Une ministre de la Culture novice de forme
Empathique et brillante pour les uns, trop tendre et manquant de leadership pour les autres. Françoise Nyssen, issue de la société civile, a cumulé les maladresses sur les dossiers dont elle a la charge. Au point de crisper nombre d’acteurs culturels qui s’interrogent sur sa crédibilité.
Une ministre de la Culture novice de forme
Un silence embarrassé de quelques secondes peut sembler parfois durer des heures. Celui de Françoise Nyssen et de la petite troupe de conseillers et de journalistes qui l’entourent ce 10 avril, dans un couloir du Grand Palais, est interminable. Dans l’auditorium du bâtiment parisien, la ministre de la Culture vient de prononcer un discours sur l’extension des horaires d’ouverture des bibliothèques - l’une des grandes promesses culturelles d’Emmanuel Macron. Une fois de plus, l’ex-patronne d’Actes Sud n’a pas brillé par son souffle oratoire, mais s’en est sortie honorablement, malgré quelques balbutiements au moment d’aborder les détails techniques. A l’arrière de la tribune, une séance informelle de questions-réponses s’engage avec la poignée de journalistes présents (dont Libération). L’une s’approche avec une interrogation apparemment inoffensive : comment faire pour rendre l’accès aux bibliothèques gratuit dans le plus d’endroits possibles ? La réponse de Françoise Nyssen fuse : «Mais toutes les bibliothèques sont gratuites !» Mini-stupeur de l’assemblée. Un haut fonctionnaire du ministère, Noël Corbin, se penche vers sa boss et chuchote : «Non, ce sont les collectivités locales qui décident.» Malaise. Silence gêné. Regards dans le vide. Et dire qu’il s’agit, avec le Pass culture, d’un dossier prioritaire du gouvernement…
«Capital sympathie»
C’est notamment à cause de ce genre de boulettes et d’erreurs, et à force de bredouillages en public, que Françoise Nyssen, dont la nomination rue de Valois avait été très favorablement accueillie par le monde culturel, a aujourd’hui perdu quasiment tout crédit auprès de lui. Taper le nom de la ministre sur un moteur de recherches en ligne vous conduit vers une longue liste d’articles recensant ses gaffes, exécutant son maigre bilan et la faisant tourbillonner dans des polémiques. Le milieu français des arts et des médias s’interroge sur la cause de ses difficultés, qui ont éclaté au grand jour lors d’une interview catastrophique, tant sur la forme que sur le fond, dans la matinale de France Inter début mars : incompétence, manque de travail ou état de panique permanent ? Le petit jeu actuel consiste à parier sur le nombre de semaines qui vont s’écouler avant que l’Elysée décide de la remercier. En attendant, tout le monde ou presque dit sa déception, sa désillusion, son désenchantement. Il n’y a qu’à se pencher pour recueillir les confidences, la plupart faites sous couvert d’anonymat - nourris aux subventions publiques, les acteurs culturels ne se distinguent guère par leur courage. «C’est une erreur de casting», tranche le directeur d’une société de gestion de droits d’auteur. «On pensait qu’on allait en prendre plein les yeux avec Macron aux affaires mais on a eu Nyssen», se lamente un professionnel du cinéma à la tête d’un syndicat de producteurs. Ce qui n’empêche pas l’un et l’autre de saluer son empathie, son humanité et son goût des artistes - des qualités qui ne font pas débat.
«Au début, elle a bénéficié d’un énorme capital sympathie, avec ce côté presque naïf, cette façon d’aligner les déclarations de modestie et une volonté de bien faire, observe Marie-José Malis, présidente du Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles (Syndeac) et directrice du théâtre de la Commune, centre dramatique national d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Mais elle ne tient aucun combat musclé contre les arbitrages budgétaires. Elle est dans une bienveillance complètement idéaliste. La main sur le cœur, ça ne suffit pas.» Plus tempéré que d’autres, un administrateur d’un grand musée constate, près d’un an après l’arrivée de Françoise Nyssen à la Culture, qu’«il y a peu de réalisations concrètes. Elle a beaucoup de mal à rentrer dans l’action». Un instant de réflexion et une comparaison cruelle avec Stéphane Bern, animateur télé chargé par Macron d’une mission sur la sauvegarde du patrimoine : «On est d’accord avec lui ou pas, mais il se passe un truc, il fait avancer le dossier, présente des idées, suscite de l’intérêt médiatique. Tout le contraire de Nyssen…» Face à ce déluge de critiques, Laure Adler, productrice à France Culture et amie intime de la ministre, confie avoir «mal pour elle» : «Je trouve qu’elle ne se protège pas assez. Elle va au charbon partout et tout le temps.»
Périmètre vaste
Ses partisans réclament de l’indulgence pour une personne qui n’a pas les codes du monde politique, connaît mal la haute administration et n’a pas appris à maîtriser la communication qui va avec. A la grande différence d’autres ministres issus de la «société civile», tels Jean-Michel Blanquer (Education nationale) ou Muriel Pénicaud (Travail), déjà au fait de la machine étatique. Au sein même de son équipe, on reconnaît franchement une difficulté avec la forme, des «maladresses de communication» : «Elle ne sait pas faire avec les médias, elle ne maîtrise pas l’exercice. Elle a envie d’y arriver, elle y travaille, mais ce n’est pas gagné : on n’a pas quinze ans devant nous, et elle n’a pas la plasticité de quelqu’un de 30 ans.»
