
Par Yann Bouchez
Il y a tout juste vingt ans, la starlette à la plastique refaite était retrouvée morte chez elle à Grasse dans des circonstances douteuses. La relation d’emprise que son mari et imprésario entretenait avec elle continue d’interroger.
Elle laisse échapper un sourire, presque malgré elle. « Excusez-moi, mais Lolo Ferrari, tout le monde s’en fout aujourd’hui, non ? », nous interroge l’employée du service cimetières de la ville de Grasse. Impossible de savoir où se trouve la tombe de l’ancienne actrice-chanteuse-bimbo : « La volonté de la famille est de ne pas communiquer. » Pas plus de précision sur cette « famille », alors que ses proches se sont tant disputés à sa mort. Juste un conseil : « Si vous pouviez éviter d’écrire dans votre article qu’elle est enterrée ici, pour l’image de la ville… »
La dépouille d’Eve Vigne, née Vallois, plus connue sous le pseudonyme de Lolo Ferrari, repose bien à Grasse, pour les rares qui n’étaient pas encore au parfum. Là où elle vécut une dizaine d’années. Le 5 mars 2020, vingt ans après sa mort, elle n’a eu droit à aucun hommage. La sous-préfecture des Alpes-Maritimes fait sienne la phrase de George Sand : « L’oubli est le vrai linceul des morts. » Au cimetière Sainte-Brigitte, le plus grand des neuf que compte la ville, le gardien indique volontiers l’endroit où reposent l’ancien ministre Charles Pasqua ou l’actrice Suzy Carrier. Mais parlez-lui de Lolo Ferrari et il devient muet comme une tombe. Il faut éviter les visites de nécrophiles ou de fétichistes, argue-t-il.
La « femme aux plus gros seins d’Europe »
« Lolo Ferrari ». Un pseudonyme, une autre époque. Celle d’avant la télé-réalité. Celle d’avant les réseaux sociaux. Une poitrine comme gonflée à l’hélium, au gré des coups de bistouri, jusqu’à un bonnet 130F. Outre ses implants mammaires qui l’empêchent de dormir sur le ventre et sur le dos, Eve Vigne aura subi plus d’une vingtaine d’opérations chirurgicales. Le nez, les lèvres, les pommettes. Jusqu’à la déraison. Dans les médias, elle traîne des qualificatifs pas toujours flatteurs : « femme aux plus gros seins d’Europe », « Vénus hottentote des années 1990 », « bête de foire ». Sa plastique lui vaut une médiatisation souvent amusée.
On la voit dans le film belge Camping Cosmos (1997) ou camper le rôle d’une fée dans la comédie Quasimodo d’El Paris (1999). Au Festival de Cannes, en 1996, elle pose sur un ring, pantalon blanc et débardeur rose devant une cohue de photographes. Mais sa carrière à l’écran reste limitée. Et cantonnée à ses attributs physiques dans un registre pornographique, à l’image des titres des films Planet boobs (1996) et Mega Tits 6 (1998), entre autres. Quant à la chanson Airbag Generation (1996), elle n’aura qu’un retentissement limité au-delà de son cercle de fans. Les modèles de la jeune femme, Brigitte Bardot ou Marilyn Monroe, semblent bien loin. Mais, toutes proportions gardées, le personnage Lolo Ferrari préfigure les Kim Kardashian ou Nabilla. Jusqu’à une notoriété certaine : son décès fut annoncé dans les JT de 20 heures.
Vingt ans plus tard, celle qui avait tant recherché la célébrité repose, anonyme, au cimetière des Roumiguières. Une case perdue au milieu de dizaines d’enfeus, ces tombeaux hors sol, typiques du sud de la France, que les spécialistes surnomment les HLM des cimetières, autant pour leur ressemblance avec des barres d’immeubles que pour leur coût modique. La dalle de Lolo Ferrari ne comporte ni nom ni date. De fausses orchidées et des roses en plastique ont été posées il y a bien longtemps, à en juger par la poussière qui les recouvre. Inutile de nourrir d’éventuelles curiosités malsaines : les deux implants mammaires de 3 kg chacun, qui firent la renommée et le malheur de la jeune femme, morte à 37 ans, ne sont pas dans son cercueil. Ils ont été détruits. Son corps en avait été délesté avant sa mise en bière.
