Canalblog Tous les blogs
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Jours tranquilles à Paris

Publicité
20 mars 2020

‘BLACK ANGEL’ A NEW VISUAL STORY BY ‘DAVIDE PAPPALETTERA’ {NSFW/EXCLUSIVE EDITORIAL}

angel211

Photographer Davide Pappalettera created this exclusive dark visual story for  NAKID titled, ‘Black Angel‘.

The idea of ​​this editorial was born in collaboration with Angela, the model portrayed in the photo. We focused on the body shapes and the intensity of Angela’s expressions. The wings are self-built, the mua worked to emphasize the atmosphere of these shots.

For a long time passionate about photography and lover of instant shooting, I embark on a professional career with the life experiences that I have tried to collect and that I will tell you in my short biography.

From 1999 to today I have explored nations in complete autonomy, with the formula “Adventure” therefore with tented camps in the desert, absolutely non-touristy.

I mention some of the countries that I loved to tell with my photo shots. Libya – Algeria – Tunisia – Kenya – Tanzania – Morocco – Western Sahara – Mauritania – Oman – United States.

Armed with a backpack and a camera, I approached the peoples of Asia by traveling with the soul and trying my hand at images and unforgettable moments from countries like India – Pakistan – Vietnam. All of this gave me the opportunity to deepen and experience more photographic genres: reportage, portrait in the pose room realizing services aimed at the preparation of composit in the field of fashion and publishing, corporate photos, infrared technique.

In 2006 my first images were exhibited creating a project called “Photographing the invisible”: a research on the technique of infrared photography, conducted with a digital SLR to which I make particular changes.

In 2007, during the exhibition of the painter Giampaolo Muliari at the Villa Visconti Borromeo Litta in Lainate, I presented “The soul of children”, a reportage on Indian and Pakistani soil in which I capture looks and gestures of particular expressive intensity. In 2008, thanks to the commission received from a company in northern Italy, I experimented with artistic-industrial photography, creating, in collaboration with the members of the Circolo87, an articulated series of shots that are exhibited within the association and the company itself. In the same year I combine and pack three works of the infrared photographic path in a solo exhibition set up in the Church of the Sacred Heart of Solbiate Olona. “Photographing the invisible”, “Gothic” (on the Gargoyles of the Milan Cathedral and Notre-Dame Cathedral) and “Monumental” (focused on the Milanese cemetery of the same name). In 2009 I set up the exhibition “Let’s cut it”. Shots dedicated to the world of wild animals, great protagonists of the savannah. In August 2009, the Sisters of Ivrea and Macalder’s mission burst into my life. I accompany them on an unforgettable journey, five weeks of stay in Kenya that allow me to make my first report on the mission.

In November 2011 I present the “Macalder” exhibition in a solo exhibition in the Villa Visconti Borromeo Litta in Lainate. I gather consensus and driven by an incredible desire to transfer my experience and what my eyes have seen and photographed, I decide to publish a book entitled “Macalder”, thus collecting photos and description of the African Mission. Since 2013 I have been organizing basic, advanced, Photoshop and master photography courses for workshops, for individuals and companies. An opportunity to pass on my passion. In 2016, Ciau Onlus fund, of which I am President, with the main objective of raising funds to support needy African populations. In 2017 the association Ciau Onlus organizes the event “Music flies to Macalder” for humanitarian purposes, thus giving me the opportunity to revive the guests of the evening, my photographic emotions, setting up the photographic exhibition, “Macalder in the heart” To get to today, to realize my project with the foundation of the reality KDS Foto Studio in Lainate (MI) For years I have told and documented the human condition of how poor people live, trying to capture the spontaneity and intimacy of people . With each of my experiences, with each of my travels I have tried to enhance feelings that I want to convey to those who look at mine photography and today with KDS I finally achieved a goal… To stay on topic!

If you love this visual story then show them some love, this is just a glimpse of the amazing stuff they have created – head over to their Instagram below to check out more from this awesome artist and support their creativity and your daily inspiration by following them!

Check out more of Davide Pappalettera and their work here:  

https://www.instagram.com/pappalettera.davide/?hl=it

https://www.davidepappalettera.com/

angel20

angel22

angel23

angel24

angel25

angel26

angel27

angel28

Publicité
20 mars 2020

Festival de Cannes

festival cannes20

En cette période de crise sanitaire planétaire, nous avons une pensée pour les victimes du COVID-19, et nous exprimons notre solidarité avec tous ceux qui luttent contre la maladie.

Aujourd’hui, nous avons pris la décision suivante: le Festival de Cannes ne pourra se tenir aux dates prévues, du 12 au 23 mai prochains. Plusieurs hypothèses sont à l’étude afin d’en préserver le déroulement, dont la principale serait un simple report, à Cannes, fin juin - début juillet 2020.

Dès que l’évolution de la situation sanitaire française et internationale nous permettra d’en évaluer la possibilité réelle, nous ferons connaître notre décision, dans le cadre de la concertation actuelle avec l'État et la Mairie de Cannes ainsi qu’avec le conseil d’Administration du Festival, les professionnels du cinéma et l’ensemble des partenaires de la manifestation.

D’ici là, le Festival de Cannes joint sa voix à toutes celles et ceux qui demandent avec fermeté que chacune, que chacun, respecte le confinement général et fasse preuve de solidarité en ces moments difficiles pour le monde entier.

À très bientôt.

L’équipe du Festival de Cannes.

20 mars 2020

Enquête - Les deux morts de Lolo Ferrari

lolo20

Par Yann Bouchez

Il y a tout juste vingt ans, la starlette à la plastique refaite était retrouvée morte chez elle à Grasse dans des circonstances douteuses. ­La relation d’emprise que son mari et imprésario entretenait avec elle continue d’interroger.

Elle laisse échapper un sourire, presque malgré elle. « Excusez-moi, mais Lolo Ferrari, tout le monde s’en fout aujourd’hui, non ? », nous interroge l’employée du service cimetières de la ville de Grasse. Impossible de savoir où se trouve la tombe de l’ancienne actrice-chanteuse-bimbo : « La volonté de la famille est de ne pas communiquer. » Pas plus de précision sur cette « famille », alors que ses proches se sont tant disputés à sa mort. Juste un conseil : « Si vous pouviez éviter d’écrire dans votre article qu’elle est enterrée ici, pour l’image de la ville… »

La dépouille d’Eve Vigne, née Vallois, plus connue sous le pseudonyme de Lolo Ferrari, repose bien à Grasse, pour les rares qui n’étaient pas encore au parfum. Là où elle vécut une dizaine d’années. Le 5 mars 2020, vingt ans après sa mort, elle n’a eu droit à aucun hommage. La sous-préfecture des Alpes-Maritimes fait sienne la phrase de George Sand : « L’oubli est le vrai linceul des morts. » Au cimetière Sainte-Brigitte, le plus grand des neuf que compte la ville, le gardien indique volontiers l’endroit où reposent l’ancien ministre Charles Pasqua ou l’actrice Suzy Carrier. Mais parlez-lui de Lolo Ferrari et il devient muet comme une tombe. Il faut éviter les visites de nécrophiles ou de fétichistes, argue-t-il.

La « femme aux plus gros seins d’Europe »

« Lolo Ferrari ». Un pseudonyme, une autre époque. Celle d’avant la télé-réalité. Celle d’avant les réseaux sociaux. Une poitrine comme gonflée à l’hélium, au gré des coups de bistouri, jusqu’à un bonnet 130F. Outre ses implants mammaires qui l’empêchent de dormir sur le ventre et sur le dos, Eve Vigne aura subi plus d’une vingtaine d’opérations chirurgicales. Le nez, les lèvres, les pommettes. Jusqu’à la déraison. Dans les médias, elle traîne des qualificatifs pas toujours flatteurs : « femme aux plus gros seins d’Europe », « Vénus hottentote des années 1990 », « bête de foire ». Sa plastique lui vaut une médiatisation souvent amusée.

