Le Centre Pompidou s’installe à Shanghai
Après l’Espagne, à Malaga, et la Belgique, au cœur de Bruxelles, le Centre Pompidou s’implante en Chine, à Shanghai dès le 8 novembre.
Le 19 décembre 2018, le West Bund Group (entreprise publique en charge du développement, de l’exploitation et de la gestion des berges du district de Xuhui) et le Centre Pompidou signaient un contrat de cinq ans (renouvelable) scellant leur partenariat pour la création du Centre Pompidou x West Bund Museum Project. Moins d’un an plus tard, l’institution ouvre ses portes dans un bâtiment de vingt-cinq mille mètres carrés construit par l’architecte britannique David Chipperfield, situé sur la rive nord du fleuve Huang Pu. « Le Centre Pompidou a depuis longtemps de nombreux échanges et coopérations avec la Chine, et la collection comporte aujourd’hui plus de deux cents œuvres réalisées par près de cent vingt artistes chinois ou nés en Chine, datant des années 1930 à nos jours et couvrant tous les médiums », explique Serge Lasvignes, le président de l’établissement. Composé de trois volumes de galeries aux lignes pures, déployées sur deux étages et articulées autour d’un hall central, l’édifice est inauguré avec un parcours semi-permanent (il sera renouvelé tous les six mois) intitulé « The Shape of time ». Il réunit une centaine de peintures, de sculptures, de photographies et d’installations des XXe et XXIe siècles prêtées par le Centre Pompidou (Paris). En dix chapitres, l’accrochage propose une réflexion sur le temps et sa représentation dans les arts visuels européens (Pablo Picasso, Sonia Delaunay, Cy Twombly, Christian Boltanski, Gerhard Richter…) et chinois (Zhang Huan, Ding Yi, Zao Wou-Ki, Cai Guo Qiang…). En parallèle, la première exposition temporaire met en lumière la collection Nouveaux Médias du Centre Pompidou, à travers une sélection d’une vingtaine de pièces vidéo et numériques signées Bruce Nauman, Joan Jonas, Pierre Huyghe ou encore Ryoji Ikeda.
Guillaume Morel
Journaliste
Design : quand Cuba affichait ses couleurs pop
Par Anne-Lise Carlo
Tracts de soutien au Black Panther, posters à l’effigie du Che, affiches de cinéma... Dans les années 1960-70, les designers cubains érigent l’affiche en art décoratif et politique. Une école graphique à découvrir à travers deux expositions, à Paris et à Londres.
Il aura fallu attendre les soixante ans de la révolution cubaine pour exhumer ces trésors colorés des collections du Musée des arts décoratifs (MAD). Plus de 300 affiches cubaines stockées là depuis des années, grâce à une donation de 1979, que la conservatrice en chef Amélie Gastaut a fait resurgir pour raconter en images l’âge d’or graphique de l’île, des années 1960 et 1970. Intitulée sobrement « Affiches cubaines. Révolution et cinéma », l’exposition raconte une ébullition graphique haute en couleurs, qui va bien au-delà des seuls portraits des leaders révolutionnaires Che Guevara et Fidel Castro. « Longtemps méconnue en raison du blocus isolant l’île, cette école stylistique cubaine commence tout juste à sortir du huis clos dans lequel elle s’est pourtant construite », explique Amélie Gastaut.
Ainsi, en résonance avec le MAD, la Maison de l’illustration de Londres expose dans « Designed in Cuba : Cold War Graphics » la collection privée, patiemment amassée, de l’Anglais Mike Stanfield. Ce dernier se rend pour la première fois sur l’île en 1996 alors qu’il participe à une mission d’études sur les mammifères marins dans les Caraïbes. Dans une librairie située sur la Plaza de Armas à La Havane, il tombe sur une affiche de l’Organisation de solidarité avec les peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine (OSPAAAL). Fondée depuis La Havane en 1966 avec à sa tête Fidel Castro, l’organisation produit des centaines d’affiches et de magazines, exprimant la solidarité avec le mouvement Black Panther aux Etats-Unis, condamnant l’apartheid en Afrique du Sud et la guerre du Vietnam, et célébrant les icônes révolutionnaires de l’Amérique latine.
A l’origine distribuées gratuitement par milliers, les affiches de l’OSPAAAL sont aujourd’hui rares et recherchées. « La toute première sur laquelle tombe Mike Stanfield commémorait la résistance cubaine à l’invasion de la baie des Cochons par des opposants au régime de Castro, soutenus par les Etats-Unis », confie Olivia Ahmad, curatrice de l’exposition britannique. Plus de 170 productions graphiques, elles non plus jamais exposées jusque-là, sont ainsi présentées à Londres.
« Jusqu’en 1959, date de l’arrivée de Fidel Castro au pouvoir, l’affiche cubaine était essentiellement commerciale, vantant la consommation de produits d’importation, avec comme modèle la publicité américaine. Mais pendant la période révolutionnaire, tout change. En 1961, sous l’impulsion de Che Guevara alors ministre de l’industrie qui interdit la publicité, l’affiche devient alors à visée politique, sociale et culturelle », explique Amélie Gastaut.