Une longue enquête judiciaire
Lolo Ferrari n’a pas été incinérée, c’était pourtant son souhait. Du moins est-ce ce qu’a longtemps prétendu son mari, Eric Vigne. Juste après le dimanche 5 mars 2000, où elle fut trouvée morte dans son lit, bourrée de médicaments, il s’était fendu d’un courrier au procureur de Grasse. « Elle voulait être incinérée très vite pour ne pas être, suivant son expression, “dévorée par les vers intérieurs” », écrivait-il.
A plusieurs reprises, il demande alors sa crémation. Vingt ans plus tard, il ne semble plus si pressé. « Je vais probablement le faire un jour, explique-t-il désormais. Mais ce n’est pas urgent. Maintenant son corps est largement abîmé. Donc ça ne sert pas à grand-chose de le faire. » Eric Vigne ne souhaite plus parler aux journalistes, ces « vicieux, salauds, épouvantables » qui ont écrit tant de « saloperies ». « Vous avez le coronavirus à vous occuper. Alors occupez-vous du corona ! », ordonne-t-il au téléphone.
Si Lolo Ferrari n’a pas été incinérée, c’est que la justice s’est d’abord longtemps opposée à la crémation de l’ancienne starlette. Sept ans d’investigations pour essayer de comprendre comment elle était morte, en vain. Et si Eric Vigne est si nerveux, c’est qu’il a longtemps fait figure de principal suspect. Près de treize mois de détention préventive, entre 2002 et 2003, deux mises en examen pour « meurtre » et « non-assistance à personne en danger », avant d’être blanchi par un non-lieu général, en 2007. Sans procès, donc. L’enquête judiciaire et ses milliers de pages de procès-verbaux, que M a pu consulter, n’a pas réussi à établir les circonstances précises de la mort d’Eve Vigne. Mais elle éclaire d’une lumière crue la chute d’une femme sous emprise.
L’agent artistique et le rêve de star
Eve a 23 ans lorsqu’elle rencontre Eric, en Bretagne. Lui en a 38 et déjà plusieurs vies. Un bac A, des études de philo, une carrière de prof avortée, des boulots de chauffeur de taxi, de gérant d’hôtel, de vendeur de voitures. Une première femme et un fils. Et une sombre affaire de drogue qui lui vaut de la prison au mitan des années 1980. Deuxième d’une fratrie de quatre, Eve est une gamine un peu paumée. Elle peine à trouver un boulot après une scolarité ratée, rêve de célébrité. En 1988, moins d’un an après leur première rencontre, ils se marient, en catimini. Sans avertir la famille d’Eve, avec laquelle la jeune femme entretient des rapports compliqués.
Ce sont pourtant les parents d’Eve qui, par le biais d’une donation, aident le couple à acheter une maison à l’autre bout de la France. A l’époque, la demeure d’allure modeste et son grand jardin, situés à la frontière entre Grasse et Peymeinade, coûtent aux mariés 900 000 francs. Commencent les opérations de chirurgie. Les années 1990 sont celles de tous les excès. Dans ce quartier paisible, le couple détonne. Certains voisins s’agacent des va-et-vient réguliers dans la propriété. « Surtout quand ils tournaient des films sous une bâche et que Lolo se promenait en petite culotte avec ses gros nénés dans le jardin », se souvient l’un d’entre eux. Le comportement du mari, grand échalas aux cheveux longs, parfois croisé en talons aiguilles et tenue de femme, surprend.
Lui se présente comme « agent artistique ». Sa seule source de revenus : Lolo Ferrari. Eric Vigne monnaie ses spectacles en discothèque, ses apparitions à la télévision, dans des cabarets ou dans des films, pas toujours habillée. Et parfois aussi des prestations moins légales : le 12 février 1997, il est condamné par le tribunal de Grasse à six mois de prison avec sursis et 50 000 francs d’amende pour proxénétisme. « Des peccadilles dans la vie d’un artiste », estimera-t-il en juin 2000, dans Libération.
A Peymeinade, « Lolo » est connue de tous. On la croise au volant de sa BMW décapotable grise, sur l’avenue de Boutiny, la principale artère de la ville. Parfois, elle s’arrête Au régal du palais, un salon de thé où elle discute avec des amies. Au bar Les Gémeaux, le patron devient son amant. À d’autres flirts, elle donne rendez-vous à l’hôtel de la Poste, un motel à l’américaine avec piscine, en bordure de l’avenue de Boutiny.
