La lettre politique de Laurent Joffrin - Collomb saute dans un canot
Contrairement à Christophe Colomb, Gérard du même nom, ou presque, l’un des premiers conquistadors macroniens, n’est guère séduit par le nouveau monde. Pas au point de s’y installer, en tout cas. Après une courte escale place Beauvau comme ministre d’Etat du régime, il a tout à trac annoncé son désir de revenir à Lyon, son port d’attache. On dit que la décision était prise de longue main. Peut-être. Après tout, il fut un bon maire de Lyon, il pense que ce passé lui donne un avenir. Mais outre que sa volonté de rempiler pour un quatrième mandat ne fleure guère le renouvellement, il est difficile de ne pas la rapprocher de son commentaire peu amène sur le style affiché depuis un an par l’exécutif : pas assez «humble», a-t-il dit, ce qui n’est guère aimable. Son hubris à lui se déploie sur les bords du Rhône. Bon connaisseur de l’Antiquité, il préfère la capitale des Gaules à celle de la France, et donc Belenos à Jupiter. Il n’empêchera pas les mauvais esprits de penser qu’il quitte un navire qu’il juge perdu dans l’océan du «en même temps».
Du coup, la marche triomphale de LREM commence à ressembler à une débandade. Bayrou empêché et mécontent, Hulot retiré sur l’Aventin de Saint-Lunaire, Collomb sur le départ, une députée LREM qui parle du Titanic et se réfugie sur le rafiot UDI, Flessel qui s’esquive, Nyssen proche de la roche Tarpéienne, Le Maire contesté, Ferrand neutralisé au perchoir, Kohler inquiété, Benalla devant les juges et les sénateurs : poids lourds et poids plumes sont proches du K.O. Après «la poudre de perlimpimpin» chère au Président, la poudre d’escampette, le tout sur fond de sondages en berne. Présidence verticale, chute tout aussi verticale.
La Ve est une assurance-vie : il reste quatre ans pour redresser la barre. Rien n’est encore joué. Les réformes peuvent encore agir, la présidence hautaine se réformer, l’événement, prince de la politique, jouer soudain en faveur du Président. Mais le paysage a changé du tout au tout. On était en marche, on est à la rame. On a comparé les débuts de Macron à ceux de Bonaparte. Après un an de règne, on est désormais plus proche de Waterloo que d’Austerlitz.
LAURENT JOFFRIN
Mairie de Paris : comment Anne Hidalgo a vu la machine s’enrayer
Par Raphaëlle Rérolle - Le Monde
Bruno Julliard, premier adjoint à la maire de Paris, a annoncé lundi sa démission. Retour sur le parcours d’Anne Hidalgo, qui croule désormais sous les critiques.
Les images datent du 30 mars 2014, autant dire il y a un siècle. Ce soir-là, dans une atmosphère de liesse, Anne Hidalgo apparaît sur un podium installé devant l’Hôtel de Ville. Chauffée par Bruno Julliard, le porte-parole de la candidate pendant la campagne, la foule acclame la femme souriante et visiblement émue qui vient d’être élue maire de Paris.
Dans un geste d’affection spontanée, Bertrand Delanoë, debout derrière elle, se penche brusquement pour embrasser celle qui fut son adjointe pendant treize ans. Tout autour, l’équipe de campagne est aux anges. Au-dessus de leurs têtes, de beaux ballons blancs portant les mots « Merci Paris » flottent dans le ciel de printemps.
Quatre ans plus tard, la fête est finie, la photo déchirée, les ballons dégonflés. La maire et son prédécesseur sont fâchés, Bruno Julliard tire sa révérence, le peuple de Paris ne brandit plus de drapeaux roses mais des brassées de reproches, et les ennuis s’accumulent pour Anne Hidalgo : désastre du renouvellement des Vélib’, faillite d’Autolib', polémiques sur la propreté de la ville ou bataille des berges de Seine, rien ne semble fonctionner comme prévu.
Surtout, la critique fait feu de tout bois, des sujets importants jusqu’aux plus insignifiants. L’histoire semble s’être détraquée. Que s’est-il passé ? Par quelle alchimie la maire a-t-elle été précipitée dans une spirale dont elle semble avoir tant de mal à sortir ?