On la voit dans le film belge Camping Cosmos (1997) ou camper le rôle d’une fée dans la comédie Quasimodo d’El Paris (1999). Au Festival de Cannes, en 1996, elle pose sur un ring, pantalon blanc et débardeur rose devant une cohue de photographes. Mais sa carrière à l’écran reste limitée. Et cantonnée à ses attributs physiques dans un registre pornographique, à l’image des titres des films Planet boobs (1996) et Mega Tits 6 (1998), entre autres. Quant à la chanson Airbag Generation (1996), elle n’aura qu’un retentissement limité au-delà de son cercle de fans. Les modèles de la jeune femme, Brigitte Bardot ou Marilyn Monroe, semblent bien loin. Mais, toutes proportions gardées, le personnage Lolo Ferrari préfigure les Kim Kardashian ou Nabilla. Jusqu’à une notoriété certaine : son décès fut annoncé dans les JT de 20 heures.

Vingt ans plus tard, celle qui avait tant recherché la célébrité repose, anonyme, au cimetière des Roumiguières. Une case perdue au milieu de dizaines d’enfeus, ces tombeaux hors sol, typiques du sud de la France, que les spécialistes surnomment les HLM des cimetières, autant pour leur ressemblance avec des barres d’immeubles que pour leur coût modique. La dalle de Lolo Ferrari ne comporte ni nom ni date. De fausses orchidées et des roses en plastique ont été posées il y a bien longtemps, à en juger par la poussière qui les recouvre. Inutile de nourrir d’éventuelles curiosités malsaines : les deux implants mammaires de 3 kg chacun, qui firent la renommée et le malheur de la jeune femme, morte à 37 ans, ne sont pas dans son cercueil. Ils ont été détruits. Son corps en avait été délesté avant sa mise en bière.

Une longue enquête judiciaire

Lolo Ferrari n’a pas été incinérée, c’était pourtant son souhait. Du moins est-ce ce qu’a longtemps prétendu son mari, Eric Vigne. Juste après le dimanche 5 mars 2000, où elle fut trouvée morte dans son lit, bourrée de médicaments, il s’était fendu d’un courrier au procureur de Grasse. « Elle voulait être incinérée très vite pour ne pas être, suivant son expression, “dévorée par les vers intérieurs” », écrivait-il.

A plusieurs reprises, il demande alors sa crémation. Vingt ans plus tard, il ne semble plus si pressé. « Je vais probablement le faire un jour, explique-t-il désormais. Mais ce n’est pas urgent. Maintenant son corps est largement abîmé. Donc ça ne sert pas à grand-chose de le faire. » Eric Vigne ne souhaite plus parler aux journalistes, ces « vicieux, salauds, épouvantables » qui ont écrit tant de « saloperies ». « Vous avez le coronavirus à vous occuper. Alors occupez-vous du corona ! », ordonne-t-il au téléphone.

Si Lolo Ferrari n’a pas été incinérée, c’est que la justice s’est d’abord longtemps opposée à la crémation de l’ancienne starlette. Sept ans d’investigations pour essayer de comprendre comment elle était morte, en vain. Et si Eric Vigne est si nerveux, c’est qu’il a longtemps fait figure de principal suspect. Près de treize mois de détention préventive, entre 2002 et 2003, deux mises en examen pour « meurtre » et « non-assistance à personne en danger », avant d’être blanchi par un non-lieu général, en 2007. Sans procès, donc. L’enquête judiciaire et ses milliers de pages de procès-verbaux, que M a pu consulter, n’a pas réussi à établir les circonstances précises de la mort d’Eve Vigne. Mais elle éclaire d’une lumière crue la chute d’une femme sous emprise.

L’agent artistique et le rêve de star

Eve a 23 ans lorsqu’elle rencontre Eric, en Bretagne. Lui en a 38 et déjà plusieurs vies. Un bac A, des études de philo, une carrière de prof avortée, des boulots de chauffeur de taxi, de gérant d’hôtel, de vendeur de voitures. Une première femme et un fils. Et une sombre affaire de drogue qui lui vaut de la prison au mitan des années 1980. Deuxième d’une fratrie de quatre, Eve est une gamine un peu paumée. Elle peine à trouver un boulot après une scolarité ratée, rêve de célébrité. En 1988, moins d’un an après leur première rencontre, ils se marient, en catimini. Sans avertir la famille d’Eve, avec laquelle la jeune femme entretient des rapports compliqués.

Ce sont pourtant les parents d’Eve qui, par le biais d’une donation, aident le couple à acheter une maison à l’autre bout de la France. A l’époque, la demeure d’allure modeste et son grand jardin, situés à la frontière entre Grasse et Peymeinade, coûtent aux mariés 900 000 francs. Commencent les opérations de chirurgie. Les années 1990 sont celles de tous les excès. Dans ce quartier paisible, le couple détonne. Certains voisins s’agacent des va-et-vient réguliers dans la propriété. « Surtout quand ils tournaient des films sous une bâche et que Lolo se promenait en petite culotte avec ses gros nénés dans le jardin », se souvient l’un d’entre eux. Le comportement du mari, grand échalas aux cheveux longs, parfois croisé en talons aiguilles et tenue de femme, surprend.

Lui se présente comme « agent artistique ». Sa seule source de revenus : Lolo Ferrari. Eric Vigne monnaie ses spectacles en discothèque, ses apparitions à la télévision, dans des cabarets ou dans des films, pas toujours habillée. Et parfois aussi des prestations moins légales : le 12 février 1997, il est condamné par le tribunal de Grasse à six mois de prison avec sursis et 50 000 francs d’amende pour proxénétisme. « Des peccadilles dans la vie d’un artiste », estimera-t-il en juin 2000, dans Libération.

A Peymeinade, « Lolo » est connue de tous. On la croise au volant de sa BMW décapotable grise, sur l’avenue de Boutiny, la principale artère de la ville. Parfois, elle s’arrête Au régal du palais, un salon de thé où elle discute avec des amies. Au bar Les Gémeaux, le patron devient son amant. À d’autres flirts, elle donne rendez-vous à l’hôtel de la Poste, un motel à l’américaine avec piscine, en bordure de l’avenue de Boutiny.

Surdose médicamenteuse

De cette vie, il ne reste rien ou presque. Le bar Les Gémeaux est devenu un magasin de fleurs. Le salon de thé a disparu. Seul subsiste l’hôtel de la Poste, mais les propriétaires se font aussi discrets qu’au temps où ils évitaient les paparazzis. Dans la salle du petit-déjeuner, des photos de Marilyn Monroe et d’autres actrices en noir et blanc. « Ici, la star, c’est vous », indique un écriteau. Aucune référence à « Lolo ». A quelques centaines de mètres de là, une maison décrépite aux volets écaillés. Dans le jardin, les mauvaises herbes et le lierre s’attaquent aux grillages. De la vase recouvre le fond de la piscine circulaire. Dans un cabanon qui sert de garage, on entraperçoit encore l’arrière de la BMW décapotable.

A l’intérieur de la maison, un désordre et une saleté indescriptibles. Le temps semble s’être figé. Au téléphone, Eric Vigne assure être le propriétaire des lieux. « Elle se vendra un jour, au prix du terrain, et puis c’est tout. Je suis pas à ça près. Je suis pas hyper riche, mais je suis pas non plus malheureux. Cette maison est pourrie, je le sais. » « Pour le moment je n’ai pas envie de remuer des choses qui me font très mal », ajoutera-t-il, non sans nous avoir recommandé une nouvelle fois de nous intéresser plutôt au coronavirus ou aux prodiges de Kylian MBappé.

lolo21

C’est à l’étage de cette habitation, le dimanche 5 mars 2000, que son épouse a été retrouvée morte dans son lit. Ce jour-là, Eric Vigne appelle les policiers à 14 h 55, puis les pompiers. Arrivés une dizaine de minutes plus tard, ils ne pourront que constater le décès. Une première expertise conclut à une surdose médicamenteuse. Que s’est-il passé les heures précédentes ? Le discours d’Eric Vigne variera à maintes reprises. Dans un premier temps, son mari explique aux enquêteurs qu’elle est rentrée à la maison à 21 heures, le samedi soir, avant d’aller se coucher à l’étage dans la chambre conjugale.

