Belgique : nouvelles caricatures antijuives au carnaval d’Alost
Des chars utilisant des stéréotypes antisémites avaient valu aux festivités d’être rayées de la liste du Patrimoine immatériel de l’Unesco en 2019
Capitale de la moquerie et de la satire » : c’est ainsi que se présente la ville flamande d’Alost (Belgique), à l’occasion de son carnaval annuel. Mais, depuis deux ans, la satire multiplie les stéréotypes antisémites. En 2019 déjà, la communauté juive s’était indignée devant un char caricaturant des personnages au nez crochu, entourés de rats et juchés sur des sacs d’argent. Le scandale avait été tel que l’Unesco avait exclu le carnaval d’Alost de la liste de son Patrimoine culturel immatériel. Six ans plus tôt, en 2013, le carnaval avait mis en scène un « char de déportation » censé expulser les Belges francophones. Cette année, le carnaval a persisté. Les marionnettes au nez crochu ont été réemployées dans un autre décor, un stand de foire, aux côtés d’autres religions. Plus loin, des carnavaliers affublés de deux papillotes tombant d’un grand chapeau de fourrure noire, de chaque côté de leur visage, et déguisés en fourmi devant un mur des Lamentations en or, a également suscité une vive controverse. Certains, y compris dans la foule, arboraient aussi fièrement un nez crochu en papier moulé. Le cortège comptait également des uniformes nazis côtoyant des costumes hassidiques. De quoi susciter une polémique encore plus violente que l’année précèdente. « Ils ne pensaient pas à mal » Les organisations représentatives de la communauté juive ont réagi avec consternation au cortège. Qu’il s’agisse du Forum des organisations juives, de la Ligue belge contre l’antisémitisme (LBCA) ou encore du Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB), toutes affirment que l’affront est encore pire que celui de 2019. Les différentes organisations n’excluent pas de porter plainte auprès de l’UNIA (l’organisme public chargé de la lutte contre les discriminations), comme certaines l’ont fait l’année passée. A l’époque, toutefois, l’UNIA avait fini par juger que les chars problématiques ne tombaient pas sous le coup de la loi contre le racisme et la xénophobie, en raison du contexte particulier, celui du carnaval, dans lequel se déroulaient les attaques. Il avait toutefois initié un dialogue entre les parties. Pour Ludo Abicht, professeur de philosophie qui enseigne le MoyenOrient et la culture juive à l’université d’Anvers, le jusqu’auboutisme des habitants d’Alost était prévisible. « Les Alostois se sont sentis accusés d’être racistes et antisémites après le carnaval de 2019, alors qu’ils ne pensaient pas à mal. Je ne suis pas étonné qu’ils aient choisi de réagir », note le professeur, bon connaisseur de la ville d’Alost. Dimitri, un spectateur qui exhibe fièrement un nez crochu, renchérit : « On nous décrit comme des antisémites. Mais ce n’est pas vrai, alors on fait pire. Nous ne sommes pas racistes ou antisémites, mais nous rigolons avec tout le monde. En premier lieu, on rigole avec nousmêmes. » Un sentiment généralement partagé par la foule, arguant qu’il faut pouvoir « rire de tout ». Plus que tout, les Alostois n’ont pas apprécié l’attitude de l’Unesco, que certains carnavaliers ont d’ailleurs rebaptisée pour l’occasion « Unestapo ». Le bourgmestre (maire) de la ville, le nationaliste flamand Christoph D’Haese, avait pris les devants après que l’organisation onusienne avait commencé le réexamen de l’inscription du carnaval à sa liste du Patrimoine immatériel, et avait procédé luimême à ce retrait en décembre 2019. Une décision confirmée quelques jours pour tard par l’Unesco. Et ce, alors que le président de son parti, l’Alliance néoflamande (NVA, nationaliste), s’était distancié des caricatures de 2019 en les qualifiant d’« irrespectueuses ». Selon Philippe Markiewicz, président du Consistoire central israélite de Belgique, l’Unesco aurait dû attendre l’édition 2020 avant d’agir, pour laisser place au dialogue. L’homme dénonce par ailleurs l’immixtion de la diplomatie israélienne qui n’a, selon