Surdose médicamenteuse
De cette vie, il ne reste rien ou presque. Le bar Les Gémeaux est devenu un magasin de fleurs. Le salon de thé a disparu. Seul subsiste l’hôtel de la Poste, mais les propriétaires se font aussi discrets qu’au temps où ils évitaient les paparazzis. Dans la salle du petit-déjeuner, des photos de Marilyn Monroe et d’autres actrices en noir et blanc. « Ici, la star, c’est vous », indique un écriteau. Aucune référence à « Lolo ». A quelques centaines de mètres de là, une maison décrépite aux volets écaillés. Dans le jardin, les mauvaises herbes et le lierre s’attaquent aux grillages. De la vase recouvre le fond de la piscine circulaire. Dans un cabanon qui sert de garage, on entraperçoit encore l’arrière de la BMW décapotable.
A l’intérieur de la maison, un désordre et une saleté indescriptibles. Le temps semble s’être figé. Au téléphone, Eric Vigne assure être le propriétaire des lieux. « Elle se vendra un jour, au prix du terrain, et puis c’est tout. Je suis pas à ça près. Je suis pas hyper riche, mais je suis pas non plus malheureux. Cette maison est pourrie, je le sais. » « Pour le moment je n’ai pas envie de remuer des choses qui me font très mal », ajoutera-t-il, non sans nous avoir recommandé une nouvelle fois de nous intéresser plutôt au coronavirus ou aux prodiges de Kylian MBappé.

C’est à l’étage de cette habitation, le dimanche 5 mars 2000, que son épouse a été retrouvée morte dans son lit. Ce jour-là, Eric Vigne appelle les policiers à 14 h 55, puis les pompiers. Arrivés une dizaine de minutes plus tard, ils ne pourront que constater le décès. Une première expertise conclut à une surdose médicamenteuse. Que s’est-il passé les heures précédentes ? Le discours d’Eric Vigne variera à maintes reprises. Dans un premier temps, son mari explique aux enquêteurs qu’elle est rentrée à la maison à 21 heures, le samedi soir, avant d’aller se coucher à l’étage dans la chambre conjugale.
Comme d’habitude, il lui a donné ses médicaments, mélange d’antidépresseurs, d’antipsychotiques et d’anxiolytiques. Elle l’a appelée « vers 23 heures, 23 h 20, car elle n’arrivait pas à dormir », raconte-t-il lors de sa première audition. Lui dit s’être endormi sur le canapé en cuir blanc du salon, au rez-de-chaussée. Il se serait levé à 8 heures, serait monté à l’étage, aurait remis en place la couette, sans la réveiller. Avant de se rendormir dans le salon, puis de monter à nouveau « vers 14 heures », et de la découvrir morte.
Un couple en pleine zone de turbulences
Sur la partie droite du lit, Eve est allongée, vêtue d’une nuisette rose clair, des hématomes sur les jambes. Elle est maquillée et a dans sa coiffure des épingles à cheveux. Des amies affirment qu’elle se démaquillait toujours avant de dormir, de peur d’attraper des rides avec les produits cosmétiques. « Ma femme était un vrai pot de peinture, après le démaquillage il en restait encore, expliquera Eric Vigne face à la juge, plus d’un an après. Il pouvait lui arriver de se démaquiller très vite et très mal surtout si elle était fatiguée et fiévreuse. »
Les horaires indiqués par le mari sont contredits par de nombreux témoignages. Le samedi 4 mars, jour anniversaire d’Eric Vigne, le couple était invité par des amis à dîner au restaurant. Eve préfère rejoindre son amant, un policier monégasque, dans un restaurant de Mougins. A Grasse, Eric et Eve Vigne traversent des zones de turbulences. Les spectacles de Lolo Ferrari se font plus rares. Sur un mur de la chambre conjugale, une phrase écrite au feutre noir : « Si pas rentrée avant 8 heures, divorce. »
« JE NE SUIS PAS SURPRIS D’AVOIR ÉTÉ JALOUSÉ DÈS LORS QU’ON RÉALISE QUE J’ÉTAIS LE MARI DE LA PLUS BELLE FEMME DU MONDE. » ERIC VIGNE
Les enquêteurs s’interrogent : pourquoi Eve Vigne n’a-t-elle pas laissé de mot indiquant son intention de se suicider, comme cela lui était arrivé par le passé ? Comment se serait-elle procuré une telle quantité de médicaments, bien plus importante que ce qu’elle prenait habituellement, alors que son mari les gérait pour elle et qu’aucune boîte n’a été retrouvée dans la chambre ? Pourquoi son mari, décrit par plusieurs témoins comme un lève-tôt, ne s’est-il pas inquiété avant 14 heures ? Pourquoi a-t-il, de son propre aveu, mis près d’une heure avant d’appeler les secours ? Comment expliquer que plusieurs voisins l’aient vu en dehors de la maison, le dimanche matin, alors qu’il assure ne pas avoir mis un pied dehors ?
