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Jours tranquilles à Paris

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20 mars 2019

Le pape François critiqué...

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20 mars 2019

Clara Morgane

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20 mars 2019

LUI BY DAVID BELLEMERE

20 mars 2019

ECLAIRAGE-Maintien de l’ordre: Pourquoi Christophe Castaner n’est pas responsable des événements de samedi dernier

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Dans la vie de tout préfet, le jour le plus important est le mercredi, jour traditionnel du Conseil des ministres, même si Emmanuel Macron fait flotter cette date au gré de son agenda. Les préfets sont nommés, mutés ou démis de leurs fonctions par décret du président de la République pris en Conseil des ministres sur proposition du Premier ministre et du ministre de l’Intérieur.

Mercredi 20 mars, Michel Delpuech, préfet de police, sera remplacé par Didier Lallement, préfet de la région Nouvelle Aquitaine, préfet de Gironde et préfet de la zone de défense et de sécurité sud-ouest.

Michel Delpuech n’est pas un « flic », mais un préfet, un haut fonctionnaire, un « grand serviteur de l’Etat » selon l’expression consacrée. Il a occupé plusieurs grand postes (Bordeaux, Lyon et celui de directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie).

Le poste de préfet de police est un poste à part dans la carrière préfectorale. C’est l’un des plus importants avec le poste de préfet de Paris (nombreux sont ceux qui ignorent qu’il existe) et les postes de préfet à Lille, Rennes, Bordeaux, Marseille, Lyon et Metz. Ces six derniers préfets ont en effet 3 casquettes : préfet de leur département, préfet de région et préfet de zone.

A Paris, la situation est particulière : il y a deux préfets ! Le préfet de Paris (anciennement préfet de la Seine) qui est aussi prefet de la région Île-de-France et, depuis 1800,  le préfet de police qui est aussi préfet de zone.

Depuis 2012 il y a une 2e préfecture de police en France, celle des Bouches-du-Rhône. Mais ce poste n’a pas le prestige de l’autre et ne confère pas les mêmes pouvoirs à son titulaire. A Paris, les directions de police dépendent directement du préfet de police. Dans les Bouches-du-Rhône elles restent organiquement rattachées à la direction générale de la police nationale (DGPN). Dans les préfectures les plus importantes, il y a un préfet délégué pour la défense et la sécurité, parfois nommé abusivement « préfet de police ». C’est mal connaître les institutions.

Pour bien comprendre de quoi l’on parle, il est nécessaire de rappeler comment fonctionne la préfecture de police.

Police municipale avant 1966, la préfecture de police fusionne à cette date avec la sûreté nationale pour créer la police nationale. Mais cette intégration n’a rien changé. La « PP » comme disent les initiés, est un « Etat dans l’Etat ». L’actualité l’a encore prouvé samedi dernier lors de l’acte XVIII des Gilets jaunes sur les Champs-Élysées.

En France, la sécurité publique et le maintien de l’ordre relèvent du ministre de l’Intérieur. Le ministre est appuyé par un directeur de cabinet qui est un préfet, un secrétaire général qui est aussi un préfet, qui pilote les préfectures et qui coiffe les grandes directions avec à leur tête des préfets ou des administrateurs civils. A côté du secrétariat général, les grandes directions générales (sécurité civile, collectivités locales) et enfin l’appareil policier (DGSI et DGPN) sans oublier la direction générale de la gendarmerie nationale, retirée aux Armées par Nicolas Sarkozy et rattachée à l’Intérieur).

Pour le maintien de l’ordre (MO) en province, c’est simple, chaque préfet demande à l’Intérieur la mise à disposition ponctuelle de forces mobiles qui viennent renforcer les forces locales. Ces professionnels du maintien de l’ordre sont les fonctionnaires de police des compagnies républicaines de sécurité (CRS) et des militaires des escadrons de gendarmerie mobile (EGM). Le préfet et son directeur de cabinet (sous-préfet) donnent des instructions générales au directeur départemental de la sécurité publique (DDSP) qui manoeuvre ses effectifs. Les décisions sont souvent prises sur le terrain, parfois même par les commandants de CRS ou d’EGM pour une plus grande réactivité, une réponse mieux adaptée à la situation.

A Paris, la situation n’est pas du tout la même. La préfecture de police (qui depuis 2009 est également compétente dans les départements des Hauts-de-Seine, de la Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne) dispose de compagnies d’intervention (bandes bleues sur les casques) et de renforts importants en CRS et EGM. Elle a aussi ses moyens propres que lui fournit sa Direction opérationnelle des services techniques et de la logistique (DOSTL). Par exemple, des fourgons barre-pont ou des engins lanceurs d’eau (ELE) complétés par les ELE des CRS et les blindés à roue (VBRG) de la gendarmerie.

Ces forces mobiles sont placées (via leurs commandants) sous les ordres de commissaires dépendant de la direction de l’ordre public et de la circulation (DOPC) de la préfecture de police. Les ordres viennent de la salle de commandement de la DOPC, il n’y a aucune marge de manœuvre sur le terrain, sauf en cas d’urgence ou de légitime défense.

Récemment, la situation est devenue plus compliquée puisque les forces engagées sur le terrain en matière de MO ne concernent plus seulement la DOPC mais aussi une autre grande direction de la maison : La direction de sécurité et de proximité de l’agglomération parisienne (DSPAP), née en 2009 de la fusion de la police urbaine de proximité (PUP-75) et des DDSP 92, 93 et 94.

