RATP et police sont impuissants face à la consommation de crack dans le métro parisien
Par Florian Reynaud, Julia Pascual - Le Monde
Deux syndicats ont appelé à la grève sur la ligne 12 pour dénoncer la présence croissante de toxicomanes dans les stations, qui met « en danger les salariés et les voyageurs ».
Vendredi 19 janvier, sur la ligne 12 du métro parisien, qui relie Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), un conducteur de la RATP commente, désabusé, le « buzz » médiatique du jour : « Ça fait trente ans que je bosse dans le métro. Les toxicos, ils ont toujours été là. Et c’est de pire en pire. » « Drogue. Les zombies du métro », a titré en « une » le journal Le Parisien, vendredi, tandis que les syndicats CGT et SUD-RATP ont appelé à la grève sur la ligne 12. Ils dénoncent une présence de plus en plus importante dans les stations de métro de consommateurs de crack, un dérivé de cocaïne.
Drogue peu coûteuse, qui se présente sous la forme de petits cailloux et qui peut se fumer ou s’injecter, elle entraîne une dépendance rapide. « Le crack a un effet sur la santé particulièrement désocialisant », explique Agnès Cadet-Taïrou, médecin de santé publique à l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT).
Même si le profil des usagers tend à se diversifier, ceux présents dans le métro se trouvent essentiellement dans des situations précaires, vivent souvent en squat ou à la rue. « Le crack est arrivé en métropole depuis les Antilles et la Guyane à la fin des années 1980, retrace Agnès Cadet-Taïrou. Son marché existe essentiellement en Ile-de-France, à Paris et en Seine-Saint-Denis. A l’échelle de la population générale, sa consommation est très faible. » Selon les derniers chiffres disponibles, 0,6 % des 18 à 64 ans avaient déjà expérimenté le crack en 2014.
Dans leur préavis de grève, la CGT et SUD-RATP dénoncent un défaut de « sécurisation » de la ligne 12, qui met « en danger les salariés et voyageurs ». D’après Jérémy Kahli, syndicaliste SUD-RATP, quinze conducteurs de la ligne auraient été agressés en 2017, « souvent parce que quelqu’un s’est “shooté” et est en plein délire ». Ces chiffres n’ont pas été confirmés par la RATP. Elle reconnaît toutefois des « difficultés croissantes », « en particulier au nord de la ligne 12 et de la ligne 4 ».
Un phénomène ancien qui s’étend
Pour ce conducteur de métro, qui parcourt la ligne 12 depuis six ans, plus que la violence, c’est « principalement la présence des toxicomanes sur les voies » qui gêne le travail. « Ils traversent pour aller de quai en quai, font leurs besoins sur les voies ou cachent leur dose dans le tunnel », dit-il, obligeant les agents à solliciter des coupures de courant pour éviter une électrocution, ce qui génère des retards.
Un autre conducteur, venu de la « réserve » renforcer les effectifs de la ligne 12, ajoute : « Il y a aussi ce sentiment que la régie ou l’Etat ne font rien. Il y a des époques où on les chasse à la surface et puis la surface les chasse et les remet dans le métro. » Vendredi, la préfecture de police de Paris et la RATP ont annoncé « une présence renforcée des effectifs » de police et de sécurité, tout en rappelant que depuis deux ans, « plus de 400 affaires liées à ce trafic de stupéfiants ont conduit à l’interpellation de 283 vendeurs et 406 consommateurs ».
La consommation de crack dans le métro est un phénomène ancien. Mais il s’étend : « Depuis environ trois ans, cela explose, confie un délégué du syndicat Alliance-Police nationale au sein de la brigade des réseaux franciliens (BRF). Il y a quinze ans, ça se passait beaucoup dans le nord de Paris, déjà le 18e et aussi le 19e. Aujourd’hui, toute la ligne 12 est touchée. » Alors qu’il arrive à la station Assemblée nationale, dans le 7e arrondissement, un conducteur de métro commente : « C’en est un », opinant du menton en direction d’un homme, assis sur le quai, la mine fatiguée et semblant saisi de spasmes.
« Problème social avant tout »
L’OFDT confirme une « augmentation tendancielle et régulière » du marché du crack. « Dans les structures de réduction des risques pour les usagers de drogues, en 2008, 22 % d’entre eux avaient consommé de la cocaïne basée. On était à 32 % en 2015. Si on prend l’Ile-de-France, on passe de 45 à 51 % », rapporte Agnès Cadet-Taïrou.
La plus forte visibilité des consommateurs, dont témoignent les agents de la RATP, s’explique aussi par d’autres facteurs. Le climat hivernal, bien sûr, qui peut les pousser à se réfugier dans le métro. Mais également la politique de répression de la délinquance. « Dès 2012, avec la création des zones de sécurité prioritaires, qui a accru la surveillance policière sur la voie publique, on a constaté une présence plus importante des usagers dans le métro, rappelle Agnès Cadet-Taïrou. En 2014, le démantèlement du trafic de la cité Reverdy dans le 19e, qui était depuis plusieurs années une plaque importante de vente du crack, a aussi été un tournant. »
Dans les souterrains de Paris, un sentiment de désarroi domine : « Le GPSR [Groupe de protection et de sécurisation des réseaux] fait juste le coup de force de les dégager, mais ils redescendent le quart d’heure d’après, constate un conducteur. Ils sont paumés, tombent dans la drogue et c’est un cercle infernal. » Depuis décembre, quatre associations spécialisées réalisent quatre maraudes par semaine avec des agents RATP. Elles permettent notamment de proposer « un accompagnement médical et social », explique Isabelle Roux, de l’association Charonne. « C’est un problème social avant tout », reconnaît Jérémy Kahli.
Du côté des vendeurs, principalement originaires d’Afrique de l’Ouest, le constat est le même. « Ce sont plutôt des jeunes majeurs sans-papiers qui vivent dans la misère », rapporte le délégué syndical à la BRF. L’organisation du trafic de crack demeure assez méconnue, mais il se tiendrait surtout dans l’enceinte de la gare du Nord, dans le 10e arrondissement. « Il y a entre vingt et trente vendeurs depuis l’ouverture à la fermeture du métro, poursuit le syndicaliste policier. Ils conservent la drogue dans leur bouche, sous la forme de petites bonbonnes emballées dans du film plastique. C’est un moyen de se délester du produit en l’avalant, en cas d’interpellation. »
Le 9 novembre, Massar D., un jeune homme d’une vingtaine d’années et d’origine sénégalaise, a été interpellé. Victime d’un arrêt cardiorespiratoire, il est mort quelques jours plus tard. Une enquête a été ouverte en recherche des causes de la mort. Il avait une trentaine de pochons de crack dans la bouche.




















