lui, rien arrangé. Quelques jours avant les festivités, le ministre israélien des affaires étrangères, Israel Katz, a en effet appelé dans un Tweet la Belgique « à condamner et à interdire » le carnaval d’Alost, soulignant que « la Belgique en tant que démocratie occidentale devrait avoir honte de permettre une telle manifestation antisémite ». Un appel balayé d’un revers de la main par le bourgmestre d’Alost, qui avait refusé « toute censure ». Fidèle à ses positions, il s’était limité à appeler les carnavaliers à « ne pas rechercher spécifiquement un thème juif si cela n’est pas nécessaire ». « Préjudice à nos valeurs » L’affaire a provoqué de vives réactions, y compris en France, avec un Tweet cinglant de l’eurodéputé socialiste français Raphaël Glucksmann particulièrement commenté. « Les juifs sont de la vermine (…) et les nazis sont des gars sympas que les enfants applaudissent et avec qui on a bien envie de boire une bière. Bienvenue au carnaval d’Alost en 2020, en Belgique, cœur de l’UE. Dégénérés ». Côté belge, les réactions de la classe politique, inquiète du score réalisé par l’extrême droite dans cette ville aux dernières élections fédérales, régionales et européennes (25 % en moyenne), n’ont pas non plus manqué. « Si ces faits ne résument pas le carnaval d’Alost, ils portent toutefois préjudice à nos valeurs ainsi qu’à la réputation de notre pays », a déclaré dans un communiqué la première ministre, la libérale Sophie Wilmès, invitant la justice à se pencher sur la controverse.
Décès d’Hervé Bourges, ancien grand patron de l’audiovisuel français.
Hervé Bourges, grande figure de l’audiovisuel français pendant plus de quarante ans, amoureux de l’Afrique et fervent défenseur de la francophonie, est mort dimanche à l’âge de 86 ans, selon RFI, dont il fut le président. Ancien journaliste, patron de télévision (TF1, France 2 et France 3) et de radio (RFI), Hervé Bourges avait également été président du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) de 1995 à 2001. Militant anticolonialiste du temps de la guerre d’Algérie, il fut notamment conseiller d’Ahmed Ben Bella, le premier président algérien. Il fut l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés au Tiers-Monde (Les 50 Afriques, en collaboration avec le journaliste Claude Wauthier, 1979) ou à son expérience audiovisuelle (Une chaîne sur les bras, 1987, La Télévision du public, 1993).
Procès Fillon : Qui sont les protagonistes de l’affaire et que leur reproche la justice ?
« PENELOPE GATE » Le couple Fillon et l'ancien suppléant de l'ex-Premier ministre sont jugés à Paris à partir du 24 février
Marc Joulaud, François et Penelope Fillon seront tous les trois jugés à partir du 24 février 2020 par le tribunal correctionnel de Paris. — P.Siccoli/J.Witt/Chamussy/SIPA
Le procès du couple Fillon et de l’ancien député de la Sarthe Marc Joulaud s’ouvre ce lundi devant le tribunal correctionnel de Paris.
Ils sont tous trois jugés dans le cadre de l’affaire des emplois présumés de Penelope Fillon, pour lesquels l'épouse de l'ancien Premier minitre aurait perçu plus de 1 million d’euros entre 1998 et 2013.
Renvoyé pour « abus de biens sociaux » et « détournement de fonds », François Fillon encourt une peine maximale de dix ans de prison et 1 million d’euros d’amende.
Trois années se sont écoulées depuis la publication de l’article « Pour Fillon, Pénélope est un bon filon » en une du Canard Enchaîné. Trois années au cours desquelles le candidat (LR) déchu à l’élection présidentielle de 2017 est resté dans l’ombre. La seule incursion dans le paysage médiatique de l’ex-Premier ministre ? Une interview accordée le 30 janvier à France 2. Pour François Fillon, elle avait un objectif : préparer le terrain judiciaire en livrant « sa vérité » sur l’affaire dite du « Penelope Gate ». Une « vérité » qu’il aura loisir d’exposer dès ce lundi – sauf renvoi de la première journée d’audience en raison de la grève des avocats – devant le tribunal correctionnel de Paris chargé de le juger pour « détournement de fonds publics » et « abus de biens sociaux ».