Tensions au sein de la majorité
Les débuts, pourtant, avaient été prometteurs. Ambitieuse et pleine de projets, Anne Hidalgo incarnait un possible renouveau à gauche. Elle portait haut l’environnement et vantait les mérites de la démocratie participative, jurait aux Parisiens de tout faire pour que leur ville « soit au rendez-vous du XXIe siècle ».
Pendant les deux premières années, tout a semblé lui sourire. Jusqu’au jour où, par un soudain renversement de générations, Emmanuel Macron a fait irruption sur le devant de la scène. De l’avis général, c’est l’ascension puis l’élection du président de la République qui ont fait trembler la terre sous les pieds de la maire de Paris.
D’abord, M. Macron lui a volé la vedette. Comme l’explique l’un de ses adjoints, « celle qui incarnait la nouveauté s’est trouvée reléguée au monde d’avant ». Surtout, En marche ! a fait sauter la banque dans la capitale. La ville qui avait élu Anne Hidalgo à 53,34 % trois ans plus tôt délaisse le candidat du Parti socialiste, Benoît Hamon, au profit d’Emmanuel Macron, qui a reçu le soutien de Bertrand Delanoë, mais que la maire de Paris a pourtant durement critiqué pendant la campagne. Très vite, certains adjoints se rallient à La République en marche (LRM) et des tensions se font jour au sein de la majorité municipale.
En parallèle, l’exécutif parisien connaît ses premières défections. En octobre 2017, l’adjoint aux finances, Julien Bargeton, quitte la mairie pour rejoindre son siège de sénateur (LRM) de Paris. Le 28 août de cette année, l’adjoint au logement, Ian Brossat, prend la tête de la liste communiste pour les européennes à Paris et devra démissionner de son poste d’adjoint s’il entre au Parlement européen.
« Recroquevillée »
Composé de socialistes, de communistes, d’écologistes et de « marcheurs », l’exécutif ne correspond plus à la carte électorale de la capitale où Jean-Luc Mélenchon a également fait un bon score au premier tour de la présidentielle. La maire se sent en terrain hostile. Le destin national que lui prédisaient ses amis n’est plus de saison, la belle confiance d’hier s’est muée en appréhension. Elle s’absente beaucoup pour promouvoir sa ville en dehors des frontières et, quand elle est à Paris, son caractère dérange.
Ou plutôt, son « mauvais caractère », comme le décrit son entourage. Ce durcissement ne date pas du changement de paysage politique, mais sa dénonciation se fait de plus en plus ouverte à mesure que des divergences apparaissent au sein de l’exécutif.
CONTRAIREMENT À BERTRAND DELANOË, QUI CONTRÔLAIT TOUT DE MANIÈRE OBSESSIONNELLE, LA MAIRE SE VOIT BIENTÔT ACCUSÉE D’EMPILER DES PROJETS QU’ELLE NE SUIT PAS D’ASSEZ PRÈS
Elle qui « claquait la bise à tout le monde dans les premiers temps », selon les mots d’un chargé de mission, est désormais accusée d’être cassante, colérique, et de ne pas supporter la contradiction. « C’est une personne très ouverte, mais elle s’est recroquevillée face à la difficulté », commente un ancien membre de son cabinet.
La collégialité revendiquée, qui avait bien fonctionné au début, se met à avoir des ratés. Contrairement à Bertrand Delanoë, qui contrôlait tout de manière obsessionnelle, la maire se voit bientôt accusée d’empiler des projets qu’elle ne suit pas d’assez près.
De son côté, l’administration parisienne ne se rallie pas comme un seul homme à ce feu d’artifice de nouveautés. Le suivi des budgets participatifs représente un surcroît de travail et les fonctionnaires n’apprécient pas toujours de voir leur expertise concurrencée par les décisions citoyennes.
Administration sous tension
D’autant qu’Anne Hidalgo a bousculé son administration d’entrée de jeu en réduisant le nombre de directions de vingt-cinq à vingt, en contractant les échelons hiérarchiques et en poussant à certains déménagements. « Elle a mis l’administration sous tension, ce qui a pu susciter des aigreurs », observe l’un de ses anciens bras droits.