Cependant, toujours selon son entourage, on lui reprocherait d’abord de ne pas être issue du sérail : «Elle parle au secteur de manière décomplexée là où d’autres ministres préféraient aller dans le sens des acteurs, qui ont l’habitude d’avoir affaire à des purs politiques qui s’adressent à chacun d’entre eux plutôt que de mettre en place une politique culturelle. Elle est décalée, elle connaît le terrain, mais elle n’est pas dans le parisianisme et ça déstabilise.» La directrice du Conservatoire supérieure national d’art dramatique, Claire Lasne-Darcueil, plaide, elle, qu’«elle a les défauts de ses qualités. Mais elle a des qualités qui manquent à beaucoup de technocrates : le goût de la réflexion et la capacité d’empathie». Appui de Laure Adler : «Elle n’est pas là pour faire carrière. Ce n’est pas une femme politique et c’est pour cela que le Président l’a choisie.» Pascal Rogard, directeur de la SACD, puissante société de gestion des droits d’auteur, juge utile ce rappel : «D’autres, récemment, ont fait l’expérience que la Culture n’était pas un ministère facile, avec sept ou huit politiques culturelles à suivre.» La rue de Valois, en effet, couvre un périmètre très vaste, sur des secteurs aussi variés que l’audiovisuel, l’art vivant, la presse, les musées, la photographie, le cinéma… Dans chacun d’entre eux, il faut composer avec des lobbys très organisés, souvent corporatistes, prêts à batailler les uns contre les autres au moindre mouvement. Le job est complexe. Parlez-en à Fleur Pellerin, Frédéric Mitterrand ou Aurélie Filippetti.
Or, selon des avis très partagés, Françoise Nyssen a des lacunes dans beaucoup de domaines. La brillante éditrice connaît par cœur le monde du livre et ses goûts personnels lui ont donné une bonne appréhension du théâtre et des arts plastiques. Mais sur d’autres sujets, notamment les médias, elle rame, confirment toutes les sources interrogées. Une situation problématique alors que la grande réforme culturelle du quinquennat s’annonce être celle de l’audiovisuel public… Le choix d’Emmanuel Macron était-il judicieux ? «A l’automne, des rumeurs laissaient entendre qu’un secrétaire d’Etat à la Communication pourrait être nommé pour superviser cette réforme, raconte un ancien membre du cabinet de Françoise Nyssen. Ce ne serait pas absurde parce que c’est un boulot énorme, un plein temps. La ministre espérait que cela se ferait. Je la vois encore dire : "Ce serait génial."» D’ordinaire, les membres du gouvernement n’aiment guère qu’on leur pique les gros dossiers…
Tressautements
Pour combler ses failles, elle ne peut pas se reposer indéfiniment sur son cabinet. En vertu des règles édictées par l’Elysée, il ne compte que dix membres. Lorsqu’on interroge des acteurs culturels, la même remarque revient à chaque fois : le petit cercle entourant Françoise Nyssen est noyé sous le boulot. «Piloter le ministère de la Culture à dix est techniquement impossible. Il y a trop de politiques à conduire», relève un cadre de l’audiovisuel public, qui connaît bien les cabinets ministériels. «Ce qu’on demande au cabinet est inhumain, s’affole Pascal Rogard. Cette décision de limiter le nombre de conseillers n’est pas bonne. Surtout pour une ministre issue de la société civile, qui a encore plus besoin d’être entourée, cocoonée.» Surchargé de travail, le cabinet connaît des tressautements et des tensions depuis un an. Six de ses membres originels sont déjà partis, dont le premier directeur. Le signe que quelque chose ne fonctionne pas. Au sein de son cabinet actuel, on veut croire que l’ex-éditrice paierait presque un excès de bienveillance : «Dans l’administration, pas sûr que 100 % de l’équipe ait joué le jeu», juge-t-on. Elle n’a pas eu ce réflexe politique de remplacer tout le monde à son arrivée.» Le grand chamboulement serait désormais sur les rails : un «renouvellement quasi complet» des hauts gradés devrait intervenir «avant l’été».
Un ex du cabinet affirme à Libé que «Françoise Nyssen n’est pas bien entourée. Certains conseillers lui bourrent son agenda, la forcent à faire des coups. Ils n’ont aucun recul, ils cherchent la petite phrase, le buzz. Ils répètent qu’elle n’est "pas assez politique". Et se répandent partout pour dire qu’elle est nulle, à côté de la plaque… Ils ne bossent pas pour elle, mais pour montrer à la macronie qu’ils sont là. Ils ne laissent pas la ministre être elle-même. Et comme elle est trop gentille, elle laisse faire.» Cette laborieuse tentative de métamorphose en animal politique n’a pas échappé à Laure Adler : «Quand je lis ses interviews, où elle emploie des mots que personne ne comprend sauf la caste technocratique, je me marre. On lui impose des éléments de langage.»
