Par Philippe Bernard, Londres, correspondant - Le Monde
A quelques jours du mariage du prince Harry et de l’actrice Meghan Markle, les tabloïds britanniques se délectent des dissensions au sein de la famille recomposée de la future princesse.
LETTRE DE LONDRES
« Je lis Le Monde ou Closer ? », « Jusqu’où va tomber votre journal ? » A chaque recension des faits et gestes de la famille royale britannique, des lecteurs du Monde s’indignent de ce que leur quotidien de référence s’abaisse à de pareilles futilités. La monarchie d’outre-Manche a la vertu fascinante de réveiller le sentiment républicain des Français et leur condescendance à l’égard de mœurs dignes de l’Ancien Régime. Mais la famille Windsor a une autre faculté : passionner en réalité des lecteurs qui prétendent publiquement s’en moquer comme de leur première chemise. Après tout, personne ne vous a contraint à lire cet article. Sarcasmes d’un côté, « tête de liste » des sujets les plus lus de l’autre. Ainsi oscillent les citoyens dès qu’il s’agit de Buckingham. Quel Français peut jurer ne s’être jamais jeté sur les dernières photos et potins de « The Firm » (le surnom de la famille royale pour les Britanniques) ?
Donc, le prince Harry, 33 ans, fils de Charles et de feu Diana, épousera samedi 19 mai à Windsor Meghan Markle, 36 ans, une actrice américaine divorcée et issue d’un couple mixte. Tout allait bien jusqu’à présent : la promise concentre plusieurs caractéristiques parfaitement adaptées au renouvellement du marketing royal. Bien accueillie à Brixton, quartier antillais de Londres grâce à sa mère noire, apte à susciter l’identification à la famille royale de nouvelles couches de la population, la nouvelle venue est censée personnifier l’ouverture d’esprit des Windsor et, comme actrice, composer à merveille le rôle d’ambassadrice de charme d’un pays fracturé par le Brexit et dont la reine vient de fêter ses 92 printemps.
Débraillé et hirsute
Mais voilà. Meghan est une roturière et elle a un père. Thomas Markle, 73 ans, éclairagiste de studio à la retraite, est visiblement moins bien équipé que sa fille pour supporter l’éclat des projecteurs. Lundi, à cinq jours du mariage, il a déclaré au site people américain TMZ qu’il avait décidé de ne pas assister à la cérémonie « pour ne pas embarrasser la famille royale ou sa fille ». Mardi, il a semblé se raviser, indiquant toutefois qu’il attendait le feu vert de ses médecins pour décider d’assister, ou non, à « un des plus grands moments de l’histoire ».
Dimanche le tabloïd Mail on Sunday avait publié des vidéos selon lesquelles les récents clichés le montrant se préparant pour le mariage et présentés comme prise sur le vif, étaient en réalité le fruit d’une mise en scène et avaient été vendues 100 000 dollars (84 000 euros) dans le monde entier. On le voyait se faisant prendre les mesures pour son costume de cérémonie, absorbé dans la lecture d’un livre sur l’histoire de la Grande-Bretagne ou consultant sur Internet des photos sur Harry et sa fille Meghan.
Selon Samantha, son autre fille née d’un premier mariage, Thomas Markle, un homme bedonnant et d’apparence peu soignée, souhaitait donner une autre image de lui que les premiers clichés le montrant débraillé et hirsute. Il n’aurait pas touché d’argent, assure-t-elle. A la BBC, mardi matin, le paparazzi George Bamby a cependant assuré qu’il est « facile » de prendre ce genre de photos et que l’argent est « la seule raison pour laquelle les gens les acceptent ». Des paparazzis ont loué la maison qui jouxte celle où vit le père de la mariée, à Rosarito au Mexique, près de la frontière américaine, a encore raconté Samantha. Sept ou huit voitures le suivent à chaque fois qu’il en sort, lui rendant la vie impossible.
