Livres audio, podcasts... Les Français ont la tête dans le casque
Par Catherine Rollot - Le Monde
Des classiques de la littérature aux créations originales, les histoires s’écoutent désormais autant qu’elles se lisent. Une nouvelle façon de s’immerger dans un récit, d’apprendre, de ressentir aussi.
C’est un rituel bien rodé qui commence avant même de fermer la porte d’entrée. Chaque matin, Carmelina Collado prépare sa dose littéraire. Démêler et brancher les écouteurs, vérifier où reprendre pour n’avoir qu’à appuyer sur le petit triangle « play », et plonger, en dévalant les escaliers, dans son livre audio. La voilà partie pour trente-cinq minutes d’immersion, le temps de trajet vers son bureau parisien, dans un roman en espagnol, un polar en anglais ou une saga en français. « Ma bulle de calme dans le tumulte du métro – qui ne m’empêche pas de m’excuser si je marche sur le pied du voisin. »
Déjà cinq ans que cela dure. Cette polyglotte, cadre dirigeante dans un grand groupe hôtelier, a attrapé le virus en vacances. La réverbération du soleil qui brouille la vue, les grains de sable dans les pages, le sac trop chargé pour accueillir un poids supplémentaire, autant de bonnes raisons qui lui ont fait tester « le livre qui parle ».
Résultat : « Les trois tomes de Millénium sur une plage brésilienne en trois semaines, s’amuse-t-elle. Je venais de découvrir la puissance de la voix pour entrer dans un récit, l’émotion de l’écoute. Depuis, je n’ai jamais plus arrêté. Au contraire, je complète à d’autres moments avec des podcasts. »
Génération Marlène Jobert
Relever la tête de l’écran pour se laisser bercer par des mots, écouter le récit d’un écrivain, les péripéties d’un aventurier ou la sagesse d’un moine bouddhiste… ils sont de plus en plus nombreux à ouvrir grand leurs oreilles. Et à faire le plein d’histoires en écoutant des livres mais aussi des podcasts ou « balados », comme les appellent les Québécois, ces programmes (issus d’émissions diffusées sur des antennes ou podcasts dits « natifs », des créations originales) que l’on peut télécharger gratuitement puis consommer à tout moment depuis son mobile ou sa tablette.
Le format a déjà sa vitrine, le Paris Podcast Festival, qui se déroulera du 19 au 21 octobre à la Gaîté-Lyrique. Quant au livre audio, il attend lui aussi son salon, prévu à l’été 2019.
Qui l’aurait cru ? Les enfants et petits-enfants de la génération du Petit Prince lu par Gérard Philipe, des contes de Marlène Jobert et des K7 du Père Castor, ne cessent de grossir les rangs du club des lecteurs casqués.
A l’heure du numérique, les encombrants coffrets de cassettes, puis de CD, ont cédé la place à des enregistrements en MP3. Le développement de l’iPod puis du smartphone a dépoussiéré un format catalogué pour les tout-petits, les personnes âgées ou les malvoyants. Hors de ces catégories, le lecteur auditeur a longtemps été méprisé en France. La faute à une vision trop scolaire de la lecture. Le livre devait se mériter, le décodage faisait partie du processus. Des a priori dépassés par le besoin de mobilité et le changement des habitudes culturelles.
« CE FORMAT PERMET D’ALLER CHERCHER DES GENS PLUS JEUNES, QUI SE CULTIVENT AUTREMENT QUE PAR LE CANAL TRADITIONNEL DE LA LECTURE » JULIE CARTIER, DIRECTRICE DE LIZZIE
Dans sa mesure toute suédoise, Ulf Nilsson, consultant dans la high tech, ne se formalisait plus des piques de ses amis français qui s’étonnaient de le voir « écouter des classiques ». Aujourd’hui, les mêmes lui demandent des conseils pour trouver la meilleure plate-forme de téléchargement. Au pays de la social-démocratie, le livre parlant est un objet culturel comme les autres. « Les pays scandinaves et l’Allemagne ont une forte habitude de l’oralité, explique Valérie Lévy-Soussan, PDG d’Audiolib, filiale d’Hachette et d’Albin Michel, lancée en 2008. La mobilité joue aussi. Aux Etats-Unis, les longs trajets en voiture favorisent l’écoute. »
En France, le marché ne représente que 1 % du chiffre d’affaires des éditeurs, contre 12 % en Suède et 10 % outre-Atlantique, mais ce segment se porte bien. Il est même devenu un relais de croissance pour les éditeurs et diffuseurs, qui à l’image d’Audible, propriété d’Amazon, ou de Lizzie (marque audio du français Editis), d’Actes Sud, ou encore de Kobo (associé à Orange), s’y sont récemment engouffrés.
Pour Julie Cartier, directrice de Lizzie, lancé en juin et proposant 200 titres en CD et en numérique, « ce format permet d’aller chercher aussi des gens plus jeunes, qui se cultivent autrement que par le canal traditionnel de la lecture. Ils vont retrouver dans le livre audio l’immersion qu’ils apprécient dans le podcast ou les séries ».
Cet engouement relève de la même quête, celle d’une narration orale, teintée de nostalgie. « Il y a un vertige de l’écoute, une émotion qui nous renvoie à quelque chose de très primitif, à l’enfance, au souvenir du parent, de la maîtresse ou du maître, qui nous racontait une histoire », décrypte Silvain Gire, cofondateur et directeur éditorial d’Arte Radio, qui depuis 2002 ne propose que des créations originales.