La puissante DOPC, qui regroupe tous les « flics » qui font la circulation dans Paris et sa petite couronne, montent la garde devant l’Elysée, mais aussi les motards et les compagnies d’intervention, doit donc faire avec sa rivale DSPAP, tout aussi puissante dans l’organigramme.

C’est en effet la DSPAP qui pilote les brigades anti-criminalité (BAC) composantes des fameux DAR (détachements d’action rapide) qui procèdent aux interpellations, mais aussi les véhicules chargés de conduire les interpellés, la brigade équestre ou encore les maitres-chiens.

Le dispositif de maintien de l’ordre dans Paris est donc complexe. Il implique des personnels de la PP mais aussi et surtout des unités de forces mobiles (UFM) composées de CRS et de gendarmes mobiles qui ne travaillent pas sur les mêmes fréquences, reçoivent leurs ordres via un commissaire de police qui rend compte à plusieurs interlocuteurs dont 2 salles de commandement (DOPC et DSPAP).

Les manifestations sensibles sont suivies en temps réel par le directeur du cabinet du préfet de police qui est lui même un préfet. Le préfet de police est lui aussi informé. On entend rarement l'indicatif du préfet de police sur les ondes (TI 1000) ou de sa voiture lorsqu'il est en mouvement (TV 1000) , mais ça arrive. Bien évidement, le préfet de police rend compte régulièrement au ministre de l'intérieur.

Alors pourquoi est-ce le préfet de police qui paye l’addition de samedi dernier et non le ministre de l’Intérieur ?

D’abord parce nous sommes à Paris et qu’à Paris, la sécurité relève du préfet de police, véritable ministre de l’Intérieur-bis.

Ensuite, parce que les consignes de fermeté ordonnées par le ministre samedi dernier n’ont pas été répercutées par la PP.
Ironie de l’Histoire, le DOPC, Alain Gibelin, a été relevé de ses fonctions par décret du président de la République paru au Journal officiel samedi 16 mars, c’est à dire le jour même des émeutes. Alain Gibelin, véritable petit baron de la PP, à la tête de la DOPC depuis 2011, une éternité, paye son implication et ses erreurs dans l’affaire Benalla.

Samedi dernier, il était donc remplacé par Jérôme Foucaud, jusqu’à présent DRH-adjoint de la PP et ancien chef d’état major de la DSPAP. Lequel n’était peut-être pas « opérationnel » samedi et a dû se reposer en grande partie sur son sous-directeur chargé de l’ordre public.

Intéressons-nous maintenant au DSPAP, c’est à dire au patron de la sécurité publique, Frédéric Dupuch. Il lui est reproché d’être l’auteur d’une note de service donnant instruction aux policiers de limiter l'usage du lanceur de balles de défense (LBD 40). Des instructions en contradiction totale avec celles données par l’Executif. De fait, il n’y a eu que 137 tirs de LBD samedi (chiffre donné par le secrétaire d’Etat Laurent Nuñez). Par ailleurs, de nouvelles munitions pour les LBD auraient été attribuées. Moins puissantes et moins performantes, avec une portée maximale de 9 mètres au lieu d’une quarantaine. 

Pierre Gaudin, le préfet directeur de cabinet du préfet de police (indicatif radio : TI 1100), n’était pas au courant de cette note. Raison pour laquelle il est limogé.

Le DSPAP Frédéric Dupuch aussi, lui pour avoir donné des instructions inverses à celles du ministre. Il est à rappeler aussi un autre incident grave l’impliquant directement. La fuite d’une note signée de sa main le 7 décembre 2018 détaillant le dispositif de la DSPAP dans le cadre de la manifestation des Gilets jaunes du samedi 8 décembre. Un document sensible communiqué au Gilets jaunes par une taupe.

Enfin, décision logique, le préfet de police Michel Delpuech est remplacé. Il paye lui aussi son attitude, certains diront sa « prudence » dans l’affaire Benalla. Mais surtout, s’il est limogé c’est parce qu’il ne tenait pas sa « maison ». Il avait donc perdu toute autorité. Or les « flics » doivent rendre compte à l’autorité préfectorale.

Dernier élément, que l’on ne peut éluder. On prête à Emmanuel Macron la volonté de réformer la préfecture de police pour mieux la contrôler, qu’elle ne soit plus « un Etat dans l’Etat ». L’idée serait d’aligner ses prérogatives sur celles de la jeune préfecture de police des Bouches-du-Rhône. Ses personnels dépendent de la direction générale de la police nationale et le préfet de police a peu de pouvoirs par rapport à ceux du préfet des Bouches-du-Rhône qui est aussi préfet de région et préfet de zone. C’est aussi ce dernier, et non le préfet de police comme à Paris, qui délivre les titres (carte national d’identité, permis de conduire, passeport).

