A Brégançon, May tente d’amadouer Macron, perçu comme hostile à son plan Brexit
La dirigeante britannique, reçue vendredi par le président, a un besoin urgent du soutien des Européens pour assurer la survie de son plan de divorce, attaqué de toutes parts.
Le dessin est cruel. A mains nues, chaussées de ses fameux escarpins, Theresa May tente d’escalader une tour du fort de Brégançon, la résidence présidentielle du Var. « Pourquoi ne me permettez-vous pas de prendre l’escalier ? », supplie la première ministre britannique. Au sommet, près d’un drapeau tricolore, Emmanuel Macron la nargue : « Je ne peux pas vous faire des concessions unilatérales ! » Même pour la presse conservatrice comme dans cette caricature du Times, il n’y a aucun doute : Mme May a sollicité le rendez-vous de Brégançon et y est arrivée en position de demandeuse. Elle a écourté ses vacances dans les lacs italiens pour plaider la cause de son nouveau plan Brexit – dont dépend son avenir politique – au cours d’un entretien avec le président français, vendredi 3 août, avant un dîner avec leurs conjoints respectifs.
« Aidez-nous, sinon le Brexit sera une tragédie », avait déjà plaidé, mardi 31 juillet à Paris le nouveau chef du Foreign Office Jeremy Hunt. En dix jours une bonne partie du gouvernement britannique a défilé à Paris.
Ministre du commerce, des finances, du Brexit et des affaires étrangères ont tous développé la même rhétorique du « no deal » (absence d’accord) : si vous ne soutenez pas le compromis raisonnable de Mme May, les négociations de Bruxelles risquent d’échouer avec des conséquences catastrophiques pour vous comme pour nous : rétablissement des contrôles douaniers, commerce paralysé, emplois menacés par centaines de milliers. « L’échec des négociations sur le Brexit n’est dans l’intérêt de personne », a résumé David Lidington, numéro deux du gouvernement May lui aussi de passage à Paris, dans un entretien au Monde.
Un exercice qui relève de l’acrobatie
Si Downing Street a orchestré un tel ballet parisien et si Mme May fait le détour de Brégançon, c’est qu’Emmanuel Macron est considéré par le gouvernement britannique comme la principale pierre dans son jardin. A tort ou à raison, les Britanniques considèrent Angela Merkel comme plus ouverte. Derrière l’attitude du président français, Londres croit discerner la volonté farouche d’attirer à Paris des emplois de la City. « Les Français ne cessent de doucher les demandes britanniques, se plaint un responsable politique dans le Guardian. Aucun pays ne se montre aussi désobligeant. »
Après deux ans de tergiversations, la première ministre britannique a fait des concessions. Son « livre blanc » propose un quasi-maintien dans le marché unique pour les biens – ce qui éviterait le retour d’une frontière en Irlande –, tandis que les services financiers comme ceux de la City, essentiels pour les Britanniques, n’accéderaient plus automatiquement au continent.
Officiellement, le plan a été reçu fraîchement par Michel Barnier qui refuse l’idée de scinder le marché unique, ce qui l’affaiblirait. « La France souhaite un partenariat privilégié tant sur le plan économique qu’en matière de sécurité. Ce futur partenariat devra respecter l’intégrité du marché unique et les conditions d’une concurrence loyale », a rappelé Nathalie Loiseau, ministre des affaires européennes, après avoir reçu M. Hunt, exprimant une hantise française : un dumping fiscal et social britannique post-Brexit.
Pour Mme May, l’exercice relève de l’acrobatie. Elle et ses ministres agitent la menace d’un « no deal » en réalité peu probable. Ce faisant, ils transforment les « opportunités » du Brexit vantées par les tories en catastrophe, évoquant de possibles pénuries de nourriture et de médicaments en cas de blocage de la frontière. Le géant pharmaceutique français Sanofi a annoncé jeudi qu’il renforçait ses stocks au Royaume-Uni. En écho, Marks & Spencer a averti que les Français risquent d’être privés de ses sandwiches qui traversent la Manche quotidiennement.
