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Jours tranquilles à Paris

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6 septembre 2020

VIDEO - Jacques Snap - Extraits de shootings

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6 septembre 2020

Entretien - Aurélia Michel : « L’histoire de l’esclavage irrigue encore une large part de l’organisation de notre société »

Par Claire Legros - Le Monde

Pour l’historienne, la fiction raciste de « Valeurs actuelles » et le débat sur le titre « Les Dix Petits Nègres » montrent que l’ordre établi depuis plusieurs siècles ne tient plus tout seul : il faut l’alimenter d’arguments, de dessins, de fantasmes, analyse-t-elle dans un entretien au « Monde ».

Que dit la fiction raciste de Valeurs actuelles de notre société ? Comment analyser les débats sur la suppression du mot « nègres » dans le titre du célèbre roman d’Agatha Christie ? Aurélia Michel est historienne et autrice d’un essai où elle décrypte la façon dont l’esclavage et la colonisation ont contribué à construire un « ordre racial » qui structure encore aujourd’hui le monde contemporain (Un monde en nègre et blanc. Enquête historique sur l’ordre racial, Points, « Essais », inédit, 400 p., 10 euros).

Pour la chercheuse au Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (Cessma) et maîtresse de conférences en histoire des Amériques noires à l’université Paris-Diderot, on assiste à « une remise en cause croissante de cette organisation sociale fondée sur la race ».

Quelle analyse faites-vous de la publication par « Valeurs actuelles » du récit mettant en scène Danièle Obono, députée de Paris (La France insoumise), en esclave africaine ?

Cet épisode met en scène de façon extrêmement choquante, mais malheureusement sans surprise, des ressorts classiques du racisme depuis le XIXe siècle. On y trouve bien sûr la négation de l’implication de l’Europe dans la traite, dont la responsabilité est renvoyée aux Africains, alors que le XVIIIe siècle, période choisie par les auteurs, est précisément le moment où la traite africaine est entièrement commanditée par l’économie européenne.

Un autre procédé raciste bien identifié est l’ensauvagement – terme utilisé récemment dans un autre contexte –, qui consiste à mettre en scène le caractère prétendument primitif des conditions de vie des Africains, pour le tourner en ridicule, alors même que les conditions de vie des paysans français à la même époque n’étaient sans doute pas plus confortables selon ces critères.

La mise en avant de fantasmes sur l’esclavage sexuel constitue un autre procédé raciste, là encore sans aucun fondement historique. Les seuls personnages blancs – et français –, dans cette histoire, sont un prêtre et des religieuses, ce qui montre bien l’image tronquée de la France que ses auteurs cherchent à restaurer, d’autant plus absurde que l’Eglise catholique n’était alors pas engagée contre l’esclavage.

Vous montrez dans votre essai que l’histoire de l’esclavage reste très présente dans l’organisation de notre société. Cette séquence s’inscrit-elle dans cet héritage ?

Elle en fait pleinement partie. L’histoire de l’esclavage et de la colonisation irrigue encore une large part de notre organisation économique, sociale et politique. Au moment de l’abolition de l’esclavage, la notion de race s’est construite sur un argumentaire pseudo-biologique qui, comme l’esclavage, met en place une altérité radicale, une exclusion fondamentale du groupe : les catégories raciales déterminent les corps susceptibles d’être exploités par une position prétendument naturelle dans le monde du vivant.

« QUAND ON A BESOIN DE FAIRE UN “ROMAN D’ÉTÉ” SUR CE SUJET, C’EST QUE QUELQUE CHOSE VACILLE »

Cet axiome a accompagné toute la réflexion scientifique et politique occidentale du XIXe siècle, mais aussi la progression capitaliste de l’Europe et la construction de l’ordre social qui structure encore notre société et notre inconscient.

Les catégories, non pas biologiques mais sociales, faisant référence à la race, qui ont été produites pendant cette période, sont encore bien présentes dans notre société, et se manifestent dans toute une série de violences de plus en plus médiatisées, mais aussi dans les mécanismes silencieux de l’orientation scolaire ou de l’accès aux soins.

Mais ces catégories sont aussi de plus en plus contestées. Le déchaînement raciste désinhibé de Valeurs actuelles intervient dans une période de remise en cause croissante de cette organisation sociale fondée sur la race. D’une certaine manière, l’ordre établi depuis plusieurs siècles ne tient plus tout seul, il faut l’alimenter d’arguments, de dessins, de fantasmes. Quand on a besoin de faire un « roman d’été » sur ce sujet, c’est que quelque chose vacille.

La condamnation unanime par la classe politique est-elle le signe de cette évolution ?

C’est peut-être le seul élément positif de la séquence. S’il est abject et terrifiant que l’on puisse déverser dans l’espace public ce genre d’agression, au moins cela oblige-t-il chacun à prendre position.

En revanche, la condamnation ne se fait pas partout avec la même indignation. Ainsi, Damien Abad [député du Gard, Les Républicains] regrette la publication mais ne voit pas son caractère « raciste ». Eric Dupond-Moretti [le ministre de la justice] a condamné le « roman nauséabond » tout en notant que sa publication n’est pas illégale et relève de la liberté d’expression. Le garde des sceaux ne voit pas ou ne veut pas voir qu’il y a là un délit tout à fait identifiable de révisionnisme, de négationnisme et de racisme.

Que traduit pour vous le débat suscité par le changement du titre du roman d’Agatha Christie ?

Le fait de dire que le titre Les Dix Petits Nègres n’est plus une évidence est là aussi le signe de l’amorce d’une transformation sociale. Petit à petit, des réalités qu’on normalisait – un titre choquant, des insultes racistes proférées par la police, des contrôles liées à la couleur de la peau… – suscitent le questionnement. Les personnes qui en sont les victimes directes le signalent bien sûr depuis longtemps. Mais ce qui est nouveau, à la faveur du poids de nouvelles générations qui ne l’acceptent pas, c’est que l’indignation se généralise dans l’opinion publique. C’est sans doute d’ailleurs parce qu’ils sont privés du mot « nègre » que les auteurs de Valeurs actuelles ont produit les huit pages qui en sont la bavarde paraphrase.

« LES FEMMES COMME LES NOIRS ET DES MINORITÉS SOCIALES RÉCLAMENT D’EXERCER ET DE SE VOIR RECONNAÎTRE UNE SUBJECTIVITÉ TOTALE ET ÉGALE, CELLE DU CITOYEN »

Si la modification du titre d’Agatha Christie suscite en France des réactions – alors qu’elle est intervenue il y a longtemps pour le titre anglophone –, c’est bien parce que ce changement touche à quelque chose de profond. Ce sont les mêmes qui appellent à ne pas toucher à l’image de Colbert ou à ne pas déboulonner les statues, comme s’il s’agissait d’un patrimoine à défendre et que notre civilisation en dépendait.

On entend dire que « c’est un classique de la littérature », que le titre « fait partie de notre culture ». Mais de quelle culture parle-t-on ? Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le mot « nègre » désigne l’« esclave africain ». C’est avec la violence inouïe de la société esclavagiste atlantique qu’il prend sa dimension péjorative et déshumanisante, et s’étend peu à peu à l’ensemble des Africains. Il charrie la somme de violences proférées en trois siècles de colonialisme. Vouloir le maintenir dans notre quotidien comme s’il était anodin, c’est renouveler ce procédé.

