Enquête - A la poursuite de Banksy, le fantôme du street art
Par François Krug, Roxana Azimi
Depuis plus de quinze ans, le mystère autour de l’identité de la star des street-artistes entretient sa légende et fait grimper sa cote. En 2008, le tabloïd britannique « Daily Mail » avait pourtant probablement levé le voile. La piste mène à Bristol, sur les traces d’un certain Robin Gunningham.
Il est autour de trois heures du matin, ce 25 juin 2018, quand le téléphone sonne. « Des appels en pleine nuit concernant le Bataclan, ça affole forcément, raconte Jules Frutos, à l’époque cogérant de la salle de concerts parisienne. J’y vais. Il y a déjà un attroupement. Des gens prennent des photos. » Tous fixent la porte de secours, par laquelle une partie des spectateurs a fui l’attaque terroriste du 13 novembre 2015. Une madone au regard triste y est apparue, bombée au pochoir. L’auteur n’a pas laissé de signature, mais elle est évidente.
On sait que Banksy est à Paris. Depuis quelques jours, la star du street art a laissé une dizaine de traces sur les murs de la capitale. Ses fans et les journalistes le pistent, mais ignorent toujours son visage, et même son mode opératoire. Cette fois, il y a des images. Une caméra de surveillance pointe sur l’issue de secours du Bataclan. Quand on lui demande s’il a regardé la vidéo et ce qu’il y a vu, Jules Frutos élude : « Je ne peux pas en parler. D’un côté, il y a l’artiste. De l’autre, le remue-ménage. Ça n’apporte rien. »
Il est encore autour de trois heures du matin, le 26 janvier 2019, quand l’alarme du Bataclan se déclenche. Cette fois, on sait ce que la caméra a filmé. Des hommes cagoulés ont découpé la porte de derrière à la meuleuse, et embarqué le Banksy. Pour porter plainte, il a fallu se creuser la tête sur le statut juridique de ce graffiti même pas signé. Avait-on volé une œuvre d’art ou un vulgaire morceau de porte ? L’enquête a été banalement ouverte pour « vol avec dégradation en bande organisée ». « Elle est en cours », se contente d’indiquer le parquet.
Ainsi se construit, depuis plus de quinze ans, la légende Banksy. La nuit est Banksy. La rumeur est Banksy. Banksy, c’est l’homme des punchlines corrosives et des images efficaces aérosolées, comme cette fillette au ballon en forme de cœur peinte en 2002 sur le pont de Waterloo, à Londres, et déclinée depuis en estampes, mugs et tee-shirts. L’artiste, qui se joue de toutes les autorités – policière, politique ou financière –, est surtout un petit génie de l’autopromotion et de la manipulation.
Théories fumeuses
En 2015, il ouvre un parc d’attractions dystopique baptisé Dismaland à Weston-super-Mare (Royaume-Uni), une sinistre ville balnéaire près de Bristol. Deux ans plus tard, il installe l’Hôtel Walled Off à Bethléem, au pied du mur de séparation entre Israël et la Cisjordanie. En 2018, le voilà qui sabote en direct une vente d’une de ses œuvres chez Sotheby’s. Un dessin reprenant la fillette au ballon venait à peine d’être adjugé pour un million d’euros qu’un mécanisme caché dans le cadre l’a broyé en fines lamelles.
Pour en rester à sa production française, le rebelle avait défendu, avant sa madone du Bataclan, les migrants de Calais avec un pochoir représentant Steve Jobs un baluchon dans la main, un ordinateur dans l’autre, rappelant que le fondateur d’Apple fut le fils d’un migrant syrien. C’est peu de dire que l’artiste divise : héraut moderne du street art politique (résolument à gauche) pour les uns, usurpateur sans grand talent pour les autres. « Banksy, c’est le génie des évidences », grince le critique d’art Jonathan Jones dans le Guardian.
Le chef-d’œuvre de Banksy, c’est finalement Banksy lui-même. Machine à fantasmes, il a eu le talent d’enrôler, pour écrire sa légende ou la protéger, tous ceux qui l’ont approché. Les innombrables démarches visant à le démasquer – avant celle-ci – ont toutes conduit à faire grimper sa cote, amplifiant l’intérêt du monde de l’art, au sens financier du terme.
Ainsi, à en croire un obscur auteur anglais, William Kasper, « Banksy » masque un groupe de quatre hommes sévissant aux quatre coins du monde. L’artiste canadien Christopher Healey conteste cette version, prétendant plutôt qu’il s’agit d’un collectif de sept membres menés par une femme blonde. Sauf que, une fois contacté par courriel, cet homme refuse de livrer l’ombre d’un début de preuve, se contentant d’un très sibyllin « votre grille de recherche est peut-être faussée ».