Besoin urgent du soutien des Européens
Londres se plaint en outre de l’intransigeance de Michel Barnier, le Français qui conduit la négociation sur le Brexit au nom des Vingt-Sept, ce qui n’est pas forcément habile. « Ceux qui chercheraient une feuille de cigarette entre le mandat des vingt-sept chefs d’Etat et de gouvernement et ce que je fais, perdent leur temps », a prévenu l’intéressé visiblement agacé par les tentatives de Londres de « diviser pour régner ». Theresa May a rendu visite, vendredi 27 juillet, au chancelier autrichien Sebastian Kurz considéré comme un allié dans ces manœuvres.
En réalité, les Vingt-Sept n’ont nullement fermé la porte. M. Barnier, dans un entretien publié jeudi 2 août dans vingt journaux européens, Michel Barnier s’est dit prêt à « améliorer » le plan de Mme May afin d’aboutir à l’établissement avec le Royaume-Uni de nouvelles relations « sans précédent par leur portée et leur contenu ». Une expression qui semble faire droit à la revendication britannique d’un accord « sur mesure ».
Theresa May a un besoin urgent du soutien des Européens pour assurer la survie de son plan attaqué de toutes parts, alors que l’accord scellant le Brexit doit être approuvé impérativement avant la fin 2018. Le prochain moment clé est programmé le 20 septembre à Salzbourg, lors d’un sommet européen spécial. Mme May devrait mettre en avant les enjeux sécuritaires, où les Britanniques disposent de leurs meilleurs atouts (renseignement, coopération policière et militaire).
Un minimum d’ouverture des Européens lui sera nécessaire pour aborder l’étape suivante de son calvaire : le congrès des Tories du début octobre où elle affrontera les europhobes de son parti qui l’accusent de « trahir » le Brexit. Au regard de la guerre de tranchées qui s’annonce à ce congrès de Birmingham, l’escapade de Brégançon aura été probablement une aimable parenthèse.
Entretien : « Les Gay Games sont les jeux les plus ouverts au monde »
Par Anthony Hernandez - Le Monde
La manifestation sportive, née en 1982 à San Francisco et ouverte à tous sans sélection ni discrimination, débute ce samedi à Paris, une première pour une capitale nationale.
Six ans avant les JO 2024, Paris accueille l’une des plus grandes manifestations sportives au monde. La dixième édition des Gay Games, qui réunit près de 10 300 participants, se déroule du 4 au 12 août pour la première fois dans une ville francophone. Manuel Picaud, coprésident de l’événement, revient sur la dimension inclusive et militante de ces « Mondiaux de la diversité ».
La manifestation s’appelle Paris 2018, et Gay Games en est le sous-titre. Quel est le nom exact ?
L’association qui organise se nomme Paris 2018, et l’événement s’appelle les Gay Games. C’est donc pour cela que l’on utilise à la fois Paris 2018 et Gay Games, qui n’est donc pas un sous-titrage. S’il devait y avoir un sous-titre, ça serait plutôt « les Mondiaux de la diversité » ou « des Jeux pour le respect ». Ce sont deux de nos slogans, car l’idée est de bien spécifier que l’événement est ouvert à tout le monde, sans aucune exclusion ni sélection. Ce sont les Jeux les plus ouverts au monde en matière sportive, culturelle et humaniste.
Souvent, les moins informés critiquent les Gay Games comme un événement fermé…
Lutter contre les discriminations, c’est poser les bons termes et sortir des cadres les plus normatifs. Effectivement, des Jeux gay, cela peut paraître étonnant de prime abord, cela interpelle, mais le but depuis l’origine en 1982 est d’alerter sur le fait que les athlètes LGBT sont totalement invisibles ou presque dans le sport. Ce n’est pas communautariste, car c’est ouvert à tout le monde. On montre que l’on peut faire du sport tous ensemble.
C’est l’homophobie plus ou moins affichée de certaines personnes qui les conduit à affirmer que les Gay Games sont non laïcs et non citoyens. C’est exactement l’inverse, avec des milliers de bénévoles et de participants.
A-t-on une idée du nombre de participants qui sont des sportifs de haut niveau ?
Nous sommes soutenus par la ministre Laura Flessel, l’ancien footballeur Lilian Thuram, la basketteuse Emmeline Ndongue, qui participera en tennis, ou le champion paralympique Ryadh Sallem. L’Anglais Ryan Atkin, le seul arbitre international ouvertement gay, officiera durant la finale des compétitions de football. Nous avons aussi un judoka olympique portugais. Pour le reste, il est assez compliqué de savoir. Il y en a traditionnellement et ça se verra vite pendant les compétitions. Nous avons tous types de participants, ceux qui viennent avec une idée de loisir en tête, ceux qui viennent pour la victoire. Cette variété est intéressante.
