Julian Assange arrêté à Londres et inculpé aux Etats-Unis pour avoir « conspiré » avec Chelsea Manning
Par Martin Untersinger, Damien Leloup
Le fondateur de WikiLeaks a été reconnu coupable, jeudi par le tribunal de Westminster, d’avoir violé les conditions de sa liberté provisoire.
Julian Assange a fini par quitter l’ambassade équatorienne de Londres, dans laquelle il vivait en ermite depuis plus de six ans. Mais pas de la manière qu’il a longtemps espérée.
En fin de matinée, jeudi 11 avril, six policiers britanniques l’ont extrait de la représentation diplomatique et porté, de force, dans un fourgon de police. Amaigri, pâle, le visage mangé par une barbe folle, le temps où le hackeur australien et ses révélations sur les Etats-Unis occupaient les unes des plus grands quotidiens semble bien lointain.
Julian Assange a d’abord fait les frais du retournement de ses hôtes en sa défaveur. Ses relations avec l’Equateur étaient exécrables depuis des mois, mais Quito avait, il y a quelques jours encore, démenti vouloir mettre un terme à l’asile qui lui avait été accordé en 2012. C’est pourtant ce que les autorités équatoriennes ont décidé, jeudi, avant de laisser les policiers britanniques pénétrer dans l’ambassade.
Ces derniers faisaient, depuis plus de six ans, le pied de grue devant la maison en briques rouges du quartier chic de Knightsbridge. Lorsque M. Assange accepte l’aide équatorienne en 2012, il se soustrait en fait du même coup à son contrôle judiciaire, prononcé dans le cadre d’une procédure d’extradition du Royaume-Uni vers la Suède, où plusieurs femmes l’accusent d’agression sexuelle et de viol. C’est cette entorse à sa liberté sous caution qui a d’abord été citée par la police londonienne pour justifier l’arrestation du fondateur de WikiLeaks. En début d’après-midi, Julian Assange a été présenté à un tribunal, qui l’a condamné. Sa peine, qui peut aller jusqu’à un an de prison, doit être connue prochainement.
Inculpation pour « piratage »
Mais un autre front judiciaire bien plus grave s’est ouvert aussitôt. Le fourgon de police avait à peine quitté l’ambassade que les autorités britanniques confirmaient les craintes des soutiens de WikiLeaks depuis 2012. Les Etats-Unis venaient d’adresser une demande d’extradition visant l’Australien. Dans la foulée, le ministère américain de la justice dévoilait les charges pesant sur lui. Et c’est un vieux démon qui s’est rappelé au souvenir de Julian Assange.
En 2010, l’Australien est encore un inconnu. Mais une rencontre – en ligne – va propulser son organisation dans la lumière. Une analyste de l’armée américaine, Chelsea Manning, lui propose une montagne de documents secrets issus de l’armée et de la diplomatie des Etats-Unis. Ces derniers seront plus tard publiés en collaboration avec les plus grands quotidiens de la planète – dont Le Monde.
Lors de ses discussions avec sa source, en 2009, Julian Assange lui propose son aide. Il lui offre ses compétences de hackeurs pour décrypter un mot de passe permettant d’accéder à un ordinateur de l’armée et lui suggère l’utilisation d’un logiciel pour récupérer davantage de documents. C’est cet « accord » qui a motivé l’inculpation pour « piratage » de l’Australien, pour laquelle il encourt un maximum de cinq ans de prison.
Une peine qui peut sembler anecdotique lorsqu’on la compare aux sanctions extrêmement lourdes – des décennies entre quatre murs – qui accompagnent « l’espionnage », un chef d’inculpation que M. Assange et ses proches redoutent plus que tout. Notamment depuis que lui et son organisation sont présentés par les plus hauts responsables américains comme des ennemis de l’Amérique, coupables de collusion avec la Russie.
« Service de renseignements non étatique hostile »
Julian Assange entretient de bien meilleurs rapports avec Moscou qu’avec Washington. Il fut dès 2012 chroniqueur d’une émission diffusée par Russia Today, la chaîne de télévision financée par le Kremlin. Il a aidé le lanceur d’alerte Edward Snowden à fuir les autorités américaines à Hongkong, puis à obtenir le droit de résider à Moscou, où l’Américain vit depuis. Enfin, WikiLeaks a servi, pendant la campagne présidentielle américaine de 2016, de réceptacle aux courriels volés au camp Clinton qui ont alimenté la chronique politique américaine pendant des semaines.
Ces documents avaient été dérobés, selon l’enquête menée par le procureur spécial Robert Mueller, lors d’un piratage mené au printemps par les services de renseignement russes. Lors de la campagne, Julian Assange n’a rien fait pour dissiper le soupçon insistant de la collusion, en n’ayant pas de mots assez durs contre Hillary Clinton et en multipliant les appels du pied vers Donald Trump, lorsqu’il ne communiquait pas directement avec certains des lieutenants de ce dernier. Le candidat républicain le lui rendait bien : sur le chemin de la campagne, il a célébré WikiLeaks à de multiples reprises.
Mais cette embellie dans les relations entre WikiLeaks et les Etats-Unis n’a pas duré. En 2017, le nouveau chef de la CIA, Mike Pompeo, décrit la plate-forme comme « un service de renseignement non étatique hostile ». Peu de temps après, le ministre américain de la justice, Jeff Sessions, décrit l’arrestation de Julian Assange comme une « priorité ».
« Un dangereux précédent »
Julian Assange a toujours affirmé que Washington en avait après son travail – qu’il présente depuis le début comme journalistique – et présentait la perspective d’une inculpation comme une menace directe contre la liberté de la presse.
De fait, de nombreux experts en droit américain de la presse ne voyaient pas comment les autorités pouvaient le poursuivre pour ses publications de 2010 et de 2016 en épargnant les médias qui s’en étaient fait l’écho.
En choisissant d’attaquer Julian Assange pour une relativement modeste accusation de piratage, de surcroît totalement étrangère à l’élection américaine de 2016, les autorités américaines compliquent la stratégie de défense de WikiLeaks. L’Australien a d’ores et déjà annoncé qu’il allait « contester et combattre » cette demande d’extradition. Barry Pollack, son avocat américain, a tout de même dépeint la demande américaine comme « un effort sans précédent pour extrader un journaliste accusé de publier des informations véridiques ».
« Viser Assange en raison de la fourniture d’informations d’intérêt public à des journalistes constituerait un dangereux précédent », a averti le secrétaire général de Reporters sans frontières, Christophe Deloire. Enfin, un dernier élément pourrait compliquer encore l’équation qui s’offre à l’équipe de Julian Assange : l’avocate de l’une de ses victimes présumées a demandé au parquet suédois de rouvrir l’enquête pour viol qui le vise.
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