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Jours tranquilles à Paris

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26 juillet 2020

« L’équipe est au complet »

« L’équipe est au complet » : avec onze nouveaux secrétaires d’Etat, Macron et Castex renouent avec les gouvernements pléthoriques

Par Olivier Faye

Le gouvernement, porté à 43 membres, devient le plus gros de l’histoire politique récente. Pour l’exécutif, il s’agissait de récompenser quelques députés méritants et de mettre l’accent sur le social.

« L’équipe est au complet », s’est félicité le premier ministre, Jean Castex. Elle est pléthorique. En procédant, dimanche 26 juillet, à la nomination de onze secrétaires d’Etat, Emmanuel Macron a porté à quarante-trois (21 hommes et 22 femmes) le nombre de membres du gouvernement. Un record sous son ère, mais aussi dans l’histoire politique récente, ses prédécesseurs, François Hollande et Nicolas Sarkozy, n’ayant jamais rassemblé autant de ministres autour d’eux.

Aucun bouleversement majeur n’était à attendre de cette nouvelle vague de nominations, qui a tardé à éclore, vingt jours après la formation du premier gouvernement Castex, censé conduire la Macronie sur la route de l’élection présidentielle de 2022.

Cette fois, pas de « stars » au programme, comme Eric Dupond-Moretti ou Roselyne Bachelot, ni de balancier qui penche plus à droite qu’à gauche. Les profils retenus, qui représentent différents courants de la majorité, témoignent d’une volonté de récompenser quelques députés méritants mais aussi de mettre l’accent sur le social alors que la crise économique va occuper l’agenda des deux prochaines années.

Ces derniers jours, l’entourage d’Emmanuel Macron racontait un chef de l’Etat soucieux de trouver « le juste équilibre entre la continuité et le nécessaire renouvellement » de son équipe.

Cinq secrétaires d’Etat, en premier lieu, ont donc été reconduits dans leurs fonctions, voire « confortés », souligne-t-on au sein de l’exécutif. Parmi eux, Laurent Pietraszewski, qui conduisait la réforme des retraites depuis décembre 2019. Ce dernier va être chargé de mener à bien un dossier mis à l’arrêt par l’épidémie de Covid-19 et sur lequel M. Macron mise beaucoup pour parfaire son image de président réformateur. Crise sanitaire oblige, M. Pietraszewski se voit par ailleurs confier le portefeuille de la santé au travail.

Un gouvernement tourné vers les territoires

Son collègue Adrien Taquet, secrétaire d’Etat à la petite enfance, est lui aussi reconduit dans ses fonctions à la tête d’un périmètre élargi aux « familles », selon le terme utilisé par l’Elysée. Une récompense pour ce proche du président, dont le travail est salué par certains acteurs associatifs.

Autre proche de M. Macron conforté : son ancien conseiller à l’Elysée, Cédric O, secrétaire d’Etat au numérique, qui devient secrétaire d’Etat chargé de la transition numérique et des communications électroniques. En clair, « il récupère tous les télécoms : fibre, 4G, 5G, zones blanches, etc. », explique-t-on dans son entourage. Autant de dossiers qui se trouvaient jusque-là éclatés entre différents ministères. Le terme de « transition » est censé désigner à la fois la question de l’emploi et de l’égalité d’accès au numérique sur tout le territoire.

« Nous allons insister sur le numérique du quotidien », rapporte un proche de M. O, qui aura deux ministres de tutelle : Bruno Le Maire à l’économie et Jacqueline Gourault à la cohésion des territoires. Manière de renforcer le tropisme d’un gouvernement que Jean Castex veut tourné vers les « territoires ». Et de récompenser un homme qui a porté à bout de bras la controversée application StopCovid pour lutter contre la propagation du coronavirus.

Au chapitre reconduction, enfin, l’ancien du parti Les Républicains (LR) Jean-Baptiste Lemoyne, qui n’avait aucune affectation spécifique au Quai d’Orsay, se voit officiellement attribuer le portefeuille du tourisme, qu’il avait déjà préempté dans les faits. Il glane en plus celui de la francophonie et des Français de l’étranger. Sa collègue Sophie Cluzel, quant à elle, garde la charge des personnes handicapées.