Comment l’héritage raciste que vous décrivez a-t-il pu perdurer en démocratie ?

Cette contradiction majeure existe depuis le début de la démocratie, y compris à Athènes, dans la Grèce antique. N’oublions pas que nos Etats démocratiques ont été conçus dans le contexte de l’esclavage. L’idée même de citoyenneté est née en référence directe avec l’esclavage. Le citoyen est un anti-esclave.

Au XXe siècle, la fin de la seconde guerre mondiale, la Shoah et la naissance de l’ONU ont marqué un tournant et amorcé un nouvel ordre mondial. Il est devenu très compliqué d’assumer à la fois l’organisation sociale héritée de l’époque esclavagiste et l’exigence d’une société démocratique et de l’idéal républicain. C’est devenu tellement compliqué qu’on n’est pas allé au bout de cette contradiction, on a préféré la cacher.

Ce non-dit émerge depuis quelques années dans le débat public, avec une accélération de la prise de conscience durant les derniers mois. Là où certains osent l’explorer avec une exigence d’égalité, d’autres refusent d’admettre que cette contradiction existe et d’assumer une histoire désormais bien documentée.

Au nom de l’universalisme républicain, des intellectuels critiquent la « racialisation » du débat public. Qu’en pensez-vous ?

Danièle Obono note justement que, depuis qu’elle fait de la politique, elle défend les idées de son groupe, dont la lutte contre le racisme. Mais parce qu’elle est Noire et d’origine africaine, elle est en permanence soupçonnée d’en faire une lutte essentialiste. On fait souvent ce faux procès à ceux qu’on appelle « identitaires », « racialistes », « indigénistes », alors qu’à y regarder de près leurs revendications n’expriment pas autre chose que la pleine réalisation de l’universalisme.

La promesse révolutionnaire et républicaine d’égalité reste encore à mener pour une partie de la population. Encore faut-il l’admettre et concentrer les efforts et les aspirations vers cet objectif. Tant que des personnes disent « je ne me sens pas traité comme un égal », « je subis telle violence », c’est avant tout cette parole qu’il faut écouter.

Vous établissez un lien historique entre la construction du racisme et celle du sexisme. De quelle façon ?

Les deux problématiques se font écho à bien des égards. Historiquement, le procédé raciste qui consiste à justifier l’esclavage par le biologique, au début du XIXe, est contemporain des lois sur l’état civil qui conditionnent la domination sexiste. De la même manière que les Noirs sont devenus naturellement nègres à cette époque, les femmes sont devenues biologiquement femmes par l’inscription du sexe social à la naissance, la mise en place des règles de la filiation, de la paternité et du mariage. C’est à cette époque aussi, par l’intermédiaire de la médecine, que l’on contrôle leur sexualité, qu’on leur attribue des maladies particulières comme l’hystérie ou la nymphomanie.

Ce n’est pas un hasard si ces procédés sont questionnés de façon concomitante aujourd’hui. Les femmes comme les Noirs et des minorités sociales réclament d’exercer et de se voir reconnaître une subjectivité totale et égale, celle du citoyen. Encore aujourd’hui, la subjectivité dominante, que chacun doit intérioriser mais que tout le monde ne peut pas faire sienne, est celle d’un homme blanc.

6 septembre 2020

Mavrin

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6 septembre 2020

Enquête - A la recherche de l’insaisissable macronisme

Par Thomas Wieder - Le Monde

Libéral mais pragmatique avant tout, le chef de l’Etat parvient à cultiver une rhétorique antisystème tout en occupant le centre de l’échiquier politique. Trois ans et demi après l’élection présidentielle, définir sa « doctrine » semble être une gageure.

C’était le 13 avril. Ce soir-là, pour la troisième fois depuis le début de l’épidémie de Covid-19, Emmanuel Macron s’adressait aux Français depuis l’Elysée. Face à 36 millions de téléspectateurs confinés – un record d’audience absolu pour une allocution présidentielle –, le chef de l’Etat déclara notamment ceci : « Nous sommes à un moment de vérité qui impose plus d’ambition et plus d’audace. Un moment de refondation. (…) Ne cherchons pas tout de suite à y trouver la confirmation de ce en quoi nous avions toujours cru. Non. Sachons, dans ce moment, sortir des sentiers battus, des idéologies, nous réinventer – et moi le premier. »

Se « réinventer » ? La formule, teintée d’autocritique, en rappelait d’autres. « J’ai changé, parce que j’ai eu à supporter le poids des affaires pendant sept ans », avait lancé Valéry Giscard d’Estaing, le 5 mai 1981, lors du débat d’avant second tour qui l’opposait à François Mitterrand. « Je serai différent, parce que j’ai déjà été président pendant cinq ans. Et on ne reproduit pas les erreurs qu’on a pu commettre », avait déclaré Nicolas Sarkozy à Paris Match, un mois avant la présidentielle de 2012.

Une nouvelle « révolution »

L’analogie s’arrête là. Contrairement à ses prédécesseurs, qui tinrent ces propos en pleine campagne pour leur réélection, Emmanuel Macron est encore loin de la fin de son mandat. Mais, surtout, les mots qu’il prononça le 13 avril sont bien plus forts que ceux de Valéry Giscard d’Estaing ou de Nicolas Sarkozy. En promettant ni plus ni moins de se « réinventer », l’actuel chef de l’Etat a choisi, ce soir-là, de renouer avec l’imaginaire qu’il convoqua au moment de se lancer à la conquête de l’Elysée, et que résumait le titre du livre qu’il publia à l’époque : Révolution (éditions XO, 2016).

Depuis la crise liée au Covid-19, une nouvelle « révolution » macronienne serait donc en marche. Six mois plus tard, il est sans doute prématuré de vouloir en mesurer la portée. En revanche, il n’est pas trop tôt pour évaluer la nature de la première. Après tout, c’est le président lui-même qui invite à dresser un tel bilan : en prétendant aujourd’hui se « réinventer », il s’expose logiquement à ce que l’on s’interroge sur ce qu’il a « inventé » jusqu’à présent. Telle est la question que Le Monde a posée à une douzaine d’analystes et de chercheurs de différentes disciplines, français et étrangers, et que l’on peut formuler ainsi : le « macronisme » existe-t-il ?

« AU FOND, C’EST UNE SORTE DE SYNTHÈSE ENTRE PIERRE MENDÈS FRANCE ET JACQUES CHABAN-DELMAS », L’HISTORIEN BRITANNIQUE SUDHIR HAZAREESINGH

Trois ans et demi après l’élection présidentielle, certains estiment que ce que le candidat Macron avait promis de nouveau en termes d’offre politique n’a guère résisté à l’épreuve du pouvoir. C’est le regard que porte l’historien britannique Sudhir Hazareesingh. Professeur à l’université d’Oxford, ce spécialiste de la France contemporaine estime que l’actuel chef de l’Etat est avant tout « l’héritier d’une longue tradition technocratique qui est apparue au XIXe siècle avec le saint-simonisme, mais qui ne s’est vraiment consolidée que sous la Ve République ».