D’autant que les membres des cabinets, souvent jeunes, ne font pas toujours le poids face aux énarques et aux ingénieurs de la Ville de Paris, vieux routards de la politique municipale.
Enfin, sur certains sujets, Anne Hidalgo refuse d’écouter. La direction juridique lui avait ainsi déconseillé le contrat avec JCDecaux sur les panneaux publicitaires de la Ville de Paris. Elle n’en a pas tenu compte. Résultat : en février, le conseil d’Etat a annulé le contrat, Decaux a dû démonter 1 630 panneaux et l’équipe municipale ne pourra plus communiquer de cette façon avec les Parisiens avant l’été 2019. Sans parler du manque à gagner financier puisque la Ville n’encaissera pas la redevance due par l’entreprise.
Normalement, affirme l’un de ses adjoints, un échec de ce genre n’aurait pas pris d’ampleur, mais dans le contexte du « Hidalgo bashing » dénoncé par ses amis, l’affaire a fait florès. Notre-Drame de Paris, le livre à charge d’Airy Routier et Nadia Le Brun (Albin Michel, 2017) n’y a pas été pour rien, mais on dénonce surtout, dans l’entourage de la maire, les manœuvres de ses adversaires politiques en vue des municipales de 2020.
Au coude-à-coude avec Benjamin Grivaux
Une amplification des problèmes qui ne doit pas cacher les réussites d’Anne Hidalgo, constate son adjoint chargé des ressources humaines, Christophe Girard, rappelant qu’elle a su remporter les Jeux olympiques de 2024 « avec une énergie incroyable ».
D’ailleurs, en dépit des difficultés et des critiques, un sondage IFOP publié dans le Journal du dimanche du 16 septembre place la maire sortante à égalité avec Benjamin Griveaux, possible candidat LRM aux municipales : tous deux recueilleraient 23 % des voix au premier tour, si le scrutin avait lieu dimanche prochain.
Pour Serge Orru, ancien directeur de WWF France et conseiller d’Anne Hidalgo en matière d’écologie, « c’est une femme du Sud au caractère trempé, mais comme c’est une femme, on dit qu’elle est hystérique. Elle est audacieuse, elle fait ce qu’elle dit, insiste-t-il. Il y a nécessairement des accidents quand on travaille, mais ça passera. En 2020, on gagnera ». Une chose est sûre, en attendant : la campagne pour les municipales s’annonce déjà comme un combat terrible.
Raphaëlle Rérolle
Emmanuel Grégoire remplace Bruno Julliard Le communiqué est lacunaire. « Je prends acte de la démission de Bruno Julliard de ses mandats d’élu à mes côtés », a réagi la maire de Paris, Anne Hidalgo, dans la foulée de l’annonce de la démission de son premier adjoint, révélée par Le Monde, lundi 17 septembre. Aucun commentaire ne suit, si ce n’est l’annonce de son remplaçant : « J’ai pris la décision de nommer premier adjoint Emmanuel Grégoire, mon actuel adjoint chargé du budget, du financement et de la transformation des politiques publiques. Cette décision sera soumise au Conseil de Paris le 24 septembre. »
Affaire Benalla : « Le Sénat apparaît comme le principal contre-pouvoir de notre système présidentialiste »
Par Olivier Beaud, professeur de droit public à l'Université Panthéon-Assas
Dans le cadre de l’affaire Benalla, la garde des sceaux Nicole Belloubet expliquait dans le « Monde » qu’une commission d’enquête parlementaire ne pouvait pas viser ce qui touchait le président. Un argument contesté dans une tribune par Olivier Beaud, professeur de droit public.
Dans une récente tribune [Le Monde des dimanche 16 et lundi 17 septembre], la garde des sceaux met en doute la compétence de la commission d’enquête parlementaire du Sénat pour traiter de l’affaire Benalla. Mme Belloubet propose une interprétation restrictive du champ d’intervention des commissions d’enquête en se fondant sur la Constitution, sur l’ordonnance du 7 novembre 1958 et sur le principe de la séparation des pouvoirs. Interprétation qu’on peut contester.