Comme d’habitude, il lui a donné ses médicaments, mélange d’antidépresseurs, d’antipsychotiques et d’anxiolytiques. Elle l’a appelée « vers 23 heures, 23 h 20, car elle n’arrivait pas à dormir », raconte-t-il lors de sa première audition. Lui dit s’être endormi sur le canapé en cuir blanc du salon, au rez-de-chaussée. Il se serait levé à 8 heures, serait monté à l’étage, aurait remis en place la couette, sans la réveiller. Avant de se rendormir dans le salon, puis de monter à nouveau « vers 14 heures », et de la découvrir morte.

Un couple en pleine zone de turbulences

Sur la partie droite du lit, Eve est allongée, vêtue d’une nuisette rose clair, des hématomes sur les jambes. Elle est maquillée et a dans sa coiffure des épingles à cheveux. Des amies affirment qu’elle se démaquillait toujours avant de dormir, de peur d’attraper des rides avec les produits cosmétiques. « Ma femme était un vrai pot de peinture, après le démaquillage il en restait encore, expliquera Eric Vigne face à la juge, plus d’un an après. Il pouvait lui arriver de se démaquiller très vite et très mal surtout si elle était fatiguée et fiévreuse. »

Les horaires indiqués par le mari sont contredits par de nombreux témoignages. Le samedi 4 mars, jour anniversaire d’Eric Vigne, le couple était invité par des amis à dîner au restaurant. Eve préfère rejoindre son amant, un policier monégasque, dans un restaurant de Mougins. A Grasse, Eric et Eve Vigne traversent des zones de turbulences. Les spectacles de Lolo Ferrari se font plus rares. Sur un mur de la chambre conjugale, une phrase écrite au feutre noir : « Si pas rentrée avant 8 heures, divorce. »

« JE NE SUIS PAS SURPRIS D’AVOIR ÉTÉ JALOUSÉ DÈS LORS QU’ON RÉALISE QUE J’ÉTAIS LE MARI DE LA PLUS BELLE FEMME DU MONDE. » ERIC VIGNE

Les enquêteurs s’interrogent : pourquoi Eve Vigne n’a-t-elle pas laissé de mot indiquant son intention de se suicider, comme cela lui était arrivé par le passé ? Comment se serait-elle procuré une telle quantité de médicaments, bien plus importante que ce qu’elle prenait habituellement, alors que son mari les gérait pour elle et qu’aucune boîte n’a été retrouvée dans la chambre ? Pourquoi son mari, décrit par plusieurs témoins comme un lève-tôt, ne s’est-il pas inquiété avant 14 heures ? Pourquoi a-t-il, de son propre aveu, mis près d’une heure avant d’appeler les secours ? Comment expliquer que plusieurs voisins l’aient vu en dehors de la maison, le dimanche matin, alors qu’il assure ne pas avoir mis un pied dehors ?

Les réponses d’Eric Vigne varient au gré des nouveaux éléments qui lui sont présentés. Sa femme était suicidaire, « une grande malade », répète-t-il à qui veut l’entendre. Quand bien même de nombreux amis d’Eve racontent que ses tentatives, par le passé, s’apparentaient à des « appels au secours » et qu’elle avait la phobie de la mort. Les témoignages des voisins ? Simple volonté de nuire d’« esprits malveillants » : « Je ne suis pas surpris d’avoir été jalousé dès lors qu’on réalise que j’étais le mari de la plus belle femme du monde. »

Mise en examen pour meurtre

Il retrouve opportunément, deux semaines après la mort, un sachet de médicaments dans la chambre. Ni les pompiers, ni les policiers, ni même une amie venue ranger la chambre le dimanche en fin de journée, ne l’avaient remarqué. Et les médicaments retrouvés n’expliquent pas comment Eve se serait procuré ceux qui ont entraîné sa mort.

A propos du délai avant d’appeler les secours, Eric dit avoir d’abord paniqué. Puis il livre une autre version : « Après avoir découvert le corps d’Eve, je me suis allongé près d’elle, et je lui ai parlé en regardant le plafond. On dit que l’âme quitte le corps en s’élevant et j’avais l’impression de pouvoir parler à l’âme d’Eve qui était encore dans la pièce. » Le nouveau récit a pour mérite d’expliquer les traces d’enfoncement sur un oreiller retrouvé sur le lit, à côté de sa femme.

Très vite, les enquêteurs doutent de la thèse du suicide. Fin 2001, la justice demande une nouvelle expertise, confiée à trois professionnels réputés. « Les médicaments peuvent expliquer un sommeil profond et l’entrée dans le coma, mais l’aspect anatomo-­pathologique des poumons n’est pas en faveur d’une agonie lente par dépression respiratoire lors d’une intoxication médicamenteuse, concluent-ils. Rien ne permet d’éliminer une cause mécanique extérieure par suffocation qui aurait précipité la mort puisqu’une mort d’origine médicamenteuse exclusive aurait duré plusieurs heures après l’absorption. » Eric Vigne est mis en examen, le 27 février 2002, pour « meurtre » et placé en détention à la maison d’arrêt de Grasse.

Son comportement dans les jours suivant la mort de son épouse n’a pas joué en sa faveur. Comment peut-il se dire accablé d’un côté et monnayer de l’autre auprès des médias ses déclarations et les photos de Lolo Ferrari dans son cercueil ? « J’ai fait plusieurs interviews payées, je le reconnais, explique-t-il aux enquêteurs, et je trouve ça normal car j’ai passé du temps. D’autre part, ces gens font de l’argent sur la mort de ma femme, j’estimais donc normal qu’ils me donnent un peu d’argent pour mes frais. »

« Je ne voulais pas que ma femme se suicide »

Aux policiers qui l’interrogent, le 7 juin 2000, il explique : « Vous savez, si j’avais voulu supprimer ma femme, dans l’état psychique où elle se trouvait, il suffisait que je lui laisse les médicaments et que je m’en aille. Elle n’aurait pas manqué de les prendre.

— N’avez-vous pas l’impression que c’est exactement ce que vous avez fait le soir du 4 mars dernier ?

— Non, car je n’ai pas laissé volontairement les médicaments à sa portée, je les ai oubliés. Je ne voulais pas que ma femme se suicide. Je n’y ai aucun intérêt car elle n’avait pas d’assurance-vie et n’avait aucune assurance sur ses seins comme certains l’ont prétendu. »

Au fil des mois d’enquête apparaît, derrière le folklore du personnage « Lolo », la face sombre du couple Vigne. Eve la naïve, presque enfantine, aurait été manipulée par son époux, aux dires de nombreux proches. Elle racontait à certains qu’il la battait, la forçait à se prostituer. Lui nie. Aux policiers, il assure : « Ma femme était une schizophrène, elle inventait n’importe quoi. » La jeune femme est capable de ne se nourrir que de salades et de Coca-Cola pour perdre une dizaine de kg. Elle agrémente ce régime d’anxiolytiques et d’antidépresseurs que son mari, lecteur du Vidal, lui fournit.

Le mal-être d’Eve transparaît dans les lettres qu’elle adresse à son mari. En janvier 2000, elle écrit : « Bébé, depuis que je suis mariée avec toi, je suis malheureuse. » C’est Eric qui gère les nombreux médicaments qu’elle prend. Lui aussi qui contrôle les cordons de la bourse, en lui donnant chaque jour 100 francs. « Elle avait une laisse chimique qui la reliait à son mari, résume Antoine P., son amant, face aux policiers. Elle entretenait avec lui une relation assez bizarre, je dirais un mélange de crainte et d’amour. »

lolo23

Manipulations et mensonges

La situation financière est tendue, les disputes dans le couple se multiplient. « Au moment où j’ai connu Eve, elle commençait à vouloir échapper à son emprise, raconte Sophie, une amie, devant la juge. Je l’ai souvent entendu dire qu’elle allait le quitter, mais elle y renonçait en avançant qu’il serait au RMI, qu’il n’aurait plus de ressources. Elle se contredisait et finissait par dire que c’était son “bébé”. »

Sophie parle de « meurtre à long terme » : « Je veux dire qu’il gérait tout, notamment ses médicaments. » Karine et Audrey, deux lycéennes recrutées en 1999 par Eric Vigne pour former avec Eve les « Silicone Girls », décrivent un homme violent. « C’est un manipulateur qui était capable de nous insulter, raconte Karine aux policiers, voire de nous bousculer en nous poussant et en nous serrant les poignets afin que nous fassions ce qu’il voulait. Lolo avait de plus en plus de difficultés à trouver des contrats, et donc ramenait de moins en moins d’argent à Eric Vigne qui se plaignait sans cesse de ne pas gagner assez. » Mensonges, selon lui.