Rassurer le MoDem

Le renouvellement, maintenant. Quatre portefeuilles inédits dans ce quinquennat font leur apparition au sein du gouvernement Castex : biodiversité, économie sociale et solidaire, ruralité et éducation prioritaire. Ils ont tous été attribués à des députés de la majorité. « Le président et le premier ministre gèrent l’Assemblée », sourit un conseiller de l’exécutif. La première phase du remaniement, en effet, a suscité tensions et mécontentements au sein du Palais-Bourbon.

Le dossier de la biodiversité, tout d’abord, a été attribué à la députée (La République en marche, LRM) de Haute-Marne, Bérangère Abba. Déjà chargée de la transition écologique pour le compte du parti présidentiel, elle remplace numériquement au sein du ministère Brune Poirson, qui quitte le gouvernement et devrait retrouver son siège de députée de Vaucluse. Cette dernière avait porté, en 2019, la loi antigaspillage devant le Parlement. Elle s’est dite fière d’être allée « à l’encontre d’intérêts puissants » pour réformer « un secteur qui ne l’avait pas été en trente ans ».

Faisant le chemin inverse, la députée (LRM) de Paris Olivia Grégoire prend la tête d’un secrétariat d’Etat à l’économie sociale, solidaire et responsable qui avait disparu depuis l’élection d’Emmanuel Macron. Pas forcément le poste où l’on attendait cette libérale au fort caractère, ancienne des cabinets de Jean-Pierre Raffarin et de Xavier Bertrand. Cette nomination enlève en tout cas son nom de la liste des potentiels prétendants à la présidence du groupe LRM à l’Assemblée nationale, qui va se jouer en septembre.

Autre portefeuille à l’intitulé « social » : l’éducation prioritaire, qui échoie à la députée (MoDem) du Val-d’Oise, Nathalie Avy-Elimas. Elle travaillera sous l’autorité du ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, tout comme sa collègue du MoDem, la députée de Loire-Atlantique Sarah El Hairy, nommée secrétaire d’Etat à la jeunesse et à l’engagement. Deux promotions qui ont de quoi rassurer le parti centriste, qui s’estimait lésé lors de la première étape du remaniement. Son président, François Bayrou, devrait pour sa part devenir commissaire au plan, directement rattaché à l’Elysée. Mais la nouvelle ne pourrait être officialisée qu’à la rentrée. « Principalement parce que Bayrou veut se distinguer », grince une source au sein de l’exécutif.

Vers un remaniement… à l’Elysée

Le député des Hautes-Alpes et membre du Parti radical de gauche, Joël Giraud, connu comme rapporteur général du budget au sein du Palais-Bourbon, devient pour sa part secrétaire d’Etat à la ruralité. Manière, là aussi, de « traiter » un allié de la majorité.

Dernière nomination, enfin, celle de Clément Beaune, 38 ans, comme secrétaire d’Etat aux affaires européennes. Le conseiller Europe d’Emmanuel Macron à Bercy puis à l’Elysée, réputé pour son efficacité et apprécié des chancelleries européennes, attendait depuis des mois de pouvoir voler de ses propres ailes. A tel point que son nom circulait au moment de chaque remaniement ministériel ou presque, tout comme il l’avait fait lors de la composition de la liste de la majorité pour les élections européennes, ou encore du choix d’un commissaire français pour la Commission de Bruxelles. Mais le chef de l’Etat avait toujours retenu auprès de lui son « sherpa » au rôle si précieux lors des Conseils européens.

Reste maintenant à le remplacer au sein d’un palais de l’Elysée qui a vu nombre de bureaux se vider ces dernières semaines, avec les départs du conseiller spécial, Philippe Grangeon, du chef de cabinet, François-Xavier Lauch, ou du conseiller presse, Joseph Zimet. C’est désormais un autre type de remaniement qui attend Emmanuel Macron.

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25 juillet 2020

Binic

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25 juillet 2020

Castel Meur

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25 juillet 2020

L’art en mouvement de Franck Scurti, au Grand Palais

Par Philippe Dagen

Pour l’été, l’artiste a établi son atelier sous la nef de l’établissement parisien, où le public pourra découvrir ses œuvres qu’il construit de bric et de broc.

