Par Ali Ezhar, Alger, correspondance
Depuis deux semaines, la répression s’est accélérée à l’heure où le pays se prépare à une vingtième marche surnommée « tsunami ».
Il assume. Même s’il faut « se sacrifier ». Sans jamais oublier de sourire. Mourad Amiri, 44 ans, a une vie de fonctionnaire qui aurait pu être tristement banale. Dix-sept ans dans la même administration, un salaire peu gratifiant (40 000 dinars, environ 300 euros), une « piaule » chez un ami… Mais Mourad Amiri, barbe négligée, le regard malin enfoui sous la visière de sa casquette, n’est pas du genre à se laisser faire. Surtout lorsque la destinée de son pays est en jeu en ces temps de révolution.
Cet assistant technique spécialisé dans les transmissions au ministère de l’intérieur va se rendre à une convocation d’un juge, dimanche 7 juillet, au tribunal de Sidi M’hamed à Alger pour « injure, diffamation et atteinte à l’institution ». Son crime ? Un jeu de mot. Sur son compte Facebook, il a surnommé, fin mars, Salah Eddine Dahmoune, le ministre de l’intérieur, de… « minus de l’intérieur ». Pourquoi s’en est-il pris à son ministre ? « Il faudrait déjà que je le considère comme tel », lance-t-il. De toute façon, aucun haut responsable de l’Etat n’est à ses yeux légitime tant que le « système » n’aura pas « dégagé ».
« Atteinte à l’unité nationale »
Pour le moment, il est encore libre « mais je me prépare au pire », assure-il en souriant ; comme être placé – après son audition – sous mandat de dépôt à El-Harrach, la prison de la capitale, avec tant d’autres marcheurs du hirak, le « mouvement » qui secoue l’Algérie chaque vendredi depuis le 22 février. « Il y a quelques mois, je n’aurais pas dit cela, mais la répression s’est accélérée tout comme mon affaire judiciaire, explique-t-il. Les libertés ont reculé, le contexte a changé. »
Depuis le discours du 19 juin de l’homme fort du pays, le général Ahmed Gaïd Salah, dans lequel il dénonçait « la tentative d’infiltrer les marches » par « d’autres emblèmes que notre emblème national », la police s’est mise à arrêter des manifestants. Des jeunes, pour la plupart, qui ont osé brandir le drapeau amazigh (berbère) à la place du Vert et Rouge. Conséquence : la justice les a souvent placés à l’ombre pour « atteinte à l’unité nationale », à « l’emblème national » et à « un corps constitué » au titre de l’article 79 du code pénal alors même que ces fanions colorés étaient massivement agités lors des marches aux quatre coins de l’Algérie. Combien sont-ils à travers le pays ? Difficile à dire mais à Alger, ils sont au moins trente-quatre.
Ils sont suivis et défendus par « le Réseau de lutte contre la répression, pour la libération des détenus d’opinions, et pour les libertés démocratiques », un collectif d’avocats, de militants politiques, de féministes et de simples citoyens engagés. Mourad Amiri en fait partie depuis sa création, le 1er juin.
Des arrestations « très ciblées »
Autour d’une longue table en bois, une vingtaine de personnes. L’air humide se mélange à la nicotine. Tout le monde est concentré. Mardi 2 juillet au soir, c’est l’heure de la réunion hebdomadaire de ce Réseau. Chacun est invité à donner son avis sur l’évolution de la révolution, à débriefer la marche du vendredi 28 juin, et celle des étudiants qui a eu lieu plus tôt dans la journée. « Un policier a confisqué une banderole sur laquelle on pouvait lire “contre la mafia politico-financière” », relate l’un d’eux.
Les coups de filets contre les porteurs du drapeau amazigh s’opèrent généralement le matin avant le début des marches du vendredi. Alors, pour celle prévue le 5 juillet, une militante propose que le Réseau appelle à manifester en début d’après-midi pour éviter de se faire contrôler ou emmener aux commissariats. « Ça ne sert à rien de venir le matin. Il faut se présenter à 14 heures quand tout le monde est noyé dans la masse, au moment où le rapport de force change, où la police ne peut attraper personne, assure cette femme qui souhaite rester anonyme. C’est aussi un moyen d’éviter que la police reconstitue ses dossiers et mette à jour ses fichiers. »
Puis, la même militante veut insister sur un point essentiel : elle a l’intuition que les jeunes arrêtés ne l’ont pas été par hasard. « Ce sont des activistes qui sont moteurs de mouvements là où ils résident. Les arrestations sont très ciblées, ils ne sont pas pris comme ça. »
« Contre-révolution »
Présente autour de la table, l’avocate engagée Aouicha Bekhti précise son point de vue : « La police a attrapé des vendeurs de pin’s du symbole berbère qui n’ont jamais rien fait mais c’est juste pour brouiller les pistes. Car la grande majorité sont des militants. » Elle cite le cas de l’activiste Messaoud Leftissi, de Skikda, arrêté vendredi 21 juin matin près de la Grande poste d’Alger, connu pour avoir brandi un panneau « cédez passage » avec une caricature de Gaïd Salah. « Le drapeau amazigh est un prétexte », assène l’avocate.
Pour le Réseau, ce « ciblage » est un signe qu’une « contre-révolution » est en train de s’opérer. « Notre position est de faire barrage à cette contre-révolution », assure la militante. « Le système a la volonté de casser le mouvement national en visant individuellement des militants. Il veut faire des exemples, faire peur. Il pose les germes de la contre-révolution, mais ça ne va pas marcher, affirme Mourad Amiri, sûr de lui. Même si on nous arrête, on va demander depuis les prisons que la révolte puisse continuer pour les détenus. La meilleure solidarité, c’est de poursuivre le combat. »
Le lendemain, Me Bekhti se rend au tribunal de Sidi M’hamed pour suivre les dossiers des détenus et croise un juge d’instruction. « Il m’a dit que je défendais une noble cause mais il a quand même envoyé ces jeunes en prison, souffle-t-elle. Ça me fait mal au cœur, ça pourrait être mes enfants ou moi. »
Vendredi 5 juillet, le Réseau s’attend à une forte mobilisation, un « tsunami populaire », comme on entend dans les rues d’Alger. Cette vingtième marche coïncide avec la fête nationale, ce qui fait dire à Mourad Amiri : « Nous ne sommes plus dans un processus de changement du système, mais de libération », dit-il. Avec le sourire.