« SI CE N’EST PAS LUI QUI L’A TUÉE, IL L’A MASSACRÉE, IL EN A FAIT UN OBJET DE FOIRE, IL LUI A FAIT FAIRE TOUTES CES OPÉRATIONS. CE QU’IL A FAIT, C’EST HONTEUX. » ME SERGE PAUTOT

« Lorsque ma fille a épousé Eric Vigne, elle est tombée dans une véritable secte », estime devant la juge, Yvette Vallois, la mère d’Eve, qui accuse le mari d’avoir « organisé un désert affectif » autour de sa fille. « Je pense qu’elle ne lui rapportait plus rien et qu’il a utilisé son travers de surconsommation de médicaments pour la laisser sans secours au moment où un simple geste aurait suffi pour la sauver. »

Pour la mère, le motif est aussi financier : un testament vieux de plusieurs années rédigé par Eve laisse la propriété de la maison à Eric Vigne. Elle assure, documents à l’appui, avoir donné « 1,6 à 1,7 million de francs » au couple, en moins d’une quinzaine d’années. Eric Vigne, lui, soutient que le mal-être de sa femme venait de son conflit avec sa mère.

Guérilla procédurale

A la maison d’arrêt de Grasse, le psychologue qui l’examine, en septembre 2002, note : « Le discours de M. Vigne est inauthentique et contradictoire, révélant à son insu son caractère manipulatoire. » Soulignant « un fort aspect mythomane, fabulateur et manipulateur », ainsi qu’« un manque d’empathie », l’expert décrit « un psychisme qui fonctionne bien dans la perversion, de façon efficace et séduisante, ce qui l’en rend d’autant plus dangereux ».

Depuis la prison où il est détenu, et aidé par son frère Franck, un policier, Eric Vigne se défend ardemment. Le 13 mars 2002, il écrit à son avocat de l’époque, Me Serge Pautot, à Marseille : « Etudie tous les vices de forme et vices de procédure, on ne sait jamais ! Imagine-toi, ta victoire, si je sortais grâce à toi. Fais pour le mieux. » Quelques semaines plus tard, il change pourtant de conseil et opte pour Gilles-Jean Portejoie.

Au fil des ans, le corps de Lolo Ferrari a subi d’importants changements au gré des opérations de chirurgie, plus d’une vingtaine au total, décidées avec son mari, Eric Vigne. | MAXPPP

Les deux robes noires gardent un souvenir opposé de leur client. Me Serge Pautot évoque un « sale type », « procédurier ». « Si ce n’est pas lui qui l’a tuée, il l’a massacrée, il en a fait un objet de foire, il lui a fait faire toutes ces opérations, juge-t-il. Ce qu’il a fait, c’est honteux. Les sous, c’est lui qui les prenait. Il a compris que c’était un bon filon. » Au contraire, Me Portejoie affirme qu’il a « tout de suite été convaincu de son innocence, en dépit de cette apparence un peu marginale, hors norme. Mais celui qui découvre le corps est toujours le principal suspect. Une double peine ».

Tout juste désigné, Gilles-Jean Portejoie entame avec son client une « guérilla procédurale » selon ses propres termes. Les demandes de mise en liberté se multiplient, les menaces de plainte envers certains témoins aussi. Une nouvelle expertise, dont les conclusions sont rendues le 31 mai 2006, explique que les médicaments à eux seuls peuvent avoir causé le décès. C’est un tournant.

Un sentiment d’inachevé

Le parquet, puis la juge d’instruction Anne Vella décident de ne pas renvoyer Eric Vigne devant la justice. La piste du suicide, malgré de nombreuses zones d’ombre, est privilégiée. La non-assistance à personne en danger écartée. « Eve Vallois était déjà morte à 14 heures le 5 mars 2000, lorsqu’Eric Vigne a tardé à faire appel aux premiers secours, écrit la juge dans son ordonnance. Si elle ne l’était pas à 8 heures ce même jour quand il est passé dans sa chambre, il a pu croire à un sommeil profond lié aux médicaments qu’elle prenait habituellement, alors qu’elle avait déjà sombré dans un coma avancé. » Mais comment aurait-elle pris ces médicaments ? L’ordonnance n’évoque pas le début d’une hypothèse.

Malgré un recours de la famille d’Eve devant la cour d’appel d’Aix-en-­Provence, la décision est entérinée. En 2008, Eric Vigne est indemnisé pour ses mois de détention, à hauteur de 30 280 euros – il en réclamait initialement 230 000. « La justice a balbutié, mais elle a fini par se ressaisir », estime Me Gilles-Jean Portejoie. Sollicités par M, ni le procureur de Grasse à l’époque, Marc Désert, ni la juge Anne Vella n’ont répondu à nos questions.

Ancien substitut du procureur à Grasse au début des années 2000, Jean-Yves Lourgouilloux conserve de ce dossier « un goût amer, d’inachevé. Je n’ai jamais connu une affaire avec autant d’incohérences et de contradictions, jusqu’à la position finale qui a consisté à renoncer à soutenir l’accusation et à éviter l’audience de jugement qui aurait permis de connaître la vérité, au moins judiciaire. J’espère surtout qu’Eve Vigne n’a pas été victime du spectre de Lolo Ferrari et de son image fantasque et excessive. Pour moi, il s’agit d’une affaire qui reste non élucidée, et je n’aime pas cette idée ».

Lettres de souffrance

Au téléphone, Eric Vigne répète qu’il faut laisser sa femme « dormir tranquille ». « Écoutez, allez voir Lolo quand vous serez décédé comme elle. Puis vous irez lui parler, d’accord ? Vous lui demanderez des détails. Et vous verrez que tout ce qui a été dit était faux. » Il ajoute : « Là où je vais peut-être gagner sur vous, c’est que, maintenant, tout le monde a oublié Lolo. La jeune génération, ils ne savent même pas qu’elle existait. » En éprouve-t-il de la tristesse ? « Non, non, pas du tout. Bien heureux. Terminé. On n’en parle plus. »

Dans une lettre datée du 25 janvier 1995, cinq ans avant sa mort, un de ses nombreux courriers de détresse, Eve Vigne écrit : « Je me suis suicidée, je ne supportais plus la vie la méchanceté de mes parents. J’adore mon mari adoré, je l’aimerai toute ma vie pour l’éternité, que mon mari s’occupe de mes obsèques, je veux être près de lui dans la même ville enterrée avec une pierre tombale blanche. »

Dans une autre, non datée, adressée à ses parents « chéris », elle les alerte : « Ça recommence, Eric me fait reprendre des médicaments. J’ai peur, il ne me parle plus, je suis angoissée. Il dit qu’il va vendre la maison. J’ai peur de travailler. Il ne veut plus que je voie mes parents. Je voudrais mourir. Je vous aime, votre lapin adoré. » Le 5 mars 2000, elle qui rédigeait si souvent son mal-être n’a pas laissé de mot. Sur son cercueil, aucune pierre tombale blanche, sa couleur préférée avec le rose. Un simple enfeu sans nom qui l’enferme avec ses secrets.

lolo22

20 mars 2020

Fanny Müller

fanny87

fanny97

20 mars 2020

Après le coronavirus, plus rien ne sera tout à fait pareil

THE GUARDIAN (LONDRES)

Nous ne pouvons plus passer certaines frontières, nous devons travailler à domicile. Fini d’aller au restaurant, d’embrasser nos parents. Comme jamais depuis la Seconde Guerre mondiale, la pandémie de Covid-19 a changé la planète. Une chose est certaine : nous n’en sortirons pas indemnes.