En proposant à Franck Scurti de faire de la nef du Grand Palais son atelier en juillet et en août, Chris Dercon, président de la Réunion des musées nationaux (RMN), savait à qui il s’adressait. Scurti, qui est né en 1965 et vit et travaille à Paris, est un poète du débris, un obsédé de la récupération, un bricoleur railleur et sacrilège – de loin l’un des meilleurs aujourd’hui dans ce genre dont l’histoire commence avec Picasso, Duchamp et Schwitters.

Or la nef du Grand Palais est un espace noble, solennel et démesuré. En 2007, Anselm Kiefer y avait inauguré la suite des interventions d’artistes vivants nommée « Monumenta » – titre en rapport avec les dimensions et la hauteur sous verrière.

A l’exception de Christian Boltanski, tous ceux qui lui ont succédé en ces lieux, jusqu’à Huang Yong Ping, qui a clos la série en 2016, ont cédé à l’appel du spectaculaire, tantôt réussi – Richard Serra en 2008 –, tantôt raté – Daniel Buren en 2012. Que peut donc faire ici un artiste dont les travaux sont le plus souvent de dimensions modestes et résolument hostiles à toute grandiloquence ?

Un premier point était acquis avant même qu’il ne prenne possession du lieu : il n’y ferait pas une exposition. « Il faut rompre avec les habitudes, disait-il en juin, faire autre chose, un anti-Monumenta. » Tous les participants à cette manifestation avaient conçu et exécuté un projet qui était achevé au jour de l’ouverture et ne changeait plus jusqu’à la fin. L’intervention de Scurti s’appelle « Au jour le jour » parce qu’elle changera jusqu’au dernier.

Quelques éléments, peu nombreux, ont été mis en place au début et, probablement, le resteront. D’autres seront modifiés, déplacés, retirés peut-être. D’autres encore, dont rien n’annonce la présence aujourd’hui, pourraient apparaître dans les semaines à venir.

Le critique se trouve donc lui aussi dans une position inhabituelle : il écrit sur ce qu’il a vu à un instant donné, mais ne saurait assurer que les visiteurs verront les mêmes pièces dans le même ordre quelques semaines plus tard. La notion de work in progress est strictement appliquée. « Je veux installer un atelier où il se passe plein de choses, toujours en mouvement : que ça ne se fixe pas. » Pas de projet arrêté : « on verra » – lui le premier – comment « ça tourne ».

Il n’est donc possible que de donner des précisions sur ce qui est voué à demeurer tel quel ou à peu évoluer ; et d’énumérer ensuite les éléments connus de ce grand jeu de construction et destruction auquel Scurti propose de venir assister.

Jarres de terre cuite tapissées d’or

Ce qui est voué à rester est, principalement, ce que Scurti appelle la « corde des débris », qui n’est pas exactement une corde, mais mesure plus de quarante mètres de long. Depuis 2014, l’artiste la fabrique selon un rituel qui fait la part belle au hasard.

Chaque fois qu’il se rendait à pied de l’appartement qu’il habite à l’atelier qu’il occupait jusqu’à une date récente, il ramassait les restes et fragments d’objets ou débris qui se présentaient à sa vue dans cette partie du 13e arrondissement de Paris. Il les attachait à des lacets de chaussures mis bout à bout, comme un prisonnier nouant ses draps pour en faire la corde de son évasion. Ainsi a-t-il collecté des bouts de DVD, des débris d’instruments ménagers et de jouets en plastique, des bouts de tissus et de sacs de toutes les couleurs.

DES TACHES DE ROUILLE DESSINENT DES CONSTELLATIONS. LE VISITEUR, PIÉTON CÉLESTE, EST INVITÉ À CIRCULER ENTRE CES FLAQUES

Au fil du temps, lacet après lacet, la corde est devenue de plus en plus longue : un gros rouleau assez difficile à dérouler. En observant l’architecture de la nef, Scurti a su qu’en faire : la tendre dans toute sa hauteur du point culminant de la verrière jusqu’au sol, au centre géométrique de la coupole, qui est elle-même au centre de la nef. A l’extérieur, sur le toit, c’est le point où est fixé le mât qui porte le drapeau tricolore. A l’intérieur, cet axe central est matérialisé par une pendeloque de fonte que l’on appelle le clocheton. « Clocheton, cloche, clochard », commente Scurti. La tresse des débris est donc attachée au clocheton.

