Analyse - Pourquoi les Européens emboîtent le pas de Donald Trump au Venezuela
Par Marc Semo
La France et dix-huit autres pays européens ont reconnu lundi Juan Guaido comme chef de l’Etat par intérim.
Le mot gêne toujours. Interrogé sur France Inter lundi 4 février au matin à propos de « l’ingérence » que représenterait la reconnaissance par la France et d’autres pays européens – ils étaient dix-neuf au total, mardi matin – de l’opposant vénézuélien et président du Parlement Juan Guaido comme chef de l’Etat par intérim chargé d’organiser des élections présidentielles anticipées, le ministre des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a éludé, préférant parler d’« appel » et « de demande à l’aide » d’un pays en pleine crise. La tragédie vénézuélienne est en train de remettre sur le devant de la scène le « devoir d’ingérence » au nom de l’humanitaire.
« L’indifférence serait encore pire que l’ingérence », souligne un diplomate. Emmanuel Macron s’est personnellement engagé sur la crise vénézuélienne, et il a par deux fois rencontré personnellement des personnalités de l’opposition, dont l’ancien président du Parlement Julio Borges, qui a dû se réfugier en Colombie.
Les Européens ne pouvaient rester sans rien faire. Les capitales les plus impliquées, dont Paris, paraissent pourtant agir dans le sillage de Washington. Le mouvement est en effet parti de Donald Trump qui, dès le 23 janvier, reconnaissait comme chef d’Etat par intérim et seul président légitime Juan Guaido. Il fut aussitôt suivi par le Canada et la plupart des pays d’Amérique latine, à commencer par ceux, désormais majoritaires, ayant à leur tête, comme la Colombie et le Brésil, des présidents de droite ou d’extrême droite.
Confus, imprévisible, accusé à raison d’« isolationnisme », le président américain ouvrait ainsi un processus politique à même de mettre fin à la longue agonie d’un régime autoritaire à bout de souffle et à l’inexorable descente aux enfers d’une population plongée dans la misère, alors même que ce pays pétrolier de 32 millions d’habitants dispose des plus importantes réserves au monde. Pour le moment, il garde la main, même si les menaces d’une intervention militaires inquiètent aussi bien l’opposition vénézuélienne que les Européens.
« Gorbatchev ou Al-Assad »
Dans un tel contexte, face à une Union européenne incapable d’exprimer au nom des Vingt-Huit une position qui ne soit pas un lénifiant plus petit dénominateur commun, six capitales européennes – Paris, Madrid, Berlin, Londres, Amsterdam et Lisbonne – ont lancé le 27 janvier un ultimatum donnant huit jours au président en titre, Nicolas Maduro, pour organiser une élection présidentielle, sans quoi ils reconnaîtraient, eux aussi, le chef du parlement Juan Guaido comme président par intérim afin qu’il organise un tel scrutin. Ce délai de huit jours visait, selon le mot d’un diplomate français, « à laisser un peu de temps à Nicolas Maduro pour décider s’il veut être Gorbatchev ou Bachar Al-Assad ». L’autocrate de Caracas a rejeté ces exigences. Nombre de capitales européennes dans le sillage de Madrid et de Paris ont donc à leur tour franchi le pas de la reconnaissance de Juan Guaido.
L’implication des Européens dans ce qui peut sembler être une crise interne à un pays sud-américain – mais ce qu’elle n’est pas – pourrait paraître étonnante. Les positions de Paris et des autres capitales européennes les plus en pointe, sont parfaitement cohérentes. Le Parlement, dont Juan Guaido était le président avant de se proclamer chef d’Etat par intérim au nom de la Constitution, reste aujourd’hui la seule instance vénézuélienne élue dans un scrutin pleinement légitime et accepté par tous, même s’il date de 2015.
L’élection présidentielle de mai 2018 de Nicolas Maduro pour un second mandat avait été, en revanche, marquée par des fraudes massives dénoncées par les observateurs internationaux. Les Européens, à commencer par la France, avaient considéré ce scrutin comme « illégitime ». Les ambassadeurs des Vingt-Huit ont refusé d’assister à la prestation de serment, le 10 janvier, de Nicolas Maduro.
Impossible de rester absent
Le blocage de la Grèce, de la Hongrie du très autoritaire Viktor Orban ou de l’Italie, dont la coalition gouvernementale est divisée, a empêché la cheffe de la diplomatie européenne Federica Mogherini d’exprimer une position forte au nom des Vingt-Huit. Pour Paris, comme Madrid, Londres ou Berlin, il était néanmoins impossible de rester absent. C‘est la crédibilité même de la politique étrangère et de sécurité commune de l’Europe qui en cause, même si le Venezuela peut sembler un théâtre lointain.
Car la crise vénézuélienne n’est pas seulement une crise interne. Le Conseil de sécurité l’a reconnu en acceptant la demande américaine d’une réunion d’urgence, le 26 janvier, malgré l’opposition de Moscou et de Pékin.
Près de trois millions de Vénézuéliens ont fui vers les pays voisins, et il s’agit aujourd’hui de la plus grave crise de réfugiés dans le monde, du propre aveu du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. La stabilité des pays voisins – la Colombie, le Brésil, l’Equateur – est en jeu, avec des implications directes pour la France, car la Guyane est proche du Venezuela.
Clivages géopolitiques
Les Européens se devaient d’autant plus d’agir que cette crise a d’évidentes implications politiques régionales dans une Amérique latine soumise à de nouvelles divisions idéologiques, entre des présidents de droite populiste dure, comme le Brésilien Jair Bolsonaro ou le Colombien Ivan Duque, et ceux des derniers bastions de la gauche, renforcés par l’élection, au Mexique, d’Andres Manuel Lopez Obrador.
L’affrontement Maduro-Guaido est aussi le révélateur de clivages géopolitiques majeurs. Présente militairement au Venezuela tout comme Cuba, la Russie a pris fait et cause pour le président en titre dénonçant les « ingérences de Washington ». Moscou y voit une occasion de rappeler qu’il a retrouvé son rang de grande puissance globale, à même de défier les Etats-unis dans leur arrière-cour, et de faire échec à la tentative de Donald Trump de « renversement du régime ».
Le geste de Paris et de ses partenaires ne va pas changer grand-chose dans l’immédiat. « L’isolement du régime sur la scène internationale est déjà bien réel, y compris avec la mise en œuvre de sanctions financières, mais cette décision est un symbole fort qui permet aussi à Juan Guaido de ne pas dépendre seulement de Donald Trump », souligne Paula Vasquez, chercheuse au CNRS et spécialiste du Venezuela.
La cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, a mis sur pied avec plusieurs pays d’Amérique latine, dont le Mexique et l’Uruguay, un groupe de contact pour tenter de trouver une issue politique à la crise sous 90 jours. Une démarche de fait complémentaire à celle des capitales les plus engagées, qui font monter la pression. L’objectif est de permettre un départ du pouvoir négocié de Nicolas Maduro. Nul ne se fait trop d’illusion, à commencer par Federica Mogherini elle-même, qui reconnaissait que « compte tenu des expériences passées et de la situation dans le pays, les chances d’arriver à un résultat positif sont faibles ».



