Ce qui frappe dans les deux expositions, c’est la variété des styles. On découvre ainsi le travail majeur du graphiste Alfredo Rostgaard, ancien directeur artistique de l’OSPAAAL et de ses publications, et ses célèbres affiches aux couleurs psychédéliques avec un Che iconique ou le président américain Nixon grimé en vampire. Beaucoup de graphistes cubains puiseront leur inspiration dans la tradition européenne de l’affiche illustrée ou dans le pop art. A la différence de nombreux pays communistes, où l’affiche ne doit obéir qu’au diktat esthétique du réalisme socialiste, Fidel Castro autorise une liberté créative sur le plan formel. Ce média de la rue, qui parle au plus grand nombre, plaît au dirigeant communiste. « Les graphistes ont témoigné qu’ils bénéficiaient à l’époque d’une “liberté totale” en termes de création et que l’expérimentation esthétique était même nourrie et encouragée », rapporte la curatrice anglaise Olivia Ahmad, qui a rencontré sur place les survivants de cette génération de designers.
La figure de Charlie Chaplin
Dans les années 1960 toujours, le graphiste cubain Felix Beltran, venu de la publicité et passé un temps par New York, casse les codes locaux avec une esthétique plus minimale et fonctionnaliste : deux couleurs, des formes géométriques simplifiées et une accroche très directe. Comme dans cette affiche destinée à une campagne pour l’économie d’énergie, comportant un seul mot, « CLIK », écrit en lettres capitales jaunes sur un fond uni bleu. Un style épuré assumé par Beltran mais lié aussi aux effets de la pénurie imposée par le blocus : le manque de matériel, d’encre et de papier oblige les graphistes cubains à redoubler d’imagination pour poursuivre leur travail. « Ces designers ont su transformer leurs restrictions matérielles en opportunités créatives. Ce sont des principes précieux qui continuent d’inspirer les designers contemporains travaillant à Cuba et ailleurs », estime Olivia Ahmad.
Au-delà des messages purement politiques, l’exposition du MAD accorde aussi une large place aux affiches de cinéma. Une fois au pouvoir, Fidel Castro désigne ainsi le 7e art comme l’un des principaux outils pour mener sa politique culturelle et éducative. Ce puissant vecteur populaire doit aussi lui servir à promouvoir et légitimer le régime dans les 600 salles que compte le territoire cubain, terre cinéphile. « Dès sa fondation en 1959 et jusqu’à la fin des années 1970, l’Institut cubain des arts et de l’industrie cinématographiques (ICAIC) devient le plus important commanditaire d’affiches. S’échappant des affiches de cinéma traditionnelles qui représentent plutôt l’acteur principal ou une scène du film, le modèle cubain est une interprétation libre du film par le dessinateur », explique la conservatrice Amélie Gastaut.
Ainsi, le graphiste Eduardo Munoz Bachs fait du Charlot de Charlie Chaplin un personnage récurrent de ces affiches. Cette figure d’exilé pauvre et victime de la politique américaine inspire l’artiste autodidacte d’origine espagnole installé à Cuba pour fuir le fascisme. Reste que certains de ces affichistes seront eux aussi menacés par la politique menée par Fidel Castro. Ce fut le cas du graphiste Antonio Fernandez Reboiro qui, persécuté pour son homosexualité, s’exilera en Europe en 1982. Ses affiches de cinéma, qu’il transforme en énigmes visuelles, surréalistes et colorées, ont elles aussi marqué leur époque.
A Londres, les commissaires ont choisi de consacrer un éclairage particulier aux femmes graphistes qui ont œuvré pour l’OSPAAAL, telles Daisy Garcia, Helena Serrano et Gladys Acosta Avila. Moins identifiées que leurs alter ego masculins, avec des collaborations plus ponctuelles, elles ont pourtant produit des œuvres aussi connues. Comme ce portrait emblématique du Che Guevara qu’Helena Serrano réalise en 1968 : « Cette femme travaillait pour le comité de propagande du gouvernement cubain mais elle avait été plus spécialement invitée à concevoir un poster OSPAAAL pour marquer le “Jour de la guérilla héroïque” en 1968, le premier anniversaire de la mort du Che. Elle a utilisé une image polarisée de Guevara comme point central et l’a posée au-dessus de l’Amérique du Sud. Elle a ensuite créé une série de cadres pour arriver à un effet d’optique éblouissant. Elle a peint le motif à la main via plusieurs couches de gouache, puis l’a imprimé à La Havane sur une presse offset », explique Olivia Ahmad. Alors que cette affiche reste la seule conception d’Helena Serrano pour l’OSPAAAL, elle est sans doute la plus emblématique de l’organisation, bien au-delà des frontières cubaines.
« Affiches cubaines. Révolution et cinéma 1959-2019 », au Musée des arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, Paris 1er. Jusqu’au 2 février 2020.
« Designed in Cuba : Cold War Graphics », House of Illustration, 2 Granary Square, King’s Cross, London. Jusqu’au 19 janvier 2020.