D’autres hypothèses peuvent sembler tout aussi sérieuses… En 2016, le blogueur écossais Craig Williams affirme ainsi que Banksy n’est autre que Robert Del Naja, le leader de Massive Attack, sous prétexte que ses pochoirs ont souvent surgi dans les villes où s’est produit le groupe britannique. En 2018, une source anonyme assure qu’il s’agit de Jamie Hewlett, cofondateur du groupe Gorillaz. À moins que ce ne soit l’artiste Damien Hirst himself ! Deux indices pour croire ce mensonge : l’ex-Young British Artist a hébergé son protégé dans son studio pendant trois ans et, cosignant un travail à quatre mains, l’a porté en 2008 à un record d’enchères, 1,8 million de dollars chez Sotheby’s. On ne prête qu’aux riches…
La piste Robin Gunningham
La lecture d’un vieil article du Daily Mail, cependant, mérite attention. L’enquête, publiée en 2008, indique que Banksy est le pseudo d’un certain Robin Gunningham, de Bristol, avec photo à l’appui. Or ce scoop a été corroboré, en 2015, par des portraits concordants publiés sur le site de Whitehot Magazine ainsi que, l’année suivante, par les criminologues de l’université Queen Mary de Londres utilisant les méthodes de profilage géographique habituellement appliquées aux tueurs en série.
« APRÈS MÛRE RÉFLEXION JE RENONCE À VOUS ACCUEILLIR », NOUS ÉCRIT CHRISTIAN GUÉMY, ALIAS C215, DÉCOMMANDANT UN RENDEZ-VOUS AU PRÉTEXTE DE NE PAS « CONTRIBUER À CE NOUVEL ARTICLE INUTILE SUR BANKSY »
Pour ce qui est de la révélation du Daily Mail, sa piètre réputation de tabloïd conservateur fait qu’elle a été ignorée par la grande presse, ce qui permet à Banksy de continuer à vivre caché et à sa légende de prospérer. Au grand soulagement de tous ceux qui, pour diverses raisons, veulent nous détourner de l’homme Robin Gunningham pour mieux entretenir le mythe Banksy.
« Me demanderiez-vous si j’ai rencontré Batman ? », nous répond ainsi la galeriste Magda Danysz, la papesse parisienne de l’art urbain, lorsqu’on l’interroge naïvement. Dans la communauté du street art, habituée à échapper à la police et à tout autre interrogatoire, l’esquive est la règle. « Par respect pour mon camarade artiste, je ne pourrai pas répondre à vos questions sur son identité », décline poliment par texto le grapheur et entrepreneur André qui, au début des années 2000, avait invité Banksy à intervenir dans son concept store Black Block, au Palais de Tokyo.
« Après mûre réflexion je renonce à vous accueillir », nous écrit Christian Guémy, alias C215, décommandant un rendez-vous au prétexte de ne pas « contribuer à ce nouvel article inutile sur Banksy ». On a alors tout misé sur Thierry Guetta le héros (malgré lui ?) du film de Banksy, Faites le mur !. Ce Français de Los Angeles n’a pas vraiment le beau rôle dans ce documentaire nommé aux Oscars, où, sous la pression de Banksy qui apparaît le visage caché et la voix modifiée, il se métamorphose devant la caméra en street-artiste ni très bon ni très futé. Las, celui qui se fait désormais appeler Mr Brainwash n’a donné suite à aucun de nos courriels.
On s’est rabattu sur le pochoiriste Xavier Prou, alias Blek le Rat, qui, dans le documentaire Graffiti Wars : Banksy vs Robbo, semblait bien agacé que son cadet se soit approprié son motif fétiche, un rat, qu’il avait créé en 1981. Joint au téléphone, l’artiste français botte en touche, tout en confiant n’avoir dîné à ses côtés qu’une seule fois, « il y a plus de dix ans », dans un restaurant de Shoreditch, dans l’Est londonien. « Ce n’est que lorsqu’il est parti qu’on m’a dit que c’était Banksy », rapporte-t-il. Lorsque, sans y croire, on s’enquiert du physique de l’invité mystère, la repartie cingle : « Vous travaillez quand même pas pour Gala ? »
Jérémie Rozan, cofondateur du concept store branché Surface to Air a, lui, bien voulu nous raconter la fois où Banksy y a exposé. Nous sommes en janvier 2003. Banksy jouit déjà d’une petite notoriété, sans être la star qu’on connaît. Mais il protège déjà farouchement son identité. « Il fallait d’abord appeler un café à Bristol et, après, Steve Lazarides, son agent, nous rappelait », se souvient Jérémie Rozan. Armé d’un carton rempli de pochoirs, Banksy débarque à Paris et crèche chez les uns et les autres. On lui laisse les clés de la boutique pour qu’il œuvre à sa guise trois heures durant. Banksy en profite pour bomber toute la collection de posters laissés en cadeau par les précédents artistes invités ! D’abord énervée, l’équipe a pris le parti d’en rire.