A ses côtés, son épouse Penelope Fillon devra répondre des chefs de « complicité et recel de détournement de fonds publics » et « recel d’abus de bien sociaux ». Tout comme son suppléant et successeur à l’Assemblée nationale, Marc Joulaud, lui aussi poursuivi pour « détournement de fonds publics ». Pendant des mois, les enquêteurs chargés des investigations, se sont penchés sur ce trio. Que leur reprochent les magistrats ? Quelle est leur défense et que risquent-ils ? 20 Minutes fait le point avant trois semaines de procès.
François Fillon, l’homme au cœur du dossier
L’ancien Premier ministre est le plus exposé dans ce dossier. Elu dès 1981 dans la 4e circonscription de la Sarthe, François Fillon n’avait – jusqu’à la déflagration et sa chute précipitée par l’affaire – jamais quitté la vie politique française. Député, président du conseil général de la Sarthe, ministre de l’Enseignement supérieur, ministre des Affaires sociales, sénateur, Premier ministre ou encore candidat de la droite à l’élection présidentielle : il a arpenté, pendant 35 ans, les arcanes du pouvoir.
Que lui est-il reproché ?
François Fillon est jugé pour plusieurs faits. La justice lui reproche d’avoir employé et rémunéré son épouse comme « collaboratrice parlementaire » à temps plein sous sa mandature puis sous celle de son suppléant pour un salaire total estimé à 1 million d’euros versés entre 1998 et 2013. Un travail présumé fictif. Les magistrats lui reprochent aussi de ne pas avoir déclaré un prêt de 50.000 euros accordé généreusement par son ami Marc Ladreit de Lacharrière, propriétaire de la Revue des Deux Mondes et employeur, lui aussi, de Penelope Fillon à la demande son mari. Pour l’abus de bien social dans le volet relatif à La Revue des Deux Mondes, François Fillon encourt une peine maximale de cinq ans d’emprisonnement et de 375.000 euros d’amende. Pour le détournement de fonds publics, il risque une peine maximale de dix ans de prison et de 1 million d’euros d’amende. L’Assemblée nationale, partie civile au procès, réclamera de son côté un total de 1,08 million d'euros aux trois prévenus.
Quelle est sa ligne de défense ?
François Fillon assure que sa femme Penelope a bel et bien occupé et effectué son travail d’assistante parlementaire. Cultivant « la discrétion » et favorisant « l’oralité », l’épouse de l’ex-candidat LR était selon lui son « relais local » dans la Sarthe. S’appuyant sur plus de 500 documents versés à l’instruction censés prouver l’activité réelle de sa femme entre 1998 et 2007 puis entre 2012 et 2013, François Fillon compte aussi sur les témoignages de certains de ses proches. Cinq de ses anciens collaborateurs à l’Assemblée nationale ont, selon lui, apporté les preuves de l’omniprésence et du rôle indispensable de sa femme dans l’exercice de ses mandats.
Que dit l’instruction ?
De l’avis de ses amis, des collaborateurs de son époux et de son propre aveu, Penelope Clarke, devenue Penelope Fillon en juin 1980, est une femme « discrète », « timide » et « réservée ». Née au pays de Galles, cette mère de cinq enfants passionnée de littérature était – jusqu’à ce 25 janvier 2017 – peu connue du grand public.
Penelope Fillon, « Penny », l’épouse discrète
Penelope Fillon est renvoyée avec son mari devant le tribunal correctionnel de Paris pour l affaire des emplois présumés fictifs.
Que lui est-il reproché ?
Personnage central de l’enquête, Penelope Clarke est jugée pour « complicité de détournement de fonds publics » et « abus de bien sociaux ». D’abord employée par son mari député pour des « missions ponctuelles », elle est engagée à temps plein comme collaboratrice parlementaire dès 1998. A l’époque, elle perçoit jusqu’à 20.000 francs (3.048 euros) par mois. Salariée lors du dernier mandat de son époux entre 2012 et 2013, elle perçoit, ces années-là, 3.450 euros net par mois. Mais les documents permettant de démontrer une « activité réelle » manquent, selon la justice.