Le Daily Mail, qui assure ne pas avoir payé pour les photos mais en dénonce le « scandale », doit compter en réalité parmi les médias qui harcèlent M. Markle. Alors que le retraité affirme avoir été victime d’un incident cardiaque dû au stress, le quotidien le plus lu du Royaume-Uni (1,4 million d’exemplaires) fournit à ses lecteurs son emploi du temps minute par minute pour jeter un doute sur la réalité de sa maladie. Le palpitant compte-rendu révèle par exemple : « A 12h 30, il a pris la route pour McDonalds où il a acheté deux Happy meals qu’il a mangés dans sa voiture avant d’aller à Home Depot acheter un pot de fleurs blanches et violettes. » Il s’agit surtout de montrer aux Britanniques que Thomas Markle est loin de répondre aux standards de l’aristocratie britannique. « Il vit isolé dans une petite maison jaune très peu royale perchée sur une falaise dominant le Pacifique », précise encore le journal.
« La princesse aux dents longues »
Les tabloïds britanniques se délectent aussi des dissensions au sein de la famille Markle qui, non invitée au mariage princier, règle ses comptes. Il faut dire que c’est tentant : le demi-frère de la mariée, Thomas Junior, 51 ans, qui vit dans l’Oregon, a écrit au prince Harry pour lui conseiller d’annuler le mariage – « un faux conte de fée » –, en affirmant que sa demi-sœur n’était « de toute évidence pas la bonne personne ». Qualifiant Meghan de « sous-actrice hollywoodienne » qui joue les princesses, il l’accuse dans une lettre publiée par le magazine In Touch, d’avoir dilapidé l’argent de leur père jusqu’à ce qu’il soit contraint, en 2016, de se déclarer en faillite. « C’est la plus grosse erreur de l’histoire des mariages royaux », prévient-il. Quant à Samantha, 53 ans, déjà citée, elle a annoncé la publication d’un livre sur Meghan élégamment intitulé Le journal de la sœur de la princesse aux dents longues.
Le créneau choisi par la presse populaire consiste à insister sur le décalage entre les époux. En 2016, lorsque Harry et Meghan étaient apparus pour la première fois publiquement, le Daily Mail avait même joué la carte raciale en titrant : « La copine de Harry sort (presque) de Compton » (allusion au film Straight Outta Compton sur le groupe de hip-hop NWA, issu d’une ville réputée dangereuse de l’agglomération de Los Angeles), en alléguant que la mère de Meghan Markle en était originaire. Le harcèlement à tonalité raciale dans la presse et sur les réseaux sociaux avait été si violent que Buckingham avait publié un communiqué dénonçant « la salissure à la “une” d’un journal national, les sous-entendus raciaux des commentaires ; le racisme et le sexisme déclarés » sur la Toile.
Depuis l’annonce d’une possible défection du père de la mariée, Kensington Palace (où vont vivre les futurs époux) n’a pu qu’exprimer son embarras, demandant au public « compréhension » et « respect » dans cette « situation difficile ». Les médias donnent moins dans l’euphémisme, décrivant une future mariée « effondrée ». Selon TMZ mardi soir, Meghan Markle, n’ayant pu joindre son père au téléphone, lui a adressé un texto s’inquiétant pour sa santé et l’assurant qu’elle ne lui en voulait pas pour l’histoire des paparazzis. Ses parents, qui sont divorcés, devaient rencontrer la reine Elizabeth avant la cérémonie. La mère de Meghan Markle, Doria Ragland, une professeure de yoga de 61 ans, elle, a confirmé sa venue.
Alors que le mariage, décrit comme une belle histoire d’amour entre un prince au grand cœur orphelin de mère – déjà victime des paparazzis – et une actrice entreprenante, aux idées généreuses et aux parents méritants, promettait d’être lisse et ennuyeux, la presse britannique tient enfin son suspense : qui accompagnera Meghan Markle à l’autel, samedi, en l’église Saint-George du château de Windsor ? Il était temps : d’après un sondage YouGov réalisé pour l’association antimonarchiste Republic, 66 % des Britanniques n’ont rien à faire de la cérémonie.