S’il ne se rendait habituellement jamais à ses vernissages, traînant plutôt incognito au bar d’en face, Banksy était ce 25 janvier 2003 de la fête, buvant sa Corona comme tout le monde, sans s’inquiéter des appareils photo. C’était un autre temps. Aujourd’hui, le street-artiste américain Shepard Fairey, qui, lui, avance à visage découvert, regrette le temps où ils traînaient ensemble. « Il est drôle et plein d’esprit, mais il n’aime pas trop fréquenter les gens, confie-t-il, à l’occasion d’un passage à Paris. C’est dur désormais de le voir, il est devenu très solitaire. »
Retour à Bristol
Où vit-il ? Quel est son mode opératoire ? Agit-il seul, de jour, de nuit ? Combien de temps met-il pour concevoir un pochoir ? A en croire un proche, notre homme aurait toujours œuvré en pleine journée, dans l’indifférence des passants. Il est pourtant un pochoir représentant la chute d’une femme avec son charriot, que l’artiste a peint à coup sûr de nuit, en novembre 2011, sur un immeuble de bureaux désaffecté de Bruton Lane, à Londres. « J’étais de garde ce soir-là, raconte le vigile pakistanais, toujours en poste huit ans après au pied du bâtiment voué à une destruction prochaine. Il faisait froid, et il y avait de la neige. Je n’ai rien vu ni entendu jusqu’à ce que je découvre le pochoir à sept heures du matin. » Cet homme jovial se repasse le film de la soirée : « Mais comment a-t-il pu faire ça ? Il neigeait, je ne vois pas comment il a pu utiliser une échelle. » Aurait-il pu emprunter le toit ? « Impossible, on ne peut pas accrocher de corde », assure-t-il.
« SUR BANKSY, CHACUN A UNE VERSION ET PENSE QU’IL A LA BONNE. ET PUIS, LES GENS AIMENT ÊTRE LIÉS À UN SECRET. SI TOUT LE MONDE SAIT, C’EST BEAUCOUP MOINS VALORISANT »
INKIE, COMPLICE DE JEUNESSE DE BANKSY
Pour tenter de résoudre l’énigme Banksy, il faut peut-être revenir aux sources. Bristol, 450 000 habitants, dans le sud-ouest de l’Angleterre, entre campagne et mer. Son architecture victorienne, ses rives de l’Avon, ses entrepôts portuaires transformés en appartements pour bobos et, surtout, son street art. Il y a été importé au début des années 1980 en même temps que le hip-hop, par des pionniers comme 3D, de son vrai nom Robert Del Naja, le futur chanteur de Massive Attack, autre gloire locale. « Les autorités sont mal à l’aise avec les graffitis, explique d’emblée Richard Jones, patron de la maison d’édition locale Tangent Books, auteur de plusieurs livres sur le sujet. Elles ne savent pas quoi faire de Banksy puisque son travail est considéré comme un délit. On dépense des dizaines de milliers de livres par an contre les graffitis alors que ça rapporte des millions au tourisme local. »
Sur l’artère longeant la mairie, un homme nu est pendu dans le vide, accroché d’une main à la fenêtre de sa maîtresse, échappant au mari suspicieux. En hauteur, grand format, cette œuvre de 2006 a nourri la légende. Pour ses admirateurs, l’audacieux Banksy est venu défier sous ses fenêtres un conseil municipal qui faisait la guerre aux graffitis. Ses détracteurs soulignent que, de mèche avec le propriétaire, la star avait loué un échafaudage et travaillé caché par une bâche. À l’écart du centre-ville, sur Portland Square, une grille bloque l’accès à un immeuble en ruine. On doit scruter la façade à distance. En 1999, Banksy a apposé ici le logo de Blowpop Records, un petit label électro. Il a aussi utilisé son pochoir pour la pochette d’un disque du label, sorti à une centaine d’exemplaires. Dans la rue, le graffiti s’est presque effacé. En ligne, le disque se négocie à partir de 6 200 euros.