Pour Sudhir Hazareesingh, tel est le sens profond du « et droite et gauche » promu par Emmanuel Macron en 2017 et qui, trois ans plus tard, demeurerait la véritable identité politique du président de la République. « Sur le plan idéologique, Macron reste difficile à définir : il y a en lui du libéral et du pragmatique, du modernisateur et du gestionnaire, explique l’universitaire d’Oxford. Au fond, c’est une sorte de synthèse entre Pierre Mendès France et Jacques Chaban-Delmas. Ou, si l’on pense à la génération d’après, entre Michel Rocard, dont il a dit à sa mort [en 2016] qu’il était pour lui un “exemple”, et Alain Juppé, dont il a nommé le plus proche collaborateur, Edouard Philippe, au poste de premier ministre. »

Sans totalement contester la pertinence d’une telle généalogie, la philosophe Blandine Kriegel, professeure émérite de l’université Paris-X-Nanterre, la considère toutefois comme réductrice, et estime qu’elle masque ce qui fait la singularité du macronisme. « Comme Mendès ou Rocard, Macron incarne une gauche modernisée. Mais, contrairement à eux, il n’est pas passé du socialisme au libéralisme », assure cette spécialiste de la République et de l’idée de souveraineté.

Est-ce à dire que le chef de l’Etat n’est pas « libéral » ? « Si, mais le réduire à cela, comme on le fait trop souvent, empêche de voir le reste et notamment l’intérêt qu’Emmanuel Macron – en disciple de Paul Ricœur – accorde au symbolique et au religieux », souligne Blandine Kriegel.

« Le libéralisme est pour lui une évidence »

De ce point de vue, la question générationnelle est sans doute déterminante pour situer le « macronisme » sur le plan doctrinal. Né en 1977, Emmanuel Macron est entré dans l’âge adulte après la fin de la guerre froide, autrement dit, à l’époque où le libéralisme semblait avoir définitivement triomphé du socialisme.

« Pour lui, le libéralisme est une évidence, et c’est peut-être pour cela que ce dernier lui apparaît comme insuffisant. A la différence d’un libéral classique, il pense que les hommes ne vivent pas que de pain, qu’il y a dans la vie humaine des questions qui dépassent notre finitude, et que les débats d’aujourd’hui ne sont pas seulement économiques et sociaux, mais aussi culturels et spirituels », insiste Blandine Kriegel.

Professeure de science politique à l’université Paris-II-Panthéon-Assas, Sylvie Strudel estime, elle aussi, que le qualificatif « libéral » ne convient qu’imparfaitement pour situer le chef de l’Etat sur l’échiquier politique. Plus le temps passe, plus elle en est d’ailleurs convaincue.

« Candidat, Emmanuel Macron pouvait être qualifié de social-libéral, dans sa volonté à la fois de libérer l’économie et de préserver le modèle social. Au début de sa présidence, la dimension libérale l’a très rapidement emporté, avec la suppression de l’impôt sur la fortune ou les réformes du marché du travail et de la SNCF. Mais depuis les “gilets jaunes” et, de façon encore plus spectaculaire, depuis le début de l’épidémie de Covid-19, on est entré dans une politique économique beaucoup plus interventionniste », explique Sylvie Strudel, pour qui une expression résume ce renoncement aux dogmes libéraux : le « quoi qu’il en coûte » martelé à deux reprises par Emmanuel Macron à la télévision, le 12 mars, à propos des moyens prêts à être déployés pour « protéger [les] salariés et [les] entreprises » des conséquences économiques de la crise sanitaire.

« Les références utilisées par le président depuis le début de la pandémie marquent une rupture très nette avec les précédentes », constate également Myriam Revault d’Allonnes, professeure émérite à l’Ecole pratique des hautes études.

Un exemple l’a particulièrement frappée : le choix fait par Emmanuel Macron, dans son allocution du 13 avril, de citer la deuxième phrase de l’article 1er de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 (« Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune »). « On est là en contradiction totale avec la métaphore des “premiers de cordée”. Cette absence de cohérence est très troublante », estime la philosophe, qui vient d’achever la rédaction d’un essai intitulé L’Esprit du macronisme (à paraître en janvier 2021 aux éditions du Seuil).

« ALORS QU’HOLLANDE AVAIT LE  “EN MÊME TEMPS” HONTEUX, MACRON L’ASSUME EN LE PARANT D’UN AIR GLORIEUX », LA SÉMIOLOGUE CÉCILE ALDUY

Sous la Ve République, Emmanuel Macron n’aura pas été le premier à devoir radicalement changer, en cours de mandat, de politique économique. En 1983, François Mitterrand avait fait le chemin inverse en se convertissant à la « rigueur ». Fin 2008, le plan de relance présenté par Nicolas Sarkozy pour répondre au choc de la crise des subprimes contraignit le candidat de la « rupture » libérale à se transformer en keynésien classique.

En cela, le « macronisme » s’inscrit dans une longue histoire, et l’épreuve du pouvoir aura montré qu’il est bien davantage un pragmatisme qu’un dogmatisme, en dépit du goût affiché par le chef de l’Etat pour les débats théoriques. « Emmanuel Macron est un amoureux des idées mais c’est tout sauf un idéologue », estime ainsi la sémiologue Cécile Alduy, professeure à l’université Stanford (Etats-Unis).

Pour cette spécialiste de l’analyse des discours politiques, ce paradoxe est précisément l’une des forces du chef de l’Etat. « Macron s’est d’emblée affiché comme celui qui était capable de réconcilier les contraires. C’est ce qui le distingue fondamentalement de François Hollande. Dans le fond, leurs politiques ne sont pas très éloignées l’une de l’autre, mais alors qu’Hollande avait le “en même temps” honteux, Macron l’assume en le parant d’un air glorieux », explique Cécile Alduy.

Sur le plan de l’incarnation, les deux postures sont radicalement différentes. « Hollande donnait le sentiment de ne pas assumer ses contradictions. Macron, à l’inverse, les revendique pour les intégrer à une sorte de performance théâtrale dans laquelle il se voit comme un héros romantique confronté à l’histoire et à ses tournants successifs. » Vu ainsi, le macronisme aurait donc moins à voir avec une doctrine qu’avec une posture.

Correspondant du New York Times à Paris, Adam Nossiter partage lui aussi cet avis. « Macron est fondamentalement un pragmatique capable de s’adapter avec une réactivité impressionnante aux circonstances du moment, le tout sans se laisser impressionner », observe le journaliste. A ses yeux, cette souplesse idéologique ne doit toutefois pas créer l’illusion selon laquelle le macronisme serait dépourvu de tout centre de gravité.

« Pour moi, il y a chez Emmanuel Macron quelque chose de très proche des républicains américains, du moins des républicains classiques, pas des trumpistes. Comme eux, il croit d’abord à l’égalité des opportunités, autrement dit qu’il est plus important de permettre aux individus de réussir que d’aplanir les inégalités sociales existantes », affirme Adam Nossiter. Aujourd’hui encore, il reste marqué par la vidéo postée sur les réseaux sociaux, en juin 2018, où l’on voit le chef de l’Etat fulminer en bras de chemise depuis son bureau contre le « pognon de dingue » que les minima sociaux coûteraient au pays : « Ce n’était pas un accident. Macron pense fondamentalement cela, même s’il a compris, depuis, qu’il vaut mieux éviter de le dire quand on préside la France. »

L’angle de la « logique » populiste

Cette difficulté à cerner le « macronisme » sur le plan de la doctrine a conduit certains chercheurs à analyser celui-ci en recourant à une notion que la plupart des partisans du président français refusent d’associer à celui-ci : celle de populisme.