Michel Delpuech était promis à la plus belle fin de carrière qui puisse être dans la préfectorale : préfet de Paris. C’est le poste numéro 1 et, traditionnellement, le préfet de Paris préside l’Association du corps préfectoral et des hauts fonctionnaires du ministère de l’Intérieur. Nommé à ce poste le 27 février 2017, il attendait une retraite bien méritée. Mais le 17 avril de la même année, il passe du poste « le plus prestigieux » à celui qui apporte le plus d’ « emmerdes », celui de préfet de police. Le titulaire de l’époque, Michel Cadot, avait eu la mauvaise idée de faire un tour de Vélib’. Il était tombé et s’était déboîté la hanche. En pleine menace terroriste, les deux Michel avaient permuté offrant ainsi un cas inédit dans l’hisoire de la préfectorale. Aujourd’hui, Michel Cadot doit être bien content d’être préfet de Paris et non plus préfet de police…

   
20 mars 2019

Fashion Freak Show aux Folies Bergère

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20 mars 2019

Vu sur internet

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20 mars 2019

The Making Of Nu Muses Collection

20 mars 2019

Milo Moiré - Photos : Peter Palm

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20 mars 2019

"Coup de Foudre" à la Fondation EDF

20 mars 2019

Enquête - En Italie, la disgrâce des Benetton

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Par Aureliano Tonet, Margherita Nasi

Connue pour son activité prêt-à-porter, la famille vénitienne est aussi à la tête d’un empire tentaculaire. Le 14 août 2018, le pont Morandi s’effondrait à Gênes, tuant 43 personnes. Et brisait l’image publique du groupe, propriétaire de la société de gestion du viaduc, qui tente aujourd’hui de se redresser.

On ne badine pas avec la tradition chez les Benetton. Tous les 15 août, depuis vingt ans, la famille convie une centaine de proches à Cortina d’Ampezzo, la « Gstaad italienne », à cent cinquante kilomètres au nord de Venise. En cette journée de l’été 2018, une odeur de poisson grillé émane de la villa de Giuliana Benetton. Le thermomètre affiche 18 degrés, le ciel est dégagé, le déjeuner raffiné – bar et risotto.

L’hôte veille à ce qu’aucune fausse note n’entache le pince-fesses : c’est le premier Ferragosto, comme on appelle ici l’Assomption, depuis que Luciano, l’aîné de la fratrie, a repris les rênes du groupe familial, fin 2017.

Le premier, surtout, sans Fioravante ni Carlo. Fioravante, mari de Giuliana, a été foudroyé par une crise cardiaque en février à l’âge de 86 ans. Quant à Carlo, le benjamin des Benetton, un cancer l’a emporté un mois avant la réception, à 74 ans.

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« UNITED KILLERS OF BENETTON », PEUT-ON LIRE SUR LES MURS DE GÊNES APRÈS L’EFFONDREMENT DU PONT MORANDI.

Malgré la leucémie qui le ronge, Gilberto, troisième de la lignée, est bien là. Plus encore que Luciano et Giuliana, il aspire à un peu de légèreté. La veille, tous trois se sont fait porter pâle à la fête organisée par sa fille, Sabrina, sur les bords du lac Ghedina. Pendant que les invités trinquent, chantent et dansent sur les tables, Gilberto est retenu par son autre enfant : Edizione, la holding familiale, dont il est le vice-président.

En ce maudit 14 août, peu avant midi, le pont Morandi s’est effondré à Gênes, tuant quarante-trois personnes. Effarés, les Italiens découvrent que les pull-overs Benetton dissimulent l’un des empires financiers les plus tentaculaires d’Europe, actif dans l’habillement et le bâtiment, la culture et l’agriculture, le sport et les transports. Et que parmi les sociétés détenues par Edizione figure Atlantia, chargée de la gestion du funeste viaduc.

Cible des populistes au pouvoir

« United Killers of Benetton », lit-on aussitôt sur les murs de la cité ligure. La fratrie est fustigée jusque dans la perle des Dolomites, où la presse traque ses moindres faits et gestes.

Ses raouts aoûtiens, décrits par le menu, sont décriés à tout-va. Giuliana, 81 ans, se fait insulter devant les luxueuses vitrines du Corso Italia, rapporte La Repubblica. Au Café royal, à l’heure de l’apéro, on ne fait qu’une bouchée des Benetton : « Ils ne sont pas allés à l’enterrement, ils n’ont même pas eu le courage de se faire huer », tance la clientèle.

Le gouvernement a la dent tout aussi dure. Matteo Salvini, le très droitier ministre de l’intérieur, se délecte de la chute de ces entrepreneurs dont les publicités chantent les vertus de l’immigration : « Du haut de leur portefeuille plein et de leur cœur vide, qu’ils demandent pardon », tweete-t-il. « Ils se partagent les bénéfices et les ponts s’écroulent », surenchérit l’autre vice-premier ministre, Luigi Di Maio.

« MON PÈRE A PHOTOGRAPHIÉ LE CADAVRE DE MUSSOLINI, PENDU SUR UNE PLACE À MILAN ; QUI SAIT COMMENT JE PHOTOGRAPHIERAI SALVINI ? QUANT À DI MAIO, LE PAUVRE, IL A LE CERVEAU D’UNE POULE. » OLIVIERO TOSCANI, DIRECTEUR ARTISTIQUE DE BENETTON

En pleine canicule, la péninsule est prise de fièvre numérique, et les statistiques d’Edizione embrasent les réseaux : 67 000 employés, 112 propriétés immobilières, 50,1 % des parts du populaire groupe de restauration Autogrill… On découvre que 5 % seulement des 12,3 milliards d’euros d’actifs du groupe concernent l’activité textile alors que les infrastructures de transports pèsent pour la moitié.