La désillusion tiendrait donc à ce que la vraie nature de la ministre est contrariée ? C’est un peu court. Beaucoup pointent l’absence de convictions fortes de Françoise Nyssen en matière de politique culturelle. Son seul discours porterait sur la volonté d’ouvrir les arts aux jeunes et aux exclus. Une généralité, une platitude, dont personne ne doute de la sincérité et de la pertinence, mais qui manque furieusement d’idées d’applications. «Dans les réunions, elle est très à l’écoute mais s’engage peu. Elle ne dit rien, elle ne réagit pas», s’étonne le directeur d’une société de gestion de droits d’auteur déjà cité. Un reproche qui n’inquiète pas Claire Lasne-Darcueil outre mesure : «Quand je m’occupe de faire de la place aux étrangers dans les écoles d’art, elle discute. Elle soulève le rapport à la jeunesse, aux réfugiés. C’est la seule au gouvernement à le faire de la sorte et c’est elle la plus critiquée ? Sur le plan pragmatique, je comprends certains reproches, mais sur le plan symbolique, accordons-lui d’avoir envoyé des signaux forts.» En défense de la ministre, encore, Pascal Rogard, le directeur de la SACD, estime que sa tâche n’est pas facilitée par la feuille de route culturelle du gouvernement : «C’est le brouillard, c’est cotonneux. Je ne sais pas ce qu’ils veulent faire sur l’audiovisuel public, sur la redevance, sur le spectacle vivant.»
Reste que c’est bien à un défaut de leadership que le monde des médias s’est retrouvé confronté, deux fois depuis le début de l’année. D’abord ménagé par la ministre après sa condamnation judiciaire, l’ex-patron de Radio France Mathieu Gallet a été lâché par l’Elysée, et Françoise Nyssen a été obligée de durcir le ton dans la foulée. Plus récemment, le PDG de l’AFP, Emmanuel Hoog, a eu la surprise de ne pas être reconduit dans ses fonctions alors que la rue de Valois l’avait conforté dans son envie. Seulement, la décision de le remplacer a été prise à l’étage supérieur, obligeant un conseiller du ministère à passer un coup de fil contrit à l’intéressé.
Quant à cette volonté de la ministre de conduire une politique culturelle de proximité, Marie-José Malis se morfond : la navigation à vue de Nyssen la conduirait à avaliser des décisions jugées inefficaces par le milieu si le but est d’aller chercher les exclus de la culture et de résoudre le problème des «déserts culturels» : «Son plan "Culture près de chez vous", c’est la IVe République, c’est tout ce contre quoi s’est bâtie la décentralisation depuis, s’exclame la directrice du Syndeac. Organiser, depuis Paris, la tournée en région de la Comédie-Française ? Ça a choqué l’ensemble du réseau. Parce qu’on est pile dans un moment où tout le monde, directeurs de lieu et artistes, les cherche, ces nouveaux usages des lieux de culture, de façon à les rendre plus vivants, plus conviviaux, plus ancrés dans les territoires.» Encore une fois, saille là rien moins qu’une mésintelligence profonde entre le secteur et la ministre, si l’on considère que son cabinet assure, lui, le service après-vente d’un acte d’«audace», une «vraie décision» en plein dans «la modernité», en travaillant le «hors les murs», en faisant circuler les «moyens concentrés à Paris et en Ile-de-France», quitte à «assumer d’enquiquiner les musées dans leurs usages» : «Il ne s’agit plus de créer du bâti et du maillage tous azimuts, mais de repenser l’acte de décentralisation.» Or, à l’évidence, soit la mesure peine à soutenir cette ambition, soit le message passe (très) mal.
Affirmation
Une autre péripétie a beaucoup joué dans la crise de confiance entre Françoise Nyssen et le monde de la culture. Elle est liée au grand programme de réduction des dépenses publiques lancé par le Premier ministre, «Action publique 2022» (ou «CAP 2022»). En novembre, un document de «contribution» rédigé par les services du ministère fuit dans la presse. Beaucoup de verbes comme «recentrer», «externaliser» et «rapprocher» pour détailler de multiples pistes d’économies possibles, dont un certain nombre sont de petites bombes prêtes à exploser et laissent penser que l’Etat est prêt à se désengager…
Sur l’audiovisuel public, entre autres, le document propose la suppression de la chaîne de l’outre-mer, France Ô, et le basculement en numérique de France 4, l’un des principaux financeurs de l’animation française. «Quand le document [a fuité], sans doute par quelqu’un de la direction de la création artistique au ministère, c’était la panique rue de Valois, se rappelle l’ex-conseiller déjà cité. Ils étaient furieux là-haut.» Là-haut, c’est-à-dire à l’Elysée. Ce document qui a mis le feu partout avait été commandé aux services par le dircab d’alors de Nyssen, Marc Schwartz, poussé dehors dans la foulée : «Sa stratégie était d’être au cœur de la réforme plutôt que de se la faire imposer», analyse un haut fonctionnaire de la rue de Valois. «C’était le bon élève du macronisme, avec une ligne très budgétaire, qui proposait des réformes tous les jours, dit un autre. Il n’a pas fait que du bien à la ministre.» En réaction à cette affaire, Nyssen a voulu porter plainte contre X pour retrouver l’auteur de la fuite. Ce qui n’était pas forcément la meilleure façon de se rabibocher avec le monde de la culture et des médias. La démarche a été perçue comme une tentative d’étouffer les sources des journalistes…