La première objection concerne l’argumentation portant sur le cas du chef de l’Etat. La ministre de la justice s’attache à restreindre au maximum la portée des articles 24 et 51-2 de la Constitution en estimant que le président de la République, à la différence du gouvernement, ne pourrait faire l’objet d’un contrôle du Parlement. Elle se fonde donc sur le caractère « bicéphale » (président et gouvernement) du pouvoir exécutif pour affirmer que, à l’évidence, le président n’est pas le gouvernement.
Décalage avec la pratique de la Ve République
Mais une telle interprétation littérale de la Constitution est en décalage complet avec la pratique de la Ve République dans laquelle le président gouverne au mépris de l’article 20, qui attribue au gouvernement la direction de la politique de la nation. Cette interprétation est semblable à celle de François Mitterrand qui, en 1984, dispensa son prédécesseur, Valéry Giscard d’Estaing, d’aller s’expliquer devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale dans l’affaire dite des « avions renifleurs ». Succombant à un bel anachronisme, il invoqua la « tradition parlementaire » des IIIe et IVe Républiques, en vertu de laquelle le chef de l’Etat, irresponsable politiquement, devait être soustrait à tout contrôle du Parlement.
La garde des sceaux invoque également les articles 67 et 68 de la Constitution, dont on peut cependant faire une lecture diamétralement opposée. En effet, le premier article interdit d’imposer au chef de l’Etat de « témoigner » devant « aucune juridiction ou autorité administrative française » (art. 67). Or, une commission d’enquête n’est ni l’une ni l’autre. Par ailleurs, l’article 68, dans sa nouvelle version de 2008, a introduit un embryon de responsabilité politique du chef de l’Etat pouvant conduire à une éventuelle destitution. Il est donc loin d’être évident que l’interprétation de 1984 soit encore valable aujourd’hui.
L’argument le plus contestable de la ministre est celui du principe de séparation des pouvoirs : il offrirait des « garanties procédurales » au chef de l’Etat et à ses collaborateurs, alors que le citoyen y verrait plutôt un privilège de l’exécutif. Un tel principe ne peut plus servir aujourd’hui à empêcher le contrôle parlementaire de l’ensemble des activités de l’exécutif, auquel le président est pleinement agrégé. On semble oublier ici l’autre face de ce principe, la collaboration des pouvoirs, qui fonde le régime parlementaire et permet au Parlement de demander des comptes aux gouvernants.
Rapport de force politique
Enfin, Mme Belloubet s’appuie sur l’article 6 de l’ordonnance de 1958 qui prévoit « qu’il ne peut être créé de commission d’enquête sur des faits ayant donné lieu à des poursuites judiciaires et aussi longtemps que ces poursuites sont en cours ». Or, cette règle n’a pas empêché, dans la pratique, d’avoir des cas où une enquête judiciaire et une enquête parlementaire ont cheminé de concert, sans dommages ni pour l’un ni pour l’autre. Le cas du sang contaminé en est un bel exemple, l’affaire d’Outreau en est un autre. Surtout, si elle était appliquée strictement, une telle règle priverait le Parlement de tout droit à ouvrir ou maintenir une commission d’enquête car il suffirait au pouvoir exécutif, qui contrôle le parquet, de laisser ouvrir une information judiciaire sur un sujet controversé pour faire obstacle au contrôle parlementaire.
« QUAND LES PARLEMENTAIRES APPARTIENNENT À LA MAJORITÉ PRÉSIDENTIELLE, LEUR INTERPRÉTATION DES TEXTES EST, COMME PAR HASARD, DÉFAVORABLE AUX DROITS DU PARLEMENT »
En réalité, la résolution du problème d’interprétation de la Constitution dépend du rapport de force politique. Quand les parlementaires appartiennent à la majorité présidentielle, leur interprétation des textes est, comme par hasard, défavorable aux droits du Parlement. Ainsi, en 1985, Louis Mermaz, président de l’Assemblée nationale, avait sagement obéi à François Mitterrand dans l’affaire des avions renifleurs, comme Henri Emmanuelli, à l’époque de l’affaire Habache (1992) ; tandis qu’en 2009, le bureau de l’Assemblée nationale déclara irrecevable la demande de création d’une commission d’enquête sur les sondages de l’Elysée.