L’appli rose, une série audio érotique
En mars 2017, Audible a voulu comprendre les rapports que les Français entretiennent avec les contenus audio parlés (sondage OpinionWay réalisé auprès de 2 003 personnes). Un sur deux se souvient des lectures lues à haute voix par ses parents. Le souvenir est encore plus fort parmi les plus jeunes (64 % des 18-25 ans).
L’écoute se fait chez soi, dans son salon, dans son lit, mais aussi beaucoup dans les transports. « Ce qu’on veut, quand on veut, où l’on veut, l’audio libère les mains et les yeux, c’est sa grande force », explique Constanze Stypula, directrice d’Audible France, qui, à côté de son catalogue de 250 000 titres de livres audio, dont 9 000 en français, investit tous azimuts autour du son, en sponsorisant et distribuant « le meilleur du podcast natif français » mais aussi en se lançant dans des créations originales, comme L’appli rose, une série audio érotique de dix épisodes.
La tête dans le casque, le son permet aussi de se consacrer à autre chose, sans perdre le fil. « C’est ma routine du dimanche midi, en faisant la cuisine, j’écoute mes programmes favoris, sur des sujets liés au genre, au féminisme, à la masculinité », confie Annabelle Chauvet, jeune journaliste free-lance de 25 ans.
Au menu, un assortiment de valeurs sûres : La Poudre ou Quoi de meuf (Nouvelles Ecoutes), Les Couilles sur la table (Binge audio). Et des découvertes plus récentes comme Entre, un podcast produit par Louie Media, dans lequel Justine, 11 ans, raconte son entrée au collège et sa sortie de l’enfance, ou Mon prince viendra (Arte Radio), une fiction sentimentalo-rigolote sur la quête de l’amour sur les sites de rencontres.
La recette du succès tient dans l’intimité tissée entre le narrateur, le sujet et l’auditeur. « Le “je” fait le podcast, résume Silvain Gire. Notre plus grand succès ? Crackopolis, les confidences d’un dealer de crack recueillies par Jeanne Robet, un feuilleton en quinze épisodes. C’est du costaud, un sujet difficile, mais il y a une vérité du terrain, du témoignage qui emporte tout. »
Un loisir passionnant et chronophage
Le format audio de poche répond aussi à un autre besoin, celui d’optimiser les moments de creux, de vide. De transformer les corvées en plaisir. « Attendre chez le médecin, dans une file, dans une administration n’est plus aussi pesant, constate Hélène, professeure des écoles. Parfois même, je me surprends à regretter d’être interrompue dans mon bouquin quand vient mon tour. »
Estelle Elbourg Grava, chargée de la communication au sein de Willa, un incubateur qui accompagne les femmes créatrices de start-up, est « tombée dedans il y a un an ». A raison de cinq ou six épisodes par semaine, elle avale des sujets de fond, d’autres plus légers, de la fiction comme du documentaire, « avec pourtant l’impression de faire une pause ».
Selon Samia Bendodo, cadre dans l’assurance, le podcast vient étancher une soif d’apprendre. L’envie d’approfondir des sujets hors du flux superficiel de l’actu ou peu explorés dans les médias traditionnels. Un loisir passionnant mais chronophage.
Et un brin addictif. « Tu commences avec une émission sur Colette, tu continues avec un programme de géopolitique et tu te retrouves à écouter un podcast sur la photographie, confie la quadragénaire. Et là, tu te surprends à être accrochée, sans voir, mais simplement par la puissance d’évocation des mots, bien supérieure à celle de l’image. »
Un « Netflix du podcast »
Pouvoir de la voix, espace infini de création, sentiment de liberté absolue… Côté podcasteurs, les ressorts de l’intérêt sont les mêmes. Vincent Hazard, qui a financé sa série Timide en faisant appel à du financement participatif, se réjouit d’avoir créé une « fiction sonore comique indépendante » en huit épisodes, hors des contraintes de la production radio.
L’histoire de Luc, un garçon timide mais moins gentil qu’il n’y paraît, réalisée avec des professionnels (acteurs, ingénieur du son…) défrayés grâce aux 6 000 euros de dons, racontée sur le ton de l’humour, relève de l’expérimentation pour cet auteur réalisateur, habitué à travailler entre autres pour Radio France.
« C’est un plaisir de maîtriser toute la chaîne, de l’écriture à la réalisation. Mais cette page blanche a un revers ; la difficulté à émerger dans l’océan des productions diffusées sur les plates-formes de podcasts. » Un flot qui engloutit aussi les utilisateurs, car aucun sujet ne paraît échapper à ces pastilles sonores dont on ignore le nombre total.
D’où l’idée de répertorier les contenus audio existants selon les centres d’intérêt de chacun sur une application payante par abonnement. Carine Fillot, ancienne de Radio France, y croit. D’ici quelques semaines, elle espère avoir réuni les fonds pour lancer son projet baptisé Elson. D’autres start-up – comme Magellan, lancée par l’ancien patron de Radio France Mathieu Gallet – travaillent sur l’idée d’un « Netflix du podcast ». La voix, saison 1.



















