Les « sans-bureau-fixe » se rebiffent
Par François Desnoyers - Le Monde
Le « flex office » se développe dans les grandes entreprises franciliennes, au grand dam de nombreux salariés.
C’est une situation dans laquelle Bruno s’est retrouvé à de nombreuses reprises, et qui l’agace au plus haut point. Arrivé dans son entreprise après plus d’une heure de transport, ce cadre supérieur du secteur banque-assurance débute sa journée de travail en arpentant le vaste étage réservé à son service, ses affaires à bout de bras, sans parvenir à trouver une place. Avant de finalement renoncer, et rejoindre un niveau supérieur réservé à d’autres métiers de son groupe. Il est un salarié « SBF » ou « sans-bureau-fixe », une espèce en voie de développement dans le monde de l’entreprise.
Dans un nombre croissant de sociétés en effet, les postes fixes ont disparu, et avec eux les piles de dossiers et les décorations personnelles sur les bureaux. Le placement est devenu libre, y compris pour les managers. « Premier arrivé, premier servi », résume-t-on dans plusieurs entreprises ayant adopté le « flex office ».
Les affaires nécessaires au travail (et en particulier l’ordinateur portable, véritable bureau mobile du salarié, qui intègre le téléphone) sont rangées chaque soir dans un casier personnel. Le dispositif est complété par d’autres espaces adaptés à des modes spécifiques de travail, comme ces « bulles de confidentialité », comme les appelle Accenture, où les salariés peuvent s’isoler pour téléphoner ou se concentrer sur une tâche, ou encore ces salles de réunion accessibles sur réservation pour discuter d’un projet.
Si leur usage se développe, ces « flex offices » sont encore peu répandus : ils concernent 6 % des actifs français travaillant dans un bureau, selon une étude Actineo réalisée en 2017. Ils se trouvent majoritairement dans de grands groupes franciliens (Sanofi, BNP Paribas, Engie…). « En province, on n’observe pas la même pression au mètre carré », justifie Odile Duchenne, directrice générale d’Actineo, observatoire de la qualité de vie au bureau.
Développement simultané du télétravail
C’est en effet la pression immobilière qui dicte, en partie, le choix du « flex office ». Les entreprises souhaitent, certes, « casser les silos » et favoriser ainsi les échanges d’idées. Mais le passage au sans bureau fixe doit surtout permettre de rationaliser l’espace en déployant moins de postes de travail qu’il n’y a de salariés, et réaliser in fine des économies. Cela en s’appuyant sur le constat dressé par Elisabeth Pélegrin-Genel, architecte et psychologue du travail :
« Dans les métiers tertiaires classiques, le taux de remplissage des bureaux est de 50 % à 60 %. »
Dans l’entreprise de Bruno, cette mobilité imposée a été ressentie « violemment » par certains salariés. Si la jeune génération s’en est plutôt bien accommodée, les plus âgés ont, pour certains, « très mal vécu » la chose. Quelques-uns ont même quitté l’entreprise. « Ce changement introduit une dépersonnalisation que les salariés ressentent, indique Mme Pélegrin-Genel. La lecture symbolique de cette transformation est : “Que vous soyez ici ou ailleurs, c’est pareil.” »
De quoi atténuer le sentiment d’appartenance à l’organisation. « L’idée de posséder un bureau n’est pas anodine, elle compte en entreprise, justifie Bruno. Elle nous donne une forme d’importance, de légitimité dans notre travail. » Des salariés voient donc la fin du bureau attribué comme une perte de statut. D’autres s’inquiètent pour leur avenir. « Ils se demandent quelle sera la prochaine étape après la perte du bureau », explique Mme Duchenne.
Les entreprises concernées ont perçu les inquiétudes qui se faisaient jour. Elles cherchent donc à accompagner le changement avant même qu’il soit effectif. « Des groupes de projet permettent aux salariés d’exprimer leur ressenti, des newsletters sont créées pour qu’ils vivent de près les différentes étapes de l’aménagement », explique Odile Duchenne.