Aujourd’hui, le président du Sénat (Gérard Larcher, LR) et celui de la commission (Philippe Bas, LR) sont plus rétifs : ils interprètent donc les textes en faveur du contrôle parlementaire de l’entourage présidentiel. Avec succès, semble-t-il, puisque ni le secrétaire général de la présidence, Alexis Kohler, ni le directeur de cabinet du président, Patrick Strzoda, n’ont refusé de venir s’expliquer devant la commission, alors même qu’une information judiciaire avait déjà été ouverte.
La garde des sceaux semble d’ailleurs admettre ce rapport de force défavorable lorsqu’elle reconnaît aux seules instances parlementaires le pouvoir « d’apprécier si leurs travaux risquent d’empiéter ou non sur le champ de l’enquête judiciaire ». En effet, il n’y a pas de tiers possible pour résoudre le conflit d’interprétation entre le Sénat et le gouvernement (et le président de la République). On doit même ajouter que le Conseil constitutionnel n’étant pas une cour constitutionnelle, il n’est pas compétent pour trancher les litiges entre organes constitutionnels, ce qui n’est pas plus mal tant sa jurisprudence en matière institutionnelle est contestable.
Dans ce bras de fer entre la présidence de la République et le Sénat, ce dernier aura probablement le dernier mot car nul ne peut le contraindre à céder. Comme du temps du général de Gaulle, le Sénat apparaît ainsi comme le principal contre-pouvoir de notre système présidentialiste. L’éventuel échec du projet de révision constitutionnelle, actuellement pendant, viendra peut-être confirmer cette leçon.
Jacques Audiard à la conquête de l’Ouest
Par Jacques Mandelbaum - Le Monde
Le cinéaste s’essaie avec succès au genre du western avec un film picaresque porté par le duo John C. Reilly et Joaquin Phoenix.
La confrontation à l’Amérique est une expérience sporadiquement tentée par des auteurs français. C’est une manière de se mesurer au mythe, au genre, à la source même du grand rêve cinéphilique. Il s’agit généralement d’un « one shot », plus ou moins couronné de succès, tant les conditions de tournage s’avèrent difficiles pour les étrangers au sérail hollywoodien. On se souvient, notamment, d’un road-movie délavé par Bruno Dumont (Twentynine Palms, 2003), d’un faux mélo muet ourdi par Michel Hazanavicius (The Artist, 2011), d’un film de psychanalyse sondé par Arnaud Desplechin (Jimmy P., 2013).
Jacques Audiard marche aujourd’hui dans leurs pas en choisissant rien de moins que le western, genre canonique reposant peu ou prou six pieds sous terre, donc risqué à exhumer. L’affaire se présente comme suit, telle que retravaillée du roman éponyme à succès de l’écrivain canadien Patrick deWitt (Actes Sud, 2012). Vers 1850, deux redoutables tueurs à gages, Eli Sisters (John C. Reilly) et Charlie Sisters (Joaquin Phoenix) chevauchent l’Ouest américain de l’Oregon à la Californie.
Leur but est de régler son compte à Hermann Kermit Warm (Riz Ahmed), chimiste malin qui a inventé une formule secrète transformant la ruée vers l’or en promenade de santé. L’adjonction d’une substance particulière dans les rivières aurifères permet en effet la coloration instantanée, et donc la récolte d’autant plus fructueuse, du précieux métal.
Souci : Warm conserve par-devers lui la mirifique formule. Double souci : il la tient secrète moins pour son enrichissement personnel que pour l’édification d’une cité socialiste et égalitaire, implantée à Dallas, qu’il espère voir prospérer en ces terres sauvages du Nouveau Monde. Autant dire que Warm est une sorte d’hérésie vivante au pays de la conquête de l’Ouest, de la libre entreprise et de la loi du plus fort.