Les réponses d’Eric Vigne varient au gré des nouveaux éléments qui lui sont présentés. Sa femme était suicidaire, « une grande malade », répète-t-il à qui veut l’entendre. Quand bien même de nombreux amis d’Eve racontent que ses tentatives, par le passé, s’apparentaient à des « appels au secours » et qu’elle avait la phobie de la mort. Les témoignages des voisins ? Simple volonté de nuire d’« esprits malveillants » : « Je ne suis pas surpris d’avoir été jalousé dès lors qu’on réalise que j’étais le mari de la plus belle femme du monde. »
Mise en examen pour meurtre
Il retrouve opportunément, deux semaines après la mort, un sachet de médicaments dans la chambre. Ni les pompiers, ni les policiers, ni même une amie venue ranger la chambre le dimanche en fin de journée, ne l’avaient remarqué. Et les médicaments retrouvés n’expliquent pas comment Eve se serait procuré ceux qui ont entraîné sa mort.
A propos du délai avant d’appeler les secours, Eric dit avoir d’abord paniqué. Puis il livre une autre version : « Après avoir découvert le corps d’Eve, je me suis allongé près d’elle, et je lui ai parlé en regardant le plafond. On dit que l’âme quitte le corps en s’élevant et j’avais l’impression de pouvoir parler à l’âme d’Eve qui était encore dans la pièce. » Le nouveau récit a pour mérite d’expliquer les traces d’enfoncement sur un oreiller retrouvé sur le lit, à côté de sa femme.
Très vite, les enquêteurs doutent de la thèse du suicide. Fin 2001, la justice demande une nouvelle expertise, confiée à trois professionnels réputés. « Les médicaments peuvent expliquer un sommeil profond et l’entrée dans le coma, mais l’aspect anatomo-pathologique des poumons n’est pas en faveur d’une agonie lente par dépression respiratoire lors d’une intoxication médicamenteuse, concluent-ils. Rien ne permet d’éliminer une cause mécanique extérieure par suffocation qui aurait précipité la mort puisqu’une mort d’origine médicamenteuse exclusive aurait duré plusieurs heures après l’absorption. » Eric Vigne est mis en examen, le 27 février 2002, pour « meurtre » et placé en détention à la maison d’arrêt de Grasse.
Son comportement dans les jours suivant la mort de son épouse n’a pas joué en sa faveur. Comment peut-il se dire accablé d’un côté et monnayer de l’autre auprès des médias ses déclarations et les photos de Lolo Ferrari dans son cercueil ? « J’ai fait plusieurs interviews payées, je le reconnais, explique-t-il aux enquêteurs, et je trouve ça normal car j’ai passé du temps. D’autre part, ces gens font de l’argent sur la mort de ma femme, j’estimais donc normal qu’ils me donnent un peu d’argent pour mes frais. »
« Je ne voulais pas que ma femme se suicide »
Aux policiers qui l’interrogent, le 7 juin 2000, il explique : « Vous savez, si j’avais voulu supprimer ma femme, dans l’état psychique où elle se trouvait, il suffisait que je lui laisse les médicaments et que je m’en aille. Elle n’aurait pas manqué de les prendre.
— N’avez-vous pas l’impression que c’est exactement ce que vous avez fait le soir du 4 mars dernier ?
— Non, car je n’ai pas laissé volontairement les médicaments à sa portée, je les ai oubliés. Je ne voulais pas que ma femme se suicide. Je n’y ai aucun intérêt car elle n’avait pas d’assurance-vie et n’avait aucune assurance sur ses seins comme certains l’ont prétendu. »
Au fil des mois d’enquête apparaît, derrière le folklore du personnage « Lolo », la face sombre du couple Vigne. Eve la naïve, presque enfantine, aurait été manipulée par son époux, aux dires de nombreux proches. Elle racontait à certains qu’il la battait, la forçait à se prostituer. Lui nie. Aux policiers, il assure : « Ma femme était une schizophrène, elle inventait n’importe quoi. » La jeune femme est capable de ne se nourrir que de salades et de Coca-Cola pour perdre une dizaine de kg. Elle agrémente ce régime d’anxiolytiques et d’antidépresseurs que son mari, lecteur du Vidal, lui fournit.