Faut-il y voir une coïncidence, mais, quelques années auparavant, un dénommé Robin Gunningham avait justement signé les jaquettes noir et blanc de deux cassettes audio : les albums d’un groupe de Bristol inconnu, Mother Samosa, sortis en 1993 et 1994. Les connaisseurs sont convaincus de reconnaître dans les dessins de Gunningham le futur style de Banksy. D’ailleurs, à l’été 2018, le site de vente en ligne MyArtBroker propose les épreuves de dessins signés Robin Gunningham. Mais, depuis, ces hypothétiques œuvres de jeunesse ont été retirées de la vente.
Un obscur groupe de ska
Pourquoi ? Par qui ? On part à la chasse aux anciens membres de Mother Samosa. Sur Internet, aucune information sur le groupe. Juste un album traînant sur les plates-formes musicales, mélange de ska, de punk et de folk. Sur Spotify, il affiche une moyenne de cinq auditeurs par mois, autant dire personne. On finit par repêcher un message au fond d’un forum, fermé depuis des années, consacré au tatouage. Un certain Easy raconte sa vie. Il jouait dans le groupe : « Essayez de deviner qui a fait les pochettes de nos albums. » On retrouve sa trace sur un forum consacré cette fois aux Combi Volkswagen. Il y évoque encore son groupe et « un artiste très connu ». On s’inscrit dans l’espoir de discuter avec l’homme qui aurait travaillé avec le futur Banksy. Il écrit quelques jours plus tard : « Que puis-je faire pour vous ? » On lui explique s’intéresser aux pochettes des deux albums. Notre message restera sans réponse. C’est un cul-de-sac.
Toujours à Bristol, on traverse le quartier de Montpelier, où l’on tombe, cette fois, sur la fresque Take The Money And Run (« prends l’argent et tire-toi »), réalisée il y a près de vingt ans. Le jeune Banksy l’a peinte avec deux aînés, Mode 2 et Inkie, un de ses grands complices de jeunesse. Après plusieurs relances, Inkie finit par nous donner rendez-vous au Full Moon, un pub enchaînant les soirées autour du street art. « Sur Banksy, chacun a une version et pense qu’il a la bonne, résume-t-il. Et puis, les gens aiment être liés à un secret. Si tout le monde sait, c’est beaucoup moins amusant et valorisant pour eux. » Inkie n’est pas du genre à briser un secret, mais il veut bien aider à y voir clair. « J’étais à la fac avec Steve, j’ai rencontré Banksy, puis on a peint ensemble à partir de 1996 ou 1997, après on a déménagé pour Londres au même moment… », raconte-il.
Il rigole quand on lui avoue ne pas comprendre le mode opératoire de son ami. C’est pourtant simple. « Il a été le premier à utiliser des pochoirs. C’était interdit pour un auteur de graffiti, qui doit travailler à la main libre. Avec un pochoir, on va vite et partout. C’est comme ça qu’on peut faire des rats partout en une nuit ! Ça prend deux minutes, ça mécanise le graffiti, et c’est pour ça que c’était tabou. » Ça permet aussi de déléguer, sans prendre soi-même de risques inutiles. « Bien sûr qu’il a une équipe. Damien Hirst ne fait pas lui-même ses peintures et Jeff Koons ne fabrique pas ses sculptures. »
On tente le tout pour le tout : Banksy s’appelle-t-il bien Robin Gunningham ? Rire. « Ça se pourrait, mais je ne vous le dirai pas. » Pourtant, Inkie enchaîne de lui-même sur l’explication du pseudonyme. Là encore, c’est si évident. « Robin » a fait penser à « robbing banks » (« dévaliser des banques »), d’où « Robin Banks » puis « Banksy ». Nouveau rire de son côté, joie puis méfiance du nôtre. Deux minutes plus tôt, le même Inkie soulignait le talent de Banksy et de son entourage pour les écrans de fumée. En voilà peut-être un de plus. Plus tard, au téléphone, il nous confiera regretter que Banksy « n’aide pas davantage ses vieux copains qui logent dans des HLM et se démènent pour survivre ».
Photos volées
On devine que certaines aigreurs ont pu laisser des traces difficiles à effacer. Ancien producteur de films porno devenu artiste, AK47, comme le fusil d’assaut, en a gros sur le cœur depuis que Banksy a refusé de lui signer une estampe qu’il avait achetée quelques années plus tôt et qu’il avait voulu revendre pour se renflouer. « À l’époque, il n’était rien », s’étrangle-t-il, dans son fort accent du Yorkshire. Pour se venger, cet homme haut en couleur lui joue un vilain tour en 2004 en orchestrant le rapt d’une sculpture de Banksy lourde de trente-cinq tonnes, The Drinker, détournement du Penseur de Rodin, que l’artiste avait « offerte » à Londres.
