Revenu universel
« Et vous, que feriez-vous avec 1 000 euros par mois pendant un an ? » : une association propose de tester le revenu de base
Par Camille Bordenet - Le Monde
En lançant une expérimentation à petite échelle, l’association Mon Revenu de base souhaite amener la société à réfléchir à cette idée.
C’est une idée vieille de plusieurs siècles, qui passionne autant qu’elle divise. Alors que le revenu universel s’est invité au cœur de la campagne présidentielle et reprend du terrain en Europe, Julien Bayou (porte-parole d’Europe Ecologie-Les Verts, EELV) n’entendait pas « laisser retomber le débat », lui qui milite depuis des années pour cette idée d’une allocation versée à tous pendant la vie entière.
D’autant moins à l’heure où plusieurs territoires français souhaitent l’expérimenter. Dernier en date : la commune de Grande-Synthe. En novembre 2017, ce sont huit présidents de département socialistes qui faisaient part de leur volonté de tester ce dispositif, souhaitant porter un « projet d’expérimentation au Parlement ».
En attendant de savoir si ces expérimentations de terrain pourront voir le jour, l’association Mon Revenu de base (MRB), créée par M. Bayou (mais indépendante d’EELV) et une équipe de dix bénévoles, soutenue par le Mouvement français pour un revenu de base (MFRB), a lancé une première expérimentation citoyenne du revenu de base, à petite échelle, en s’appuyant sur une opération de financement participatif.
En un mois, près de 80 000 personnes se sont inscrites sur le site de l’association, dont 20 000 ont accepté de répondre à un questionnaire, et près 36 000 euros ont pu être récoltés, permettant de financer trois revenus de base de 1 000 euros par mois sur un an. Le 6 décembre, trois bénéficiaires ont été tirés au sort : Denis, Caroline et Brigitte. Dans la foulée, une nouvelle opération a été lancée, pour espérer pouvoir élargir l’expérience.
Les revenus versés ne sont pas cumulables avec les minima sociaux. Quant à savoir s’ils seront soumis à impôt, l’association reste en attente de réponse de l’administration fiscale.
Cette initiative française s’inspire directement d’une version similaire menée en Allemagne, Mein Grundeinkommen, qui, depuis sa création en 2014, a récolté suffisamment d’argent pour distribuer à 139 personnes un revenu de 1 000 euros par mois pendant un an.
Derrière la question apparemment simple posée par MRB – « Et vous, que feriez-vous avec 1 000 euros par mois pendant un an ? » –, l’idée est « d’amener le plus de gens possible à se projeter dans une protection sociale du XXIe siècle et à réfléchir à ce que serait leur vie avec un revenu garanti », explique M. Bayou :
« Est-ce qu’on s’arrête de travailler ? On travaille moins ou mieux ? On se nourrit mieux ? On prend du temps pour soi ? »
« UN FILET DE SÉCURITÉ PERMETTANT AUX INDIVIDUS DE S’ÉPANOUIR, DE CHOISIR LEUR VIE »
Arguant du « manque d’efficacité du RSA pour vaincre la pauvreté » et de la nécessité de « repenser notre système de protection sociale », le militant défend l’idée que le revenu de base serait « un filet de sécurité permettant aux individus de s’épanouir, de choisir leur vie et de prendre des risques sans craindre l’extrême pauvreté ».
En étudiant l’impact de ce revenu dans la vie des trois bénéficiaires, mais aussi grâce aux témoignages des participants, l’association entend aussi tirer des enseignements. M. Bayou se dit d’ores et déjà frappé par la grande précarité qui en ressort : « près de 70 % disent avoir dû reporter des soins ».
Le revenu de base a déjà fait l’objet d’expérimentations à petite échelle et sous différentes formes dans plusieurs pays, notamment en Finlande, premier pays européen à l’expérimenter au niveau national, depuis janvier 2017 : 2 000 demandeurs d’emploi, âgés de 25 à 58 ans, ont été tirés au sort pour percevoir 560 euros par mois pendant deux ans.