Le mal-être d’Eve transparaît dans les lettres qu’elle adresse à son mari. En janvier 2000, elle écrit : « Bébé, depuis que je suis mariée avec toi, je suis malheureuse. » C’est Eric qui gère les nombreux médicaments qu’elle prend. Lui aussi qui contrôle les cordons de la bourse, en lui donnant chaque jour 100 francs. « Elle avait une laisse chimique qui la reliait à son mari, résume Antoine P., son amant, face aux policiers. Elle entretenait avec lui une relation assez bizarre, je dirais un mélange de crainte et d’amour. »

Manipulations et mensonges
La situation financière est tendue, les disputes dans le couple se multiplient. « Au moment où j’ai connu Eve, elle commençait à vouloir échapper à son emprise, raconte Sophie, une amie, devant la juge. Je l’ai souvent entendu dire qu’elle allait le quitter, mais elle y renonçait en avançant qu’il serait au RMI, qu’il n’aurait plus de ressources. Elle se contredisait et finissait par dire que c’était son “bébé”. »
Sophie parle de « meurtre à long terme » : « Je veux dire qu’il gérait tout, notamment ses médicaments. » Karine et Audrey, deux lycéennes recrutées en 1999 par Eric Vigne pour former avec Eve les « Silicone Girls », décrivent un homme violent. « C’est un manipulateur qui était capable de nous insulter, raconte Karine aux policiers, voire de nous bousculer en nous poussant et en nous serrant les poignets afin que nous fassions ce qu’il voulait. Lolo avait de plus en plus de difficultés à trouver des contrats, et donc ramenait de moins en moins d’argent à Eric Vigne qui se plaignait sans cesse de ne pas gagner assez. » Mensonges, selon lui.
« SI CE N’EST PAS LUI QUI L’A TUÉE, IL L’A MASSACRÉE, IL EN A FAIT UN OBJET DE FOIRE, IL LUI A FAIT FAIRE TOUTES CES OPÉRATIONS. CE QU’IL A FAIT, C’EST HONTEUX. » ME SERGE PAUTOT
« Lorsque ma fille a épousé Eric Vigne, elle est tombée dans une véritable secte », estime devant la juge, Yvette Vallois, la mère d’Eve, qui accuse le mari d’avoir « organisé un désert affectif » autour de sa fille. « Je pense qu’elle ne lui rapportait plus rien et qu’il a utilisé son travers de surconsommation de médicaments pour la laisser sans secours au moment où un simple geste aurait suffi pour la sauver. »
Pour la mère, le motif est aussi financier : un testament vieux de plusieurs années rédigé par Eve laisse la propriété de la maison à Eric Vigne. Elle assure, documents à l’appui, avoir donné « 1,6 à 1,7 million de francs » au couple, en moins d’une quinzaine d’années. Eric Vigne, lui, soutient que le mal-être de sa femme venait de son conflit avec sa mère.
Guérilla procédurale
A la maison d’arrêt de Grasse, le psychologue qui l’examine, en septembre 2002, note : « Le discours de M. Vigne est inauthentique et contradictoire, révélant à son insu son caractère manipulatoire. » Soulignant « un fort aspect mythomane, fabulateur et manipulateur », ainsi qu’« un manque d’empathie », l’expert décrit « un psychisme qui fonctionne bien dans la perversion, de façon efficace et séduisante, ce qui l’en rend d’autant plus dangereux ».
Depuis la prison où il est détenu, et aidé par son frère Franck, un policier, Eric Vigne se défend ardemment. Le 13 mars 2002, il écrit à son avocat de l’époque, Me Serge Pautot, à Marseille : « Etudie tous les vices de forme et vices de procédure, on ne sait jamais ! Imagine-toi, ta victoire, si je sortais grâce à toi. Fais pour le mieux. » Quelques semaines plus tard, il change pourtant de conseil et opte pour Gilles-Jean Portejoie.
Au fil des ans, le corps de Lolo Ferrari a subi d’importants changements au gré des opérations de chirurgie, plus d’une vingtaine au total, décidées avec son mari, Eric Vigne. | MAXPPP
Les deux robes noires gardent un souvenir opposé de leur client. Me Serge Pautot évoque un « sale type », « procédurier ». « Si ce n’est pas lui qui l’a tuée, il l’a massacrée, il en a fait un objet de foire, il lui a fait faire toutes ces opérations, juge-t-il. Ce qu’il a fait, c’est honteux. Les sous, c’est lui qui les prenait. Il a compris que c’était un bon filon. » Au contraire, Me Portejoie affirme qu’il a « tout de suite été convaincu de son innocence, en dépit de cette apparence un peu marginale, hors norme. Mais celui qui découvre le corps est toujours le principal suspect. Une double peine ».