De cet enlèvement et de la demande de rançon qui s’ensuit, AK47 tirera un documentaire qui fera grand bruit dans le Landerneau. Même s’il pense aujourd’hui que « Banksy est mal poli et arrogant avec les gens et qu’il ne respecte personne », AK47 ne lâche pas le morceau tout en nous encourageant à prendre langue avec Steve Lazarides, « le Malcolm McLaren du street art. Banksy lui doit tout ».
« ON S’EST TELLEMENT JOUÉ DES GENS QUE, MÊME SI JE VOUS MONTRAIS LA VRAIE IMAGE AVEC BANKSY EN TRAIN DE PEINDRE, VOUS PENSEREZ QUE C’EST “FAKE” ! »
STEVE LAZARIDES, ANCIEN AGENT DE BANKSY
Aussi malin, embrouilleur, bluffeur et visionnaire que « l’inventeur » des Sex Pistols, Lazarides fut dix ans durant le porte-parole, agent et marchand officiel de Banksy. C’est à Londres, au dernier étage d’un bâtiment en brique près du quartier commerçant d’Oxford Circus, que nous accueille le complice et témoin – pas moins de cinq cents clichés dans ses archives – de ses coups pendables, dont le souvenir le fait encore hurler de rire. Comme ce jour d’avril 2004 où Banksy avait installé un rat empaillé au Muséum d’histoire naturelle de Londres. « Du grand art ! », jubile-t-il en nous montrant quelques photos souvenir inédites, dont il masque sciemment du doigt le personnage-clé.
« Regardez ça ! » Et de sortir triomphant une liasse d’images prises dans une ferme anglaise où Banksy aura toutes les peines du monde à peinturlurer d’aimables ruminantes. Le provocateur prendra d’ailleurs goût au support animal : en 2006, pour l’exposition « Barely Legal » à Los Angeles, il ripoline en rose un éléphant vivant qui n’en demandait pas tant. Une polémique s’ensuit et le lance sur orbite. La marque Banksy était née.
Depuis onze ans, les deux hommes ont rompu tout lien. Question d’argent et d’ego, murmure-t-on en ville. « Banksy ne me manque pas », assure Lazarides, qui juge leur relation trop « dévorante ». Mais dans son bureau, où les basses font trembler les murs dès 9 heures du matin, les estampes iconiques de l’ancien camarade sont aussi présentes que les photos de ses trois gosses. Car l’homme invisible est, encore aujourd’hui, son fonds de commerce. Si Lazarides a enfreint une des règles de Banksy – il organise des expositions très médiatiques sans son consentement –, il n’entend pas violer ses secrets.
« Avec Banksy, on a été les rois des “fake news” », lâche-t-il goguenard. Et d’ajouter : « On s’est tellement joué des gens que, même si je vous montrais la vraie image, avec l’équipe, le pochoir, Banksy en train de peindre, vous penserez que c’est “fake” ! » Profitant d’une brève absence de notre hôte, nous avons scanné à son insu quelques photos laissées négligemment sur le bureau. On y voit un jeune homme en train de taguer un tunnel sur Rivington Street à Londres, près du bar Cargo, où se trouvent encore deux de ses graffitis soigneusement préservés sous Plexiglas. Le rouquin-brun des clichés est on ne peut plus ordinaire. Et il ressemble bigrement… à la photo de Robin Gunningham publiée par le Daily Mail.
Le témoin jamaïcain
Pour confirmer cette image, sans dévoiler notre forfait, nous avons contacté le seul journaliste qui a rencontré l’homme invisible – ou peut-être sa doublure ? –, Simon Hattenstone, un intervieweur star du Guardian. Les deux hommes ont conversé autour d’une pinte de Guinness dans un bar du quartier de Hoxton en 2003. Etait-il sûr qu’il s’agissait de Banksy ? « Il en parlait trop bien pour que ça ne fasse pas vrai », assure aujourd’hui le reporter en marcel noir dans un patio au bord de l’eau, au pied de l’immeuble du Guardian.
Simon Hattenstone se souvient d’un jeune gars vif qui « avait l’intelligence des situations » mais assez quelconque physiquement – « on ne le remarquerait pas vraiment si on le croisait dans la rue ». Au cours d’une seconde rencontre, Banksy lui confiera son rêve d’écrire un scénario autour de demandeurs d’asile libyens. Indifférent au début de buzz qui entourait déjà l’artiste, Simon Hattenstone n’a pas pris la peine de le photographier – « ça aurait été déplacé ». Confronté à la photo en une du Daily Mail, il dit ne plus trop se souvenir de son visage. Et puis, admet-il, le sujet Banksy ne l’a vraiment pas hanté.
