Théâtre. De l'Art ou du cochon ?
Article de Jean Luc Wachthausen
Vingt ans après sa création, Charles Berling, Jean-Pierre Darroussin et Alain Fromager reforment le trio de la pièce à succès de Yasmina Reza.
Le décor - un intérieur stylisé chic, doté de panneaux coulissants et de belles lumières - n'a pas changé et on retrouve avec jubilation ce trio masculin qui s'empoigne pour un tableau – croûte ou oeuvre d'art ?
Les euros ont remplacé les francs et le tableau en question vaut 30.000 €. C'est tout. Vingt ans après, la mise en scène de Patrice Kerbrat est toujours là, élégante, fluide, respectueuse des moindres détails de cette comédie dramatique qui a triomphé dans le monde.
Après Pierre Vaneck, Fabrice Luchini et Pierre Arditti, suivis par Michel Blanc, Jean Rochefort et Jean-Louis Trintignant, c'est au tour de Charles Berling/Marc, Jean-Pierre Darroussin/Yvan et Alain Fromager/Serge de reprendre le flambeau.
Un monochrome blanc déclenche les hostilités
Ce dernier, dermatologue passionné d'art contemporain, vient justement d'acheter un monochrome blanc dont le prix paraît exorbitant à son meilleur ami, Marc, ingénieur aéronautique, paradoxalement allergique à toute modernité. Il en parle à Yvan, le troisième de la bande, représentant en papeterie, qui s'en moque. Pour tout dire, il pense d'abord à son futur mariage et n'a aucun avis sur la question. De plus, il déteste les conflits mais va vite se retrouver au milieu des deux et prendre même un coup sur la tête en voulant s'interposer.
« Tout çà pour çà, un tableau ! », nous dit Yasmina Reza au fil de dialogues au couteau, pas seulement drôles. La mélancolie pointe son nez et l'amitié qui lie les personnages se fissure sous nos yeux.
Marc traite le tableau de « merde » et parle d'art entre guillemets, comme le titre de la pièce. Rien à sauver chez lui, son jugement est sans appel ni réflexion. Qu'importe les arguments de son ami Marc qui vibre totalement devant ce monochrome blanc.
En l'espace d'une heure trente, Yasmina Reza a l'art de sonder le coeur de ces trois hommes embarqués dans cette brouille qui paraît infantile sans l'être.
Il y est question d'un sentiment noble, l'amitié, dans laquelle viennent se mêler la passion et ses désordres qui détruisent cette belle complicité. Cette histoire qu'elle a réellement vécue avec un ami médecin, elle la restitue avec son talent de dialoguiste, d'auteure de théâtre, passant de l'essentiel au futile.
Le talent des trois comédiens qui ont, chacun, un premier rôle, fait le reste et nous entraîne jusqu'à un dénouement doux-amer : Jean-Pierre Darroussin est irrésistible de drôlerie dans son long monologue tandis que Charles Berling fait preuve d'insolence et de brutalité face à un Alain Fromager, séduisant et à fleur de peau.
« Art » Théâtre Antoine 14, Bd de Strasbourg.75010 Paris.
Du mardi au samedi 21 h, samedi et dimanche 16 h.






