Dans le sport d’élite, il y a encore beaucoup de travail à faire…
Le sport moderne a été bâti à la fin du XIXe siècle sur des normes viriles et patriotiques. Notre vision du sport est totalement différente, il s’agit d’un sport convivial, basé sur l’inclusion, la participation et le dépassement de soi. Un sport qui est véritablement ouvert à tous les âges, à tous les genres, à toutes les personnes en situation de handicap. A nous d’adapter les compétitions pour que chacun prenne du plaisir. Par exemple, aux Gay Games, une personne transsexuelle choisit le genre dans lequel elle veut s’aligner, ce n’est pas nous qui lui assignons d’office un genre. De la même manière, on promeut le sport non genré, c’est-à-dire mixte.
Est-il possible d’avoir une idée du nombre de participants hétérosexuels aux Gay Games ?
Les informations que l’on a le droit de demander aux gens ne permettent pas de le savoir. Ils n’empêchent qu’on le saura après, car avec les lois américaines qui sont plus légères sur ces sujets, la fédération des Gay Games va effectuer un sondage auprès de l’ensemble des participants. Notre souhait a été de nous assurer de la diffusion du message au plus grand nombre en passant par exemple par des associations sportives étudiantes mais aussi de lutte contre les discriminations.
Dès l’origine, les Gay Games ont eu une dimension militante, notamment dans la prise de conscience du fléau du sida…
Les Gay Games sont nés en 1982, pratiquement au démarrage de la pandémie. Le fondateur est mort des suites du sida en 1987. Il y a toujours eu un regard important sur la maladie, le désir de faire participer les personnes séropositives, leur donner de la visibilité et également ne jamais oublier les victimes. D’ailleurs, la première manifestation samedi matin sera la course mémorielle Rainbow Run, de l’Hôtel de Ville aux Tuileries, afin de se remémorer toutes les personnes victimes de la pandémie et inciter les gens à se protéger.
A l’origine, dans les années 1980, le mouvement olympique a interdit aux Gay Games d’utiliser le terme « olympique ». Aujourd’hui, ne sont-ils pourtant pas ce qui se rapproche le plus de l’esprit originel ?
Nous avons 10 300 participants, autant que les Jeux olympiques. Dans l’esprit du créateur, le docteur Tom Waddell [sixième des JO de 1968 en décathlon], les Gay Games devaient s’inspirer du modèle antique. D’ailleurs, les délégations s’organisent non pas par pays mais par ville. Il n’y a aucune référence patriotique, un seul hymne national sera joué, celui de la France pendant la cérémonie d’ouverture et il n’y a jamais de drapeaux hissés pour célébrer une victoire. Il y a une dimension culturelle et festive puisque l’on pense que l’activité humaine doit être variée.
Après, les relations avec le CIO se sont largement améliorées ces dernières années, de nombreuses fédérations sportives olympiques nous soutiennent dans l’organisation. Nous remettrons, à la fin des Gay Games, à Paris 2024 et aux différentes fédérations dix-huit propositions pour promouvoir le sport universel et pour tous.
Les Etats-Unis ont organisé plus de la moitié des Gay Games. L’édition 2022 se déroulera pour la première fois en dehors du monde occidental à Hongkong. L’universalisation est-elle la prochaine étape ?
Il y a 91 nations représentées sur cinq continents. Il y a une délégation australienne de 650 personnes, 150 personnes de la Chine et des alentours, 3 400 Américains, 2 400 Français et beaucoup d’Européens. Comme vous l’avez dit, la prochaine édition à Hongkong est un pas supplémentaire dans la direction de l’universalité. Paris 2018 était déjà une première dans une capitale nationale et dans une ville francophone par rapport aux éditions anglo-saxonnes précédentes. Il y a de nombreuses villes candidates, quinze villes l’an passé, dont des villes en Amérique latine, en Afrique et au Moyen-Orient. Au fur et à mesure que le monde s’ouvre à l’égalité des droits, il sera plus facile d’aller dans d’autres destinations. Le but est bien entendu que l’événement soit véritablement planétaire.
Vous avez participé à quatre éditions, avec notamment une médaille d’argent en saut en longueur en 1998. Quelle expérience en avez-vous retenu ?