Depuis quelques jours, la liste ne cesse de s’allonger dans ma tête. Je repense à toutes les réunions, tous les rendez-vous dans les cafés, tous ceux que j’ai croisés dans la rue depuis une semaine ou deux. Les dîners avec de vieux amis, la soirée de lancement d’un livre, les soirées pyjama des enfants, la promenade du chien entre voisins et les tasses de thé préparées pour les ouvriers. Finalement cette vie ennuyeuse de quadra à la campagne, et la plupart du temps en télétravail à la maison, est bien plus sociable qu’il n’y paraît.

Et si j’ai arrêté de serrer des mains depuis dix jours, pour éviter tout risque de transmettre un virus que je n’ai sans doute pas, me laver les mains comme une psychotique atteinte de TOC n’est désormais plus une preuve de civisme suffisante. Il est temps de réactualiser les aphorismes censés guider nos vies qu’on trouve sur les réseaux sociaux. Terminées les citations de développement personnel ringardes à la “Vis ta vie comme si c’était le dernier jour”, désormais c’est plutôt “Vis ta vie comme si tu avais un compteur du nombre de fois où tu ne respectes pas les gestes barrière”. Inutile de chercher des boucs émissaires ; nous sommes tous dans le même bateau.

Cobayes d’une expérience flippante

Mais nous entrons maintenant dans une nouvelle ère : la vie au temps du coronavirus, où bien des choses vont changer et peut-être de façon spectaculaire. Les agendas seront aussi vides que les rames de métro, car toutes les réunions, sauf les plus importantes, seront annulées. Mais ce n’est que le début, car toute l’Europe est en train de se claquemurer. Nous allons peut-être sans le vouloir être les cobayes d’une expérience flippante à grande échelle qui va révéler à quel point nous sommes attachés à certaines habitudes et pratiques quotidiennes, et que nous pouvons nous passer de certaines choses avec une facilité surprenante.

Cette semaine, Jenny Brown, directrice d’une école pour filles de Londres, a appelé les écoles publiques à annuler le GCSE [l’équivalent du brevet des collèges] pour le remplacer par des projets communs plus intéressants, ce qui permettrait d’éviter à nos ados déjà suffisamment angoissés de mieux vivre cette période de leur vie. Une idée absurde ? La suppression ou le report des examens de cette année n’est plus impensable.

Alors que depuis des années, l’idée de supprimer les examens revenait régulièrement sans succès – parce qu’en fin de compte, c’était pour nous un trop grand bouleversement, jugé injuste pour les enfants qui en seraient les cobayes –, elle est cette fois envisageable. Nous entrons peut-être dans une ère où des choses qui semblaient autrefois impossibles deviennent presque inéluctables.

Des conséquences sociales et économiques imprévisibles

En revanche, et tant pis pour la théorie qui veut que chaque crise soit une chance, les changements qui pourraient survenir ne seront pas toujours inoffensifs. Une pandémie majeure de Covid-19 pourrait avoir des conséquences sociales imprévisibles et entraîner des changements douloureux de modèles économiques dont dépendent de nombreux emplois – en plus des décès et des souffrances que le virus lui-même entraînera. Mais cette crise pourrait finir par ressembler moins au krach bancaire qu’à une guerre, un événement qui modifierait notre mode de vie à tout jamais.

Le travail des femmes dans les usines et les bureaux pour remplacer les hommes était censé être une solution provisoire le temps de la Seconde Guerre mondiale, mais lorsque les combats ont pris fin, les femmes ont eu du mal à retourner à une vie domestique étriquée. Les tourments de la guerre ont accéléré bien des avancées : des antibiotiques aux radars en passant par des dispensaires s’occupant des maladies sexuellement transmissibles, des années avant la création de notre système de santé actuel.

En 1939, peu de gens auraient prédit un mouvement de libération des femmes, et donc toutes les prédictions sur la façon dont cette épidémie va changer nos vies doivent être prises avec des pincettes. Mais des idées longtemps jugées trop radicales à mettre en œuvre commenceront sans doute à avoir pignon sur rue.

Repenser le monde du travail

Après le krach bancaire de 2008, certains cabinets d’avocats ou de comptables de la City, dont le portefeuille de clients s’était brusquement rétréci, ont commencé à proposer à leurs employés de travailler seulement quatre jours par semaine avec une baisse de salaire, sur la base du volontariat. Actuellement, certaines entreprises confrontées à une chute catastrophique de leurs affaires plaident déjà pour que certains salariés réduisent leurs heures de travail sur la base du volontariat, tandis que d’autres vont devoir revoir radicalement leur mode de fonctionnement face à la pénurie de personnel lié au nombre de personnes qui tombent malades.

Si la nécessité de partager le travail pour lutter contre le chômage pendant la crise de 1929 a fini par mettre fin à la semaine de six jours, ce virus pourrait avoir la peau de la semaine de travail, du lundi au vendredi. Et combien de ces réunions annulées, ou de ces conférences reportées, vont vraiment nous manquer ?

Le passage actuel du monde analogique au monde numérique va certainement s’accélérer aussi. Plutôt que de risquer d’échanger nos microbes, nous allons faire nos achats en ligne, nous pratiquerons FaceTime pour les grands-parents au lieu de leur rendre visite, nous paierons par voie électronique plutôt que de manipuler du liquide, nous stockerons des livres électroniques pour les longues journées ennuyeuses coincés à l’intérieur.

Une vie désincarnée et aseptisée

La vie politique aussi va changer. Il y a toujours eu une forte résistance au Parlement à instaurer le vote électronique pour les députés. Laisser des députés âgés enfermés à la Chambre des lords apparaît presque irresponsable aujourd’hui, et le vote électronique serait peut-être le moyen le plus sûr de continuer à faire passer des lois en cas d’épidémie. Si cela fonctionne, la suite logique serait que nous votions en ligne lors des prochaines élections générales sans nous déplacer dans les bureaux de vote.

Et si notre mode de vie devient brutalement désincarné et aseptisé, alors peut-être que cela nous fera aussi apprécier la chaleur des contacts humains. Mon fils attendait impatiemment la fermeture des écoles jusqu’à ce que ses professeurs lui expliquent qu’il y aurait des cours en ligne à la place : la même chose que l’école, mais sans récréation et sans copains.

Ce qui nous manquera le plus, je pense, c’est la convivialité. Mais ne soyez pas surpris, quand notre quotidien reprendra un semblant de normalité, s’il n’est plus tout à fait le même.

Gaby Hinsliff

Publicité
20 mars 2020

Marisa Papen

"Quarantaine doesn’t have to be bad"

marisa99

20 mars 2020

La France se convertit rapidement à la voiture électrique

Par Eric Béziat

Entre 2019 et 2020, la part de marché des véhicules zéro émission a bondi de 242 % dans le pays.

Appelons-les Bernard et Gabrielle. Ils ont la cinquantaine, sont cadres, habitent dans une métropole française. Et ils ont franchi la frontière de la voiture électrique ce mois de février. Ils avaient beaucoup hésité pourtant, ayant jusqu’ici toujours acheté essence ou diesel. Finalement, l’autonomie de presque 400 kilomètres et la possibilité de disposer d’une voiture thermique pour les vacances d’été les ont décidés.

Comme Bernard et Gabrielle, ils sont 10 300 foyers français à avoir opté pour une voiture électrique entre le 1er janvier et le 12 mars 2020 – selon les données fournies au Monde par Autoways, société indépendante disposant d’une licence d’accès au Système d’immatriculation des véhicules (SIV) du ministère de l’intérieur. Le chiffre monte même à 12 000 si on y ajoute les ménages qui ont acquis une voiture hybride rechargeable.