Avec la fin de la taxe d’habitation, incertitudes sur l’avenir de la redevance audiovisuelle
Par Sandrine Cassini, Audrey Tonnelier
La perception de la taxe qui finance l’audiovisuel public était couplée à la taxe d’habitation, appelée à disparaître progressivement d’ici 2023.
C’est un serpent de mer qui risque fort de redevenir d’actualité. Alors qu’un rapport émanant du ministère de la culture et de Bercy doit être remis dans les prochains jours sur la réforme de la contribution à l’audiovisuel public, le devenir de la redevance audiovisuelle semble plus incertain que jamais. Le ministre de la culture Franck Riester a pourtant assuré à plusieurs reprises que cette taxe – mal comprise par les Français, qui souvent ne savent pas qu’elle finance France Télévisions, Radio France, Arte ou France Médias Monde (France 24, RFI…) – serait pérennisée.
Mais sa réforme prend l’allure d’un casse-tête. Aujourd’hui, sa perception auprès de 28 millions de foyers est couplée à celle de la taxe d’habitation : les deux impôts figurent sur un même avis envoyé chaque année à l’automne, et payable avant la mi-novembre. Ce mode de collecte avait été choisi afin de réduire le coût de perception, tout en étant sûr de toucher un maximum de foyers.
Mais la taxe d’habitation, supprimée par tiers depuis 2018, doit disparaître totalement l’an prochain pour 80 % des Français, et d’ici 2023 pour les 20 % les plus aisés. Comment, dès lors, préserver la perception de la redevance, sans faire exploser son coût ? Parmi les pistes de réflexion, le gouvernement songe à adosser cette taxe à l’impôt sur le revenu. Problème : moins de la moitié des foyers fiscaux y est assujettie. En outre, au sein d’un même foyer, les individus – des concubins, des colocataires etc. – peuvent déclarer séparément leurs revenus. Le rapport, qui devait à l’origine être rendu le 30 juin, doit proposer des pistes évitant cette double taxation, et tous les effets de bords qui pourraient naître de la réforme.
Enfin, le gouvernement ne profiterait-il pas de cette réforme pour modifier le mode de calcul de la redevance, en fixant par exemple son montant – aujourd’hui de 139 euros par an, et de 138 l’an prochain – en fonction de la taille du foyer fiscal (célibataire ou avec enfants) ? Politiquement explosive, cette piste, évoquée par Le Figaro du 6 novembre, a été démentie par Edouard Philippe mercredi soir. « On n’a aucun projet de moduler le paiement de la redevance en fonction de la composition de la famille », a indiqué le premier ministre sur BFM-TV.
Pour concocter cette réforme, Bercy et le ministère de la culture regardent ce qui se fait à l’étranger. En Allemagne, chaque foyer est taxé, peu importe qu’il possède un téléviseur ou pas. Une source d’inspiration pour tous ceux – plusieurs rapports du Sénat ont plaidé en ce sens – qui militent depuis longtemps pour l’élargissement de cet impôt au-delà des propriétaires de téléviseurs, alors que le petit écran perd du terrain face aux tablettes et autres smartphones. En Suède, l’impôt est proportionnel aux revenus, et en Italie, il est associé à la facture d’électricité.
La question inquiète les dirigeants de l’audiovisuel public
Une chose est sûre, la question inquiète les dirigeants de l’audiovisuel public, au-delà du débat technique. En effet, le financement de la télévision et de la radio publiques n’est pas sanctuarisé dans le projet de loi audiovisuel, qui doit être présenté en conseil des ministres en novembre, et débattu au parlement début 2020.
« L’indépendance de l’audiovisuel public repose notamment sur la certitude d’avoir une taxe affectée. Si demain, ces recettes sont reversées au budget de l’Etat, il pourra facilement décider de moins financer un média qui lui déplaît », souligne l’un des patrons du public, rappelant que le texte est censé mettre à jour la loi de 1986 sur les médias, et doit donc être robuste dans le temps, sans se soucier des couleurs politiques qui pourraient être au pouvoir. Le gouvernement a garanti à la télé et la radio publiques une trajectoire budgétaire jusqu’à 2022. Mais après ?
Fin mars, au moment du grand débat, le ministre de l’action et des comptes publics, Gérald Darmanin, avait jeté un pavé dans la mare, en suggérant de supprimer purement et simplement la redevance, qui a rapporté 3,2 milliards d’euros nets en 2018. « Cela coûte cher d’adresser un impôt seul qui rapporte à peu près 120 euros (…) Je l’ai proposé au président de la République et au premier ministre », avait indiqué l’ancien membre du parti Les Républicains. Finalement, le chef de l’Etat avait choisi de baisser plutôt l’impôt sur le revenu. Mais mi-mai, le Premier ministre Edouard Philippe avait précisé que « compte tenu de la suppression à terme de la taxe d’habitation, il faudra qu’on se pose la question du financement de l’audiovisuel et peut-être de la redevance » une fois la première totalement supprimée.
L’année précédente, Bercy avait même envisagé d’amputer le budget de France Télévisions de 800 millions d’euros. De quoi donner des sueurs froides à l’audiovisuel public.