Les Gay Games ont changé ma vie. J’étais assez surpris qu’un tel événement existe lorsque mon compagnon me l’a fait découvrir à l’époque. Lorsque j’ai défilé dans le stade de l’Ajax, à Amsterdam, pour la cérémonie d’ouverture en 1998, j’ai été pris d’une bouffée d’estime personnelle, de joie et de réconfort : nous étions acclamés et nous avions l’impression d’être acceptés. J’en garde encore une énergie incommensurable.
Du 4 au 12 août, 36 sports, 150 compétitions, 91 pays représentés
Reportage photographique : J. Snap
Pascal Ory : « L’apparition du bronzage est une révolution culturelle »
Entretien avec Pascal Ory
Par Anne Chemin - Le Monde
L’historien situe « le basculement des canons pigmentaires » pendant l’entre-deux-guerres et l’analyse comme un facteur de distinction sociale, dans une succession de libérations corporelles.
L’historien Pascal Ory, professeur émérite à la Sorbonne, a publié en 2008 L’Invention du bronzage. Essai d’une histoire culturelle (Complexe, rééd. Flammarion, « Champs », 156 p., 7 euros).
Pendant des siècles, les civilisations occidentales ont préféré la pâleur au bronzage. Pourquoi ?
Jusqu’au début du XXe siècle, dans les sociétés de peau claire, le canon de la beauté pigmentaire est effectivement la pâleur. Dans les cultures chrétiennes, cette valorisation du teint clair est liée à des considérations théologiques : la blancheur de la peau féminine renvoie à la pureté virginale, à Marie. Cette valorisation se maintiendra par-delà le mouvement de sécularisation des sociétés modernes : les romantiques surenchérissent dans le culte de la pâleur, comme en témoignent les métaphores du lis, de l’albâtre ou du cou de cygne.
Ces considérations intellectuelles s’adossent à des affichages sociaux. Dans une société prédominamment rurale où les classes les plus dépendantes de la glèbe sont exposées au soleil et à ses coups, la « distinction » passe par la libération de cette contrainte. Les hommes des élites demeurent un peu plus exposés mais ils peuvent du moins afficher la clarté du teint de leurs compagnes comme attestation de leur appartenance auxdites élites.
A quelle époque le bronzage devient-il, en France, une pratique répandue, voire une mode ?
Le basculement des canons pigmentaires s’ébauche dans l’entre-deux-guerres, avec, dans la foulée, le nouveau vocabulaire ad hoc – j’ai, pour l’instant, repéré l’apparition en France du terme « bronzé » en 1919. Pour expliquer ce que je n’hésite pas à appeler une révolution culturelle, on invoque couramment deux mythes : celui de Coco Chanel – c’est la thèse élitiste – et celui des congés payés [1936] – c’est la thèse populiste.
Or, si les congés payés popularisent l’exposition balnéaire, la révolution a commencé bien avant : quand Eugène Schueller [le fondateur du groupe L’Oréal] lance Ambre solaire, en 1935, il navigue sur une mode qui a été lancée plus d’une décennie auparavant. Quant à Gabrielle Chanel, rien n’autorise à voir en elle, sur ce point, une « leader d’opinion » – même si elle fait partie des femmes émancipées pour lesquelles Jean Patou commercialise, en 1927, le premier cosmétique bronzant de l’histoire.
Le bronzage devient alors un facteur de distinction sociale – distinction qui passe désormais par l’opposition au travailleur urbain, qu’il soit ouvrier ou employé. Mais, là aussi, il importe de justifier intellectuellement la nouvelle tendance. Dès la fin du XIXe siècle, des médecins adeptes de soins « naturels » affirment qu’on peut lutter contre ce grand fléau d’époque qu’est la tuberculose en s’exposant à l’air et au soleil.
Sur le modèle de l’hydrothérapie, ils théorisent donc l’héliothérapie (« bain de soleil »). Au même moment, les nouvelles pratiques de loisir et l’avant-garde éducative, de la randonnée au scoutisme, célèbrent le plein air. Le tourisme côtier bascule décidément vers l’été et les corps balnéaires commencent à se dénuder. En 1939, Marie Claire le proclame : cet été, le maillot deux-pièces – bien avant le bikini – sera de mise…
Faut-il y voir un indice de l’émancipation des femmes ?