C’est un record sur la période et c’est, surtout, le signe que la voiture électrique fait un bond historique en France, atteignant une part de marché de 7 % sur les deux premiers mois de 2020, contre 1,8 % si on compare avec la même période de 2019. A presque mi-mars, ce sont au total 24 000 nouveaux véhicules zéro émission de CO2 qui ont été immatriculés dans le pays en 2020, soit une hausse de 242 % par rapport à début 2019. Avec de tels niveaux, l’Hexagone est l’un des lieux au monde où l’on achète le plus d’électrique. Un laboratoire des nouvelles mobilités.

Ventes tactiques et embrouillamini fiscal

En réalité, plusieurs phénomènes se sont cumulés pour gonfler les chiffres de ce début d’année. D’abord, les constructeurs ont retardé en 2020 les immatriculations des véhicules électriques vendus fin 2019. Les industriels, obnubilés par la nécessité de réduire leurs émissions de CO2 cette année afin de remplir les exigences réglementaires européennes et d’échapper à de fortes amendes, cherchent par tous les moyens à maximiser le nombre de modèles tout-électrique vendus, ce qui permet de faire baisser radicalement le taux de dioxyde de carbone.

Dans la même logique, les ventes dites tactiques (des véhicules vendus par les constructeurs à leur propre réseau) atteignent des niveaux très élevés, soit un tiers des immatriculations totales. Par ailleurs, un embrouillamini fiscal concernant les ventes aux sociétés (la division par deux en 2020 du bonus écologique de 6 000 euros pour l’achat d’une voiture électrique n’est pas applicable en début d’année) a fini de fausser le marché.

Mais ce serait caricatural de réduire le boom électrique à ces perturbations commerciales. Dans l’électrique, les « vraies » ventes aux « vrais » particuliers sont identiques à celles de l’ensemble du marché automobile (soit 38 % à fin février). En à peine deux mois, ce sont bien 6 800 foyers de plus qu’en 2019 qui ont souhaité acquérir une voiture propulsée uniquement par une batterie. Malgré les contraintes. Malgré le prix. « Oui, il y a eu des ventes tactiques en janvier, confirme Gilles Normand, le directeur de la division véhicules électriques chez Renault. Mais le phénomène est désormais derrière nous. »

Renault talonné par ses concurrents

Il faut dire que l’offre électrique a fini par s’étoffer et commence à séduire. PSA, en particulier, qui ne produisait aucune voiture rechargeable digne de ce nom il y a encore quelques mois, a réussi l’exploit de devenir numéro deux des ventes en France par modèle, avec la Peugeot e-208. Et le constructeur place la DS3 Crossback électrique au quatrième rang de ce palmarès. La Model 3 de Tesla, malgré une réduction du bonus écologique pour cause de tarif trop élevé, se hisse sur la troisième marche du podium. Le groupe coréen Hyundai-Kia, grâce à un éventail très large de véhicules électriques ou électrifiés, réussit également une belle percée.

Quant à Renault, pionnier du genre avec son partenaire Nissan, s’il continue à jouer les premiers rôles avec sa Zoe (renouvelée en 2019), il est désormais talonné par ses rivaux. La marque au losange a, du coup, lancé une nouvelle offensive électrique dans le but de retrouver l’avance prise il y a plus de dix ans. Le groupe de Boulogne-Billancourt sort ainsi deux nouveaux modèles dans les mois qui viennent sur le segment de la toute petite citadine : la Twingo ZE et la future Dacia Spring, présentée comme la voiture électrique la moins chère d’Europe (16 000 euros), issue de la petite K-ZE lancée en Chine l’an dernier.

Le Losange, qui était absent de l’hybride et de l’hybride rechargeable, s’y met aussi, en équipant, dès la fin du printemps, ses best-sellers Clio, Captur et Mégane de sa technologie maison e-Tech, inspirée des moteurs Renault hybrides de Formule 1. Le constructeur français a également présenté, ces jours-ci, un concept de SUV électrique baptisé Morphoz, préfigurant la future voiture électrique bâtie sur une plate-forme industrielle commune avec Nissan.

20 mars 2020

BRODZIAK presents: In Posnania - Backstage from Szymon Brodziak on Vimeo.

20 mars 2020

Enquête - De Gandhi à Extinction Rebellion, la longue marche de la désobéissance civile

Par Anne Chemin

Théorisé par Thoreau, puis par Gandhi et Martin Luther King, ce mode d’action non violent a été adopté par les écologistes d’Extinction Rebellion. Leur refus de se soumettre à certaines lois est-il une atteinte au pacte social ou un signe de vitalité démocratique ?

Assis en tailleur sur le sol bétonné d’un grand hangar, une centaine de jeunes écoutent attentivement un militant d’Extinction Rebellion détailler le « consensus d’action » du mouvement de désobéissance civile.

Le logo imprimé sur son tee-shirt illustre leurs inquiétudes – un sablier symbolisant l’urgence climatique inséré dans un cercle noir représentant la planète en deuil. C’est l’été, beaucoup de jeunes portent des sandales et des chapeaux de paille, mais l’heure n’est ni à la détente ni à l’oisiveté : les activistes préparent le blocage d’un pont de Paris.

Sous les néons du hangar, le responsable énumère une à une les règles de la désobéissance civile. Cette action destinée à « porter un message politique », explique-t-il, est à la fois illégale et non violente. « Pas d’atteinte à l’intégrité physique et morale des personnes, pas d’injures, pas de provocation envers les flics. On ne les touche pas, on ne les bouscule pas, on ne leur adresse pas de regard goguenard. On adopte une attitude courtoise et polie. Si la pression monte, on s’assoit. » Un militant d’Extinction Rebellion s’avance à ses côtés. « Evidemment, on ne porte pas de masque : toutes nos actions se font à visage découvert. »

Née au XIXe siècle

Extraite d’un webdocumentaire de Clément Montfort, Au Cœur d’Extinction Rebellion, cette scène résume l’esprit de la désobéissance civile, un principe revendiqué jadis par le philosophe Henry David Thoreau (1817-1862), le Mahatma Gandhi (1869-1948) ou le pasteur Martin Luther King (1929-1968).

Après une longue éclipse, cette forme d’action renaît peu à peu de ses cendres. « Le recours à la désobéissance civile s’étend sans que personne ne sache si ce phénomène est un effet de mode ou s’il va transformer durablement les pratiques de la démocratie représentative », soulignent la philosophe Sandra Laugier et le sociologue Albert Ogien dans Pourquoi désobéir en démocratie ? (La Découverte, 2011).

Dégradation de panneaux publicitaires par le collectif des Déboulonneurs, arrachage d’OGM en plein champ par Les Faucheurs volontaires, décrochage des portraits officiels d’Emmanuel Macron par Action non violente-COP21 (ANV-COP21), rétablissement de l’électricité chez les victimes de la « précarité énergétique » par le mouvement Les Robins des bois, occupation illégale d’immeubles vides par le collectif Jeudi noir : depuis le début des années 2000, la désobéissance civile est devenue, en France, une forme d’action comme une autre. Le déclin des formes d’engagement qui ont fait la gloire du mouvement social, comme la grève, lui a permis de faire son entrée dans le répertoire légitime de la contestation.

EN DÉMOCRATIE, UN CITOYEN PEUT-IL, AU NOM DE L’ÉTHIQUE, VIOLER DES LOIS QUI ONT ÉTÉ VOTÉES PAR LES REPRÉSENTANTS ÉLUS AU SUFFRAGE UNIVERSEL ?

Loin de se cantonner à des cercles d’activistes radicaux, la désobéissance civile convainc désormais des milieux comme la recherche et l’université. Dans un texte publié en février par Le Monde, 1 000 scientifiques de renom – climatologues, sociologues, épidémiologistes, astrophysiciens ou neuroscientifiques – appellent ainsi leurs concitoyens à rejoindre les « actions de désobéissance civile menées par les mouvements écologistes, qu’ils soient historiques (Amis de la Terre, Attac, Confédération paysanne, Greenpeace…) ou formés plus récemment (Action non-violente-COP21, Extinction Rebellion, Youth for Climate…). »

Cet engouement pour la désobéissance civile permet à bien des citoyens de renouer avec l’engagement. Mais, dans une démocratie, cette forme d’action pose de redoutables dilemmes de philosophie politique.