Dans sa quête d’affirmation de soi, Nyssen n’est pas aidée par le dispositif pléthorique de l’exécutif et se trouve court-circuitée par d’autres interlocuteurs puissants dans son champ de compétences. A l’Elysée, où le chef de l’Etat et son bras droit, Alexis Kohler, surveillent les questions de culture et de médias de près, on lui a collé des missions portées par des people attirant la lumière : Stéphane Bern pour le patrimoine, Erik Orsenna pour les bibliothèques, Leïla Slimani pour la francophonie…
Spectateur
A Matignon, le conseiller culture et communication, Olivier Courson, a pris la main sur la réforme de l’audiovisuel public. Ancien dirigeant de Canal +, il capitalise sur sa maîtrise technique du secteur. Sur ce dossier, il travaille en lien direct avec CAP 2022, dont les deux membres référents sur l’audiovisuel public sont Marc Tessier et Roch-Olivier Maistre. Ils tiennent des réunions hebdomadaires avec les directions de France Télévisions, Radio France et les autres, donnant l’impression que le ministère de la Culture reste spectateur. Le cabinet de Françoise Nyssen a lancé son propre processus de réflexion de son côté. «On ne comprend pas bien qui sera décisionnaire, s’interroge un cadre de l’audiovisuel public, déjà cité. Mais si l’on compare les deux, on se dit que les milieux culturels ne devraient pas trop hurler sur Nyssen. Avec elle, ils ont quelqu’un qui est dans une logique d’élargissement de l’offre plutôt que de réduction des moyens. Ce n’est pas la même chose avec CAP 22… Nyssen reste une militante de la culture. Si elle est remplacée, ils se retrouveront avec un "cost-killer" du macronisme et là, ils vont vraiment avoir mal…»
C’est précisément la crainte de Claire Lasne-Darcueil : «Je suis très étonnée par la violence des critiques. Je me demande pourquoi et à qui ça sert. Je préfère quelqu’un qui a du retard mais des convictions que l’inverse. Je sens que c’est fatal qu’elle parte, mais j’aurais aimé voir ce qu’elle aurait donné l’année prochaine, maintenant qu’elle a mieux saisi le jeu et qu’elle ne dégage plus la même impression de panique.» Laure Adler abonde : «Que veut le milieu culturel ? S’il veut un technocrate, qu’il prenne un technocrate ! Mais ce ne sera pas Françoise Nyssen. Elle joue au soldat, mais elle n’est pas elle-même. Les Français n’ont pas encore découvert Françoise Nyssen.» Aura-t-elle seulement le temps de se dévoiler ?
Mai 68. Le SAC, noyau dur du gaullisme
Par Yves Bordenave - Le Monde
Sous les pavés, la droite (2/3). « Le Monde » revient, dans une série d’articles, sur la manière dont le camp conservateur a vécu les « événements ». Aujourd’hui, le Service d’action civique (SAC), considéré comme la « police parallèle » du pouvoir.
Il y a le feu. Un cocktail Molotov a traversé le carreau d’une fenêtre du rez-de-chaussée ; les rideaux flambent. Par chance, des barreaux empêchent les assaillants d’envahir la pièce, mais ils ne protègent pas des projectiles. Devant la façade, ornée d’une banderole « Comité de défense de la République », la foule lance des « CDR SS ! », « Les barbouzes assassins ! », « De Gaulle démission ! » A l’intérieur, c’est un peu la panique : il faut éteindre les flammes, bloquer les accès. Tables, chaises, dossiers, classeurs… tout fait barricade le long des portes et des fenêtres. Ce mercredi 22 mai 1968, le siège parisien du Service d’action civique (SAC) – organisation gaulliste réputée « musclée » – est assailli de toutes parts, et Jacques Godfrain, militant gaulliste et responsable des jeunes du SAC, qui depuis le début des « événements » passe ses journées et l’essentiel de ses nuits ici, cherche un extincteur. Par miracle, il en trouve un près de la loge du concierge, un certain M. Colinot. Mais il n’en maîtrise pas le fonctionnement. A peine l’a-t-il dégoupillé que la neige carbonique barbouille le pauvre concierge.
Il est près de 22 heures. Plusieurs centaines d’étudiants, un millier tout au plus, font le siège du bâtiment, un hôtel particulier de trois étages, situé au 5, rue de Solférino, dans le 7e arrondissement de Paris. L’endroit a une riche histoire : le Général en personne y avait pris ses quartiers durant sa traversée du désert, entre 1947 et 1958. Il fut aussi le siège du Rassemblement du peuple français (RPF, parti fondé en 1947), avant de devenir celui de l’association de soutien à ce même de Gaulle. Au premier étage, il accueille d’ailleurs son bureau – un véritable musée –, à l’étage supérieur celui d’André Malraux, et au dernier, donc, les hommes du SAC.
Dans la rue, les manifestants se déchaînent, bombardant sans relâche le bâtiment. Boulons et bouteilles atteignent parfois les étages. Les assiégés – une centaine au total – répliquent avec ce qu’ils ont sous la main : des caisses de bière et de « l’eau avec des bouteilles autour », comme le racontera ironiquement Jacques Foccart, l’éminence grise de Charles de Gaulle, dans le tome II de ses Mémoires, Le Général en Mai.