On s’indigne, avec plus d’ardeur encore, des comptes de la filiale d’Atlantia, Autostrade per l’Italia. Cette poule aux œufs d’or a dégagé 624 millions d’euros de bénéfice net en 2016 – notamment grâce à l’augmentation des prix aux péages. Au tournant des années 2000, la privatisation des autoroutes s’est traduite par une course au profit et une baisse des investissements d’entretien : « Ce paradoxe a mis le feu aux poudres, résume le journaliste Fabrizio Gatti. La justice est en train de vérifier si cela a aussi été le cas pour le pont Morandi. »

« Pratiques cyniques »

Avec la chute du viaduc remontent de vieux scandales. Sur les timelines, les réclames les plus controversées refont surface : malades du sida, anorexiques, mutilés de guerre, condamnés à mort… Tous siglés Benetton.

Le Corriere della Sera n’avait-il pas jadis accusé la multinationale d’exploiter des enfants turcs ? « Ce qui m’a le plus choqué, c’est la contradiction entre leurs publicités moralisatrices et leurs pratiques cyniques », pointe Riccardo Orizio. En 1998, le journaliste avait rencontré plusieurs ouvriers mineurs dans un atelier de la périphérie d’Istanbul : ils confectionnaient, assure-t-il, des habits pour le groupe. Au lendemain de la publication du reportage, Benetton avait suspendu toute relation avec son sous-traitant.

Le même logo avait été retrouvé sous les décombres du Rana Plaza, en 2013, au Bangladesh. « Mille cent trente-quatre ouvriers du textile ont péri dans ce drame. L’entreprise a d’abord nié son implication. Puis s’est rendue à l’évidence, après la publication de photos de l’AFP. Benetton est toujours présent au Bangladesh, ainsi qu’en Europe de l’Est, où les conditions des travailleurs sont particulièrement précaires », déplore Deborah Lucchetti, porte-parole du réseau Campagna Abiti Puliti, qui alerte sur les errements de l’industrie textile.

Et c’est bien sûr les 900 000 hectares des Benetton, en Patagonie, que protestent les Indiens Mapuche : banal achat de terres plaide la famille, pure expropriation martèlent les seconds. « Le groupe produit de la laine, élève des bœufs, cultive du soja. Les affrontements avec les indigènes sont violents. En 2017, à la suite d’une opération menée par la gendarmerie argentine, un militant âgé de 28 ans, Santiago Maldonado, a disparu. Son corps a été retrouvé dans un fleuve quelques mois plus tard », s’emporte la journaliste Monica Zornetta, qui prépare un ouvrage sur les Benetton.

Après le cataclysme génois, comme après chaque scandale, la famille s’en remet à son mutisme atavique. Même Luciano, son visage public, rentre dans le rang. Il y a vingt ans, il posait fièrement, boucles blanches et binocles ovales, devant des moutons multicolores ; devenu, à 83 ans, le bouc émissaire de tout un pays, il n’émet pas le moindre bêlement. « Chez nous, le silence est un signe de respect, se justifiera finalement Gilberto Benetton, le 6 septembre, dans le Corriere della Sera. Edizione a parlé moins de quarante-huit heures après la tragédie, certes à voix basse, mais la discrétion fait partie de notre culture. »

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Les seigneurs de Trévise

Depuis 1982, le photographe Oliviero Toscani façonne l’image du groupe. Lorsqu’on le rencontre dans son antre, Fabrica – le « laboratoire visuel » de Benetton, à Trévise –, sa défense lui ressemble : tapageuse et belliqueuse.

Un communicant lambda se serait retranché derrière les enquêtes de Fashion Revolution, une initiative née en réaction à la catastrophe du Rana Plaza, qui évalue les 150 plus grandes entreprises textiles selon la transparence de leurs pratiques sociales et environnementales : Benetton arrive à la 37e place du classement 2018, et même dans le trio de tête italien.

Toscani préfère les estocades : « Gilberto n’aurait jamais dû donner d’interview, fulmine le directeur de Fabrica. Les Benetton n’ont rien à se reprocher, si ce n’est d’être des gens riches, qui prônent l’ouverture et clament que l’immigration est une chance. Pour ce gouvernement, c’est insupportable. Mon père a photographié le cadavre de Mussolini, pendu sur une place à Milan ; qui sait comment je photographierai Salvini ? J’aime me foutre de sa gueule. Quant à Di Maio, le pauvre, il a le cerveau d’une poule. »

Jadis, les coupures de presse étaient nettement moins blessantes pour les Benetton. Dans leurs terres vénitiennes, c’est encore majoritairement le cas. « Il existe un fort consensus social autour de cette famille, analyse Monica Zornetta. Longtemps très pauvre, avant de bénéficier à plein du boom de l’après-guerre, la région voue un culte à l’entrepreneuriat. »

Le 26 octobre 2018, les rues de Trévise sont silencieuses, les cloches du Duomo entonnent une litanie lugubre. Le viaduc Morandi a fait une victime collatérale, murmure-t-on dans la foule réunie pour les funérailles de Gilberto Benetton, 77 ans. « Il était déjà malade, mais le scandale du pont l’a achevé », glisse Marco Tamaro, président de la Fondation Benetton.

D’anciens joueurs du club de basket local, Benetton Trévise, portent le cercueil. Autour de la sépulture, de vieux amis rendent un dernier hommage : Flavio Briatore, ex-directeur de l’écurie de Formule 1 Benetton-Renault, Marco Tronchetti Provera, patron de Pirelli, ou Luca Zaia, président de la Vénétie. Trois mois plus tôt, c’est Carlo, le benjamin, qu’on pleurait ; la dépouille était soulevée par les rugbymen du club familial.