Plusieurs limites
Si ces expérimentations ont le mérite de nourrir le débat public, Guillaume Allègre, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) et spécialiste des politiques sociales, se montre toutefois sceptique quant à leur pertinence d’un point de vue scientifique. Il note ainsi plusieurs limites : la taille de l’échantillon, « souvent trop petit et non représentatif » ; le fait que plusieurs effets sociaux et économiques ne soient pas mesurables ; leur limitation dans le temps « alors que les individus ne réagissent pas de la même façon à des mesures temporaires ou pérennes », ou encore la question du financement, auquel elles ne permettent pas de répondre. En cela, la proposition développée par le MFRB d’expérimenter le revenu de base à un niveau communautaire (une ville, par exemple), lui paraîtrait plus pertinente.
Conscient des limites et des « biais inhérents à tout projet d’expérimentation », M. Bayou estime que « cela ne doit pas empêcher d’essayer et n’invalide pas les enseignements à en tirer ». Il rappelle également que cette initiative citoyenne à petite échelle n’a pas la prétention de « conduire à une étude scientifique », pas plus que de répondre à la question complexe de la faisabilité du principe au niveau d’un Etat. « Le but est avant tout de faire irruption dans le débat public et d’amener la société à se saisir de cette question. »
Avec, à terme, un autre objectif poursuivi également par les départements candidats : qu’une loi autorisant l’expérimentation du revenu de base par les collectivités territoriales soit votée, alors que M. Macron a récemment fait part de son intention de « réformer la Constitution pour assouplir le droit à l’expérimentation ». Les expérimentations par les collectivités doivent en effet passer par le vote d’une loi qui en fixe le cadre.
En 2016, une mission d’information du Sénat avait proposé d’expérimenter rapidement « dans des territoires volontaires » différentes modalités d’un revenu de base.
Vendredi 19 janvier, les associations MRB et MFRB ont été reçues à l’Elysée par une conseillère spéciale et par un délégué interministériel. L’objectif était de sensibiliser les pouvoirs publics sur la possibilité d’une expérimentation à plus grande échelle du revenu de base, dans le cadre du prochain plan de lutte contre la pauvreté. Plusieurs options de tests seront ainsi proposées, avec différents montants, territoires ou publics. Les associations ont évalué le coût de différents scénarios et réfléchi aux possibilités de financement, et espèrent convaincre du sérieux de leur démarche.
Ecrans : ados accros, parents à cran
Par Marlène Duretz - Le Monde
Collés à leur smartphone, certains deviennent cyberaddicts, tandis que les parents cherchent des solutions. Leur inquiétude ? Les nombreux problèmes liés à l’hyperconnexion : sédentarité, troubles du comportement, autodépréciation et harcèlement.
C’était pour la bonne cause, les parents en conviennent – avant de s’en mordre les doigts. Etre joignables par leurs « petits » et, en retour, pouvoir les marquer à la culotte, c’est l’alibi légitimement avancé par trois quarts de ceux qui ont équipé leurs enfants d’un téléphone portable. « Un passage o-bli-gé », selon tous ceux qui ont cédé aux pressions de leur progéniture, lassés de la voir vampiriser le smartphone parental. « Et c’est là que les emmerdes commencent », selon bon nombre de parents, passés maîtres en sommations à répétition pour qu’elle lâche son « précieux », ne serait-ce que le temps du dîner. A l’école, c’est un peu le même combat. A tel point que le ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer, a récemment promis de renforcer la mise au ban du doudou numérique dans les établissements scolaires, dès la rentrée 2018.
