Brexit : à Bruxelles la perspective d’un « no deal » devient un scénario raisonnable
Par Cécile Ducourtieux, Bruxelles, bureau européen
Les Vingt-Sept semblent déterminés à ne pas céder à Londres un pouce de terrain, notamment sur le « backstop », jugé indispensable pour garantir la paix en Irlande et préserver le marché intérieur, estime Cécile Ducourtieux, notre correspondante au bureau européen de Bruxelles.
A moins de deux mois du Brexit, le « no deal » s’installe désormais à Bruxelles comme un scénario presque raisonnable. Evidemment pas souhaitable, mais de moins en moins improbable. Comment a t-on pu en arriver là alors qu’un accord, négocié pendant dix-sept longs mois, a été signé par Theresa May et les vingt-sept autres dirigeants de l’Union européenne (UE), le 25 novembre 2018 ?
Lors d’un nouveau Conseil européen, à la mi-décembre, la première ministre britannique avait assuré ses pairs qu’elle parviendrait à faire ratifier ce traité par la Chambre des communes. Elle venait de survivre à un vote de défiance de son propre camp, les tories, et les négociateurs européens pensaient qu’elle en profiterait pour tenter de construire une majorité pour leur « deal » avec les modérés du camp travailliste.
Mais fin janvier, après que cet accord a été très largement repoussé par les élus britanniques, Theresa May a préféré, au lieu de changer ses « lignes rouges », endosser les revendications des plus durs des « Brexiters », et réclamer une renégociation du « backstop », cette assurance contre le retour d’une frontière dure entre les deux Irlandes, dont elle avait accepté le principe dès fin 2017 (le « backstop » fait partie intégrante du traité du divorce).
Cette volte-face a choqué à Bruxelles où elle a été vécue comme un vrai renoncement de Theresa May. Les esprits y sont par ailleurs atterrés par ses revendications : ces « arrangements alternatifs » au « backstop » irlandais qu’elle réclame sont considérés comme de la pure « pensée magique ».
« Parfois, ils arrêtent les horloges »
Pendant des mois, les équipes de Michel Barnier, le négociateur en chef pour l’UE, ont cherché des techniques pour contrôler à distance les marchandises transitant entre les deux Irlandes. Le but ? En évitant des postes-frontières, préserver les accords de paix du Vendredi saint de 1998 (Good Friday Agreement), tout en évitant que cette future frontière de l’UE, mal gardée, transforme le marché intérieur européen en passoire. Mais elles n’ont rien trouvé d’opérationnel.
M. Barnier a donc proposé à Londres le désormais fameux « backstop » : un alignement réglementaire de l’Irlande du Nord sur le marché intérieur et de l’ensemble du Royaume-Uni sur l’union douanière, le temps que des technologies opérationnelles émergent.
Pensée magique aussi, vu des Européens, ces affirmations britanniques selon lesquelles à la veille du Brexit, les Vingt-Sept finiront par céder à un compromis avec Theresa May. « C’est la fameuse manière européenne de faire. Ils vont toujours jusqu’au bout [d’une négociation], parfois jusqu’à la dernière heure, et parfois, ils arrêtent les horloges », a assuré, d’un air entendu, David Davis, qui fut le négociateur en chef côté britannique jusqu’à l’été 2018, sur Channel 4, samedi 2 février.
Il est vrai que jusqu’à présent, les Européens ont toujours su éviter l’abyme, pendant la crise de la zone euro, au plus fort de la crise grecque. Mais les circonstances n’ont rien à voir : à l’époque, sans accord avec Athènes, c’était l’euro, la monnaie unique qui risquait de tanguer. Désormais, côté UE, on estime au contraire que c’est un compromis sur l’accord de retrait qui présenterait un risque existentiel pour l’Union à Vingt-Sept.
Le « backstop », un indispensable filet de sécurité
Bruxelles ne dit pas non à tout : pas de problème pour rediscuter la « déclaration politique » esquissant les futures relations entre l’UE et le Royaume-Uni. Voire pour modifier le « backstop » en revenant à une formule initialement proposée par l’UE – seule l’Irlande du Nord reste dans le marché intérieur.
Mais sur le principe du « bacsktop », les Vingt-Sept ne céderont pas : ils refuseront une date de péremption, des arrangements imaginaires, ou sa révocation unilatérale par les Britanniques. Et pourquoi céder si, de toute façon, les plus durs des « Brexiters » trouveront toujours le moyen de critiquer le traité de retrait, eux qui militent, de plus en plus ouvertement, pour un « no deal » ?
Il est jugé indispensable pour préserver la paix en Irlande du Nord : vingt ans après la fin des « troubles », la situation pourrait s’envenimer en cas de retour d’une frontière « dure ». Ce filet de sécurité est aussi indispensable pour préserver le marché intérieur, considéré comme le principal acquis de l’UE, de Paris à Varsovie, en passant par Budapest. « Le plus coûteux, le plus grave, ce n’est pas un “no deal” pour l’UE : ce serait la destruction du marché unique », a confié Michel Barnier aux commissaires européens, le 30 janvier.
Enfin, monte en Europe le sentiment que le « no deal » serait gérable. Bruxelles et les capitales de l’UE se préparent d’arrache-pied, ayant déjà prêtes des législations d’exception pour prolonger l’existant. La situation serait probablement chaotique notamment en Irlande du Nord qui n’échapperait probablement pas au retour momentané d’une frontière « dure » avec la République d’Irlande, mais à Bruxelles, on est persuadés que Londres, beaucoup plus vulnérable à une absence d’accord, reviendrait rapidement à la table des discussions.
Le monde des affaires commence à paniquer
Surtout, le niveau d’exaspération et le manque de confiance sont tels du côté des Vingt-Sept, que de moins en moins de dirigeants européens défendent l’idée que Londres devrait renoncer au Brexit. Un second référendum ? Il diviserait encore plus la société britannique. Des élections générales ? Elles ne résoudraient rien, même si elles portaient le Labour au pouvoir, le parti de Jeremy Corbyn ignorant tout aussi superbement les « lignes rouges » des Européens que les tories.
Theresa May refuse pour l’instant de décaler le Brexit (« Je suis déterminée à le mettre en œuvre dans les temps », a-t-elle affirmé, dimanche, dans le Sunday Telegraph).
Mais si elle finissait par s’y résoudre, il est cependant fort probable que les Vingt-Sept le lui accorderont. Certains, comme la chancelière allemande Angela Merkel, redoutent les conséquences d’un « no deal » juste avant les élections européennes, fin mai. Et ils voudront prouver à leurs opinions publiques qu’ils ont tout fait pour l’éviter.
Mais accepter des reports du Brexit à répétition ? C’est peu probable. Mieux vaudrait assumer un Brexit à l’été 2019 ou à la fin 2019. Et ce d’autant que le monde des affaires commence à paniquer et réclame de la visibilité.
Un report du « no deal » à répétition dans l’attente d’un éventuel feu vert britannique à l’accord signé fin 2018 ? Un cauchemar pour les groupes industriels. Les plus gros d’entre eux prennent déjà leurs dispositions. Dernier en date : le japonais Nissan a confirmé, dimanche, abandonner son projet de produire le modèle crossover X-Trail dans son usine de Sunderland, sa direction évoquant les « incertitudes » liées au Brexit.