Telle est l’hypothèse qu’ont récemment défendue Charles Barthold (Open University, Londres) et Martin Fougère (Hanken Schools of Economics, Helsinki) dans un long article de la revue Organization. Les deux chercheurs ont conscience de l’incompréhension que peut susciter leur thèse si l’on envisage le populisme en tant qu’idéologie, à l’image du communisme, du fascisme ou du libéralisme. Si l’on considère en revanche le populisme comme une « logique », dans la lignée des travaux du philosophe argentin Ernesto Laclau (1935-2014), la façon dont Emmanuel Macron a conquis le pouvoir entre parfaitement dans cette catégorie.

« Pour Laclau, le populisme se caractérise par deux traits principaux : la formulation d’un discours articulant des éléments hétérogènes et la définition d’une nouvelle frontière politique, d’un nouveau clivage », rappellent ainsi les deux chercheurs. Or, c’est précisément ce qu’a réussi à faire Macron en 2017, poursuivent-ils : « D’un côté, un programme volontairement vague placé sous le mot d’ordre très général de “progressisme” ; de l’autre, la référence à un nouveau clivage impliquant la désignation d’un ennemi clairement identifié : la vieille classe dirigeante, les partis traditionnels, l’ancien monde. »

Au fond, là réside peut-être la principale singularité de la geste macronienne : une capacité à articuler une rhétorique antisystème généralement prisée par les extrêmes, en occupant un espace politique résolument centriste, à l’image des électeurs qui lui ont donné leur voix au premier tour de la présidentielle de 2017, venus tout à la fois du centre gauche et du centre droit.

« MACRON, COMME OBAMA ET RENZI, INCARNE UN “POPULISME BLANC”, HUMANISTE ET INCLUSIF, DANS LE DROIT-FIL DE LA PHILOSOPHIE DES LUMIÈRES », STEFAN SEIDENDORF, POLITISTE ALLEMAND

Pour l’historien et politiste allemand Stefan Seidendorf, directeur adjoint de l’institut franco-allemand de Ludwigsburg (Bade-Wurtemberg), la démarche en rappelle d’autres. « Barack Obama, aux Etats-Unis, ou Matteo Renzi, en Italie, sont arrivés au pouvoir de façon très comparable. Eux aussi voulaient secouer le vieux système politique, eux aussi sont allés très loin dans la critique de l’establishment », explique-t-il.

De là à parler de populisme ? « Oui, mais à condition de bien faire la différence entre deux types de populisme, précise Stefan Seidendorf. Macron, comme Obama et Renzi, incarne ce qu’on peut appeler un “populisme blanc”, humaniste, inclusif, dans le droit-fil de la philosophie des Lumières et ouvert au reste du monde, ce dont témoigne son engagement européen, sur lequel il a eu l’audace assez forte de faire campagne en 2017. Tout l’inverse de ce qu’on peut qualifier de “populistes noirs”, comme Donald Trump ou Marine Le Pen, qui défendent une société fermée, articulée autour des valeurs traditionnelles, et repliée derrière les frontières nationales. »

Cette promesse de s’attaquer aux scléroses de la vie démocratique a-t-elle été tenue ? Sur ce point aussi, les avis des chercheurs sont partagés. Pour certains, le chef de l’Etat n’est pas resté inactif dans ce domaine. « On ne peut pas juste dire qu’Emmanuel Macron, une fois au pouvoir, a tout oublié. Certes, sa façon de gouverner a été d’emblée très verticale et assez autoritaire, mais il a tenté au moins à deux reprises de répondre au malaise de la démocratie représentative en inventant de nouvelles façons d’associer les citoyens », explique ainsi Stefan Seidendorf, qui cite le « grand débat » consécutif à la révolte des « gilets jaunes » et, plus récemment, la convention citoyenne pour le climat.

D’autres, à l’inverse, sont plus sceptiques. C’est le cas d’Alexandre Viala, professeur de droit public à l’université de Montpellier. « Sur le plan de la pratique du pouvoir, Macron s’inscrit dans la longue tradition du “révisionnisme constitutionnel” des années 1930, incarnée par des personnalités comme Raymond Carré de Malberg, René Capitant ou André Tardieu, pour qui la réponse à la crise du système politique reposait avant tout sur un renforcement du pouvoir exécutif. C’est cette matrice qu’on retrouve en 1958, au moment où Charles de Gaulle fonde la Ve République », explique l’universitaire.

Le Covid-19 et le triomphe de « l’Etat rationnel »

Pour ces raisons, Alexandre Viala estime qu’il ne faut pas surestimer la portée du grand débat ou de la convention citoyenne pour le climat, qu’il voit avant tout comme des « concessions imposées par les circonstances ».

A l’inverse, une évolution lui semble plus notable, et démocratiquement plus problématique : le renforcement de l’épistocratie, autrement dit du pouvoir des experts et des savants. « En 2017, la tendance était déjà là, avec la nomination de nombreux ministres au profil de techniciens, très en phase avec l’idéal saint-simonien d’un pouvoir convaincu d’être guidé par la seule raison, au risque de disqualifier par avance toute alternative », explique l’universitaire. Or, trois ans plus tard, la crise due au Covid-19 ne ferait au fond qu’accélérer ce processus : « Le coronavirus constitue une sorte de divine surprise pour ceux qui défendent un tel système : il donne un pouvoir sans précédent aux scientifiques, et le débat public est réduit à des arbitrages de nature technique. C’est le triomphe de l’Etat rationnel et au fond la négation même de la politique », estime le chercheur.

Auteur d’un essai intitulé Le Moment Macron (Seuil), paru cinq mois après l’élection présidentielle de 2017, l’historien Jean-Noël Jeanneney partage cette analyse jusqu’à un certain point. Oui, estime-t-il, il y a chez l’actuel président une forme de saint-simonisme dans l’idée qu’il faut « libérer les énergies » et donner le pouvoir aux techniciens. Mais, à ses yeux, la filiation s’arrête là. « Saint-Simon voulait certes aider les talents neufs à surgir, en les libérant des entraves de la tradition, mais son école n’a cessé de dire que cela ne devait pas se faire aux dépens des plus fragiles. Macron, lui, a semblé souvent avoir oublié la deuxième partie du programme. »

Avec le recul, l’historien a lui aussi le sentiment que la promesse initiale de dépassement des vieux clivages n’a pas résisté à l’épreuve du pouvoir. En cela, le « moment Macron » apparaît moins comme une innovation que comme une nouvelle tentative de gouverner au centre dans un contexte de grave crise politique. A l’instar de Pierre Waldeck-Rousseau qui, en 1899, en pleine affaire Dreyfus, prit dans son gouvernement à la fois le général de Galliffet, le fusilleur des communards, et le socialiste Alexandre Millerand. Ou du général de Gaulle qui, en 1958, pendant la guerre d’Algérie, nomma ministres le socialiste Guy Mollet et l’homme de droite Antoine Pinay.

« Basculement progressif vers la droite »

Or, pas plus que ces expériences passées, la tentative macronienne n’a tenu dans la durée, estime Jean-Noël Jeanneney. « Cette idée de dépasser le clivage droite-gauche a pu apparaître conjoncturellement féconde, mais elle s’est révélée toujours illusoire dans la durée », estime l’historien, pour qui « le macronisme au pouvoir est l’histoire d’un basculement progressif vers la droite ».