La révolution passe par le corps de la femme et, pour cette raison, elle part de France, qui est le centre symbolique, à cette époque, de l’élégance féminine. Du coup, la nouvelle tendance au bronzage se situe dans une succession cohérente de libérations corporelles. C’est une affaire d’avant-garde, après l’abandon du corset et les premiers signes tangibles d’une coiffure courte, androgyne, « à la Jeanne d’Arc » – il suffit de se rappeler que saint Paul avait fait de la chevelure longue « le voile de la femme » pour mesurer l’importance de la transgression.
Il en est de même de l’exposition de parts de plus en plus grandes du corps féminin au soleil. Une polémique raciste dénonce alors l’alignement des canons de cette nouvelle beauté sur une figure exotique, sans vouloir voir que les élégantes qui se bronzent disposent par rapport à Joséphine Baker d’une distinction notable : la réversibilité…
La vogue du bronzage durera un demi-siècle, des années 1920 au début des années 1970. S’il a ensuite reculé, ce n’est pas seulement pour des raisons « objectives » et médicales : les sociétés ne fonctionnent jamais comme ça, elles n’en font, au sens strict, qu’à leur tête. Au reste, on n’est pas revenu aux pratiques et aux discours de 1900 : le nouveau non-conformisme a voulu ringardiser le hâle triomphant, mais nombreux sont encore celles et ceux qui continuent à se presser dans les instituts de bronzage avant l’été et à s’allonger au soleil pendant les vacances. Là comme ailleurs, on est simplement passé à une culture éclatée en « tribus ».
L'artiste Zombie Boy s'est suicidé ce mercredi 1er août 2018
Après avoir trompé la mort, il avait décidé de la porter comme une seconde peau.
— Brut FR (@brutofficiel) 3 août 2018
Grâce à ses tatouages, il souhaitait lutter contre les préjugés. L'artiste Zombie Boy s'est suicidé ce mercredi. pic.twitter.com/oxWxg0l3Yz
Comment Macron veut réinvestir Brégançon
Par Virginie Malingre - Le Monde
Le chef de l’Etat devrait partir, le 3 août, dans la résidence présidentielle du Var, dont il veut faire un « Elysée d’été ».
La fatigue, Emmanuel Macron ne l’évoque jamais. Le président aime à dire qu’il dort peu. Mais après l’affaire Benalla, qui a fait tanguer la macronie et révélé un certain nombre de failles dans son dispositif, le chef de l’Etat ne dédaignera pas un peu de repos. Tout en espérant que cette pause estivale achève de faire retomber la pression politico-médiatique des derniers jours. Mercredi 1er août, il a reçu, avec son épouse, Brigitte, les membres du gouvernement et leurs conjoints à dîner à l’Elysée. Jeudi, il devait « rencontrer plusieurs conseillers pour faire le point sur des dossiers », précise la présidence. Il partira pour Brégançon vendredi, à l’issue du dernier conseil des ministres.
M. Macron, qui y restera une quinzaine de jours, a décidé de réinvestir cette résidence, assimilée dans l’esprit des Français à l’intimité des présidents. Nicolas Sarkozy lui préférait la demeure des Bruni-Tedeschi au cap Nègre. Et François Hollande, après y avoir séjourné à l’été 2012, en avait confié la gestion au Centre des monuments nationaux, afin de l’ouvrir au public l’été. Si les curieux peuvent toujours la visiter quand le président n’y est pas, ce château du XVIIe siècle, perché sur un piton rocheux, est donc redevenu un lieu de villégiature présidentielle.
« Coup de jeune »
Mais pas seulement. Emmanuel Macron souhaite redonner à Brégançon un caractère officiel. Le fort aura ainsi vocation à abriter des rencontres diplomatiques « dans un cadre intimiste, comme les présidents américains à Camp David », précise l’Elysée. Même si les délégations accueillies à cette occasion ne peuvent être pléthoriques, « la table de la salle à manger ne pouvant accueillir que vingt personnes ». Si François Mitterrand y avait reçu le chancelier allemand Helmut Kohl en 1985, Jacques Chirac son homologue algérien Abdelaziz Bouteflika en 2004 et Nicolas Sarkozy la secrétaire d’Etat américaine Condoleeza Rice en 2008, ces précédents sont restés rares. « Brégançon fait partie du soft power à la française », explique un conseiller élyséen. Comme le Louvre, où Emmanuel Macron a choisi de se rendre le soir de son élection, le château de Versailles, où il a reçu Vladimir Poutine au début du quinquennat, ou encore les Invalides, où il a accueilli Donald Trump.