Il a fallu pour cela deux spécialistes des travaux dans le vide, spectacle déconseillé à quiconque est menacé de crises de vertige. La corde descend à la verticale et touche le sol de la nef, exactement au centre d’une plaque d’égout, elle-même circulaire. Le drapeau et le ciel sont ainsi symboliquement reliés à la terre et au sous-sol par un fil lesté de rebuts de la société contemporaine.

Il serait difficile de ne pas attribuer à cette situation un sens quelque peu ironique, d’autant plus que Scurti est l’auteur de nombreux travaux qui traitent le politique et l’économie par la satire : l’inénarrable vidéo La Linea (Tractatus logico-economicus) (2001), Les Reflets (2004), suite d’enseignes lumineuses de commerce prises de tremblote, l’installation Empty Worlds (2009) faite de jarres de terre cuite tapissées d’or, distordues et crevées, et bien d’autres.

Cages à oiseaux

Un deuxième dispositif destiné à durer est celui que l’artiste définit par ces mots : « Faire tomber le ciel par terre. » Le ciel, vu à travers la verrière de la nef l’été est, quand tout va bien, d’un beau bleu. Cet azur est aussi celui du revers des affiches collées dans les stations de métro. Scurti a donc récupéré des rouleaux d’affiches arrachées et les étend sur le béton du sol, le bleu tourné vers le haut. Ainsi obtient-il des flaques de ciel, traversées de nuages blancs là où le papier a mal résisté au décollage en force. Des taches de rouille dessinent des constellations. Le visiteur, piéton céleste, est donc invité à circuler entre ces flaques. L’idée, précise l’artiste, lui vient d’un détail des fresques de Giotto dans la chapelle des Scrovegni à Padoue : un ange qui roule un coin du firmament comme un tapis.

Dans sa forme ultérieure, l’installation développera peut-être plus largement de telles allusions artistiques. Des cages à oiseaux figurent parmi les objets que Scurti a apportés pour alimenter son travail. A l’heure actuelle, deux d’entre elles sont, si l’on peut dire, en fonction. Elles n’enferment pas des oiseaux mais des constructions de morceaux de bois pris à des planches, des madriers ou des caisses et peintes de couleurs si vives qu’elles font penser à des perruches ou des perroquets, mais leurs volumes géométriques rappellent les architectones de Malevitch – autre amateur de couleurs intenses.

Malevitch et le suprématisme en cage ? Dans ce cas, n’y aurait-il pas quelque allusion au traitement que le régime stalinien infligea à Malevitch et, plus largement, à toute forme d’art aux prises avec des régimes dictatoriaux ? Et pourquoi des mégots sont-ils soigneusement posés sur les volumes peints ?

Lors de notre dernier passage, il y avait aussi une grille du genre de celles qui arment le béton, mais tordue et inutilisable pour la construction ; un tas de ces plaques d’un affreux plastique vert creusées d’alvéoles qui servent au transport des fruits – des kiwis en la circonstance – ; un rouleau de fil de fer piqué d’étoiles ; et un stock de débris multicolores récemment recueillis et piqués sur un contreplaqué. Leur avenir, Scurti disait alors l’ignorer.

« Au jour le jour », Grand Palais, Paris 8e. Jusqu’au 23 août, du vendredi au dimanche de 16 heures à 20 heures, hors week-end du 15 août. Entrée libre. Grandpalais.fr

25 juillet 2020

Guingamp

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24 juillet 2020

Le mythique NIKON F

Nikon F

24 juillet 2020

Le self-porn, ou pourquoi les filles se regardent jouir

Se filmer pendant l’orgasme pour tomber amoureux·se de soi-même : Judith Duportail, autrice de L'Amour sous algorithme et du podcast Qui est Miss Paddle ?, explore l'auto-érotisme comme voie vers une meilleure connaissance de soi.

Je ne sais plus si c’était un lundi, un mardi ou un dimanche. Pendant le confinement, tous les jours se sont ressemblés. Etre confinée seule chez soi pousse à la créativité – toute sorte de créativité. J’ai commencé par filmer mes pieds. Filmer mes pieds pendant que je me masturbais. Juste mes pieds. Je n’avais jamais remarqué que mes doigts de pied se crispaient quand j’approchais de l’orgasme, que je rapprochais même mes deux pieds pour que mes pouces s’attrapent, s’enlacent même, comme si mon corps diffusait sa propre sensualité jusqu’au bout de mes orteils.