« MA FILLE DE 14 ANS EST CONSTAMMENT DESSUS, ON EN ARRIVE À LUI ENVOYER UN TEXTO POUR CAPTER SON ATTENTION ! »
UN DIRECTEUR D’ÉCOLE
Les 6-17 ans passent plus de quatre heures par jour devant un écran, les 15-16 ans, plus de cinq heures ; soit une à deux heures de plus en moyenne qu’il y a dix ans, dont cinquante-huit minutes par jour pour le seul smartphone chez les 15-24 ans (Médiamétrie, avril 2017). Cette prédilection pour les écrans peut grimper jusqu’à dix heures par jour, agitant le spectre de la cyberaddiction. Un combat continuel : 67 % des parents reconnaissent que le téléphone de leur enfant « a déjà été une source de conflits ». « C’est un véritable prolongement d’elle-même, déplore un quadragénaire, directeur d’école. Ma fille de 14 ans est constamment dessus, on en arrive à lui envoyer un texto pour capter son attention ! » « C’est une bataille de tous les jours », renchérit, dans un appel à témoignages publié sur le site Lemonde.fr, Mylène, qui restreint le temps de connexion pour éviter « trop de distractions ».
Etablir des règles coercitives
Laisser courir ou intervenir ? « Les écrans ne nous menacent pas. C’est leur mauvais usage qui nous menace », assure le psychiatre Serge Tisseron, membre de l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique. Un possible envahissement que les parents, technophiles ou technophobes, tentent de contrer. Souvent avec les moyens du bord. Pour prendre un semblant d’ascendant sur cette petite merveille de technologie, une majorité établit des règles coercitives, délimitant son utilisation. « Nous avons conclu un marché avec lui à la rentrée », raconte Joanne, mère d’un ado de 15 ans. « Pas de connexion après 22 heures, un travail sérieux et régulier, et un plein investissement dans ses autres activités, sportives et culturelles. Pour l’instant, tout se passe très bien », se réjouit cette traductrice. Parfois, c’est un peu plus compliqué. « Malgré une confiance établie et un temps de connexion limité, il m’arrive évidemment de les surprendre avec leurs portables le soir dans leur chambre, mais je ne baisse pas les bras », confie Françoise, mère de deux ados de 16 ans.
A la recherche d’une béquille technologique, un parent sur cinq s’alloue les services d’un logiciel de contrôle parental (OpinionWay pour Xooloo, 2016). Excès de zèle ? « Nous ne les avons jamais espionnés, se défend Valérie, maman de deux ados, mais nous avons un temps mis en place un système de limitation automatique du temps quotidien, et conditionné l’usage de l’écran aux notes scolaires. Si elles baissent, nous le leur confisquons pour un certain temps. » D’autres excellent dans une supervision bien ficelée. « Mon fils de 11 ans a un smartphone que j’ai jumelé au mien, explique cette chef d’entreprise de 38 ans. Outre un contrôle parental sur Safari et YouTube, il est bloqué pour ce qui est des téléchargements avec un mot de passe qu’il ne connaît pas. II n’a pas de compte mail, ni de messagerie instantanée, ni Instagram ou Facebook. Toute la musique qu’il veut, mais pas trop de jeux. A son âge, c’est suffisant. J’adapterai ses accès lorsqu’il grandira. »
« LE PREMIER FACTEUR DE CYBERADDICTION N’EST PAS DÛ AU CARACTÈRE ADDICTOGÈNE DES SITES OU DES APPLIS, C’EST AVANT TOUT UN LIEU DE REPLI, DE REFUGE »
GEOFFROY WILLO TOKE, DOCTEUR EN PSYCHOLOGIE CLINIQUE
Pour éviter l’escalade, certains parents ne font pas dans la nuance et interdisent tout bonnement le portable. Sur le fil de discussion « Téléphone + parents = problème » de Forum-ados.fr, une collégienne de « 13 ans et demi » s’insurge : « Aidez-moi, j’en peux plus ! » interdire le téléphone revient à lui conférer le statut d’objet de désir. « Mais l’interdire dans la sphère familiale relève sinon de l’impossible, au moins de l’absurde, pour Geoffroy Willo Toke, docteur en psychologie clinique et membre de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines. Le premier facteur de cyberaddiction n’est pas dû au caractère addictogène des sites ou des applis, c’est avant tout un lieu de repli, de refuge, quand préexistent des problèmes interactionnels avec les parents. » Car les portes ne claquent pas seulement à cause du téléphone mobile… « Ce qui doit être mis nécessairement sur la table, c’est le dialogue : l’erreur est de penser que le smartphone exclut les parents ou que les parents excluent le smartphone », considère le psychologue.