C’est ce que pense, en tout cas, celui qui se rêve le légataire de sa formule par la voie pratique de l’assassinat, présence dans le film d’autant plus redoutable qu’elle se réduit à un nom : le Commodore.
C’EST L’AVANTAGE DU WESTERN POST-CLASSIQUE QUE D’ÊTRE UNE FORME ÉVIDÉE, PERMETTANT AUX CINÉASTES DE MIEUX SE RETROUVER EN LUI
Bras armés dudit Commodore à la poursuite de Warm le rouge, Eli et Charlie sont en liaison à distance avec le détective John Morris (Jake Gyllenhaal), chargé de gagner l’amitié de l’utopiste et de les renseigner sur sa localisation, mouvante comme celle de tout prospecteur qui se respecte.
Deux récits parallèles cheminent ainsi dans ce western picaresque. Celui des deux brutes fraternelles gagnées par l’âge, élevées dans la haine d’un paternel peu recommandable, et qui se révèlent, entre deux cadavres laissés sur le carreau, en mal de réussite et de tendresse. Et celui qui réunit, à un niveau de civilisation légèrement supérieur (usage de la brosse à dents, souci du bien commun), le chimiste et le détective, qui ne vont pas tarder à œuvrer ensemble à l’idéal du futur phalanstère.
Direction totalement inopinée
Deux modèles de société, donc, qui marchent chacun de son côté jusqu’au moment où les tandems se rejoignent enfin, en un rebondissement qui, pour le meilleur et pour le pire, emmène le film dans une direction totalement inopinée, du côté du conte de fées onirique.
La fable est plaisante. Elle emporte avec elle de multiples réminiscences (Don Quichotte de Cervantes, Impitoyable de Clint Eastwood, Night Call de Dan Gilroy), se moque des figures obligées du genre comme d’une guigne. La forêt de la littérature européenne y remplace le désert de John Ford, la partition jazzy évoquant Villa-Lobos d’Alexandre Desplat y détonne, l’Espagne, où a été tourné le film, s’y substitue au sol américain. C’est l’avantage du western post-classique que d’être une forme évidée, permettant aux cinéastes de mieux se retrouver en lui. Voir Monte Hellman (The Shooting, 1967), Luc Moullet (Une aventure de Billy le Kid, 1971), Kelly Reichardt (La Dernière piste, 2010).
Ce que signifie cette fidélité à soi-même pour l’auteur de Regarde les hommes tomber, d’Un héros très discret et du Prophète passe naturellement par la question « comment devient-on soi-même ? » Question elle-même subordonnée aux stratégies d’imposture et de courage liées à l’épreuve d’un lien filial. Ainsi, la mort du père (le père terrifiant et haï qui hante les frères Sisters, mais aussi bien le Commodore, figure du mal qui les emploie et qui se révèle impossible à occire) court-elle dans le film à la manière d’une fugue macabre, l’ambivalence du lien filial se reportant dans le couple fraternel entre l’endurant aîné Eli et l’impétueux cadet Charlie.
LE FILM ABONDE EN FIGURES INVERSÉES
Dédié par Jacques Audiard, fils du tutélaire Michel, à un frère aîné trop tôt disparu, le film prend ainsi une allure de tragicomédie freudienne à cheval, de féerie thérapeutique traversée de visions tantôt cauchemardesques (l’araignée qui fait son nid dans la bouche d’Eli durant son sommeil) tantôt édénique (l’or qui se colore miraculeusement dans le bassin).
Suivant une logique qui doit plus au rêve qu’à un quelconque souci de réalité, le film abonde aussi en figures inversées. Des frères en mal d’amour qui pourraient être des sœurs ; une tenancière de bordel hommasse ; un filon qui se retourne en malédiction ; un western intimiste à ciel ouvert. Soit un univers délibérément artificieux, remontant aux sources mythologiques de l’art, dont le rapport à une vérité autrement informulable est ce qui proprement nous touche.
« Les Frères Sisters », film franco-américain de Jacques Audiard. Avec Joaquin Phoenix, John C.Reilly, Jake Gyllenhaal, Riz Ahmed (1 h 57).