Un citoyen peut-il, au nom de l’éthique, violer des lois qui ont été votées par les représentants élus au suffrage universel ? Pourquoi défendre ses idées en commettant une infraction alors que la démocratie propose nombre d’outils de contestation légaux tels que la grève, la pétition, la manifestation ou le vote ? Accorder à chacun la liberté d’apprécier l’injustice, ou non, des lois ne risque-t-il pas de mener au désordre ?

David Henry Thoreau : vivre dans le monde

Ces questions sont aussi anciennes que la désobéissance civile elle-même. Née au milieu du XIXe siècle, elle émerge dans un monde « démocratique, et même particulièrement démocratique », selon le mot de Sandra Laugier et Albert Ogien, les Etats-Unis.

Le terme apparaît en 1866, dans le titre d’un opuscule de David Henry Thoreau publié quelques années après sa mort. Arrêté en 1846 pour avoir refusé pendant six ans de payer ses impôts, le philosophe justifie son geste en invoquant son opposition à la politique esclavagiste et belliciste du Massachusetts. Il tire de cette expérience une théorie de la désobéissance civile qui inspirera, des années plus tard, Gandhi et Martin Luther King.

Pour David Henry Thoreau comme pour son ami le philosophe Ralph Waldo Emerson (1803-1882), le citoyen est un homme avant d’être un sujet. Sa conscience doit être son seul guide : il a le devoir de désobéir aux lois que sa conscience réprouve car, en servant aveuglément un Etat injuste, il se transformerait en « automate ».

Contrairement à ses héritiers, Thoreau n’a pas l’ambition d’infléchir la politique du gouvernement : en enfreignant une loi injuste, le citoyen cherche uniquement à préserver son intégrité morale. Pour Thoreau, la vocation de l’homme n’est pas de « transformer le monde mais d’y vivre », résume la philosophe Ophélie Desmons.

Pendant de longues décennies, le plaidoyer de Thoreau sur la désobéissance civile reste confidentiel mais, dans les années 1900, il séduit un militant indien incarcéré en Afrique du Sud. « Selon la légende, Gandhi aurait découvert l’opuscule de Thoreau dans la bibliothèque de la prison où il fut enfermé en 1908, en raison de sa première campagne de désobéissance civile, raconte Christian Mellon dans La Désobéissance civile (Septentrion, 2008). D’autres pensent qu’il aurait entendu parler de Thoreau quand il était étudiant en Angleterre, dans les milieux végétariens qu’il fréquentait. Quoi qu’il en soit, Gandhi avait l’habitude, en prison, de lire et relire Thoreau. »

Gandhi : transformer le monde

Gandhi souscrit, comme Thoreau, à l’idée que le citoyen a le devoir de se rebeller contre les lois injustes, mais il y ajoute le principe de la non-violence (ahimsa) et surtout, la force du nombre. Avec le Mahatma, la désobéissance civile n’est plus un acte individuel mais une mobilisation collective : elle ne sert plus à apaiser la conscience du citoyen mais à transformer le monde.

Au registre moral de Thoreau succède donc, au début du XXe siècle, le registre politique de Gandhi. « Imaginez un peuple tout entier refusant de se conformer aux lois en vigueur et prêt à supporter les conséquences de cette insubordination, écrit-il. Toute la machinerie législative et exécutive se trouverait du même coup complètement paralysée. »

Cette promesse d’efficacité politique convainc, dans les années 1960, Martin Luther King de lancer le mouvement des droits civiques. Le pays où Thoreau a inventé la désobéissance civile a aboli l’esclavage mais, dans le sud des Etats-Unis, la ségrégation continue à faire des Noirs des citoyens de seconde zone.

LA PHILOSOPHIE DE GANDHI EST « LA SEULE MÉTHODE (…) VALABLE POUR LES PEUPLES OPPRIMÉS QUI SE BATTENT POUR LEUR LIBERTÉ », MARTIN LUTHER KING

Le pasteur, qui découvre les écrits de Thoreau et de Gandhi pendant ses études de théologie, croit à la puissance politique de la désobéissance civile : la philosophie de Gandhi est « la seule méthode moralement et concrètement valable pour les peuples opprimés qui se battent pour leur liberté », affirme-t-il en 1959.

Dans les années 1960, des dizaines de milliers de Noirs transgressent pacifiquement les lois ségrégationnistes en s’installant dans des espaces réservés aux Blancs. A ceux qui lui reprochent de troubler l’ordre public, le pasteur répond qu’il se contente d’étaler « au grand jour » la ségrégation, « qui doit être ouverte et exposée, dans toute sa laideur purulente, aux remèdes naturels que sont l’air et la lumière ». Ce faisant, il fait de la désobéissance civile « un moyen de lutte dans des régimes de démocratie libérale et un élément central du répertoire d’action des mouvements sociaux contemporains », soulignent Sylvie Ollitrault et Graeme Hayes dans La Désobéissance civile (Presses de Sciences Po, 2012).

Désobéissants écologistes

Cinquante ans plus tard, des dizaines de milliers de militants écologistes, en France comme ailleurs, se réclament de Gandhi et de Martin Luther King. Aux héroïques combats du passé contre le colonialisme et la ségrégation raciale, a succédé une terrible inquiétude sur la survie de l’humanité.

« Gandhi et King se battaient contre des systèmes d’oppression fondés sur le statut ou sur la race, constate la sociologue Sylvie Ollitrault. Les désobéissants écologistes d’aujourd’hui contestent, eux, un modèle de société qui met en péril l’avenir de la planète : ils interpellent donc les gouvernements mais aussi les institutions internationales, les grandes entreprises et les banques. »

Comment, au regard de cette longue et tumultueuse histoire, élaborer une définition de la désobéissance civile ? De John Rawls à Hannah Harendt en passant par Jürgen Habermas, beaucoup s’y sont essayés – en commençant par la distinguer de ce qu’elle n’est pas.

La désobéissance civile ne relève pas de la résistance à l’oppression car elle se déploie aujourd’hui, non dans des dictatures, mais dans des démocraties « presque justes », analyse le philosophe américain John Rawls. Elle ne peut pas non plus être assimilée à l’objection de conscience car elle repose, non sur une prise de conscience individuelle, mais sur une mobilisation collective, ajoute la philosophe Hannah Arendt.

Quatre caractéristiques

Les définitions de John Rawls, d’Hannah Harendt, d’Hugo Bedau et d’autres ne sont pas identiques mais toutes, ou presque, identifient quatre caractéristiques.

La désobéissance civile désigne tout d’abord un acte illégal ; cet acte doit être accompli dans la non-violence ; il est public et collectif ; il est réalisé au nom de l’intérêt général, dans le but d’éveiller la conscience politique des citoyens. La désobéissance civile, résume John Rawls, est un « acte public, non violent, décidé en conscience mais politique, contraire à la loi et accompli le plus souvent afin d’amener un changement dans la loi ou dans la politique du gouvernement ».