« De retour au bureau, en novembre, nous étions abattus, s’émeut Marco Tamaro. “Il signore Luciano” nous a sortis du chagrin. » Les Benetton restent ceux qui ont rendu à cette ville de 80 000 habitants, sévèrement détruite pendant la seconde guerre mondiale, une partie de sa fierté. Par le travail, offert à des milliers de Trévisans. Par les trophées sportifs, glanés dans une demi-douzaine de disciplines, des sacres de Michael Schumacher à ceux des joueurs du Sisley Volley. Par la pierre, encore : ils dotent l’agglomération d’usines futuristes, d’une crèche modèle et d’infrastructures sportives colossales, transforment d’anciennes églises, tribunaux et prisons en musées ou en salles de concerts…

Une fratrie partie de rien

Par l’exemple, surtout : dans cette région laborieuse, au tissu industriel dense, la fratrie incarne avec superbe le mythe de la réussite. Modeste réparateur de vélo, le père, Leone, s’en va coloniser l’Ethiopie ; il en revient avec la malaria, ruiné. A a mort, en 1945, Luciano n’a que 10 ans. Il quitte l’école pour travailler dans une boutique de vêtements. Sa petite sœur, Giuliana, rejoint une bonneterie.

Pendant leur temps libre, elle tricote ; lui enfourche son vélo et fait du porte-à-porte pour vendre ses créations. Solidaires, ils lancent une première marque, Très Jolie, en 1955, qui deviendra Benetton dix ans plus tard. Luciano préside, innove, représente ; Giuliana s’occupe du design et des matériaux ; Gilberto veille sur les finances, Carlo sur la production. La marque décolle, et colle avec l’époque : seventies, eighties, l’heure est à la couleur.

Jusque dans les usines. Les blouses que portent les ouvriers sont toutes vertes – « comme notre sang », plaisantent les employés. C’est l’étendard de Luciano. Un vert pétant, qui lui donne des airs d’extraterrestre. Il faut être un peu martien, du reste, pour imprégner de tons aussi vifs ses produits. Sa botte secrète ? Teindre la laine après le tissage, et non avant, comme le fait alors la concurrence : le procédé permet de baisser les coûts, tout en élargissant la gamme chromatique.

APRÈS LE 11-SEPTEMBRE, « ON NE POUVAIT PLUS PLAISANTER, IL A FALLU CHANGER NOTRE NARRATION. DANS LA MODE, COMME DANS LA POLITIQUE, ON EST PASSÉ D’UN MONDE EN COULEURS À UN MONDE EN NOIR ET BLANC ». LUCIANO BENETTON

« Les pulls de Très Jolie sautaient aux yeux, comme des Ferrari dans un parking rempli de Fiat », dira Piero Marchiorello, qui ouvre le premier point de vente de la marque, en 1964. L’idée est venue à Luciano quatre ans plus tôt, lors des Jeux olympiques de Rome. « J’avais 25 ans, se souvient-il, j’ai été foudroyé par les couleurs des combinaisons des athlètes. »

Les principales innovations du baron bariolé seront toutes marquées d’une même verdeur d’esprit. La suppression des comptoirs dans les magasins, d’abord, pour laisser la clientèle se servir librement – pratique hier révolutionnaire, aujourd’hui banalisée. Des publicités effrontément cosmopolites, ensuite, à l’image du fameux slogan « United Colors of Benetton », troussé par Oliviero Toscani en 1985.

Et, au fil du temps, cette improbable diversification, dans une farandole de secteurs. Rien ne semble effrayer le géant vert : financer quinze ans durant une écurie de formule 1 motorisée notamment par Renault, au pays de Ferrari ; soutenir à pleines lires le rugby, quand les Italiens ne jurent que par le calcio ; confier à un sinologue sinueux, Marco Müller, les clés de Fabrica Cinema, la défunte société de production du groupe… Proche des écologistes, Luciano pique même une tête au Sénat, de 1992 à 1994.

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Couvrir la haine avec de la laine

Mais, avec le changement de siècle, l’audace laisse place à la cautèle. En 2001, Benetton se range des formules 1 ; un an auparavant, le départ de Toscani coïncide avec une énième controverse – la campagne dans les couloirs de la mort américains.

Dès qu’il en a l’occasion, Luciano Benetton revient sur le choc qu’ont représenté, pour lui, les attentats du 11 septembre 2001. « On ne pouvait plus plaisanter, il a fallu changer notre narration, dit-il. Dans la mode, comme dans la politique, on est passé d’un monde en couleurs à un monde en noir et blanc. »

Ce millénaire binaire, tout d’opprobre et d’instantanéité, très peu pour lui, grazie. Sur les façades des usines de Trévise, Luciano a tenu à ce que l’une de ses campagnes favorites, « Unhate », occupe une place de choix. On y voit des personnalités a priori opposées s’embrasser goulûment : Benoît XVI et l’imam Ahmed Al-Tayeb, Barack Obama et Hu Jintao… « Vulgaire et pathétique », décrète Oliviero Toscani en 2011. Il n’empêche, son alien de patron a mis beaucoup de lui-même dans cette publicité surannée : l’idée, somme toute assez chaleureuse, qu’une laine puisse couvrir les haines alentour.