Pas plus qu’il n’a taraudé l’artiste Caledonia Dance Curry, alias Swoon. Lorsqu’à l’occasion d’une exposition à Paris nous lui montrons les images du tabloïd et celles que nous avons subtilisées, elle ne sait trop quoi penser. La seule fois qu’elle l’a vu, c’était en 2005, lors du festival de street art Backjumps, à Berlin. « Il était marrant, un peu con, très sûr de lui, raconte cette sympathique rousse new-yorkaise. Et il lançait des trucs bizarres, du genre : “Je ne suis pas ici pour qu’on devienne ami mais pour vous détruire.” » Mais, ajoute-t-elle, « ses engagements, que ce soit en Palestine ou plus tôt dans le Chiapas, au Mexique, n’étaient pas du chiqué ».
La seule façon de tirer les choses au clair serait de joindre l’auteur de la photo du Daily Mail, le Jamaïquain Peter Dean Rickards. Las, celui-ci est mort en 2014 et ses souvenirs enterrés avec lui. Un de ses proches accepte toutefois de nous narrer les dessous de l’affaire sous couvert d’anonymat. Lors de son passage en Jamaïque, en 2004, Banksy se serait montré « arrogant et impoli avec tout le monde ». « Quand Peter a parlé de ses photos, Banksy a lâché méchamment : “Moi, je fais de vraies images.” » Excédé, Peter Dean Rickards publie alors sur son site Internet cinq ou six photos qu’il avait prises de Banksy à Kingston. Mais l’artiste lui rachète les droits pour éviter que l’affaire ne s’ébruite.
La holding de Banksy
Pour entretenir ce voile de mystères, Banksy peut aujourd’hui compter sur Holly Cushing, sa manageuse depuis la brouille avec Lazarides. « Elle a été la communicante de Sean Penn à Hollywood et elle pratique l’intimidation », assure le marchand londonien Robin Barton, qui avait négocié plusieurs muraux sans le consentement de Banksy. Avec le comptable Simon Durban, elle gère un petit groupe, avec sa holding et ses filiales spécialisées, dûment enregistrées, mais sans que jamais le nom de l’artiste n’apparaisse. Elles sont toutes domiciliées à la même adresse, mais inutile de sonner à la porte. Au registre du commerce, 37 263 entreprises partagent ces bureaux, ceux d’une société de domiciliation au service des investisseurs et patrons discrets.
Au sommet du groupe trône la société PicturesOnWalls, à l’origine un collectif dont Banksy n’était qu’un membre parmi d’autres. Dans ses derniers comptes, elle annonce deux millions de livres (2,2 millions d’euros) de trésorerie. Jusqu’en 2016, elle avait pour actionnaire unique Jamie Hewlett, moitié du groupe Gorillaz et lui aussi street-artiste reconnu. D’où la rumeur : et si Banksy, c’était lui ? Mais, en 2016, Hewlett vend ses parts à un certain Mark Chambers, dont on sait simplement qu’il est australien, approche des 50 ans et habite en Californie. Petit détail tout de même : il y aurait travaillé sur une exposition organisée par Banksy.
En 2008, Banksy, devenant une star, une première filiale vient répondre à une nécessité : l’authentification de ses œuvres. Son nom : Pest Control Office, terme générique pour les sociétés de dératisation et référence à l’animal fétiche de l’artiste. Sur son site, ceux qui croient détenir un Banksy n’ont qu’à remplir un formulaire, envoyer une photo, et croiser les doigts en attendant le verdict. C’est gratuit, mais il est aussi arrivé à Pest Control de vendre des œuvres, assez pour détenir 2,7 millions de livres (3 millions d’euros) dans ses caisses. Au fil des années, elle a été rejointe par Paranoid Pictures pour le cinéma – productrice du film Faites le mur !, Gross Domestic Product pour les livres et Dismaland Limited pour le parc d’attractions éphémère, monté en 2015.
On se souvient alors que lors de notre pèlerinage à Bristol, dans une allée envahie par les mauvaises herbes, on a cru découvrir la dernière œuvre de la star : une écolière crayon à la main, devant une maison qu’elle vient de dessiner. Banksy ne l’avait-il pas déjà peinte aux États-Unis ? Sauf qu’ici l’enfant a ajouté un message sur la maison : « Droit d’auteur, défense d’entrer ». Un jeune street-artiste local, John D’oh, avouera avoir voulu dénoncer l’ambiguïté de son aîné « quand il est question d’argent ».