A l’appui de cette thèse, l’historien cite d’abord l’évolution de la composition des gouvernements : « Edouard Philippe était le bras droit d’Alain Juppé, Jean Castex était le secrétaire général adjoint de Sarkozy, à qui on a fait mille grâces. On est passé d’une droite centriste à une droite plus affirmée, ce que soulignent encore davantage les récents appels du pied à Philippe de Villiers. Tandis que l’intérieur vient d’être livré, avec éclat, à la droite dure. »

Pour l’historien, Emmanuel Macron aurait pu choisir une autre stratégie : « Il pouvait décider de tout faire pour garder le soutien du centre gauche, par exemple en veillant à se concilier la CFDT au moment de la réforme des retraites. Or c’est le choix contraire qu’il a fait. »

« LE MACRONISME EST SANS DOUTE LE PHÉNOMÈNE POLITIQUE LE PLUS INTÉRESSANT EN FRANCE, AU COURS DES TRENTE DERNIÈRES ANNÉES, ET EN MÊME TEMPS LE PLUS ÉNIGMATIQUE », NICOLAS ROUSSELLIER, POLITISTE

Ce retour à du « connu » épuise-t-il pour autant la singularité du macronisme ? Bien qu’historien lui aussi, et donc enclin à tisser des généalogies et à ne pas prendre pour argent comptant ce qui se prétend inédit, Nicolas Roussellier met en garde contre une telle tentation. Selon ce maître de conférences à Sciences Po, « le macronisme bouscule les spécialistes de science politique autant que les dirigeants politiques eux-mêmes ».

Contrairement à d’autres mouvements, comme le gaullisme, qui sont apparus sur une scène politique déjà structurée par des partis traditionnels, le « macronisme » est à l’image du champ politique dans son ensemble : « On dit à juste titre qu’il manque de clarté doctrinale et qu’il s’appuie sur un parti – La République en marche – peu organisé et qui ne produit aucune idée nouvelle. C’est sans doute vrai, mais on peut dire à peu près la même chose de toutes les familles politiques, toutes en état de recomposition et de crise existentielle face à l’émergence de nouveaux types de mobilisation leur échappant totalement, à l’image des “gilets jaunes”. »

Auteur d’une étude de référence sur l’histoire du pouvoir exécutif en France (La Force de gouverner, Gallimard, 2015), Nicolas Roussellier n’hésite pas à le dire : « Le macronisme est sans doute le phénomène politique le plus intéressant qui a émergé en France au cours des trente dernières années, et en même temps le plus énigmatique. »

D’où, sans doute, le sens profond de la promesse de « réinvention » faite par Emmanuel Macron, le 13 avril, à la télévision. Une promesse qui correspond à l’essence même du macronisme, fondée sur sa capacité d’adaptation perpétuelle aux circonstances. Ce que Nicolas Roussellier définit comme le pari fondamental du président de la République : « Apparaître comme celui qui est le mieux à même de tenir le gouvernail et de faire avancer le bateau dans la tempête. »

6 septembre 2020

Vu sur internet - j'aime bien

jaime20

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6 septembre 2020

Spézet - Ils défendent leurs boîtes aux lettres

boite aux lettres

Si le nombre de lettres à distribuer s’élevait à 18 milliards en 2008, il devrait descendre à 5 milliards en 2020. Photo Le Télégramme

Article de Jacques Chanteau

Les boîtes aux lettres seraient-elles menacées de disparition ? Des élus et des usagers, notamment en Centre-Bretagne, montent au créneau, alors que La Poste explique « s’adapter aux nouveaux modes de vie ».

Au mois de février dernier, la Cour des comptes a considéré que La Poste devait se moderniser en s’adaptant, entre autres, au volume de courrier qui ne cesse de diminuer. Si le nombre de lettres à distribuer s’élevait à 18 milliards en 2008, il devrait en effet descendre à 5 milliards en 2020. La Cour des comptes a donc demandé à La Poste de réduire son parc de boîtes aux lettres, dont 4 500 sont réparties en Bretagne.

Depuis plusieurs semaines, des élus bretons se battent pour préserver leurs boîtes jaunes. Au mois de juillet, le conseil municipal de Carhaix (29) a voté une motion contre le projet de La Poste de retirer quatre boîtes. Une motion, précise le maire carhaisien DVG, Christian Troadec, « afin de conserver un niveau de service public satisfaisant et de ne pas pénaliser la population, notamment les personnes âgées ». La demande a visiblement porté ses fruits car les quatre boîtes jaunes sont toujours là.

« De la fumisterie »

Non loin de la capitale du Poher, trois boîtes de Spézet (29) doivent disparaître, « vu la baisse très significative des volumes collectés ». « C’est de la fumisterie car le service public est un service à qui on n’a pas à demander de faire de la rentabilité », s’insurge Ronan Broustal, membre du collectif de défense des services de proximité de Spézet.

Dans la région de Loudéac (22), c’est le député LR de la circonscription, Marc Le Fur, qui sonne la révolte. « Je suis saisi par un grand nombre de citoyens regrettant ces fermetures, informe l’élu dans un courrier adressé à la direction régionale de La Poste. Parmi les usagers réguliers de ce service figurent un grand nombre de personnes âgées qui ne sont pas en mesure de se déplacer. Quant aux autres utilisateurs, ils sont désormais contraints d’utiliser leur véhicule afin d’aller poster leur courrier. Or, ces déplacements répétés génèrent, d’une part, un coût pour les usagers et sont, d’autre part, sources d’émissions de CO2 »

La Poste « s’adapte aux évolutions démographiques »

« Une partie des boîtes aux lettres a été condamnée temporairement dans le cadre de la crise sanitaire, du fait d’une baisse du trafic et des nouvelles organisations de la distribution, explique, de son côté, la direction régionale de La Poste. À ce jour, plus de 4 250 boîtes aux lettres sont relevées chaque jour par les facteurs, soit 95 % du parc. Près de 250 d’entre elles sont actuellement en réparation, avec des délais qui ont pu être allongés du fait de l’arrêt puis de la reprise progressive de l’activité des entreprises prestataires de La Poste qui ont en charge leur maintenance ».

« Le parc de boîtes aux lettres s’adapte aux évolutions démographiques et aux nouveaux modes de vie », assure La Poste. Celle-ci souligne qu’elle « implante au moins une boîte aux lettres de rue par bourg » et qu’elle « fait évoluer régulièrement » le nombre de boîtes afin de « répondre aux nouveaux usages, en enlevant celles qui sont peu utilisées et en en implantant de nouvelles dans les lieux à forte fréquentation ». La Poste précise également que « la collecte de courrier à domicile est possible pour les personnes isolées et fragiles ». « Pour en bénéficier, indique-t-elle, il leur suffit d’informer le facteur ou d’apposer un mot sur la boîte aux lettres ».

6 septembre 2020

Milo Moiré

milo 66

milo 67

6 septembre 2020

Société - Le soutien-gorge, si je veux, quand je veux !

soutien gorge

GAZETA.RU (MOSCOU)

Lors du confinement, beaucoup de femmes ont abandonné le soutien-gorge et certaines ne sont pas pressées de l’agrafer à nouveau. Plus qu’un choix de confort, tomber le soutif est une revendication féministe, explique le site russe  Gazeta.ru.