« J’aime les choses qui durent, jamais je ne m’habillerai à la mode : je porte des vestes qui ont 30 ans, admet le businessman. Je ne peux pas acheter quelque chose sans l’avoir touché de mes mains. » « “Il signore Luciano” n’a ni adresse mail ni téléphone portable : avec lui, les contrats sont négociés à l’oral, tout repose sur la confiance », déclarent en chœur ses assistantes, les jumelles Barbara et Michela Liverotti.

Ainsi de ses lignes de prêt-à-porter, qui se sont fait doubler par la « fast fashion » de Zara et H&M, les contrastes braillards de Desigual ou les jeunes premiers du e-commerce. Ainsi de ses goûts artistiques – Kandinsky, Boetti… –, qui tranchent, par leur anachronisme, avec les collections d’autres mécènes, Prada, Pinault, Arnault & Co.

Est-ce justement parce qu’il sentait que l’époque lui échappait ? En 2008, le capitaine d’industrie a pris le large. Il est parti en croisière autour du monde, amassant, d’escale en escale, de petites toiles de dix centimètres sur douze, offertes par des artistes émergents. Le nom de la collection, « Imago Mundi », est un clin d’œil à un vieux grimoire de cosmographie, prisé par Christophe Colomb. « Ces derniers temps, j’ai dû mettre ce hobby de côté, hélas », regrette-t-il dans ses bureaux de la Villa Minelli, dans la province de Trévise, dont il a tapissé les murs d’une trentaine de mappemondes – l’autre marotte qui nourrit sa pinacothèque.

Castelbajac à la rescousse

Si Luciano Benetton est revenu aux affaires, c’est pour redonner un peu d’allure à la vitrine de son groupe : les magasins de prêt-à-porter. A son retour, fin 2017, ils affichent une perte historique de 180 millions d’euros, dévitalisés par ceux qu’il désigne d’un terme vaguement méprisant : « les manageurs ». Des cadres gris dirigés par nul autre que le fils de Luciano, Alessandro, 55 ans, diplômé de Harvard et passé par Goldman Sachs, dont il duplique les méthodes jusqu’à son départ, en 2014.

« Nos magasins, qui étaient des puits de lumière, sont devenus aussi tristes que ceux de la Pologne communiste », se désole le pater familias dans La Repubblica. « Les manageurs, ces personnages inertes, sans cœur ni sens esthétique, ont profité de notre absence pour couler l’entreprise et tuer tout esprit subversif », vitupère Toscani, en sortant une bouteille de vin frappée de ses initiales, O.T.

Car c’est bien lui, ce drôle de troll rétif aux réseaux sociaux, que Luciano Benetton est allé repêcher pour convertir Fabrica au numérique – Toscani rêve d’en faire « une start-up », figurez-vous. Des retrouvailles ostensiblement mises en scène, le 26 janvier 2018. Pour l’occasion, une estrade a été aménagée au centre de l’édifice. Tout autour, de hautes colonnes blanches : un hommage de l’architecte Tadao Ando à Andrea Palladio, qui dessina les plus belles villas de Vénétie, au XVIe siècle.

« Fabrica Circus », annonce l’affiche de l’événement. Une simple conférence de presse, à la vérité : cirque médiatique que celui-là. « Ici, tout le monde s’occupera de tout, comme dans un atelier de la Renaissance », vibrionne Toscani, ravi de retrouver son labo, qui forme une vingtaine d’étudiants aux métiers de la mode, de l’art et de la communication.

« LA DIFFÉRENCE ENTRE MACRON ET BERLUSCONI ? MACRON A DIT À UN CHÔMEUR QU’IL SUFFISAIT DE TRAVERSER LA RUE POUR TROUVER UN EMPLOI. BERLUSCONI, LUI, EN AURAIT VRAIMENT DONNÉ, DU TRAVAIL ! » LUCIANO BENETTON

Tapi dans la foule, un jeune lève la voix : « Est-ce que vous connaissez cet homme ? » Il brandit une photographie de Santiago Maldonado, le défunt défenseur de la cause mapuche. Raide dans son imper caca d’oie, Luciano élude : « L’enquête suit son cours. Il n’y a rien à ajouter. » Les six cents spectateurs n’en sauront guère plus.

Ils ont reconnu, en revanche, l’impayable numéro que joue depuis quasi quarante ans le duo. D’un côté, « Toscani », parleur madré, dont tous les interlocuteurs mangent le prénom, et que Monica Zornetta compare à un bélier défonçant portes et murs. De l’autre, « il signore Luciano », ainsi que ses employés l’appellent avec déférence, faiseur hardi, que son biographe Sergio Saviane rapproche des canards muets qui prospèrent dans la région, pour son art de l’esquive.