Une référence au jugement rendu en janvier par un tribunal de Milan, contre les organisateurs d’une exposition non autorisée. Pest Control a alors obtenu leur condamnation pour avoir vendu des cartes postales ou des marque-pages reproduisant des œuvres célèbres, pourtant enregistrées comme marques commerciales. Pest Control dénonçait aussi une violation du droit d’auteur de l’artiste, mais, là, les juges n’ont pas suivi : il aurait fallu que l’artiste lésé sorte de l’ombre. Et que Banksy tombe enfin le masque…
Il y a à peine deux semaines, notre Zorro du pochoir planétaire a une fois de plus réussi à faire parler de lui. C’était le dernier week-end de juin, à une heure de route au sud de Bristol, au festival de Glastonbury. « On y va depuis vingt ans et, chaque année, on peint quelque chose », raconte Inkie, son complice d’autrefois. Ce coup-ci, lui a peint une arche colorée dans les coulisses, en mémoire d’une membre de l’équipe du festival. Banksy, lui, s’est invité sur le dos de la vedette la plus attendue.
Devant 100 000 spectateurs et bien plus de téléspectateurs, le rappeur Stormzy est monté sur scène vêtu d’un gilet de protection contre les armes blanches, peint d’un Union Jack signé Banksy. Le mécanisme habituel s’est mis en branle. Sur son compte officiel Instagram, le maître a authentifié son œuvre. Par le même canal, le bénéficiaire a exprimé sa gratitude, saluant « le plus grand et le plus iconique artiste vivant sur la planète Terre, le seul et l’unique Banksy ». Les éditorialistes ont éditorialisé. Les experts ont expertisé, ceux de MyArtBroker situant la valeur de cette nouvelle œuvre à plus de 200 000 livres. Banksy avait une nouvelle fois réussi son coup.
Humanitaires bientôt décorées
Les humanitaires Carola Rackete et Pia Klemp bientôt décorées par la Ville de Paris, Salvini enrage https://t.co/Guf9kQiHhN #Rediff
— Le Parisien | Paris (@LeParisien_75) 13 juillet 2019
Sur les murs de Hongkong, la colère d’une génération
Par Florence de Changy, Hongkong, correspondance
Les Hongkongais recouvrent les murs de notes adhésives de bureau pour dénoncer l’emprise de Pékin sur leur ville.
Ce sont des dizaines de milliers de souhaits, d’encouragements, de vœux, de mots d’espoir, de dessins – beaucoup de cœurs rouges –, de revendications aussi du type « Hongkong n’est pas la Chine », « Hongkong, c’est Hongkong », « Chine, laisse-nous tranquilles » et des condoléances, pour les quatre jeunes morts (trois suicides et une chute aux circonstances incertaines) depuis le début de ce mouvement.
Ecrits pour la plupart sur des notes adhésives Post-it®, jaune pâle ou aux couleurs pastel standard, ces messages sont une nouvelle manière pour les Hongkongais d’exprimer leurs frustrations. Leur angoisse, aussi, quant à l’avenir de leur ville, secouée depuis plus d’un mois par des manifestations sans précédent, déclenchées par un projet de loi d’extradition, notamment vers la Chine, qui a fait craindre un effondrement de l’autonomie juridique de la Région administrative spéciale, autonomie théoriquement garantie jusqu’en 2047. D’abord suspendu puis aujourd’hui déclaré « mort » par la chef de l’exécutif, Carrie Lam, ce projet de loi a en fait déclenché une réaction plus générale de rejet des institutions et du modèle politique hongkongais, sous la férule de Pékin.
Le premier mur de notes adhésives était apparu pendant le « mouvement des parapluies » en 2014 dans le quartier d’Admiralty, occupé alors par des manifestants-campeurs, le long d’un escalier menant aux bâtiments du gouvernement. Un pan de ce mur de béton avait été entièrement tapissé.
Mais depuis quelques jours, cette initiative s’est répandue à travers tout le territoire, y compris dans certaines cités-dortoirs qui n’ont jamais été politisées jusque-là. Les mosaïques de papier commencent à recouvrir murs, façades, couloirs, passerelles, vitrines, fenêtres de bureaux ou même de bus. Les messages parlent désormais surtout de « tenir bon », de « rester unis » et défendre les libertés de Hongkong et son ébauche de démocratie. Ils confirment que le mouvement de contestation actuel va maintenant bien au-delà du projet de loi controversé.