Si les désobéissants s’autorisent à violer certaines lois, ils ne contestent pas pour autant le fait que le contrat social repose sur le respect de règles communes. « Ils admettent, bien sûr, le principe du légalisme – Gandhi soulignait même que la plupart des lois devaient être “scrupuleusement” respectées : ce qu’ils contestent, en revanche, c’est la sacralisation de la loi, c’est-à-dire l’idée qu’un texte, une fois voté, ne peut plus être remis en cause, explique Manuel Cervera-Marzal, auteur de Désobéir en démocratie (Aux forges de Vulcain, 2013). La République française a connu cinq constitutions : ce que la collectivité démocratique a fait, elle peut le défaire. »

C’est le plus souvent au nom du droit, et non de leur bon plaisir, que les désobéissants remettent en cause certaines de nos prescriptions communes. « Lorsque Martin Luther King dénonçait les lois ségrégationnistes, il se fondait sur les principes fondamentaux proclamés par la Constitution américaine, souligne la sociologue Sylvie Ollitrault. Lorsque les désobéissants écologistes critiquent l’inertie des gouvernements, ils invoquent les accords internationaux sur le climat signés par les Etats européens. Ils s’inscrivent donc clairement dans le processus démocratique : ils ne désobéissent pas au nom de la morale, qui varie d’un individu à un autre, mais au nom des traités, qui s’imposent à tous. »

PLUS QUE L’INFRACTION À LA LOI, C’EST LA MISE EN SCÈNE SYMBOLIQUE DE LEUR COMBAT QUE RECHERCHENT LES DÉSOBÉISSANTS

La désobéissance civile des militants écologistes d’aujourd’hui ne consiste donc pas à se soustraire, sous l’effet de l’indignation ou de l’emportement, à l’ensemble de l’architecture normative qui régit la vie de la cité. Les activistes d’ANV-COP21 ou d’Extinction Rebellion proposent, plus modestement, de désobéir momentanément, exceptionnellement et pacifiquement à une obligation prévue par les textes au nom d’une norme qu’ils jugent supérieure à la loi et à condition, bien sûr, que cette infraction ne présente aucun caractère de gravité et qu’elle relève du registre de la non-violence.

Quels textes s’autorisent-ils à enfreindre ? La plupart du temps, les désobéissants écologistes transgressent pendant quelques heures le principe de la propriété privée : l’ANV-COP21 a ainsi organisé des « conférences pirates » sur le climat dans la « banque numéro 1 des énergies sales », la Société générale, tandis qu’Extinction Rebellion occupait, pour dénoncer la « logique du tout-routier », un chantier de parking de Chambéry, en Savoie. Ils se sont aussi, très exceptionnellement, autorisés à commettre des vols : l’ANV-COP21 a ainsi « décroché » des portraits officiels d’Emmanuel Macron en mairie – un geste qui leur a valu une relaxe, le 16 septembre 2019, prononcé par le juge correctionnel de Lyon, qui a estimé que le trouble à l’ordre public était « très modéré ».

Plus que l’infraction à la loi, c’est la mise en scène symbolique de leur combat que recherchent les désobéissants.

Les Déboulonneurs antipub barbouillent des panneaux publicitaires, les Faucheurs anti-OGM déterrent des plantes transgéniques, les « Galériens du logement » de Jeudi noir occupent des locaux abandonnés : les écologistes d’Extinction Rebellion, eux, ceinturent la place de Morlaix (Finistère) d’un ruban pour dénoncer la montée des eaux et déversent des bidons de peinture rouge sur les marches du Trocadéro pour évoquer les « millions de morts humaines et animales » de la « catastrophe écologique » à venir.

La désobéissance « indirecte »

Cette volonté d’établir un lien métaphorique entre le geste du désobéissant et la cause qu’il défend est un lointain héritage de Martin Luther King. « Dans les années 1960, le mouvement des droits civiques pratiquait une désobéissance civile “directe”, selon le mot d’Hannah Arendt : quand les militants noirs s’installaient dans un espace réservé aux Blancs, ils violaient, non pas une loi en général, mais la loi sur la ségrégation qu’ils combattaient, explique le philosophe Manuel Cervera-Marzal. Le message politique du désobéissant était contenu dans son acte : il était préfiguratif car il mettait en scène la société à laquelle il aspire. »

Les défenseurs du climat ont évidemment plus de mal à mettre en scène de tels échos symboliques. « Le dérèglement climatique est la conséquence, non d’une loi emblématique qu’il faudrait impérativement abroger, mais d’un système économique de production et de consommation qui régit la planète entière, poursuit Manuel Cervera-Marzal. Il est difficile d’identifier un geste qui symboliserait à lui seul la lutte contre le réchauffement. Beaucoup d’écologistes pratiquent donc une désobéissance civile indirecte : ils cherchent, lors de leurs actions, à créer un imaginaire visuel de l’effondrement écologique. »

Souvent spectaculaires, toujours symboliques, les actions des désobéissants sont-elles pour autant légitimes ? Depuis un siècle, la querelle ne cesse de diviser philosophes, sociologues et politistes. En s’arrogeant le droit de violer une loi adoptée par des représentants élus au suffrage universel, en négligeant les voies légales de contestation que sont les grèves, les élections, les pétitions ou les manifestations, la désobéissance civile peut, selon certains intellectuels, mettre en péril les institutions démocratiques et conduire au désordre.

POUR LE PHILOSOPHE PIERRE-HENRI TAVOILLOT, « LE RISQUE, C’EST L’ÉMIETTEMENT SOCIAL, VOIRE LA SORTIE DU MONDE COMMUN, AVEC, POUR CHACUN, SON PETIT DROIT DE VETO SUR TOUT »

Pour le philosophe Pierre-Henri Tavoillot, auteur de Comment gouverner un peuple roi ? (Odile Jacob, 2019), la désobéissance civile contient en effet un risque de « fragmentation ». « Elle ne peut, en aucun cas, être érigée en principe politique : comment justifier, en démocratie, que l’on enfreigne les lois alors qu’elles sont l’expression de la volonté générale ? La désobéissance civile donne aux militants le sentiment d’être des acteurs politiques mais elle ouvre la voie à la tyrannie des minorités. Désobéir, c’est tomber dans l’individualisme le plus extrême et fragiliser le contrat social. Le risque, c’est l’émiettement social, voire la sortie du monde commun, avec, pour chacun, son petit droit de veto sur tout. »

Bien des penseurs ont pourtant, depuis la seconde guerre mondiale, accepté le principe de la désobéissance civile en démocratie. Hannah Arendt invitait ainsi les gouvernants à lui « faire une place dans le fonctionnement de nos institutions publiques » et Jürgen Habermas estimait qu’elle permettait de tester la « maturité » de l’Etat de droit. John Rawls, lui aussi, admettait sa pertinence, à condition qu’elle réponde à des « injustices majeures et évidentes » – « des infractions graves au principe de la liberté égale pour tous et des violations flagrantes du principe de la juste égalité des chances ».

« Un signe de vitalité démocratique »

Certains intellectuels vont plus loin en faisant de la désobéissance civile, non un geste exceptionnel lié à un grave dysfonctionnement des institutions, mais une contribution utile et légitime à la vie publique. « La désobéissance civile est un signe de vitalité démocratique, estime la sociologue Sylvie Ollitrault. Elle montre une volonté de participer au débat public : les désobéissants revendiquent une citoyenneté active et tentent de s’approprier un espace de résistance et d’engagement. Ce ne sont pas des jeunes militants inconscients et inconséquents : ils sont au contraire très exigeants envers eux-mêmes et envers la société. »

Pour Sandra Laugier et Albert Ogien, les désobéissants qui agissent en dehors des arènes représentatives ont en effet le mérite de prendre au sérieux la promesse démocratique : en inventant de nouvelles formes de mobilisation, ils élargissent « l’espace des possibles ». A leurs yeux, cette nouvelle donne n’a rien d’inquiétant : dans un régime « dont la nature est d’être irrémédiablement ouvert », il serait absurde de dresser une fois pour toutes la liste des expressions légitimes de la participation. « Nul ne saurait dire où il convient de fixer les limites des libertés individuelles et à quel niveau d’autonomie il faut cesser d’attribuer de nouveaux droits sociaux ou politiques aux citoyens. »

Cette conception de la démocratie n’est pas celle de Pierre-Henri Tavoillot, qui défend avec conviction la logique représentative. « Si les désobéissants veulent participer à la vie démocratique, ils doivent élaborer un programme et se présenter aux élections », explique le philosophe. La controverse sur la désobéissance civile dessine finalement, en creux, deux regards sur la citoyenneté. Pour Pierre-Henri Tavoillot, la vertu cardinale du citoyen est « plus que jamais » l’obéissance, qu’il distingue de la soumission. Pour Manuel Cervera-Marzal, elle est au contraire la responsabilité. « Nous devons cesser d’être de bons petits soldats pour devenir des individus autonomes. »

20 mars 2020

Christian Louboutin

Publicité