Dépourvue de bureau à l’Assemblée, de badge d’accès ou même d’adresse email, elle échangeait avec les autres assistants de François Fillon à quelques occasions, sur la gestion de son agenda ou pour faciliter des demandes ponctuelles d’administrés. Puis, « lassée par la politique », elle sollicite son mari en 2012 pour trouver une nouvelle « activité ». Mise en relation avec Marc Ladreit de Lacharrière, propriétaire de la Revue des Deux Mondes, elle signe cette même année un contrat de « conseillère littéraire » pour 3.900 euros net par mois. En un an, seules deux de ses fiches de lecture seront publiées. Faute d’activité, elle finira par rompre son contrat fin 2013.
Quelle est sa ligne de défense ?
Penelope Fillon a expliqué aux enquêteurs qu’elle avait commencé à travailler auprès de son mari de façon « plus structurée » à partir de 1998. Son rôle principal portait sur la gestion du courrier adressé à son mari et sur la rédaction de « points, fiches, mémos » pour préparer les interventions de François Fillon lors d’événements locaux. Il lui arrivait aussi de le « représenter » à sa place et de recevoir à leur domicile des administrés.
Les déclarations d’autres collaborateurs de l’ex-Premier ministre, démontrent, selon elle, son implication à ses côtés lors de ses différents mandats tout comme les 500 pages de documents fournis aux enquêteurs. Concernant la Revue des Deux Mondes, elle a dit « regretter » de ne pas avoir été suffisamment sollicitée mais justifie cette absence d’activité par des tensions internes entre le propriétaire du titre et son rédacteur en chef.
Que dit l’instruction ?
Dire que les magistrats chargés de l’instruction n’ont pas été convaincus par sa défense est un euphémisme. Dans leur ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel, ils étrillent la version livrée par Penelope et François Fillon. « L’enquête a révélé que Penelope Fillon avait mené, à partir de 1981 (…) une vie de femme au foyer (…) Confrontés à l’absence d’éléments de preuve (…) Penelope et François Fillon, tout en faisant verser une masse de documents sans intérêt, ont développé la thèse d’une collaboration essentiellement orale, n’ayant donné lieu à la production d’aucun écrit et connue d’un tout petit cercle de proches », écrivent-ils en conclusion, taclant au passage une présentation des choses « pas très sérieuse » et des déclarations « invraisemblables ».
Marc Joulaud, le « timide » suppléant
Suppléant de François Fillon à l’Assemblée nationale entre 2002 et 2012, Marc Joulaud est l’actuel maire de Sablé-sur-Sarthe, fief de l’ancien candidat à l’élection présidentielle. Candidat aux municipales de mars, ce fidèle du couple Fillon est décrit par ses co-prévenus et certains de ses collaborateurs comme « timide ». Agé aujourd’hui de 62 ans, Marc Joulaud a effectué toute sa carrière dans l’ombre de son « mentor ».
Marc Joulaud, député de la Sarthe doit comparaître à partir du 24 février 2020 devant le tribunal correctionnel de Paris.
Que lui est-il reproché ?
Marc Joulaud est renvoyé devant le tribunal pour « détournement de fonds publics ». Il encourt lui aussi une peine de dix ans de prison et 1 million d’euros d’amende. Succédant à François Fillon sur les bancs du Palais-Bourbon après sa nomination au gouvernement en 2002, l’ex-député de la Sarthe est soupçonné d’avoir employé Penelope Fillon pour des activités jugées « fictives ou surévaluées ». A l’époque, Marc Joulaud a seulement 34 ans lorsqu’il signe le contrat de travail intégralement prérempli de l’épouse de François Fillon. Ses autres collaborateurs, eux, ignoraient la fonction supposément occupée par Penelope Fillon lors de son mandat.
Quelle est sa ligne de défense ?