En trois mois de confinement, beaucoup de gens ont pris l’habitude de se passer de sous-vêtements ; en effet, nul besoin d’en porter pour traîner en pyjama à la maison. Avec le déconfinement, il n’est pas évident de changer à nouveau ses habitudes vestimentaires, surtout pour remettre un soutien-gorge étroit et contraignant, une véritable torture par temps chaud.

Cet accessoire de lingerie pourrait faire partie des victimes de la pandémie, car les femmes ne sont pas prêtes à se saucissonner dans un étroit soutien-gorge après avoir goûté à la liberté. C’est en tout cas perceptible dans les discussions et les publications sur les réseaux sociaux, par exemple lorsque en mai la journaliste de Buzzfeed Tomi Obaro a tweeté “Je n’imagine pas vraiment le soutien-gorge faire son retour après ça.” Son message a reçu plus d’un demi-million de likes.

Dans le collimateur depuis 2012

Cet élément de lingerie, objet d’un autre temps qui rappelle le corset ou la crinoline portés au XIXe siècle, enserrant et déformant le corps des femmes pour le plaisir des hommes, est dans le collimateur des femmes déjà depuis 2012. En effet, cette année-là, le mouvement Free The Nipple [“libérez le téton”] a vu le jour, soutenu par plusieurs stars hollywoodiennes qui se sont affichées pour l’occasion sur les tapis rouges sans soutien-gorge et dans des tenues laissant deviner leurs tétons. “On ne doit pas avoir honte de nos tétons !” a ainsi déclaré l’actrice Jennifer Aniston qui apparaissait déjà en tee-shirt sans soutien-gorge dans les années 1990 dans la série Friends.

Certaines féministes et défenseuses des droits des femmes voient l’injonction de porter un soutien-gorge comme une atteinte à la liberté des femmes, destinée à répondre aux attentes des hommes. Il s’agit d’une part de cacher ses tétons des regards afin d’éviter de provoquer des hommes sensibles et, de l’autre, de donner à sa poitrine une forme plus attirante. C’est d’ailleurs pour cela que certaines marques proposaient des soutiens-gorges push-up ou encore de la lingerie gainante.

Militer pour le “body positive”

Les tendances actuelles dans la mode reflètent cette nouvelle aspiration au confort, à l’authenticité et à l’égalité entre les genres. Victoria’s Secret, l’un des principaux fabricants de soutiens-gorges push-up, a commencé à enregistrer des pertes déjà en 2016. Sa valeur boursière avait alors chuté de 29 %. En 2014, une photo de Rihanna en robe transparente sans soutien-gorge avait été retouchée pour cacher ses tétons.

Mais désormais, ces stars hollywoodiennes et mannequins auxquelles les jeunes filles veulent ressembler, prêtes à sacrifier pour cela tous les petits plaisirs de la vie en faisant des régimes drastiques, militent pour le “body positive” et appellent leurs fans à porter ce qu’elles veulent et avoir l’apparence qui leur plaît.

Des actrices, chanteuses ou mannequins telles que Rihanna, Madonna, Bella Hadid, Kendall et Kylie Jenner, Jennifer Lopez, Miley Cyrus, Kim Kardashian ou Selena Gomez se sont illustrées dans des tenues qui laissaient apparaître les formes de leur poitrine. Les Russes ne sont d’ailleurs pas en reste : Natalia Vodianova, les chanteuses Glukoza et Polina Gagarina, l’actrice Ioulia Peressild ont tour à tour abandonné le soutien-gorge.

Assimiler la nudité du torse féminin

En 2016, le mouvement Free The Nipple est revenu sur le devant de la scène médiatique lorsque Instagram et Facebook se sont mis à bloquer les images de poitrines nues ou dénudées. Cette aspiration à la liberté et à l’expression de soi donne cependant lieu à son tour à des excès, car, si par le passé on faisait appel à la chirurgie esthétique pour augmenter la taille de ses seins, aujourd’hui on fait redessiner ses tétons à l’aide d’un combleur dermique pour accentuer l’effet “pointu”.

Pourtant, dès le départ, Free The Nipple prônait justement l’inverse, à savoir se débarrasser du soutien-gorge non pas pour plaire aux hommes et attirer davantage leur attention, mais pour assimiler la nudité du torse féminin à celle du torse masculin, afin qu’il n’y ait plus de différence de perception et que le torse féminin cesse d’être un objet sexuel.

Au début du confinement, des experts conseillaient aux femmes de remettre régulièrement un soutien-gorge pour prévenir d’éventuels problèmes de santé qui pourraient survenir durant cette période de télétravail. La conceptrice de lingerie Victoria Shelton de la marque Figleaves expliquait ainsi dans le Sun que l’abandon durable du soutien-gorge pouvait provoquer des tensions des ligaments suspenseurs de la poitrine, qui auraient pour conséquence un abaissement des glandes mammaires, des problèmes posturaux et des douleurs dorsales. Un risque qui s’accroît avec la taille de la poitrine.

Brassière de sport ou bralette comme alternatives

Ainsi, il est déconseillé de s’affranchir complètement du soutien-gorge, mais il est également nocif d’en porter un en permanence, et en particulier de dormir avec. Une brassière de sport en tissu stretch, une bralette ou un soutien-gorge sans armatures sont autant d’alternatives largement plébiscitées par les marques de lingerie les plus pointues.

L’experte Tatiana Poliakova expliquait dans le magazine The Village qu’il n’y a aucune interdiction ni à l’inverse d’injonction stricte à porter un soutien-gorge ; aucun dress code actuel n’impose le port de cet accessoire féminin.

Il arrive seulement qu’il soit évoqué dans certains codes vestimentaires professionnels, où le soutien-gorge peut être obligatoire associé à un uniforme. “Dans ces cas, d’ailleurs, il est souvent stipulé que le soutien-gorge ne doit pas se voir et la blouse ne doit pas être moulante”, précisait l’experte.

Dans ce même article, le gynécologue Maxim Ignatov affirmait quant à lui que l’abandon du soutien-gorge n’a rien de dangereux et ne provoque pas d’affaissement de la poitrine.

C’est bon pour la santé de ne pas porter de soutien-gorge, estimait le médecin. Cela permet de renforcer les ligaments de soutien des glandes mammaires. Bien entendu, pour les poitrines de bonnet C et supérieurs, il est préférable de porter un soutien-gorge la majeure partie du temps actif”.

Cet élément de lingerie est en particulier bénéfique lors de la pratique d’une activité physique.

Le féminisme commence dans la penderie : ces vêtements conçus initialement pour plaire aux hommes, pour répondre à des fantasmes, et non pour la santé des femmes, affichent désormais des slogans féministes et des appels à “être soi-même” et à s’aimer.

Les mannequins qualifiées grande taille gagnent en visibilité, les photographies sont moins retouchées et ne masquent plus les particularités naturelles de la silhouette et de la peau des modèles, telles que les vergetures. C’est peut-être lié au fait que ce sont désormais les femmes elles-mêmes qui sont clientes des magasins de lingerie : il fut un temps où la lingerie était achetée par les hommes, en cadeau à leurs épouses ou amantes. Ils étaient à la recherche de jolies tenues sans considération pour le confort. Désormais, l’achat d’un soutien-gorge constitue véritablement un choix personnel.

Malgré tout, les marques ont encore du chemin à faire : le tableau des tailles est à revoir, car les femmes doivent souvent choisir entre des modèles trop étroits et moulants, il est de plus en plus difficile de trouver un vêtement à sa taille, autant dans les grandes tailles que dans les plus petites.

