Par Jacques Mandelbaum - Le Monde
La chanteuse et actrice incarne une productrice de films pornos gays dans le film de Yann Gonzalez « Un couteau dans le cœur ».
Premier rôle d’Un couteau dans le cœur, de Yann Gonzalez, Vanessa Paradis y interprète Anne, une productrice de films pornos gay, en 1979, à Paris. Dans ce film maniériste, pop et provocateur, l’actrice détonne, étonne. Sans être inédit, ce genre d’écart n’est pas si fréquent dans une carrière tripartite (chanteuse, actrice, mannequin) qui roule si bien et depuis si longtemps qu’elle semble dépourvue d’aspérités, ontologiquement intégrée au paysage de la renommée nationale.
Sans être nécessairement fan, sans s’intéresser particulièrement ni à la chanson ni au cinéma, on se remémore sans mal les étapes de cette ascension. En 1981, « L’Ecole des fans », de Jacques Martin, où elle interprète, à 7 ans, Emilie Jolie, de Philippe Chatel. Joe le taxi, mégatube (3 millions de disques vendus), à 14 ans. Premier rôle au cinéma à 16 ans au côté de Bruno Cremer, dans le sulfureux Noce blanche, chef-d’œuvre et succès populaire (près de 2 millions d’entrées) de Jean-Claude Brisseau. Ne lui reste plus, à 18 ans, qu’à devenir l’égérie du parfum Coco de Chanel, dans un clip de Jean-Paul Goude qui la représente moulée de noir, sifflotant dans une cage dorée, sous les yeux d’un matou blanc.
Une star près de chez vous
Dès lors, cela ne s’arrête plus. Côté chanson, Serge Gainsbourg, Lenny Kravitz, Matthieu Chedid, Alain Bashung, Alain Chamfort, Brigitte Fontaine écrivent pour elle. Côté cinéma, elle tourne sous la direction de Jean Becker (Elisa, 1995), de Patrice Leconte (La Fille sur le pont, 1999), de Pascal Chaumeil (L’Arnacœur, 2010). Un même tropisme régit apparemment sa vie privée, qui navigue entre Florent Pagny, Lenny Kravitz, Stanislas Merhar, Johnny Depp, Benjamin Biolay ou Samuel Benchetrit. D’acteur en chanteur, de chanteur en acteur, l’oiseau Paradis fait son nid. Il n’est pas jusqu’à sa fille, Lily-Rose Melody Depp, qui ne se destine à son tour à la carrière.
On se dit qu’une telle personne, à ce point enfermée dans la bulle de la célébrité, ne peut qu’ignorer le « tourbillon de la vie », quand bien même elle le chanterait de manière très sensible, en hommage à Jeanne Moreau, et en tandem, sur la scène du Festival de Cannes en 1995. Mais il y a chez elle autre chose. Une sorte de tranquillité dilettante dans la gestion de sa carrière, une absence de cette hystérie ostensible qui affecte tant de « people », en un mot un maintien, une tenue qui la rendent proche, accessible, aimable. Une star près de chez vous, qui n’en perd pas pour autant son mystère.
Tout cela ne serait-il à son tour qu’image ? Rien, en l’approchant, ne permet d’en décider. En ce matin de juin à Paris, l’image de la simplicité est plus que jamais de mise. Chapeau de paille, jean fatigué, godillots, teint au naturel. Discrétion, parole facile, tabac à rouler : tout ici semble rallié à la bannière du sans-apprêt.
A cet exemple, le discours met en valeur une force bienfaisante du destin, une route bordée de rencontres fortuites mais propices. Les parents « tellement magnifiques, tellement intelligents, tellement comme il faut ». L’oncle parisien providentiel, qui lui ouvre sans forcer le monde du show-business. La rencontre du compositeur Franck Langolff, un « homme formidable » qui lui propose au débotté de chanter dans des chœurs. Et à cette aune, toutes les rencontres qui suivront. Lui demande-t-on si – en vertu de l’âge tendre auquel elle a choisi cette voie de l’exposition de soi – elle l’emprunterait à nouveau ? Qu’elle répond du tac au tac : « Mais c’est la voie qui m’a choisie. »
Personnage de la nuit
On en déduit que le côté tao de Vanessa a parlé. Celui-là même qui lui a fait surmonter la violence consécutive au succès de Joe le taxi : « Elle était permanente, je prenais le RER pour aller à l’école, c’était des moqueries, des insultes, des injures, des tags sur la maison, on m’a traitée de tous les noms. J’adore la France, mais je crois qu’on n’aime pas trop le succès dans notre pays. » Celui-là encore qui l’a fait tenir stoïquement lors du tournage de Noce Blanche, sous la férule du professeur Brisseau : « C’est la productrice Margaret Ménégoz qui a arrangé la rencontre. Il est venu chez moi, il a été tout de suite très désagréable, il m’a bien bousculée, et ça a continué pendant tout le tournage, à Saint-Etienne, il ne m’a absolument pas ménagée. »
Paradoxalement, une violence a effacé l’autre. Le rôle de Noce blanche, en dépit de sa dureté (une adolescente prostituée et toxico qui vampirise son professeur), lui vaut une considération artistique qu’elle n’avait jamais réellement connue. Il s’en faut de beaucoup, pourtant, que sa carrière cinématographique, un moment prise en main par le producteur Christian Fechner, reste à cette hauteur.
Une fois de plus, c’est à la faveur de rencontres fortuites et du désir qu’elle inspire qu’une récente inflexion se produit. Trois rôles ciselés qui la remettent impromptu dans le sillage d’un cinéma plus expérimental et qui la font regarder soudain d’un autre œil. Frost, de Sarunas Bartas (2017), dérive glaciale sur fond de guerre civile en Ukraine, où, l’espace d’une scène improvisée en anglais, elle magnétise le plan. Chien, de Samuel Benchetrit (2017), fable kafkaïenne dans laquelle elle incarne avec la froideur d’une lame une femme devenue allergique à son mari. Aujourd’hui, chez Yann Gonzalez, dans Un couteau dans le cœur, elle s’impose comme une femme brisée qui force son destin, dans un rôle antithétique à tout ce qu’elle prétend être, notamment au cinéma, « une interprète qui adore se mettre au service du réalisateur ».
C’est précisément ce hiatus qui a présidé à l’invite du réalisateur Yann Gonzalez : « Vanessa est aux yeux du grand public un personnage solaire, proche, qui irradie la simplicité. Je trouvais intéressant d’en faire un personnage de la nuit, torturé, en cela proche de l’image que je me faisais d’elle quand j’écoutais, garçonnet de 10 ans, Joe le taxi, avec son côté attirant, un peu dangereux. Le personnage qu’elle incarne dans mon film, puisque nous avons en quelque sorte grandi ensemble elle et moi, me permettait de conserver ce rapport à l’enfance, qui est déterminant dans Un couteau dans le cœur, ainsi que cette capacité qu’ont les gens qui doutent, comme elle et moi, de plonger dans la nuit. »
« Un couteau dans le cœur », de Yann Gonzalez, avec Vanessa Paradis, Kate Moran, Nicolas Maury (1 h 42).