Face aux enquêteurs, Marc Joulaud a expliqué que Penelope Fillon l’avait aidé à s’implanter localement, à tisser des liens et, comme pour son époux, l’avait représenté lors de manifestations locales. Il a reconnu qu’il n’exerçait sur elle aucune autorité hiérarchique et évoquait avec le couple une « collaboration à trois nécessitant confiance et loyauté absolue ». Mieux rémunérée que lui lorsqu’il était député lorsqu’elle était son attachée parlementaire, Penelope Fillon était, selon Marc Joulaud, « la meilleure collaboratrice possible » pour « s’installer et grandir dans cette fonction ».
Que dit l’instruction ?
Là encore, les magistrats font une sévère analyse de la défense avancé par l’élu. Ils pointent les déclarations de Penelope Fillon, qui a reconnu elle-même qu’elle ne fournissait à Marc Joulaud ni notes, fiches ou revues de presse, qu’elle ne corrigeait pas ses discours, n’avait ni horaire de travail ni bureau. Les juges ont balayé l’argument consistant à mettre en avant le rôle de guide dans la vie politique sarthoise joué par Penelope Fillon et justifiant son embauche à ses côtés. « A supposer que Marc Joulaud ait été réellement handicapé par une timidité maladive, on voit mal comment Penelope Fillon, qui s’est décrite elle-même comme particulièrement réservée, aurait pu lui être d’un quelconque secours », note l’instruction.
Pourquoi la vente de sex-toys explose au Japon
Au Japon, l’usage des sex-toys est en pleine expansion. S’il témoigne d’une reconnaissance du plaisir féminin, il est aussi l’indice d'une sexualité nipponne en berne. Rencontre à Tokyo avec des acteurs majeurs du secteur.
Dans les années 1980, le sex-toy japonais était ce drôle d'appareil de massage pour la nuque vendu au rayon électroménager des grands magasins, planqué entre les sèche-cheveux et les humidificateurs d'air. Officiellement, tout le monde connaissait son usage et savait qu'il n'était pas destiné à être manipulé sur le cou, mais les apparences étaient sauves, la discrétion assurée dans ce packaging qui ne laissait rien transparaître de sa fonction réelle. Le marché du sex-toy, c'était aussi quelques produits importés d'Europe ou des Etats-Unis, disponibles en magasins spécialisés. Mais là non plus, le succès n'était pas au rendez-vous. Qualifiés de grotesques, ces vibromasseurs venus d'ailleurs, surdimensionnés et aux couleurs flashy, avaient la réputation d'être peu confortables et désagréables, voire douloureux. Et puis, il y avait la honte de les acheter, la crainte de passer en caisse avec ça dans son panier. "A l'époque, c'était tabou. Les sex-toys représentaient un secteur de niche complètement underground", se souvient Sanae Takahashi, 57 ans, prêtresse du monde du jouet pour adultes au Japon.
Nous sommes à Akihabara, en plein cœur du "quartier électrique de Tokyo". Surnommé ainsi pour l'étourdissant choix de grands magasins dédiés au matériel électronique et informatique que l'on y trouve, c'est le lieu de la culture geek par excellence, avec des jeux vidéo à foison et des cafés où de jeunes femmes habillées en poupées mangas affirment être nées sur une autre planète. C'est au milieu de cette frénésie assourdissante, des enseignes clinquantes et des hordes de touristes surexcités que trône le Love Merci, un magasin de cinq étages exclusivement réservé aux sex-toys. Dans les rayons, plus de 10 000 références sont présentées. Tout est décliné, du vibromasseur aux vulves pénétrables, en passant par le cosplay, les poupées en silicone, les plaisirs fétiches, les coussins troués, les plugs anaux, les poitrines en latex.
Le vibromasseur Orgaster, l'un des deux articles les plus vendus du magasin Love Merci, Akihabara, Tokyo. Eric Rechsteiner/Panos Pictures
Cette boutique est la vitrine de la célèbre marque fondée par Sanae Takahashi, et c'est ici que se trouvent les bureaux de l'entreprise. Son téléphone rose bonbon vissé à l'oreille, la patronne, toute de noir vêtue, entre dans son bureau d'un pas décidé. Du haut de sa tour, elle est incontestablement la maîtresse des lieux et le staff lui obéit au doigt et à l'œil. Elle court, Sanae Takahashi, sept jours sur sept. Le mot "vacances", elle ne connaît pas. Sitôt posé sur la table, le portable sonne à nouveau. En quelques minutes, elle valide la confection de plusieurs milliers de sex-toys pendant qu'un de ses employés pose un jus d'orange avec une paille devant elle. Sa force de caractère et son assurance apparentes n'ont d'égal que la gentillesse qui émane d'elle.