Daria Laboutina

6 septembre 2020

Miss Tic

misstic77

6 septembre 2020

Enquête - Ecole, travail, vie quotidienne : comment le Covid-19 nous plonge dans l’incertitude

Par Clara Georges - Le Monde

Après des mois chamboulés par le virus, on espérait un retour à la normale à la rentrée. Résultat, on n’a jamais été autant dans le flou. Et il semblerait que l’on doive s’y habituer.

On y verra plus clair en septembre. C’est ce qu’avait répondu le patron à ses salariés qui, avant leur départ en vacances, s’interrogeaient sur les conditions de leur rentrée. C’est ce qu’avait soupiré, résignée, la directrice de la crèche municipale aux parents en leur refourguant leur progéniture, le 10 juillet, avant de baisser le rideau et désinfecter le moindre hochet pour la soixantième fois de la journée. On y verra plus clair en septembre. C’est ce qu’on avait répondu aux grands-parents soucieux de planifier la venue des petits aux vacances de la Toussaint et, pourquoi pas, de Noël. C’est ce que disait Gilles Moëc, chef économiste du groupe AXA, lors d’une discussion téléphonique en plein mois de juillet : « En septembre, tous les économistes vont se dire : voilà, on commence à reprendre une vitesse de croisière. Je l’espère, en tout cas. »

On y verra plus clair en septembre. C’est ce qu’on s’était dit en fermant l’ordinateur pour la pause estivale, après avoir commencé à travailler, à tâtons, sur un sujet de rentrée provisoirement intitulé « Bienvenue dans un monde flou ». « Mais en septembre, plus rien ne sera flou !, avait alors rétorqué une collègue optimiste. Tout sera revenu à la normale. »

« ON NE SAIT PAS CE QUE FERONT LES PARISIENS QUAND ILS RENTRERONT – S’ILS RENTRENT ! AURONT-ILS PEUR DU COVID, DE LA CRISE ÉCONOMIQUE ? SORTIRONT-ILS ? LES CAFÉS DEVRONT-ILS FERMER À NOUVEAU ? » THOMAS BOUBOL, COGÉRANT D’UNE BRASSERIE

Nous en étions là, fin août, face à notre ordinateur rouvert depuis peu et à nos notes toujours aussi peu claires, lorsque la voix de Vadim Fravalo résonna dans la grande salle vide du Zephyr, sa brasserie Art déco du 20e arrondissement de Paris. Le gérant est au téléphone avec un fournisseur. « On s’est arrêté deux semaines. On a repris hier, et c’est un cauchemar. Le désert. Je vais te commander de la marchandise parce qu’on n’a plus rien, mais je ne sais pas si on l’écoulera… » La terrasse attend des clients qui n’arriveront pas.

Attablés autour d’un carnet de commandes, Vadim Fravalo et son associé, Thomas Boubol, s’affaissent. « On fait 10 % de ce qu’on faisait l’année dernière à la même date. Normalement, on a une cinquantaine de couverts le midi. Vous pouvez compter, regardez : on a six clients. Pareil pour les cafés, on en vend une centaine d’habitude, ce matin on en a servi dix à tout péter. » On y verra plus clair en septembre ? Mais septembre, au moment où nous parlons, c’est dans cinq jours. « Le plus difficile, c’est l’incertitude, dit Thomas Boubol. On ne sait pas ce que feront les Parisiens quand ils rentreront – s’ils rentrent ! Auront-ils peur du Covid, de la crise économique ? Sortiront-ils ? Les cafés devront-ils fermer à nouveau ? »

Les deux gérants tâtonnent. Ils sont passés de vingt-neuf plats à la carte à dix-sept. Ils commandent moins de poissons au pêcheur, moins de produits frais pour ne pas gâcher. Si les clients ne reviennent pas, ils n’auront pas la trésorerie nécessaire pour payer les fournisseurs.

Il semblerait bien que le monde soit toujours flou en cette rentrée, Covid-19 oblige. Voire qu’il faille s’habituer à cette vision mal ajustée, car il pourrait s’agir de notre nouveau quotidien pour longtemps (mais combien de temps ? C’est flou). Notre vie ressemble désormais étrangement à celle de Mel, personnage de Woody Allen dans Harry dans tous ses états, soudain devenu « out of focus ». Dans le film, les contours de Robin Williams, qui incarne Mel, ne sont plus tout à fait nets, comme si la caméra était mal réglée. Malgré un léger étonnement, et une certaine gêne, son entourage et lui semblent s’accommoder assez vite de cette bizarrerie visuelle (« Daddy’s out of focus ! Daddy’s out of focus ! », chante joyeusement son fils en voyant son père flou rentrer à la maison).

Nous y voilà, donc : retourner au bureau sans oser y laisser ses affaires, emmener les enfants à l’école en priant pour qu’ils y restent cette année, envisager des vacances dans un rayon de 100 km au cas où, s’inscrire à des activités dont on n’est pas certain qu’elles soient maintenues, attendre des annonces de Jean Castex qui ne dissipent jamais vraiment le nuage d’incertitude.

Inconfort psychique

Rien de tout cela n’est très grave, c’est sûr. Mais cette situation suscite un inconfort psychique puissant pour beaucoup de gens. Comme vient le confirmer, au milieu de la rédaction de cet article out of focus, le coup de fil d’une collègue. Nous ne nous sommes pas parlé depuis la pause estivale. Comment va-t-elle ? « Tout est très flou, et moi j’aime pas le flou, j’ai besoin de faire des sommaires sur six mois. J’ai voulu me laisser aller au flou, mais ça me met dans un état d’angoisse profond. »

Puisqu’il va bien falloir « vivre avec » (le virus, le doute, le masque…), selon l’expression consacrée qui célèbre une sorte de survivalisme de bas étage, il est peut-être utile d’aller à la rencontre de ceux qui supportent l’incertitude sans angoisse, et le flou sans lunettes. Les premiers sont morts, mais ils nous ont laissé quelques pistes, à défaut d’un mode d’emploi : ce sont les stoïciens. Ainsi Sénèque, dans ses « Lettres à Lucilius ». Lettre XIII, « Sur la force d’âme qui convient au sage. Ne pas trop craindre l’avenir » : « Ce que je te recommande, c’est de ne pas te faire malheureux avant le temps ; car ces maux, dont l’imminence apparente te fait pâlir, peut-être ne seront jamais, à coup sûr ne sont point encore. Nos angoisses parfois vont plus loin, parfois viennent plus tôt qu’elles ne doivent ; souvent elles naissent d’où elles ne devraient jamais naître. Elles sont ou excessives, ou chimériques, ou prématurées. » Autrement dit, calmos : la deuxième vague n’est pas arrivée et n’arrivera peut-être jamais. Rien ne sert de se ronger les sangs en attendant sa survenue. Facile à dire, Sénèque.