Parti de la place Saint-Michel vers 20 heures, un cortège de plusieurs milliers d’étudiants a d’abord remonté le boulevard jusqu’au jardin du Luxembourg, avant de bifurquer vers le boulevard Raspail, puis d’emprunter le boulevard Saint-Germain en direction de l’Assemblée nationale. Parvenus au carrefour Solférino, certains d’entre eux ont décidé de partir à l’assaut des locaux du SAC, à quelques dizaines de mètres de là.
Simples volontaires et militants aguerris
Ce soir-là, comme tous les autres, l’endroit est sous le contrôle des militants gaullistes. De simples volontaires, armés de matraques, auxquels on distribue des casse-croûte et de la bière, mais aussi d’autres, plus aguerris, qui, pour certains, dissimulent des holsters sous leurs vestes, sans que l’on sache trop s’il s’agit de pistolets d’alarme ou d’armes à balles réelles. Charles Pasqua, l’un des principaux dirigeants du SAC, se trouve à l’étage, pendu au téléphone avec Jacques Foccart, lequel, depuis son domicile de la rue de Prony (17e), leur demande de rester calmes en attendant les forces de l’ordre. L’attaque dure de longues minutes jusqu’à ce qu’un escadron de CRS, posté sur les quais de Seine, reçoive l’ordre de disperser les assaillants.
Ces derniers n’insistent pas. La rue se vide en un clin d’œil. Charles Pasqua, qui a réussi à retenir ses troupes, sort sur le trottoir et discute avec le commandant de la compagnie. Selon ses dires, certains de ses compagnons, parmi les plus irréductibles, voulaient en découdre avec les manifestants. A l’intérieur, l’heure est au bilan : l’attaque a fait de gros dégâts matériels, mais aucun blessé. « Au rez-de-chaussée, dans le hall d’entrée et dans la loge du concierge, tout était sens dessus dessous, se souvient Jacques Godfrain. Heureusement que la porte de l’immeuble a résisté, sans quoi cela aurait été un carnage. »
A l’époque, Jacques Godfrain a 25 ans. Natif de Toulouse, il a décroché un diplôme à l’Institut d’étude politique de la ville, où il a fait ses premières armes en politique. En mai 1958, alors qu’il est élève de 3e au lycée Gambetta – rebaptisé par la suite lycée Pierre-de-Fermat –, il écrit « Vive de Gaulle ! » à la craie sur le tableau noir de sa classe pendant que ses professeurs manifestent place du Capitole au cri de « Non à la dictature militaire ! » Godfrain est un inconditionnel du Général. A la fac de droit et de sciences économiques, au début des années 1960, il se bat contre les partisans radicaux de l’Algérie française ou les communistes lors des meetings ou des nuits d’affichages. Cet engagement sans faille sera récompensé. A l’issue de sa carrière au SAC, où il a exercé de hautes responsabilités – il en a notamment été le trésorier –, Jacques Godfrain deviendra, en 1978, l’un des dirigeants du RPR. Sous cette étiquette, puis sous celle de l’UMP, il sera député de l’Aveyron (1978-2007), maire de Millau (1995-2008), ministre de la coopération dans le gouvernement Juppé (1995-1997) et préside, depuis 2011, la Fondation Charles-de-Gaulle.
« Un parfum de scandale »
Dès son installation à Paris, en octobre 1965, le jeune Toulousain se rend rue de Solférino, où il est orienté vers le dernier étage, réservé aux équipes du SAC. A l’en croire, il s’agissait alors d’une bande « de braves types qui voulaient aider le Général, des bénévoles qui ne cherchaient pas à faire carrière ». Mais aussi des gros bras, finira-t-il par admettre après qu’on lui eu suggéré. Dans le lot, d’anciens membres du service d’ordre du RPF, d’ex-militaires de la 2e DB, rappelés pour combattre l’Organisation armée secrète (OAS), constituée début 1961 par des partisans radicaux de l’Algérie française. Au fil des ans, les effectifs du SAC sont renforcés par des voyous, ex-détenus ou futurs condamnés de droit commun, petites frappes et gros gangsters, prêts à se servir de la carte tricolore de l’association comme d’un passe-droit.
Dans son livre Histoire du SAC, la part d’ombre du gaullisme (Stock, 2003), l’historien François Audigier raconte comment cette organisation, que ses nombreux détracteurs – y compris à droite – qualifient de « police parallèle », est née en 1959. Officiellement, elle est enregistrée à la Préfecture de police, le 4 janvier 1960, en tant qu’association de type loi de 1901. « A la fois légale et occulte, écrit François Audigier (…), elle traîne derrière elle un parfum de scandale. » En clair, toutes sortes de « barbouzeries » : des coups tordus, des opérations musclées contre des syndicalistes et des grévistes, voire des meurtres. Le SAC a pour pères fondateurs des fidèles du Général : Jacques Foccart, Roger Frey, Alexandre Sanguinetti et Jean Bozzi. Ses premiers responsables, Charles Pasqua, Paul Comiti et Pierre Debizet, dirigent des troupes dont les missions relèvent à la fois du service d’ordre, de l’affichage en campagne électorale, de la protection des dirigeants les plus exposés et, de manière plus officieuse, du renseignement et de l’infiltration.