« ON SAIT QUE LES LUNDIS SERONT PÉNIBLES, MAIS ON PENSE AUX MARDIS OÙ L’ON SERA EN TÉLÉTRAVAIL… »
JÉRÔME CHEMIN, DÉLÉGUÉ SYNDICAL CENTRAL CFDT CHEZ ACCENTURE
Mais c’est une initiative d’une autre nature qui permet généralement de « faire passer la pilule » du « flex office », comme le dit Elisabeth Pélegrin-Genel : le développement simultané du télétravail. Pionnier du « sans-bureau-fixe » en France, Accenture propose ainsi d’un à trois jours de travail par semaine hors de ses murs. S’il dénonce le manque de postes, Jérôme Chemin, délégué syndical central CFDT dans l’entreprise, reconnaît que « la résignation domine », et que « la soupape du télétravail a permis d’adoucir un peu les choses. On sait que les lundis seront pénibles, que les places seront dures à trouver, mais on pense aux mardis où l’on sera en télétravail… »
Fort scepticisme
Directeur général d’Accenture, Marc Thiollier reconnaît lui aussi « l’impact positif du télétravail sur la motivation des salariés. Ils ont fait des concessions [ne plus avoir les dessins des enfants accrochés au mur, ne plus laisser ses dossiers sur son bureau…] en échange d’une qualité de vie plus importante ». Dans le même temps, l’entreprise introduit des adaptations favorisant l’acceptation du « flex office » par les salariés. Le système de réservation de place dans les espaces ouverts collectifs, contraignant et peu efficace, a été abandonné. « Désormais, chacun se place où il peut, à proximité de son équipe, poursuit Marc Thiollier. Et ce n’est que lorsque l’on souhaite s’isoler dans des pièces fermées qu’une réservation est nécessaire. »
Si les salariés acceptent, bon gré mal gré, la fin du bureau fixe, l’efficacité du dispositif pour favoriser les échanges n’en suscite pas moins, dans certains cas, un fort scepticisme. « La transversalité souhaitée n’a pas eu lieu, nous sommes dans un espace collectif où on nous demande de parler moins fort dès que l’on s’exprime », assure Bruno. Dans certaines entreprises, la peur du bruit provoquée par la mise en place de lieux de travail ouverts conduit à reléguer tout échange dans des espaces fermés ou à la machine à café. « On en arrive à ne plus se parler, à avoir peur de déranger, indique Elisabeth Pélegrin-Genel. Il y a là un paradoxe : l’entreprise voulait développer le travail collaboratif… Et elle doit finalement tenter de résoudre un autre problème majeur : maintenir de la vie dans les lieux de travail. »
« Hitler vs Picasso et les autres » : un documentaire fascinant sur les spoliations nazies
Découvrez le documentaire « Hitler vs Picasso et les autres » de Claudio Poli lors de deux séances spéciales, les 17 et 18 septembre 2018, dans 200 cinémas en France.
Plongez dans l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale et découvrez le vrai sort des œuvres d’art, pillées ou interdites par les nazis. En 1937, le régime nazi organisait deux expositions à Munich : la première glorifiait « l’art classique », la seconde stigmatisait les œuvres considérées comme « dégénérées ». La même année, Hitler initiait un projet fou : celui de créer un « Louvre de Linz », censé regrouper les œuvres d’art qui, selon lui, démontraient le mieux la supériorité de la culture aryenne. Pour remplir les cimaises du Führermuseum, Hitler, avec l’aide de Goering, a alors procédé au pillage systématique des collections publiques et privées allemandes, puis des autres pays annexés ou occupés.
Documentaire immersif et fascinant, « Hitler vs Picasso et les autres » met en lumière l’histoire de quatre grandes collections d’art, réunissant des chefs-d’œuvre de Picasso, Botticelli, Klee, Matisse, Monet ou encore Renoir, pour mieux faire comprendre la mise en œuvre des spoliations nazies. Réalisé par Claudio Poli et commenté par l’acteur Toni Servillo, protagoniste de La Grande Bellezza (2013), il fait l’objet de deux séances exceptionnelles les 17 et 18 septembre prochains dans 200 cinémas en France.