Les stoïciens – dont la philosophie est très en vogue – nous disent encore ceci (Sénèque, De la tranquillité de l’âme) : « Qui craint la mort ne fera jamais acte d’homme vivant ; mais celui qui sait bien que, dès l’heure où il fut conçu, son arrêt fut porté, celui-là vivra selon les termes de l’arrêt, et en même temps, par la même force d’âme, fera en sorte que nul événement ne soit imprévu pour lui [même la fermeture de la cantine scolaire]. En voyant d’avance le possible comme certain, il amortira le choc de tous les maux (…). La maladie, la captivité, ma maison qui s’écroule ou s’enflamme, rien de tout cela ne peut me surprendre. »

GUILLAUME MARTIAL POUR « LE MONDE »

Si les idées d’Epictète (« [Avance en] homme pénétré de cette vérité que tout ce qui peut arriver est indifférent et ne te concerne en rien. Alors, quel que soit l’événement, tu seras en mesure d’y faire face comme il convient », extrait du Manuel) ou de Sénèque ont tant de succès, c’est peut-être parce que leur lecture nous donne une excuse pour nous affranchir de leurs préceptes le reste du temps. N’oublie pas que tu es mortel ? OK, mais là je n’ai pas le temps, mon agenda déborde et je suis trop occupé à compter mes pas sur l’appli de mon smartphone. On se donne l’illusion que l’on garde la maîtrise de son destin. La vie au temps du Covid-19 répond un peu au même principe : porter un masque, respecter les distances, éviter les rassemblements, et tout ira bien – peut-être.

Hypothèses et « serious games »

Il y en a d’autres que l’ère du flou n’effraie pas : ceux dont l’incertitude est le métier. Ainsi, par exemple, des supply chain managers, des sortes de super-prévisionnistes en entreprise. Leur rôle est de coordonner tous les flux (marchandises, commandes, trésorerie, équipes…). Dans le temps, on appelait cela la « chaîne logistique », mais le métier a évolué. « Nous sommes des professionnels de la gestion de l’incertitude, résume Cyril Fougerouse, responsable en supply chain management (SCM) chez GKN Aerospace, qui fabrique des pièces pour Airbus, Boeing ou Ford, et membre de l’association française de SCM, l’AFSCM. Depuis une dizaine d’années, l’économie s’est tellement globalisée que nos entreprises dépendent de multiples facteurs impossibles à prévoir : tsunami au Japon, Brexit, pandémies… Dans notre jargon, nous résumons le monde actuel avec l’acronyme suivant : VUCA, pour “volatility, uncertainty, complexity, ambiguity”. » Et comment fait-on, en bon français, pour manœuvrer dans tant d’incertitude ? « On organise des “serious games”, répond M. Fougerouse. Une équipe de quatre personnes se connecte à un jeu qui simule une entreprise en train de perdre de l’argent. Ils doivent expérimenter, changer l’offre, les relations aux fournisseurs ou, pourquoi pas, proposer de relocaliser les achats – là au moins, ils peuvent tout oser puisqu’ils ne risquent pas de se faire virer ! »

« RECONNAÎTRE QU’IL Y A DES INCERTITUDES, MONTRER UN PEU D’HUMILITÉ, ÇA NE FAIT PAS DE MAL DE TEMPS EN TEMPS. » LAURENCE BOONE, CHEF ÉCONOMISTE DE L’OCDE

La vie étant décidément bien dangereuse, autant s’entraîner à blanc. M. Fougerouse dit encore qu’en période de crise, lui et ses collègues se réunissent pour lister des hypothèses et faire des prévisions en fonction de ces différents scénarios. Ainsi, si l’on s’aperçoit que les prévisions étaient mauvaises (« par définition, les prévisions sont fausses », ajoute-t-il, pas très rassurant), on peut toujours s’en remettre aux autres hypothèses envisagées.

Autrement dit, couvrir le champ des possibles – une autre manière d’avoir l’impression de maîtriser son destin, puisqu’on peut ainsi dire : « Je l’avais prévu ! ». C’est aussi ce qu’explique, à sa manière, Laurence Boone, chef économiste de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Pour la première fois, en juin, raconte-t-elle, l’institution a présenté deux scénarios pour ses « perspectives économiques ».

Cela n’a l’air de rien mais, dans ce monde ritualisé, où une phrase suffit à faire trembler toute la planète (le « whatever it takes » de Mario Draghi, l’ancien président de la Banque centrale européenne, pendant la crise financière), c’est une petite révolution – la preuve que le Covid-19 chamboule tout. « Il me semblait difficile de monter sur l’estrade dans le petit amphithéâtre et de dire “voilà, je pense que le scénario le plus probable sera le suivant”, raconte Mme Boone. Reconnaître qu’il y a des incertitudes, montrer un peu d’humilité, ça ne fait pas de mal de temps en temps. »

Aïe. Si même les économistes, qui peuvent affirmer avec autant d’aplomb une chose et son contraire en s’appuyant sur les mêmes chiffres, se mettent à douter, nous voici mal. Pour y voir plus clair, Laurence Boone se tourne vers d’autres disciplines (« Je n’ai jamais parlé à autant de médecins de ma vie ! »), s’adresse à des épidémiologistes, des sociologues, des spécialistes d’opinion. Et utilise de nouveaux outils pour tenter de deviner à quoi ressembleront les mois à venir : « On travaille beaucoup les données rassemblées par Google et LinkedIn pour estimer l’activité économique en temps réel avec la mobilité des personnes ou bien les recherches d’emploi : on regarde les voyages, les transports routiers, si les gens retournent au travail et comment, et si leur consommation change. »

A titre personnel, cela ne la prémunit pas contre un certain vague à l’âme : « Quand je regarde mes enfants, je me demande parfois quel monde on est en train de leur laisser. Mais je crois qu’il n’est pas juste de raisonner comme ça : j’essaie de leur donner les clés pour qu’ils puissent contribuer au monde qui se dessine, que ce soit le leur, pas une répétition du nôtre. »

Une toute-puissance bousculée

Eh bien. Nous ne sommes guère plus avancés qu’au début de l’article. Reste peut-être un espoir : trouver conseil auprès de ceux qui font la pluie et le beau temps – pas les dieux, mais les météorologistes. Eux ont les yeux rivés sur l’horizon, et ils nous prédisent l’avenir, tout bonnement. Et si c’était eux, nos sauveurs ? Ceux qui vont nous indiquer comment traverser les mois qui viennent ? « Les gens aimeraient savoir s’il leur pleuvra sur la tête quand ils franchiront le palier demain matin, résume Emmanuel Bocrie, prévisionniste chez Météo France. C’est évidemment impossible. On peut donner des indications très précises pour les minutes qui viennent sur un site donné, mais plus on s’éloigne, moins on a de certitudes. »

Alors, continue-t-il, les météorologistes ont recours à des ruses : ils donnent des indices de confiance, ils emploient un vocabulaire plus ou moins vague (« arrivée d’une traîne », « partie ouest de la France »). Tout cela pour répondre à une exigence croissante du public. « Les gens veulent partir en week-end, ils veulent faire un barbecue, il leur faut des prévisions. C’est peut-être lié à la marchandisation de la société : on dispose d’un service météo, ce service ne saurait être défaillant ; on vous annonce le beau temps, vous voulez du beau temps. La nature doit se plier à vos contraintes. »

Dans cette optique, le Covid-19, en compromettant nos projets, vient aussi calmer nos ardeurs de toute-puissance. Nous en étions là de nos réflexions nébuleuses lorsque Wafa et Edouard, des voisins dont le mariage en Tunisie a été annulé pour cause de virus, nous ont informés avoir fixé une nouvelle date. « Le 12 juin 2021, dit Wafa. D’ici là, ça devrait aller quand même, non ? » On s’est pris à douter.

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