En octobre, un vieux lion des vestiaires étoffe le bestiaire Benetton : Jean-Charles de Castelbajac est nommé directeur artistique. Le styliste français, âgé de 69 ans, en rugit encore : « Luciano et Oliviero me font penser à l’empereur Frédéric II et à son condottiere, Ezzelino III da Romano, dit “le Féroce”. Ensemble, au XIIIe siècle, ils construisent les plus beaux châteaux d’Italie, et nouent des liens d’amitié avec les Ottomans, au grand dam du pape… Luciano possède la vertu essentielle de l’homme de cour selon Baldassare Castiglione (écrivain italien de la Renaissance) : la sprezzatura, l’art de révéler les talents. » Et de les réveiller ? Longtemps disparu des écrans radars, Toscani, 77 ans, jubile comme un môme : « A nous trois, on cumule 229 printemps ! Et on s’en tape. »

Publicité outrageante

C’est de la jeunesse, cependant, que viendront les premières alarmes : les nouvelles campagnes Benetton passent mal. En juin, alors que la Botte porte au pouvoir deux forces criardes, la Ligue de Matteo Salvini et le Mouvement 5 étoiles (M5S) de Luigi Di Maio, les migrants secourus par l’Aquarius se retrouvent sur les panneaux publicitaires, estampillés du fameux logo vert. Mais ce qui se voulait un pied de nez est perçu comme un outrage à l’intérieur même de Fabrica.

« Tous les élèves ou presque haïssent Toscani, confesse Mattia Solari, l’un des boursiers du centre. Comment ose-t-il ainsi profiter de la misère humaine ? »

« Les étudiants sont trop polis, je suis là pour leur casser les couilles, corrige Toscani. Est-ce qu’on reproche aux médecins de gagner leur vie sur le dos des malades ? Et aux journalistes de prospérer sur les disgrâces du monde ? »

Mêmes acteurs, mêmes clameurs, mi-décembre à la Villa Minelli. Les laquais servent la polenta par platées. Des représentants des branches culturelles de Benetton ont été conviés à déjeuner : grandes huiles et jeunes pousses dialoguent vertement. On s’inquiète des « gilets jaunes », on s’amuse des fiascos du président français.

Salade, dessert, boutade du maître de maison : « Savez-vous quelle est la différence entre Macron et Berlusconi ? » L’auditoire est suspendu aux lèvres de Luciano Benetton, pull-over pistache, crinière et pantalon ivoire, teint ensoleillé. « Macron a dit à un chômeur qu’il suffisait de traverser la rue pour trouver un emploi, s’élance le baladin. Or, Berlusconi, lui, en aurait vraiment donné, du travail ! »

« PENDANT ONZE SIÈCLES, NOUS AVONS VÉCU SOUS UNE RÉPUBLIQUE DE TYPE OLIGARCHIQUE, AVEC UN CHEF FORT. AUJOURD’HUI ENCORE, IL EXISTE UNE FORME DE CRAINTE RÉVÉRENCIELLE VIS-À-VIS D’UNE FAMILLE QUI FAIT LA PLUIE ET LE BEAU TEMPS. » LUIGI FADALTI, AVOCAT

Tous les gosiers s’esclaffent. Sauf celui de Mattia Solari. Le jeune homme a le regard noir, et la tirade raide : « Le problème, c’est que les ultrariches s’enrichissent toujours plus, tandis que le reste de la population morfle ! » La cheminée enfume la salle à manger ; des gorges toussent çà et là. Comme le reste de la villa, l’âtre date du Settecento. « Il me semble que la vraie pauvreté se trouve, je ne sais pas, en Afrique… », bredouille le milliardaire. Il examine le boursier d’un air ahuri : « Avec les vols low cost, presque tous les Italiens peuvent voyager, désormais. Non ? »

Veste sombre et visage adolescent, Mattia l’écoute à peine. Il n’a plus rien à perdre ; dans quelques jours, il quittera Fabrica pour chercher du boulot. En attendant, il fait ses débuts en tant que commissaire d’exposition. Présentée le soir même en centre-ville, « Poetic Boom Boom » retrace un demi-siècle de « poésie visuelle ». Cette fois, c’est un costard anthracite qui plombe l’ambiance : contre toute attente, le maire, Mario Conte, s’est incrusté au vernissage. Il vient d’être élu sous l’étiquette brunâtre de la Ligue.

L’édile, sourire pincé, gratifie Luciano Benetton de compliments sarcastiques : « Félicitations, comme toujours ! » L’entrepreneur ne relève pas, et monte à l’étage. On y donne une lecture à base de borborygmes et d’imprécations décousues. « Grrr… grommelle le performeur. La perte de la nation… Grrr… » Le maire quitte la pièce. « Rien d’autre que des rêves obscurs… Grrr… » L’adjointe à la culture se lève à son tour. « Grrr… La parole du rien… Grrr… » Le mécène, lui, reste jusqu’à la fin ; ses applaudissements résonnent dans la salle dépeuplée.

« Les Benetton font des chemises avec des chiffons »

Le surlendemain, non loin de là, c’est à guichets fermés que Paolo G. Russo donne son one-man-show. Le sujet : Toscani, qui traita un jour les Vénitiens « d’alcooliques ataviques ». « Il joue au caïd, je lui réponds par le théâtre, gentiment », tempère l’acteur. Il déclame un dicton du coin, en dialecte : « Les Benetton font des chemises avec des chiffons. »

Car, quand il s’agit d’évoquer l’empire textile, même les Trévisans sont désunis : ici aussi, il a généré son lot de ruines et de rancœurs. Durant les années de plomb, Luciano théorise « le profil bas » : rester discret sur les comptes maison, pour assurer la paix sociale. Dans le même temps, le maillage territorial du groupe fait la part belle aux sous-traitants. Et à son corollaire, la précarité : « En morcelant sa production, Benetton anticipe les pratiques des géants du commerce, souligne le syndicaliste Nicola Anselmi. Comme Ikea aujourd’hui, il incite les artisans locaux à ouvrir leur atelier, auxquels il impose ses tarifs et conditions. »