Lieux de pèlerinage
Les Hongkongais appellent ces murs des « Lennon Walls », ou « Murs Lennon », en référence au mur de Prague, qui a démarré en 1980 avec un graffiti de John Lennon sur un mur de la capitale de la Tchécoslovaquie, lors de la mort du légendaire chanteur des Beatles, militant pour la paix. Depuis, le Lennon Wall de Prague est devenu le tableau multicolore pour toutes les revendications imaginables sous la forme de graffitis et de tags.
Mais à Hongkong, où tags et graffitis sont loin d’avoir un statut artistique et sont même passibles de lourdes peines, les tags prennent la forme très civilisée de petits carrés de papiers, souvent positionnés au cordeau, parfois même recouverts de plastique transparent.
« On n’a pas de bulletin de vote, mais on a des Post-it® ! », ironise, devant l’un des nouveaux « Lennon Walls », qui vient d’apparaître dans un couloir du métro à Causeway Bay, l’un des jeunes qui s’occupe d’animer l’« atelier ». Ici, c’est carrément toute une galerie qui a été envahie par les notes adhésives.
Les murs les plus spectaculaires sont en passe de devenir des lieux de pèlerinage, de rassemblement ou même de défoulement. Sur celui de Tai Po (dernière banlieue des nouveaux territoires de Hongkong, avant la frontière chinoise), un créatif insolent a collé les photos en noir et blanc de Carrie Lam et de plusieurs ministres, et a accroché une tong à une corde, permettant aux passants de s’en donner à cœur joie en passant une raclée symbolique à leurs dirigeants, généralement arrosée des noms d’oiseaux rares qui font la richesse du cantonais.
La cible de groupes pro-Pékin
Sur la passerelle de métro du quartier industriel de Wong Chuk Hang, près du port d’Aberdeen, l’atelier est animé par deux adolescentes de 13 ans. Elles estiment que « c’est de leur responsabilité de faire cela. Parce que ce qui se passe à Hongkong n’est pas bien et me rend triste », dit Hei So. Avec elles, quelques « grands », dont le conseiller de district Kevin Tsui, du Parti démocratique, qui distribue lui aussi feutres et carrés de papier aux passants qui souhaitent écrire.
« La plupart d’entre eux disent “Ajoutez de l’huile” – expression d’encouragement qui signifie « Allez Hongkong ! » – ou “Nous devons rester unis et nous battre pour ce que nous méritons, à savoir la démocratie et la liberté, et nous devons protéger notre état de droit à Hongkong !” »
Malgré leur aspect inoffensif et ludique, ces initiatives ne plaisent pas à tout le monde. Ces murs sont déjà devenus la cible de plusieurs descentes musclées de groupes pro-Pékin. Des échauffourées ont eu lieu dans au moins trois quartiers différents, après que ces murs ont été la cible d’attaques, notamment dans le quartier de Yau Tong, qui abrite des résidences de policiers à la retraite. Plusieurs affrontements ont mal tourné et ont requis l’intervention de la police pour séparer les partisans et les opposants aux murs de mémos.
Dans le quartier favori des jeunes Français de Hongkong, Sai Ying Pun, la petite pâtisserie traditionnelle Wah Yee Tang a choisi de remplacer les caractères inscrits traditionnellement sur les mooncakes (bouchées fourrées à la pâte de haricots rouges) par des messages politiques. Et malgré les appels au boycottage des pro-Pékin, la patronne ne parvient plus à honorer les commandes.
Florence de Changy (Hongkong, correspondance)
Des affrontements lors d’une manifestation contre les commerçants chinois Après des semaines de protestation contre l’influence chinoise et pour les réformes démocratiques, de nouveaux heurts ont éclaté entre manifestants et policiers à Hongkong, samedi 13 juillet. Les rassemblements organisés dans la localité frontalière de Sheung Shui visaient des commerçants de Chine continentale qui viennent s’approvisionner dans le territoire au statut spécial. La plupart des magasins avaient baissé le rideau. Les forces de sécurité ont déclaré dans un communiqué, s’être déployées après que des manifestants ont commencé à se disputer avec des habitants et « tenté de charger des policiers qui intervenaient ». Les manifestants accusent pour leur part la police d’avoir chargé sans préavis. L’afflux de touristes et d’immigrants venus de Chine continentale a provoqué ces dernières années un rejet croissant et certains manifestants parmi les plus durs les qualifient même de « sauterelles ». Un million de Chinois environ ont émigré à Hongkong depuis la rétrocession en 1997, une cause de friction dans une ville de 7,3 millions d’habitants qui souffre d’une grave pénurie de logements et où le coût de l’immobilier est exorbitant.



























