Par Nicole Vulser
Le code de la propriété intellectuelle prévoit qu’ils doivent être payés lorsque leurs œuvres sont exposées, mais la loi n’est quasiment pas appliquée. A l’occasion des Rencontres de la photographie d’Arles, le ministre de la culture, Franck Riester, veut « changer les habitudes ».
Un compositeur, un chanteur ou un musicien qui se produit en concert ou dont les œuvres sont diffusées à la radio ou sur Spotify est forcément rémunéré. Idem pour un comédien sur des planches de théâtre, un auteur de polar vendu en librairie ou encore un réalisateur dont le film est diffusé à la télévision ou sur YouTube.
Si la création en France est peu reconnue et souvent payée au lance-pierre, les artistes plasticiens et photographes semblent, eux, tombés dans l’oubli.
Le code de la propriété intellectuelle prévoit sans ambages dans son article 122-2 qu’ils doivent être payés lorsque leurs œuvres sont exposées, mais la loi n’est quasiment pas appliquée. En général les artistes se battent déjà bec et ongles pour tous les autres droits de reproduction (dans les catalogues, les affiches publicitaires, etc.) mais seule une petite poignée d’institutions culturelles privées ou publiques – qui attirent des milliers de visiteurs grâce à ces créateurs – s’acquitte du droit d’exposition.
« Paupérisation, précarisation »
Au point que Franck Riester, ministre de la culture, a réaffirmé lundi 1er juillet, lors de l’ouverture des 50e Rencontres de la photographie d’Arles (Bouches-du-Rhône), ce qu’il avait dit en inaugurant, mi-juin, le conseil national des professions des arts visuels : « Je souhaite défendre la rémunération du travail des artistes. Il s’agit de changer les habitudes : je ne crois pas qu’il soit acceptable d’exposer gratuitement, parfois de payer pour être exposé. C’est pour cela que je forme la recommandation d’un droit de présentation publique. »
Selon le ministre, les vingt-trois centres d’art et les fonds régionaux d’art contemporain s’y sont engagés. « Je souhaite que l’Etat et ses opérateurs donnent l’exemple sur ce point », a-t-il ajouté. Et se mettent donc enfin en conformité avec la loi.
M. Riester avait reçu un coup de pouce du président de la République Emmanuel Macron qui, le 10 juin à Ornans (Doubs), à l’occasion du bicentenaire de la naissance du peintre Gustave Courbet avait affirmé : « La France est une terre d’artistes, qu’il nous faut revivifier. »
La culture, enjeu politique et économique ? Certes, mais si peu pour les artistes plasticiens et photographes. Selon M. Riester, seulement 10 000 d’entre eux sur les 65 000 rattachés au régime des artistes auteurs perçoivent un revenu supérieur à 1 430 euros en moyenne par mois depuis cinq ans… Trop peu s’en sortent bien, convient-il, puisque la majorité « ne parvient pas à vivre de son travail artistique ». « Je mesure la paupérisation des photographes ; la précarisation de leur statut ; la baisse de leurs revenus », a-t-il précisé à Arles.
Evolution des mentalités
Les mentalités commencent à évoluer tout doucement pour tenter de pallier ces stupéfiantes différences de traitement entre les créateurs. Les Rencontres de la photographie d’Arles ont fait un premier petit pas. « Nous n’avons pas attendu les injonctions du ministère », affirme leur directeur Sam Stourdzé.
Cette manifestation indemnise en effet les photographes depuis 2018 – à hauteur de 500 euros par exposition. Ce forfait passe cette année à 1 000 euros et sera plafonné à 1 500 euros à partir de 2020. Il s’agit en fait d’un petit effort comparé au budget des Rencontres qui s’élève à 7,5 millions d’euros, dont 40 % proviennent des recettes de billetterie. « Nous distribuerons aussi cette année aux artistes près de 100 000 euros de dotations via des prix et des récompenses », précise Sam Stourdzé.
A la Fondation Luma, Mustapha Bouhayati, son directeur en convient : « Les institutions culturelles en France ont un certain retard dans les arts visuels. Elles considèrent trop souvent qu’une exposition apporte à l’artiste une telle aura qu’elle devrait lui suffire pour en vivre… » Il assure qu’à la Fondation Luma « les artistes, comme Rachel Rose cette année, perçoivent une rémunération pour leur exposition même si leurs pièces sont produites. »
Toujours à Arles, Actes Sud, ou l’Association du Méjan dont elle dépend, « n’étant pas producteur des expositions présentées cet été » estime que « l’indemnisation ou la rémunération des artistes ne relèvent pas de sa compétence ».
Besoin de visibilité
Jean-François Leroy, directeur de Visa pour l’image à Perpignan, explique : « Nous ne payions pas de droits d’exposition jusqu’en 2018, car nous produisions l’exposition qu’on offrait aux photographes, ainsi que l’hôtel et l’avion. » Depuis 2018, il leur donne 1 000 euros en plus, mais « je n’ai jamais vu cela comme une obligation », ajoute-t-il, « si je devais leur payer 3 000 euros, je ne les inviterai tout simplement plus au festival ».