J’ai regardé la vidéo plusieurs fois, scotchée par mes propres mouvements, inconscients et réflexes, des mouvements qui m’avaient toujours totalement échappé. Se regarder dans l’abandon est une expérience puissante, quasi mystique, on se regarde soi-même et, en même temps, c’est quelqu’un d’autre. Comme si je voyais mon âme. Mais la vraie claque, ce fut mon visage. Je n’avais jamais fait de sex-tapes et j’ai comme tout le monde déjà envoyé des nudes, mais plutôt soft. Mon visage, je n’ai pas osé le regarder tout de suite. J’ai attendu le lendemain matin.

“J’avais lu dans un guide sur la sexualité au CDI du collège qu’il fallait apprendre à connaître son corps”

J’ai compris plus tard que j’étais loin d’être la seule à me livrer à ces pratiques auto-érotiques. Margot l’a fait dès qu’elle a eu son premier téléphone portable (le Samsung D500, précise-t-elle). “J’avais lu dans un guide sur la sexualité au CDI du collège qu’il fallait apprendre à connaître son corps. J’ai filmé mon visage, mes mains, ma chatte, tout. J’étais fascinée. Ça m’a beaucoup aidée de faire ça, je suis très à l’aise dans ma sexualité.”

“Moi, la première fois, j’avais 28 ou 29 ans, ajoute Chloé Saffy, écrivaine érotique, autrice de Pourquoi je lis ‘Le Maître des illusions‘ de Donna Tart (Le Feu Sacré éditions, 2020). J’ai filmé mon visage, et là j’ai compris les mecs hétéros ! J’ai trouvé cela magnifique, le rose qui monte aux joues, les yeux qui se ferment, les doigts qu’on mord malgré soi.”

Le site Beautiful Agony recense des centaines de vidéos de visages de personnes atteignant l’orgasme. Je m’y suis promenée et le lendemain je regardais les gens dans la rue différemment, tous les gens, fascinée de me dire qu’on portait tous, et toutes, cette beauté.

Ce petit couple, à quoi il ressemble à ce moment-là ? Cette vieille dame dans la file de la boulangerie ? Est-ce qu’elle jouit encore ? J’ai eu du mal à me le représenter. J’ai constaté avec tristesse qu’il était plus facile pour moi d’imaginer un bukkaké que le visage d’une dame âgée qui jouit, mon cerveau colonisé malgré lui par le porn mainstream.

“Un visage qui jouit, c’est extrêmement excitant, poursuit Carmina, réalisatrice de porn féministe, créatrice de Carré Rose Films, studio de production de films X. Quand j’étais camgirl, j’envoyais parfois des vidéos juste de mon visage. Le porn mainstream est parfois trop tourné vers la génitalité – il en faut, hein, quand on veut voir des gens baiser. Mais pas uniquement.”

“Et là, je me rend compte que je me masturbe… sur des photos de moi même”

Quand j’ai enfin découvert mon visage, je me suis trouvée magnifique. Pas dans le sens de la beauté Instagram et du corps parfait. Magnifique comme reliée à une forme de féminité cosmique – je vous promets, j’étais à jeun. Pourquoi est-ce que je m’étais soûlée pendant des années à faire des régimes et me prendre la tête quand j’étais pas parfaitement épilée, quand j’avais cette beauté et cette puissance en moi ?

Je n’ai envoyé ces images à personne. Je partage aujourd’hui mes orteils avec vous car j’ai envie de contribuer à la création d’un autre imaginaire érotique, comme le font les artistes militantes comme Olympe de G. ou Carmina.

“Ce geste de me filmer et de me photographier pendant un acte si intime m’a vraiment aidée à évoluer dans mes désirs, à m’aimer, aimer mon corps…”, confirme Ayşe, artiste. “Ça renarcissise, dans le sens positif du narcissisme, de s’aimer soi-même sainement”, ajoute Chloé Saffy. Parfois, ça va même un peu plus loin. Eva avait pris l’habitude de s’enregistrer en audio pendant l’orgasme pour son mec qui vivait loin. “Mais finalement, ça m’excitait tout autant et j’aimais beaucoup me réécouter ensuite !”