Les dangers de l’hyperconnexion
« Cadrer sans accompagner est aussi inutile que vouloir accompagner sans cadrer. Les deux sont indispensables », rappelle Serge Tisseron. « Si les enfants se saisissent plutôt bien des ergonomies qui leur sont proposées, en termes de pratiques, d’exposition de soi-même ou à des contenus qui ne sont pas appropriés, le parent a encore là tout son rôle d’éducateur à jouer, ajoute son confrère M. Willo Toke. Il n’y a pas lieu de se sentir en rivalité avec cet objet. » Et encore moins de démissionner ou de renoncer à prémunir ses enfants contre les dangers possibles des « méchants loups » de l’hyperconnexion : sédentarité, troubles du comportement, de l’attention ou du sommeil, incidences des ondes électromagnétiques sur les fonctions cognitives, autodépréciation et harcèlements lourds de conséquences.
Mais les « bonnes manières » s’acquièrent aussi à force de persuasion. Emmanuel a rué dans les brancards lorsqu’il a découvert les écarts de conduite de sa fille de 14 ans, qui est passée de 30 SMS par mois à 3 000, dont certains envoyés à 2 heures du matin, malgré la consignation nocturne du portable au salon. « J’ai détruit la puce, confisqué le portable deux bons mois, avant de l’autoriser à nouveau avec des règles précises d’utilisation et un contrôle parental », témoigne cet ingénieur de 46 ans. Ce père de trois enfants institue même des cures de désintoxication en famille, « très utiles pour prendre conscience que le portable occupe trop de place dans nos vies ».
« Le téléphone prend la place qu’on lui concède », contrebalance le sociologue Stéphane Hugon, cofondateur d’Eranos, un cabinet de conseil spécialisé en design relationnel, pour qui cet écran n’est pas qu’une bête noire, mais une ressource pour étoffer la communication familiale. « Elle sera d’autant plus vertueuse qu’elle permet de produire de l’engagement, de la confiance, de l’autorité, du dialogue… » Jusqu’à se côtoyer en ligne ? « Fréquenter les mêmes réseaux sociaux que son ado, c’est lui dire que le parent est potentiellement là. Cela crée une interface de communication avec lui », suggère M. Hugon. « Sortis de Facebook, mes parents ignorent ce qu’est Snapchat ou Instagram. Et aucun n’en voit l’intérêt », regrette Lorine, 15 ans, un score de 47 215 interactions au compteur de son « Snap », et plus de 250 SMS par jour. Un tableau de chasse bien gardé : ses parents auraient sans doute des « hallus », s’ils avaient la moindre idée d’un aussi « bon rendement ». Les professionnels de santé diraient « comportement addictif ».
Mais l’envoûtement au smartphone concerne également l’adulte, qui devrait balayer devant sa porte avant de frapper à celle de son ado. « Pourquoi j’ai pas le droit d’avoir mon tél avec moi à table alors que mon père ne se gêne pas pour répondre à ses textos ou ses appels téléphoniques du bureau. Moi aussi, j’ai des trucs importants à suivre ! », balance Matéo lorsqu’on le chatouille sur cet objet greffé « H24 » à sa main droite. « La meilleure façon de faire est tout simplement de ne pas rester scotché soi-même à son smartphone », admet Cornelia, loin encore d’être dans l’œil du cyclone avec son fils de 6 ans. Pour l’heure, son explorateur en culottes courtes trouve « drôles » ces gens, « ces robots » qui ne trouvent pas leur chemin dans la rue sans consulter leur téléphone.