Tout juste désigné, Gilles-Jean Portejoie entame avec son client une « guérilla procédurale » selon ses propres termes. Les demandes de mise en liberté se multiplient, les menaces de plainte envers certains témoins aussi. Une nouvelle expertise, dont les conclusions sont rendues le 31 mai 2006, explique que les médicaments à eux seuls peuvent avoir causé le décès. C’est un tournant.
Un sentiment d’inachevé
Le parquet, puis la juge d’instruction Anne Vella décident de ne pas renvoyer Eric Vigne devant la justice. La piste du suicide, malgré de nombreuses zones d’ombre, est privilégiée. La non-assistance à personne en danger écartée. « Eve Vallois était déjà morte à 14 heures le 5 mars 2000, lorsqu’Eric Vigne a tardé à faire appel aux premiers secours, écrit la juge dans son ordonnance. Si elle ne l’était pas à 8 heures ce même jour quand il est passé dans sa chambre, il a pu croire à un sommeil profond lié aux médicaments qu’elle prenait habituellement, alors qu’elle avait déjà sombré dans un coma avancé. » Mais comment aurait-elle pris ces médicaments ? L’ordonnance n’évoque pas le début d’une hypothèse.
Malgré un recours de la famille d’Eve devant la cour d’appel d’Aix-en-Provence, la décision est entérinée. En 2008, Eric Vigne est indemnisé pour ses mois de détention, à hauteur de 30 280 euros – il en réclamait initialement 230 000. « La justice a balbutié, mais elle a fini par se ressaisir », estime Me Gilles-Jean Portejoie. Sollicités par M, ni le procureur de Grasse à l’époque, Marc Désert, ni la juge Anne Vella n’ont répondu à nos questions.
Ancien substitut du procureur à Grasse au début des années 2000, Jean-Yves Lourgouilloux conserve de ce dossier « un goût amer, d’inachevé. Je n’ai jamais connu une affaire avec autant d’incohérences et de contradictions, jusqu’à la position finale qui a consisté à renoncer à soutenir l’accusation et à éviter l’audience de jugement qui aurait permis de connaître la vérité, au moins judiciaire. J’espère surtout qu’Eve Vigne n’a pas été victime du spectre de Lolo Ferrari et de son image fantasque et excessive. Pour moi, il s’agit d’une affaire qui reste non élucidée, et je n’aime pas cette idée ».
Lettres de souffrance
Au téléphone, Eric Vigne répète qu’il faut laisser sa femme « dormir tranquille ». « Écoutez, allez voir Lolo quand vous serez décédé comme elle. Puis vous irez lui parler, d’accord ? Vous lui demanderez des détails. Et vous verrez que tout ce qui a été dit était faux. » Il ajoute : « Là où je vais peut-être gagner sur vous, c’est que, maintenant, tout le monde a oublié Lolo. La jeune génération, ils ne savent même pas qu’elle existait. » En éprouve-t-il de la tristesse ? « Non, non, pas du tout. Bien heureux. Terminé. On n’en parle plus. »
Dans une lettre datée du 25 janvier 1995, cinq ans avant sa mort, un de ses nombreux courriers de détresse, Eve Vigne écrit : « Je me suis suicidée, je ne supportais plus la vie la méchanceté de mes parents. J’adore mon mari adoré, je l’aimerai toute ma vie pour l’éternité, que mon mari s’occupe de mes obsèques, je veux être près de lui dans la même ville enterrée avec une pierre tombale blanche. »
Dans une autre, non datée, adressée à ses parents « chéris », elle les alerte : « Ça recommence, Eric me fait reprendre des médicaments. J’ai peur, il ne me parle plus, je suis angoissée. Il dit qu’il va vendre la maison. J’ai peur de travailler. Il ne veut plus que je voie mes parents. Je voudrais mourir. Je vous aime, votre lapin adoré. » Le 5 mars 2000, elle qui rédigeait si souvent son mal-être n’a pas laissé de mot. Sur son cercueil, aucune pierre tombale blanche, sa couleur préférée avec le rose. Un simple enfeu sans nom qui l’enferme avec ses secrets.
