemple du Niger, pays du Sahel qui cumule une pauvreté élevée, peu de terres cultivables et une fécondité de 7,3 enfants par femme. « En 2016, 6 200 Nigériens vivent en France sur une population de 21 millions d’habitants dans leur pays. Leur nombre a certes augmenté car ils n’étaient que 3 600 en 2011, mais, dans le même temps, la population du Niger s’est accrue de 3,6 millions de personnes. L’accroissement du nombre de Nigériens en France ne représente donc que 0,07 % de l’accroissement de leur nombre en Afrique. »
« En réalité, relativise M. Le Bras, la seule raison d’une augmentation des migrations tient à l’élévation du niveau d’éducation en Afrique et en Asie car plus une personne est éduquée, plus sa probabilité de migrer augmente. » Il rappelle enfin que « 80 % des migrations internationales en Afrique subsaharienne se déroulent à l’intérieur du continent » et sont « majoritairement constituées de ruraux pauvres qui n’ont pas les ressources financières ni psychologiques pour entamer un long et difficile parcours, d’abord à travers le Sahara, puis par la traversée de la Méditerranée ».