Dès sa création, l’organisation a deux cibles : l’OAS et les communistes. A compter de 1961, alors que de Gaulle entame des négociations avec le FLN en vue de l’indépendance de l’Algérie, l’OAS fomente des dizaines d’attentats, tant en Algérie qu’en France, et s’en prend même à de Gaulle en personne. Le 22 août 1962, l’un de ses commandos tente de l’assassiner au Petit-Clamart, en région parisienne, en tirant à la mitraillette sur la DS présidentielle.
Système quasi militaire
Pendant la campagne pour les élections législatives de 1967, le SAC mobilise ses gros bras pour, à la nuit tombée, couvrir les murs des villes et des villages d’affiches aux couleurs des candidats de l’Union des démocrates pour la Ve République (UD-Ve), et accompagner dans leurs déplacements les membres du gouvernement. Sous la houlette de Charles Pasqua, 2 000 membres du SAC encadrent les meetings du parti gaulliste. Par exemple le 27 février, à Grenoble, quand le premier ministre Georges Pompidou se retrouve face à Pierre Mendès France, grande figure socialiste. La salle est surchauffée, l’ambiance électrique. Jean Lacouture, envoyé spécial du Monde, décrit ainsi la réunion : « On vit d’abord s’avancer en rangs serrés une cinquantaine de costauds qui prirent place au premier rang : les hommes du SAC. Plusieurs fois, au cours de la soirée, on les verra intervenir brutalement, salués de “Barbouzes assassins !” »
« ME VOYANT FAIRE, PASQUA ME LANCE : “NE COMMENCEZ JAMAIS UN LISTING PAR 001. COMMENCEZ PAR 10 001, COMME ÇA, ON IMAGINE QU’IL Y A DÉJÀ DU MONDE” »
JACQUES GODFRAIN, RESPONSABLE DES JEUNESSES DU SAC
Un autre jour, le premier ministre tient une réunion publique à Nevers. Cette fois, c’est un autre leader socialiste, François Mitterrand, qui lui porte la contradiction. Jacques Godfrain est chargé d’accompagner ce dernier dans la salle du marché aux bestiaux de la cité. Sa mission : protéger Mitterrand alors qu’il est accueilli par des bordés d’injures, et lui permettre de prendre la parole à trois reprises ainsi que cela a été négocié. « Mitterrand est arrivé dans une 403 noire, raconte Godfrain. Je le conduis vers la tribune. A la fin de la réunion, je le récupère. Le public était déchaîné. Ça hurlait, ça sifflait. Je lui propose de sortir par une porte dérobée. Il me répond : “Non. Je sors par là où est le peuple.” Nous voilà engagés dans les allées. Je le couvre de mon manteau pour lui éviter les crachats qui pleuvent autour de nous. »
Au printemps 1968, le noyau dur du SAC compte environ 3 000 hommes, auxquels il faut ajouter quelques milliers de sympathisants. Rue de Solférino, le QG fonctionne selon un système quasi militaire sous les ordres de Charles Pasqua, chargé de coordonner les groupes de province et les équipes parisiennes. Depuis l’Elysée, où il officie au plus près du Général, Jacques Foccart supervise l’organisation, que l’Etat finance sans barguigner avec des fonds secrets du gouvernement.
Infiltration du Quartier latin
Mi-mai, quand les troubles avec les étudiants s’enveniment et quand la grève se généralise, le duo Foccart-Pasqua bat le rappel des troupes. Au siège de l’UD-Ve, rue de Lille, Robert Poujade, patron du parti gaulliste qui, dans quelques semaines, deviendra l’UDR, s’escrime à remonter le moral des élus et à garder la maison en état de marche. Du côté du SAC, rue de Solférino, une question hante les esprits : comment sortir de cette « chienlit », selon l’expression du Général ? Intervenir aux côtés des forces de l’ordre ? Tant au ministère de l’intérieur qu’à la Préfecture de police, on est plus que dubitatifs sur cette hypothèse. Christian Fouchet, le ministre de l’intérieur, qui semble par moments dépassé par la tournure des événements, n’y est pas très favorable. Le préfet Maurice Grimaud s’y oppose avec fermeté.
Pourtant, dans la nuit du 11 mai, la fameuse « nuit des barricades », qui voit une grande partie du Quartier latin s’enflammer, quelques membres du SAC déguisés en étudiants se mêlent aux protestataires. Pas tant pour ouvrir la voie aux forces de l’ordre que pour recueillir des informations et signaler les principaux fauteurs de troubles. Certains groupes d’action constitués quelques jours auparavant prendront part directement à l’intervention des CRS durant cette nuit-là.