Depuis la création de Visa pour l’image voici vingt-neuf ans, « aucun photographe a refusé de venir parce qu’il n’était pas payé », dit-il. Pour la simple raison que ces photographes avaient besoin de visibilité… C’est le discours habituellement tenu aux artistes et que personne n’oserait tenir dans l’industrie musicale… A quoi M. Leroy rétorque : « Si j’avais 8 millions de budget (comme les Rencontres d’Arles) et non pas comme moi 1,34 million pas totalement bouclé, alors là, je paierais les photographes entre 3 000 et 5 000 euros l’expo… »
Qu’en est-il des plus petits festivals parmi les 2 000 qui exposent de la photo dans l’Hexagone ? Fany Dupêchez directrice artistique du festival Portrait(s), à Vichy (Allier), verse « entre 1 500 et 2 000 euros de droits » aux photographes quand elle ne produit pas leurs expositions. Elle aimerait faire les deux mais pour cela il lui faudrait un budget plus important. Au Château d’eau à Toulouse, Jean-Marc Lacabe, le directeur, se bat aussi « pour réserver une enveloppe pour les artistes » et salue « la disposition annoncée par le ministère ».
Dans les musées, où l’on se rengorge chaque année davantage de l’explosion de la fréquentation, quasiment aucun droit d’exposition n’est reversé aux artistes, malgré une billetterie d’une croissance exponentielle. C’est vrai au Centre Pompidou ou au Musée d’Orsay, quand ils programment des artistes contemporains. Le Jeu de paume assure de son côté « rémunérer les photographes pour les expositions ». Il n’y a guère qu’au Canada où le droit de « monstration » est payé rubis sur ongle, confirme Nathalie Bondil, directrice générale et conservatrice en chef du Musée des beaux-arts de Montréal.
« Chantage fait aux artistes »
Pour Marie-Anne Ferry-Fall, directrice de la Société des auteurs dans les arts graphiques et plastiques (ADAGP) qui compte 1 350 membres, les artistes plasticiens constituent le « lumpenprolétariat de la création », où les droits d’auteur sont les plus difficiles à collecter. « Nous sommes sans arrêt confrontés à un chantage fait aux artistes de la part des institutions muséales. On leur dit : “Si tu ne renonces pas à tes droits, on prendra quelqu’un de plus docile !” Et chaque jour le combat est déjà violent pour leur faire payer les droits de reproduction dans les catalogues, c’est pire pour les expositions », déplore-t-elle.
L’ADAGP n’a récupéré en 2018 que 30 000 euros de droits d’exposition sur un total de 42,3 millions d’euros collectés. « On est arrivés au fond de la piscine et les mentalités commencent enfin à évoluer », veut-elle croire, en ajoutant : « Le changement ne viendra que d’une réelle volonté politique ».
Et de la vertu de la carotte et du bâton : à condition que la Direction générale de la création artistique (DGCA) verse les aides publiques à tous lieux culturels uniquement si ces derniers paient les droits dus aux artistes. C’est ce schéma qui semble étudié Rue de Valois.
L’ADAGP compte aussi enfin revoir à la hausse son barème de droits d’exposition jusqu’alors particulièrement chiche (10 euros par mois et par œuvre) – pour un forfait de 1 000 euros au minimum pour les expositions temporaires, auquel s’ajouterait 3 % du prix du billet d’entrée. Ce nouveau barème devrait être « mis en place par avenant, sous l’égide du ministère de la culture, auprès de toutes les institutions muséales », affirme Mme Ferry-Fall.
Rapport de force défavorable aux créateurs
Même écho à la Société des auteurs des arts visuels et de l’image fixe (SAIF), l’autre société de collecte de droits des photographes. Olivier Brillanceau, son directeur général, a lui aussi refusé d’adopter une logique de contentieux avec tous les musées et les institutions culturelles en préférant une négociation.
Une stratégie inefficace depuis vingt ans en raison d’un rapport de force défavorable aux créateurs. Mais lui aussi se dit enfin plus confiant si « L’Etat respecte enfin lui-même la loi et si le ministère de la culture conditionne ses aides financières aux seules institutions culturelles » qui rémunèrent les créateurs.
Missionné par le ministre de la culture, Bruno Racine, ancien président du Centre Pompidou puis de la BNF, doit rédiger un rapport sur le statut des créateurs, tous secteurs confondus. Sa feuille de route consiste à établir des préconisations pour « garantir aux créateurs une rémunération en rapport avec leur travail au service de l’économie et de la société », a demandé le ministre. M. Racine voit bien que « l’application des règles théoriquement en vigueur est aujourd’hui défectueuse ». Et que les écrivains ou les artistes plasticiens ne sont absolument pas aussi bien défendus que les musiciens, historiquement très bien lotis. « La question consiste à mieux partager la valeur et à prendre conscience de l’importance de son partage », explique M. Racine.
Qui devra assurer cette charge pour que les artistes soient mieux rémunérés ? Le public (en prélevant un pourcentage sur le prix du billet) ? le diffuseur ? Le producteur ? Aux yeux de Bruno Racine, « il est primordial de remettre le créateur au centre des politiques publiques », ce qui devrait passer d’abord par le paiement de tous les droits censés leur revenir.