Au spectacle du Pont des espions, le très brillant film de Steven Spielberg, les spectateurs les plus âgés sentiront sans doute s’épanouir une nostalgie pour la guerre froide, bien égoïste, bien occidentale. On avait déjà senti les effets de ce regain d’intérêt pour un monde simplement coupé en deux lors de la résurrection plus tôt cette année des Agents très spéciaux, opérée par des gens plus jeunes que le mur de Berlin. Steven Spielberg, lui, est né en décembre 1946, quelques mois après l’invention de l’expression « rideau de fer » par Winston Churchill.
Soixante-dix ans plus tard, ou presque, un jeune scénariste britannique, Matt Charman, lui a proposé un script relatant les négociations en vue de l’échange de Rudolf Abel, officier soviétique du renseignement, arrêté et condamné alors qu’il espionnait les Etats-Unis sur leur territoire, contre Garry F. Powers, pilote de la CIA, qui survolait la République fédérale soviétique de Russie aux commandes d’un avion espion de type U2 lorsqu’il fut abattu par un missile.
Les aînés, les historiens et quelques autres connaissent déjà l’issue de ce marchandage, mené dans l’ex-capitale du Reich, en 1962, alors que l’URSS et la République démocratique allemande venaient de construire le mur de Berlin. Les autres en découvriront avec ravissement et étonnement les mécanismes (que le temps passé fait apparaître désuets et simples, au regard des règles obscures qui régissent aujourd’hui notre monde) tels que les met en scène Spielberg, avec une clarté et une virtuosité euphorisantes.
Un procédurier hors pair
Mais avant d’en arriver à cette négociation, Spielberg consacre un long et beau moment à présenter son héros, James Donovan. Si l’on était dans un épisode de « Mad Men », James Donovan serait l’un des clients rasoirs qui ennuient tant Don Draper. Avocat pour une compagnie d’assurances, Donovan est un procédurier hors pair, qui rentre chaque soir (sauf en cas de dîner d’affaires) dans sa maison d’un faubourg de New York où l’attendent son épouse et ses deux enfants. A cette incarnation de la banalité masculine sous Eisenhower, Spielberg a prêté les traits de Tom Hanks. En vieillissant, l’acteur semble être remonté dans le temps. Son physique, sa gestuelle renvoient aux stars américaines de l’époque, surtout à la gaucherie gracieuse de James Stewart.
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On est en 1957 et le FBI vient d’arrêter le colonel Abel (l’acteur britannique Mark Rylance, brillant d’ironie muette). Quatre ans plus tôt, les époux Rosenberg ont été exécutés pour avoir transmis des secrets atomiques à l’URSS. Abel est accusé du même crime, en cette période où la perspective de l’apocalypse nucléaire obscurcit tous les horizons, des « unes » de journaux aux fictions pour enfants. James Donovan, qui jadis participa au procès de Nuremberg, est commis à la défense de l’espion soviétique. Au lieu d’expédier cette tâche, il s’en acquitte consciencieusement, non pas par sympathie pour son client, mais pour défendre les fondements du droit pénal américain, comme la présomption d’innocence et le bénéfice du doute.
Ces séquences d’ouverture sont d’une nature légèrement différente du reste du film. Impossible que Spielberg et ses scénaristes (le script a été retravaillé par les frères Coen) n’aient pas songé aux années qui ont suivi le 11-Septembre, lorsqu’ils détaillent les efforts de Donovan pour obtenir que Rudolf Abel bénéficie des garanties dues à tout accusé. Sèchement, Spielberg montre l’opprobre qui entoure l’avocat, que l’on confond avec sa cause, retrouvant le temps de deux séquences dans les transports en commun l’inquiétude qui agitait Alfred Hitchcock dans Le Faux Coupable (1956).
On voit ce qu’aurait été le cinéma de Spielberg si le réalisateur avait exercé ses talents cinq ou six décennies plus tôt
Une fois sauvée la tête de l’espion, James Donovan pense retrouver les joies simples du droit des assurances. Mais la CIA (qui n’est pas présentée sous un jour très favorable, s’en tirant ici à peine mieux que le KGB) lui demande de négocier l’échange d’Abel contre Powers, préférant recourir à un simple citoyen plutôt qu’à l’un de ses agents stipendiés.
Débarqué à Berlin en plein hiver, James Donovan devient alors le héros d’une comédie qui fait s’entrechoquer deux bureaucraties, dont les contradictions absurdes ne peuvent être résolues que par la naïveté géniale du néophyte. A ce stade du film, Tom Hanks peut se défaire d’un peu de la gravitas qui caractérisait son personnage pour laisser libre cours à sa veine comique (il fait un excellent usage d’une belle idée de scénario : un rhume qui handicape et humanise son personnage).
Comme le laissait entrevoir la première partie, Le Pont des espions est à la fois un film politique et un chant d’amour à la dernière période du cinéma classique américain. On entend des échos des grands films qui ont eu la même ville pour décor, un cinéma affiche le Spartacus (1960), de Stanley Kubrick (film qui marqua la fin de la chasse aux sorcières à Hollywood), et surtout on voit se déployer sous nos yeux ce qu’aurait été le cinéma de Spielberg si le réalisateur avait exercé ses talents cinq ou six décennies plus tôt. Bien sûr, les ruines du décor sont numériques, mais le rythme, les dialogues, le jeu même des principaux personnages collent de si près à ce que fut le cinéma, qu’on est pris d’un exquis vertige temporel.
https://en.wikipedia.org/wiki/James_B._Donovan