François Audigier a récemment exhumé des propos tenus en 1998 par Charles Pasqua dans Conflits actuels, une revue confidentielle de l’Union nationale interuniversitaire (l’UNI, le syndicat d’étudiants de droite né dans la foulée de Mai 68), au moment de la célébration du 30e anniversaire des événements : « C’est dans la nuit du 10 au 11 mai qu’a lieu le choc le plus dur entre gauchistes et forces de l’ordre, qui reçoivent l’instruction de reconquérir les rues à partir de 2 heures du matin. Il faudra cinq heures pour réduire une émeute à laquelle nous assistons la rage au cœur puis en soutenant activement les policiers et les gendarmes. Nos militants se tiennent également prêts à défendre l’Elysée, car le service de protection du Général, en dehors des hommes placés sous l’autorité de Comiti, nous apparaît peu sûr. »
« Répondre à la rue par la rue »
Au cours de cette période, le SAC ne se contente pas de prêter main-forte. A l’instar d’une véritable police parallèle, il développe son propre réseau de renseignement, en plaçant quelques « sous-marins » dans les assemblées générales. « Je pense qu’il y a des gens de chez nous qui ont infiltré certaines organisations gauchistes », lâche aujourd’hui Jacques Godfrain dans un doux euphémisme. Certains envisagent même de mettre sur pied des opérations plus radicales. A la fin du mois de mai, aux alentours des 24 ou 25, un projet se dessine « d’une façon extrêmement précise », assure Foccart dans ses Mémoires. « Les types du Service d’action civique étaient prêts à prendre de force l’Odéon », indique-t-il.
Depuis le 15 mai, le célèbre théâtre national, situé à deux pas du Luxembourg et de la Sorbonne, est en effet occupé par des centaines d’étudiants, des gens du spectacle et des militants. Exigée par le chef de l’Etat, son évacuation a été reportée en raison du scepticisme de Georges Pompidou et du préfet Grimaud. Si ce dernier dit tout haut le mal qu’il pense de l’idée d’envoyer des commandos du SAC à l’assaut du théâtre, il faut l’intervention de De Gaulle auprès de Foccart pour la chasser définitivement des esprits des cadres de la rue de Solférino. « Il faut que cela se fasse, mais il faut que cela soit fait par la police, s’indigne le Général. Ce n’est pas à des “civils” de la faire. »
Face à la succession des nuits de violences, au durcissement de la grève, aux occupations d’usines et à la mobilisation croissante des protestataires, les chefs du SAC et les responsables de l’UD-Ve hésitent sur la stratégie à suivre. Au sein du parti, nombre d’élus et de militants sont déboussolés. Comment en sortir ? Faut-il en appeler à la « France profonde », celle qui, depuis plusieurs semaines, reste silencieuse, comme paralysée par la tension ambiante ? Les leaders gaullistes réfléchissent à une initiative forte qui permettrait au peuple de droite de sortir de sa torpeur. « Répondre à la rue par la rue », s’enhardissent les plus déterminés.
Tenir la barre à droite
Qui, de Foccart, de Pasqua ou de Pierre Lefranc, proche conseiller de De Gaulle, a le premier suggéré l’idée ? La création des Comités de défense de la République (CDR) a pour but de relancer la machine gaulliste. Rue de Solférino, des membres du SAC sont sollicités. Objectif : rassembler des énergies afin de « défendre la République en danger ». Avec les partisans du Général bien sûr, mais au-delà, jusqu’aux nostalgiques de l’Algérie française, qui ne lui ont pourtant pas pardonné la signature des accords d’Evian avec le FLN, six ans auparavant. Jacques Godfrain enregistre bientôt les premières inscriptions. « Les gens faisaient la queue, se souvient-il. J’inscrivais les noms sur un carnet à souche en les numérotant par ordre d’arrivée : 001, 002, 003, etc. » Pasqua suit l’affaire de près. Et donne des conseils au jeune « recruteur ». « Me voyant faire, il me lance : “Vous n’y entendez rien. Vous n’irez pas loin dans la vie” », raconte Godfrain, hilare. « “Ne commencez jamais un listing par 001. Commencez par 10 001, comme ça, on imagine qu’il y a déjà du monde.” »
Les CDR recrutent large. Beaucoup plus que le SAC, dont la réputation demeure sulfureuse. Quand il s’agit d’organiser la manifestation géante du 30 mai (de 500 000 à 800 000 personnes sur les Champs-Elysées), les CDR se montrent très actifs et montent en première ligne, mais le SAC et Charles Pasqua restent à la manœuvre. Plus de 1 500 de ses membres encadrent l’imposant cortège.
Au plus fort de la tempête de Mai 68 qui a ébranlé le pouvoir gaulliste, le SAC a donc tenu le cap. Bien qu’étant en proie à de vives controverses, il a imposé ses méthodes au cœur d’une droite souvent désarçonnée. Durant la campagne électorale pour les législatives de juin, ses gros bras ne manqueront pas non plus à l’appel. Il faudra attendre l’été 1981 et l’implication de certains de ses membres dans la tuerie d’Auriol (six morts, près de Marseille) pour que cette officine, née de la guerre d’Algérie, soit dissoute par un gouvernement de gauche, après qu’elle eut sombré dans la criminalité.
Visite d'Etat d'Emmanuel Macron aux Etats Unis
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Au lycée, couvrez ces jambes, ces épaules ou ces seins que l’on ne saurait voir
Par Claire Courbet - Le Monde
De nombreuses adolescentes font part des remarques qu’elles subissent dans leur lycée pour des tenues considérées comme « inadaptées ».