Pareil du côté de Thomas – seul homme à avoir répondu à mon appel à témoignages. Il échangeait des messages coquinous en regardant les nudes envoyés par son correspondant et s’est finalement arrêté sur sa propre dick pick.

“Et là, je me rends compte que je me masturbe… sur des photos de moi-même. J’ai joui comme ça, en regardant une photo de moi fragmenté, sans tête, juste un torse et une queue. Je me suis d’abord dit que c’était malsain, que je devais n’en parler à personne. Mais, finalement, j’ai compris qu’être capable de jouir de soi, c’est la maturité.

C’est être rassuré et avoir assez confiance en soi pour ne pas avoir besoin de l’autre comme miroir pour se plaire. Parce que, après tout, c’est aussi ce qu’on recherche dans l’autre, c’est savoir qu’on plaît et pouvoir s’aimer dans le reflet de son regard. C’est peut-être, finalement, moins hypocrite. C’est s’aimer assez pour aller vers l’autre pour l’autre, pas pour être rassuré.” Le self-porn ou la maturité jusqu’au bout des orteils.

L'Amour sous algorithme de Judith Duportail (Goutte d'Or, 2019)

24 juillet 2020

Fanny Müller

fanny74

24 juillet 2020

Maria Beatty, la féministe singulière du porno BDSM lesbien

Réalisatrice culte, Maria Beatty déploie sa fantasmagorie dans une conséquente filmographie de pornos très personnels.

Le prochain film de Maria Beatty est une histoire de sorcière. Sa narration est centrée autour de la figure mythologique de Lilith, démone bannie du jardin d’Éden parce qu’elle refusait de se soumettre à Adam. Un film “en mémoire de tous·tes les parias qui ont combattu pour les droits que nous avons aujourd'hui, et pour changer ce système brisé”.

Le pitch pourrait être un mantra pour penser le monde postpandémie. Il est aussi une façon de parler du travail de cette cinéaste américaine d’origine vénézuélienne, papesse du porno SM lesbien.

Son histoire illustre la trajectoire d’une réalisatrice indépendante minorisée dans l’industrie, mais devenue culte pour les amatrices et amateurs de cette niche. A l’heure où les questions de représentations et de féminismes se posent de plus en plus dans l’espace pornographique, son univers saphique et fétichiste témoigne d’un regard précurseur de l’alt-porn (porno alternatif).

Des premiers films en noir et blanc très stylisés

Dans son Dictionnaire du BDSM (La Musardine), la dominatrice Gala Fur la décrit comme une femme “engagée dans une politique sexuelle radicale contre le conservatisme étasunien”, filmant les corps féminins “dont elle explore les mécanismes et les voluptés tout au long de son œuvre”.

A 59 ans, la renommée de Maria Beatty tient notamment à ses premiers films en noir et blanc, très stylisés, qui constituent un genre à part entière : “l'érotisme noir”, mélange de sexe entre femmes, de tension et de mystère. Les courts métrages The Elegant Spanking (1995), Let the Punishment Fit the Child ou The Black Glove (1997) en sont les exemples les plus emblématiques. La performeuse se met en scène en soubrette servile avec son amante de l’époque, en souvenir de leurs jeux sexuels, ou encore en enfant à punir s'en remettant aux sévices d'une dominatrice.

Le tout dans une ambiance qui emprunte au surréalisme de Buñuel, au film noir et à l’expressionnisme allemand. Les plans s’attardent sur des ongles peints, de la cire qui coule sur une vulve, des bouches, un pied chaussé d’un escarpin, une main gantée qui frappe.

“Les gens regardent souvent du porno pour obtenir une satisfaction rapide. Mais je pense que personne n'est tout à fait satisfait à moins d'avoir réalisé soi-même son propre fantasme. C'est ce que j'ai voulu faire en filmant, nous explique-t-elle. C'était important qu'une femme puisse se mettre à la fois derrière et devant la caméra, pour prendre le contrôle de cet imaginaire.”

Ses obsessions érotiques et cinématographiques sont ancrées dans son histoire. La cinéaste est née en 1961, à Caracas. Moins d'un an après sa naissance, sa mère quitte le père vénézuélien de Maria pour retourner aux Etats-Unis avec sa fille. Là, cette danseuse de ballet se remarie avec un gynécologue.