Lorsque la firme délocalise, à partir des années 1990, les faillites se comptent par centaines ; rares sont ceux qui osent se plaindre. Costume à carreaux, l’avocat Luigi Fadalti défend l’un de ces moutons noirs, ex-rugbyman reconverti dans la banque. « Les Benetton l’ont poussé à démissionner pour ouvrir un atelier de sous-traitance. Sans que cela ne soit formalisé, il travaillait, de fait, exclusivement pour eux. Et lorsqu’ils ont délocalisé en Croatie, mon client s’est retrouvé dos au mur. »

Dans son cabinet de velours, où trône un immense portrait de lui, l’avocat devise sur le passé trévisan : « Pendant onze siècles, nous avons vécu sous une république de type oligarchique, avec un chef fort. Ça laisse des traces. Aujourd’hui encore, il existe une forme de crainte révérencielle vis-à-vis d’une famille qui fait la pluie et le beau temps sur l’économie locale. »

Luigi Fadalti paraphrase Ces messieurs dames (1966), le film de Pietro Germi qui raillait les mœurs étriquées de la ville : « C’est la vraie province, ici. Les gens maugréent au café, mais personne ne prend position publiquement. »

Et pour cause : « il signore Luciano » est bien entouré. Chaque fois que l’opinion se retourne contre lui, comme tombent masques et rideaux au théâtre, il n’est pas seul à ferrailler sur les planches médiatiques. En coulisse, une troupe de fidèles le soutient, acclamant la moindre de ses répliques, quand elle ne les lui souffle pas. Voyez l’architecte Tobia Scarpa – fils du célèbre Carlo –, toujours prêt à lui bâtir une usine, une boutique, un palais.

Voyez le cuisinier Davide Croce, ex-basketteur du club familial, qui mitonne chaque midi derrière les fourneaux de la Villa Minelli. Sa fille, mannequin, défile parfois pour Benetton ; son beau-frère trime pour Sisley, une autre marque du conglomérat. « Luciano adore la truffe blanche d’Alba, celle à 600 euros les 100 grammes, conte l’escogriffe. Giuliana est plutôt poisson et légumes. » Au moment d’évoquer l’ultime repas de Gilberto, ses mains bosselées par le ballon tremblent d’émotion : « Je lui ai préparé des pâtes à la sauce tomate toutes simples, comme il les aime. »

Capitaliste humaniste

Voyez, surtout, les ouvriers les plus chevronnés de la maison : le 19 février, une vingtaine d’entre eux accompagnait les modèles lors du tout premier défilé Benetton à Milan, un jour avant le début de la Fashion Week.

« Time to be brave » : il est temps d’être courageux, exhorte Snoopy sur l’un des pulls dessinés par Jean-Charles de Castelbajac. Patchwork de références pop, saturé d’arcs-en-ciel, de Mickey et de brebis bigarrées, la parade vaut surtout pour sa scénographie : au centre du podium, les petites mains s’affairent derrière leur outil de travail. « Quel trac, quel pied ! frissonne la couturière Vania Schiavon. D’ordinaire, nous sommes backstage, jamais sur scène. Il y a eu deux répétitions, pour éviter tout couac. »

Après la représentation, Luciano distribue sourires et accolades dans le public – plus de 500 personnes, dont une poignée de people : le PDG de Tod’s, Diego Della Valle, ou la sœur de l’influenceuse Chiara Ferragni, Valentina. Quelques coupes plus tard, « il signore Luciano » s’en vient saluer ses complices, Toscani et Castelbajac. Il a des mots d’acteur, soulagé de retrouver les tréteaux : « C’était un pas. Un beau pas. »

Milan, de fait, est une ville de théâtre. C’est dans la capitale lombarde que Giorgio Strehler, fondateur du Piccolo Teatro, a révélé toute la cruauté de la commedia dell’arte – cet art de mettre sens dessus dessous les hiérarchies sociales. L’actuel directeur de l’institution, Stefano Massini, chronique des retournements autrement contemporains : il a écrit une pièce sur l’ascension et la chute d’une illustre famille de banquiers, les Lehman Brothers.

« Derrière ces monolithes se cachent des personnes qui ont essayé d’humaniser la finance, médite le dramaturge. Les Benetton ont déployé, dans une temporalité longue, une philosophie de la tolérance et une épopée de l’effort. Ces valeurs sonnent creux aujourd’hui ; seul le présent importe, seule la haine est considérée comme authentique. » Souvent caricaturé en Pantalon, ce vieil avare qui fit la fortune des comédies de Carlo Goldoni, Luciano Benetton enfile plus volontiers les habits d’Arlequin, plaisantin perché et chamarré.

« J’ai passé les vacances du Nouvel An à Dubaï, cabotine-t-il. Un matin, sous les palmiers, j’ai croisé Gérard Depardieu, il était en cure d’amincissement. » C’est un copain commun, Fidel Castro, qui les avait présentés, au siècle dernier. Le dialogue tourne court : « Gérard reçoit une crotte d’oiseau sur l’épaule, il nettoie aussitôt sa veste avec un peu d’eau. » Quelques minutes plus tard, une deuxième fiente atteint « Gégé » : même geste. Au troisième projectile des volatiles, le comédien change de riposte : « Il s’est résolu à mettre un châle. » Il y a de la joie sur le visage de Luciano ; celle d’avoir, pour une fois, échappé aux lazzis.

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