Les beaux jours reviennent, annonçant une vague de shorts et de gambettes à l’air. Enfin, pas pour tout le monde. Dans un lycée du Var, à Brignoles, un groupe de lycéens apprenait la semaine dernière que la direction empêchait les filles de se présenter en short ou les épaules nues, rapporte le quotidien Var-Matin et la chaîne de télévision France 3 régions. Selon des lycéennes, qui ont manifesté devant les grilles de leur établissement jeudi 19 avril au matin, « on vérifie ce que nous portons sous nos vestes, ou si nos sous-vêtements ne sont pas visibles sous nos jupes ».
La direction du lycée a démenti avoir procédé à ces vérifications : « Aucune personne du lycée n’a demandé à une élève de se baisser pour vérifier que sa culotte n’était pas apparente. » Mais a confirmé qu’une élève avait dû porter une blouse pour masquer un short « inadapté ».
C’est loin d’être la première fois que des lycéennes disent être soumises à des injonctions vestimentaires de la part de la direction de leur établissement, auxquelles les garçons échappent. Les réseaux sociaux fourmillent de messages de jeunes filles à qui on a reproché une tenue indécente ou une jupe trop courte.
En janvier, la page Facebook Paye ton bahut a même été lancée par une élève de terminale pour compiler les remarques sexistes entendues au lycée, au-delà des consignes de l’administration.
Un phénomène mondial
Ces faits ne sont pas propres à la France. Au début de la semaine du 16 au 22 avril, des lycéennes américaines ont ainsi participé à un « bracott », un terme issu de la contraction de « bra » (« soutien-gorge »), et de « boycott ». Elles sont allées au lycée sans soutien-gorge et avec des tee-shirts à slogan.
L’initiative a été lancée par Lizzy Martinez, une élève du lycée Braden River, à Bradenton (Floride). Après un week-end passé à nager et à bronzer, l’adolescente de 17 ans se rend compte le lendemain qu’elle a des coups de soleil qui lui font mal, raconte le New York Times. Elle enfile donc un tee-shirt ample noir et se passe de soutien-gorge, serrant et donc douloureux sur sa peau brûlée. Quinze minutes après le début de son premier cours, la voilà appelée à sortir de la salle. Deux membres de la direction de son lycée lui demandent alors pourquoi elle ne porte pas de soutien-gorge et lui disent que cela est contraire au règlement du lycée.
Une affirmation fausse : le règlement, consulté en ligne, ne fait nullement mention d’obligation du port du soutien-gorge. Il lui est ensuite demandé de mettre un marcel sous son tee-shirt parce que les garçons la regardent et se moquent d’elle. L’adolescente dira plus tard que personne ne lui avait fait de remarque, mais elle obéit. La doyenne de l’école lui dit ensuite que ses tétons sont toujours visibles — sous le marcel et l’ample tee-shirt noir — et lui demande de les cacher avec des pansements. Lizzy Martinez s’exécute, puis les retire aux toilettes, en pleurs, quarante-cinq minutes plus tard.
Dans la soirée, elle raconte l’événement sur Twitter. Son message est relayé plus de 14 000 fois et « aimé » plus de 50 000 fois.
« J’ai décidé de ne pas porter de soutien-gorge aujourd’hui et j’ai quitté la classe parce qu’un de mes professeurs se plaignait que c’était une “distraction” pour les garçons de ma classe. Mon école m’a dit en gros que l’éducation des garçons était plus importante que la mienne. et que je devrais avoir honte de mon corps. »
De l’hypersexualisation au « slut-shaming »
Dans les discussions qui entourent ces sujets, le terme d’« hypersexualisation », qui consiste à donner un caractère sexuel à un comportement qui n’en a pas, est régulièrement employé. Interrogée sur Twitter, une élève du lycée de Brignoles rapporte ainsi que « les représentants des lycéens nous ont dit que la proviseure souhaite interdire les shorts, jupes et débardeurs, sous prétexte que cela pouvait perturber les garçons. On parle d’hypersexualisation à ce stade. »
Meredith Harbach, professeur à l’université de Richmond, dans le Tennessee, a travaillé sur « la sexualisation, discrimination basée sur le sexe, et le code vestimentaire des lycées ». Elle explique au New York Times que les problèmes se posent quand les écoles imposent des exigences fondées sur les stéréotypes sexuels. « Dans le cas de Lizzy Martinez, par exemple, l’école fonde cette notion que “les seins libres sont sexuels et susceptibles de causer des perturbations, de distraire les autres élèves” », explique-t-elle. Un hashtag est d’ailleurs utilisé depuis des mois sur les réseaux sociaux par des filles qui ne veulent plus être vues comme des distractions — #ImNotADistraction (« je ne suis pas une distraction »).
« Non au slut-shaming » brandissait encore une lycéenne de Brignoles, jeudi matin, reprenant un terme qui apparaît, lui aussi, régulièrement lors d’événements semblables. Contraction de « slut » (« salope ») et « shame » (« honte »), ce terme désigne le fait de rabaisser ou de culpabiliser une femme à cause de son comportement sexuel. L’un des leviers du slut-shaming est de considérer que parce qu’une femme porte tel ou tel vêtement, c’est une « salope ».
Selon Mme Harbach : « Ce genre de messages qui cible les jeunes femmes — votre jupe est trop courte, vous semblez trop sexy, vous distrayez les garçons — détourne toute conversation » sur le comportement mutuellement respectueux que doivent avoir les filles et les garçons à l’école.