Toutes sortes de façons d'atteindre le plaisir seule ou entre femmes

La jeune Maria est élevée à New York par ce couple de “hippies” violent, aux prises avec des problèmes d’addictions. “J'ai grandi avec beaucoup de sex, drugs and rock'n'roll, et aussi avec les abus”, dit-elle. A 15 ans, elle s’empare d’un appareil photo et ne le lâche plus. L’adolescente photographie la contre-culture new-yorkaise et ses avatars : les personnes marginales, trans, “inadaptées”. La photo est comme un outil pour se connecter à elles.

Plus tard, elle explore ce qu’elle appelle sa “perversion” – son univers fantasmatique masochiste – en exerçant comme travailleuse du sexe dans des donjons, où elle est soumise. Cette expérience met en lumière ses “désirs les plus profonds” et la pousse à les explorer. Dans le grenier de son grand-père, elle trouve une caméra Super-8 avec laquelle elle continue de filmer les gens dans la rue, ce qui lui permet de comprendre que l’immobilité de la photo ne lui convient plus.

A la fin des années 1980, après avoir été photographe portraitiste de musicien·nes et d’artistes, elle fréquente la scène underground et tourne ses premiers documentaires, avec pour influences des poètes de la Beat Generation et des femmes artistes.

En 1992, elle réalise avec l’artiste porno-féministe Annie Sprinkle Sluts & Goddesses Video Workshop, film comique dans lequel sont énumérées toutes sortes de façons d'atteindre le plaisir seule ou entre femmes, du gode-ceinture au fist, en passant par la danse. Viendront ensuite les premiers films érotiques et la création de sa boîte de distribution, Bleu Productions.

Au fil du temps, l’art de Maria Beatty se déploie dans une vaste filmographie d’une quarantaine de films, qu'elle décrit comme un “bébé qui ne cesse de grandir”. Elle ne revendique pas de female gaze en réponse au porno mainstream (qu'elle déteste), mais, avec ironie, un “Maria gaze”, soit la création d'un nouvel univers pour représenter les sexualités féminines queer.

Deux femmes vêtues de cuir et de Stetson seules dans le désert

“Toute l'industrie était dominée par des mecs mafieux impitoyables qui contrôlaient l'ensemble du marché et il n'y avait pas grand-chose d'authentique quand j'ai commencé. Donc, c’était audacieux de montrer le sexe à travers mes yeux en tant que femme célébrant le BDSM, le lesbianisme d'une manière poétique et romantique.”

La couleur succède au noir et blanc de ses débuts et son imagination débridée accouche de films comme le magnifique The Seven Deadly Sins (2002), aventure torride entre une domestique et sa patronne, façon film muet. Ou encore Post-Apocalyptic Cowgirls (2008), dans lequel deux femmes vêtues de cuir et de Stetson se retrouvent seules dans le désert. L'occasion de s'adonner à de piquants jeux de soumission et de domination sur le capot d'une vieille voiture, sur le sol desséché, et parfois même avec un serpent.

Aujourd’hui, Maria Beatty vit elle aussi dans le désert, en Arizona. Dans le contexte économique américain actuel, sans aides ni financements, il est périlleux de continuer à faire des films indépendants. Sans le crowdfunding, certaines de ses œuvres n’auraient pas vu le jour. Pour gagner sa vie, Maria Beatty travaille dans un supermarché, où elle a été contaminée par le Covid-19. Ses difficultés n'ont pas entamé l’espoir que la pandémie réveillera de nouvelles formes de créativité. Qu’elle incitera à la “compassion” envers les autres.

Après avoir vécu recluse chez elle, l’employée a repris le travail et s'occupe en parallèle de la sortie de son film sur Lilith, Lilith Rising (dont la sortie est prévue début 2021), signe de cet espoir. “Elle est la rebelle, la mère, le démon, écrit-elle dans sa présentation, (...) pour celles et ceux qui ont été chassé·es et banni·es (...) les sorcières qui ont été brûlées, les travailleuses du sexe, les homosexuel·les, les transgenres, les femmes racisées, les handicapé·es, et les soi-disant malades mentaux.”

Les films de Maria Beatty sont visibles sur le site PinkLabel.TV.   Source : Les Inrockuptibles

24 juillet 2020

Fonds Hélène et Edouard Leclerc

fonds leclerc

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