Un vibromasseur conçu à partir d'une étude pointue du corps des femmes
Sanae Takahashi est celle qui a inventé, entre autres, deux sex-toys féminins que l'on trouve aujourd'hui dans un nombre incalculable de magasins et de love hotels au Japon, le Fairy et l'Orgaster. Un stimulateur clitoridien et un vibromasseur conçus il y a une quinzaine d'années et qui ont révolutionné l'approche réservée au plaisir féminin au Japon. Ils sont aujourd'hui toujours aussi plébiscités.
"Quand je me suis lancée dans le sex-toy, il y a trente ans, il n'était pas aussi démocratisé. C'était un milieu dominé par les hommes, j'ai dû faire ma place et cela n'a pas été facile", sourit-elle. Alors salariée d'une entreprise qui conçoit des jouets pour enfants, elle perd son emploi, "délocalisé en Chine où les frais de production étaient moins élevés". Elle réfléchit à un "moyen de gagner de l'argent" avec son savoir-faire. Un soir, alors qu'elle boit des verres avec un ami gynécologue, elle imagine un vibromasseur conçu à partir d'une étude pointue du corps des femmes. Elle s'associe avec un ami et peaufine ses modèles. Faire accepter l'objet n'était pas gagné puisque l'on ne parlait pas de plaisir sexuel à l'époque, encore moins de celui des femmes. Il faut replacer l'objet dans son contexte : pour la gent féminine japonaise, faire l'amour, c'était avant tout satisfaire son partenaire.
"Il faut garder en tête qu'acheter des sex-toys reste une source de honte pour de nombreuses femmes"
Dans les derniers produits à l'étude dans le labo de Sanae Takahashi, "un vibromasseur qui sera fixé à une ceinture afin de pouvoir l'utiliser sans les mains" et un stimulateur clitoridien qu'elle promet "révolutionnaire". Son business n'oublie pas les hommes puisque la marque fut aussi pionnière dans le marché des vulves pénétrables. Malgré la notoriété de sa gamme pour femmes et la présence d'un staff à 50 % féminin dans le magasin, elle n'oublie pas que 80 % des clients du Love Merci restent des hommes, qui n'aiment pas être dérangés lorsqu'ils font leurs emplettes, "deux étages sont à la disposition des messieurs et interdits d'accès aux femmes".
La masturbation resterait malgré tout l'affaire des hommes dans ce pays classé 110e sur 149 par le Forum économique mondial en matière d'égalité des sexes. "Pour les femmes de ma génération, le plaisir sexuel reste un tabou insurmontable, assène Sanae Takahashi, devenue malgré elle une figure de cette révolution du sex-toy japonais. Mais pour les jeunes générations, les verrous sautent. Le fait de pouvoir acheter en ligne a modifié les comportements et changé les pratiques. On l'observe dans le magasin : les clients viennent majoritairement pour regarder. Ils jettent un œil, puis rentrent chez eux et commandent via internet." Elle ajoute : "Si les mentalités évoluent, il faut garder en tête qu'acheter des sex-toys reste une source de honte pour de nombreuses femmes, même aujourd'hui."
Un constat également dressé par Minori Kitahara, qui a ouvert le tout premier sex-shop du Japon en 1996. Un lieu qu'elle voulait conçu pour et par des filles, "le premier et seul sex-shop féministe du pays". Après des études supérieures où elle s'intéresse à l'éducation sexuelle, l'égalité des genres mais aussi à l'économie, elle s'interroge sur le rôle de la femme dans la société japonaise. Lorsqu'elle quitte l'université, elle se met à écrire pour un média et découvre "tout ce qui pouvait exister hors du Japon en matière de lutte pour les droits des femmes mais aussi d'épanouissement sexuel. Si le féminisme existe au Japon depuis plus de cent cinquante ans, il est différent de ce qui peut se faire hors de l'archipel."