Pour leur première soirée au fort, le couple Macron a invité à dîner la première ministre britannique, Theresa May, et son mari, Philip. Au menu des discussions, le Brexit, que le président de la République et la locataire de Downing Street n’avaient jusqu’ici pas eu l’occasion d’aborder en tête-à-tête, précise l’Elysée, où l’on laisse entendre que les vacances du chef de l’Etat seront studieuses. A la suite d’une année « vraiment intense », ce dernier « va prendre du repos tout en continuant à travailler dans une ambiance calme », indique ainsi son entourage.
Emmanuel Macron sait les dégâts que les premiers congés varois de François Hollande avaient occasionnés, à l’été 2012. Les Français avaient reproché au socialiste cette pause estivale, qui signait selon eux une trop grande désinvolture, alors que les dossiers brûlants s’accumulaient. Les photos du « président normal » en bermuda et polo trop large, aux côtés de sa compagne Valérie Trierweiler, avaient eu un effet dévastateur dans l’opinion. Tout comme les révélations sur les quatorze coussins à 200 euros pièce que l’Elysée avaient alors achetés pour améliorer le confort de Brégançon.
Piscine hors sol
De son côté, l’ancien conseiller de François Hollande a souhaité redonner un « coup de jeune » à la résidence présidentielle, délaissée depuis plus de dix ans. Cent cinquante mille euros ont été débloqués (ils s’ajoutent à un budget de fonctionnement annuel de 100 000 euros) pour refaire l’électricité, la peinture et la cuisine. Le couple Macron a également fait installer une piscine hors sol (pour un coût de 34 000 euros), qui a suscité une polémique, même si l’Elysée réfute, chiffres à l’appui, tout procès en « présidence des riches ». « C’est moins coûteux que la sécurisation de la plage », fait-on valoir, « laquelle nécessite onze gendarmes postés sur des bateaux de sauvetage, pour un coût de 60 000 euros ». La piscine a un autre avantage, elle permet de se baigner à l’abri du regard des paparazzis…
Les temps ont changé depuis l’époque où Bernadette Chirac refaisait la décoration de la bâtisse provençale et où les Pompidou achetaient du mobilier Pierre Paulin et y suspendaient des toiles de Hartung ou Poliakoff pour moderniser l’endroit.
Pour un président, les vacances sont un exercice périlleux en matière d’image. Nicolas Sarkozy avait été très critiqué après ses premières vacances, sur le yacht de l’homme d’affaires Vincent Bolloré d’abord, puis aux Etats-Unis, dans une résidence de luxe. Plus discret, le fort de Brégançon offre la parade. Mais ce n’est pas la seule raison de l’engouement d’Emmanuel Macron pour cette bâtisse perchée à 35 mètres de hauteur au-dessus de la Méditerranée. « Le chef de l’Etat s’inscrit dans les pas de ses prédécesseurs, il est attaché à la continuité de la présidence sous la Ve République », explique un conseiller.
M. Macron « est habité par l’idée de s’inscrire dans l’histoire de France et dans ses symboles », écrit Guillaume Daret, dans son livre Le Fort de Brégançon (Editions de l’Observatoire) « et le fort de Brégançon est l’un de ces symboles, il est associé au pouvoir tout autant que l’Elysée ». Les Français se souviennent des bains de foule de Jacques Chirac à la sortie de la messe à Bormes-les-Mimosas, des échappées en vélo de Nicolas Sarkozy, de Georges Pompidou sans cravate ou de Valéry Giscard d’Estaing en maillot de bain. En avril 1995, François Mitterrand y avait reçu une poignée de journalistes pour faire taire les rumeurs sur l’aggravation de son état de fatigue, lié au cancer dont il mourra quelques mois plus tard.
Même Charles de Gaulle, qui n’a passé qu’une seule nuit à Brégançon, y a été immortalisé, le 15 août 1964, lors des célébrations du vingtième anniversaire du débarquement en Provence. Et malgré le souvenir détestable qu’il en a gardé, à cause des moustiques et d’une literie sous-dimensionnée, le général a décidé d’en faire une résidence présidentielle en 1968.

































