Par Arnaud Leparmentier, éditorialiste au Monde
Dans sa chronique, Arnaud Leparmentier, éditorialiste au « Monde », estime que l’actuel président américain finira parmi les pères fondateurs de l’Europe pour sa contribution à l’unification du Vieux Continent.
Jouons à choisir entre la peste et le choléra : qui fut le pire président des Etats-Unis pour l’Europe, Donald Trump ou George W. Bush (2001-2009) ? A ceux qui s’indignent du cavalier seul du premier sur le climat, de ses diatribes contre l’Allemagne ou de ses attaques contre l’OTAN, on est tenté de rafraîchir la mémoire : rappelez-vous du second !
A peine mal élu, George W. Bush commença par refuser le protocole de Kyoto, première tentative globale de lutte contre le dérèglement climatique. Après le 11 septembre 2001, le président républicain divisa le Vieux Continent en deux, son secrétaire à la défense Donald Rumsfeld opposant la « nouvelle Europe » – celle de Tony Blair, de José Maria Aznar et des anciens pays du bloc communiste –, à la « vieille Europe » de Jacques Chirac et de Gerhard Schröder, qui refusaient son expédition en Irak. Bush surtout bafoua les valeurs de l’Occident, avec les tortures dans les prisons de la CIA et l’arbitraire à Guantanamo.
Alors, comparé aux faucons de l’ère Bush, Trump a un air de catcheur, de faux dur qui ne ferait que du chiqué. Erreur, nous explique Hubert Védrine, l’ancien ministre des affaires étrangères : la remise en cause la plus fondamentale vient du nouveau président américain.
Certes, les actes de George W. Bush suscitaient autant de conflits, mais, rappelle Védrine, « jamais Bush n’a mis en doute l’OTAN et l’activation de l’article 5 », qui force à porter assistance à un pays attaqué. L’ancien conseiller du président Mitterrand décèle dans les « pulsions » de Trump une tendance plus lourde à l’éloignement, avec une Amérique où les habitants d’origine européenne deviennent minoritaires : « Les Etats-Unis et l’Europe risquent de redevenir ce qu’ils étaient au XIXe et au début du XXe siècle, des cousins issus de germains. »
La rupture est consommée
Avec Trump, la relation euro-américaine fait un bond de deux siècles en arrière. Un grand isolement qui rappelle la doctrine du président James Monroe de 1823 : que les Européens ne s’immiscent plus dans les affaires du Nouveau Monde et que les Américains ne s’ingèrent jamais en Europe.
La rupture est consommée si l’on en croit le centriste Jean-Louis Bourlanges, qui résume l’histoire Europe-Amérique en trois phases : « Jusqu’en 1940, pour les Etats-Unis, l’Europe est un modèle ; après 1945, elle était un enjeu ; depuis la chute de l’Union soviétique, elle n’est ni un enjeu ni un modèle. »
C’est le pacte de 1945 que Trump efface, celui fondé par un président américain méconnu, Harry Truman (1945-1953), dont aucune rue ne porte le nom en France. Le successeur de Roosevelt portait une tache indélébile, les bombes atomiques lâchées sur Hiroshima et Nagasaki en 1945. Mais il comprit les enjeux afin de contrer Staline et mit en place l’ordre de l’après-guerre, en tirant les conséquences des erreurs commises après 1914-1918.
Truman dut s’opposer à deux visions pernicieuses : celle de la France, qui ne voulait pas, au début, traiter l’Allemagne en égale ; celle du Royaume-Uni, qui croyait que le simple équilibre des puissances pouvait être un gage de stabilité, alors que l’expérience avait montré la nécessité d’institutions solides.
Quand les Etats-Unis vont mal, l’Europe se divise
L’administration Truman régla ces problèmes : l’Allemagne fut traitée avec égalité et retrouva un Etat avec la RFA. Deux institutions de poids fixèrent l’ordre européen : l’OTAN en 1949 pour la sécurité, la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) en 1951 pour empêcher la guerre économique. Enfin, le plan Marshall garantit le redressement économique d’une Europe en ruines et bloqua le communisme. « La politique américaine a été formidable », résume Hubert Védrine.
Cette alliance-protection connut des hauts et des bas. Selon M. Védrine, la « première encoche » fut l’invention de la « riposte graduée » par Robert McNamara, secrétaire à la défense des présidents Kennedy et Johnson : avant d’entrer en guerre totale contre les Soviétiques, on limiterait le champ de bataille.
Cette doctrine était plus efficace que la menace peu crédible de destruction totale, mais elle ne rassura guère les Européens. Les Allemands commencèrent à craindre une guerre nucléaire qui ne tuerait que des Allemands tandis que le président Charles de Gaulle y trouva la justification de son cavalier seul : dissuasion nucléaire, sortie du commandement intégré de l’OTAN, double veto à l’entrée du Royaume-Uni dans l’Europe, etc.
La période fut glaciale avec le président Lyndon B. Johnson (1963-1969), qui ne s’intéressa pas à l’Europe, accaparé il est vrai par la guerre au Vietnam et la lutte pour les droits civiques. Comme plus tard sous George W. Bush, la leçon est claire : quand les Etats-Unis vont mal, l’Europe ne se renforce pas, elle se divise.
La « contribution » de Donald Trump
Une exception toutefois, l’abandon de la convertibilité or du dollar en 1971. « Le dollar, c’est notre monnaie, mais c’est votre problème », lança alors le secrétaire au Trésor de Nixon.
Il s’agit pourtant du seul exemple où les Européens surent profiter d’un chaos américain. Dès 1972, Georges Pompidou et Willy Brandt lançaient le serpent monétaire européen, lointain prélude à l’euro.
Au fil des décennies, les républicains se sont intéressés à l’Europe, soucieux de gagner la guerre froide – Nixon, Reagan, Bush père – tandis que les présidents démocrates élus sur un agenda intérieur ont cherché la paix, notamment au Proche-Orient – Jimmy Carter, Bill Clinton. Tous avaient une ligne rouge, la création d’une défense européenne.
Le retour complet de la France dans l’OTAN en 2009 et le pivot asiatique de Barack Obama ont été une occasion manquée : pour la première fois, un président américain n’était pas hostile à cette idée, estime M. Védrine. Trump remet le sujet à l’ordre du jour. A chaud, face à une Russie agressive. En Europe, chacun fait mine d’y croire.
Encore un effort et Donald Trump finira parmi les pères fondateurs de l’Europe pour sa contribution décisive à l’unification du Vieux Continent.