Le sex-toy comme symbole d'affirmation de soi
Elle lance son affaire "dans une démarche militante. J'ai vu ce type de sex-shops à New York, et je m'en suis inspirée." Avec Love Piece Club, elle offre un espace unique à de nombreuses clientes. Elle invente également quelques modèles de sex-toys plus adaptés "que les gros pénis ou les vibromasseurs en forme de dauphins. Il fallait de nouveaux produits, avec lesquels les femmes auraient du plaisir et se sentiraient bien et en sécurité en les utilisant. Aujourd'hui, on vend surtout des vibromasseurs, des lotions : on a aussi une réflexion plus poussée sur le corps et on parle un peu plus facilement d'orgasme par exemple."
Minori Kitahara est sans doute l'une des figures féministes majeures du pays aujourd'hui. Elle est l'une des instigatrices des Flower Demo, ces manifestations qui brisent le silence à propos des violences sexuelles et exigent une révision du Code pénal pour une meilleure reconnaissance des victimes. Pour elle, le sex-toy est un symbole d'affirmation de soi, mais son succès particulièrement écrasant est aussi révélateur d'un mal-être, "celui de l'écart qui ne cesse de se creuser entre les hommes et les femmes de ce pays. Il y a un véritable problème de communication entre les sexes : à Tokyo, les hommes passent l'essentiel de leur temps avec leurs collègues ou dans leurs entreprises, les femmes font leur vie de leur côté, ils ne partagent rien. C'est d'une tristesse…"
Sanae Takahashi partage ce point de vue alarmant : "La situation ne va faire qu'empirer. Les jeunes gens sont captifs de leurs écrans, ne se rencontrent plus, essaient de se satisfaire autrement. Nos ventes n'augmentent pas forcément mais il y a toujours de nouvelles variétés, des références inédites." La quête de plaisir se fait volontiers seul.
Les filles d'un côté, les garçons de l'autre. Des étages de magasins réservés aux hommes ou encore ce bar conçu uniquement pour les femmes, le Vibe Bar Wild One. Direction le quartier des oiseaux de nuit, Shibuya. Pensé comme un parc à thème du plaisir féminin, ce showroom est une sorte de galerie du sexe très kitsch où les hommes sont admis, à condition d'être accompagnés. Derrière la porte noire capitonnée, une installation en forme de vulve fait office d'entrée. Sur les murs de l'établissement, des reproductions de shunga, ces célèbres estampes érotiques.
Du mobilier jusqu'aux toilettes, des objets artistiques représentent le sexe, avec un goût plus ou moins sûr. Sur les étagères, 350 sex-toys sont disposés. Le bar est une sorte de sex-shop déguisé où l'on vient regarder, manipuler les objets (avec les mains) puis passer commande si on le souhaite. Le tout à l'abri des regards.
Petit à petit, le sex-toy est sorti des sex-shops
Le succès du sex-toy pose inévitablement la question de son influence sur la vie sexuelle des Japonais. Est-il révélateur d'une sexualité en berne ? Selon une enquête menée en 2005 par Durex, les Japonais font l'amour moins d'une fois par semaine, soit un peu moins de cinquante fois par an, ce qui correspond à la moitié de la moyenne annuelle réalisée sur un panel de vingt et un pays, et dévoilée par ce même sondage.
Une autre enquête indique que le recours à la masturbation dépasse désormais le nombre de rapports sexuels des Japonais, et ce à tous les âges de la vie. Les 20-29 ans ont par exemple recours à la masturbation à 100 % pour un peu moins de 60 % de rapports sexuels par an. Sur la même tranche d'âge, on recense deux rapports sexuels par mois pour dix recours à la masturbation. "La faible fréquence des rapports sexuels des Japonais a pour conséquence un plus grand recours à la masturbation, confirme Koichi Nagao, professeur d'urologie à la faculté de médecine de Toho. Les sex-toys sont utiles, aussi bien pour les hommes que pour les femmes, s'ils concourent à une amélioration de la vie sexuelle."
Petit à petit, le sex-toy est sorti des sex-shops et a pris place dans les magasins généralistes. Supermarchés Don Quijote, boutiques de gadgets Village Vanguard, où même pharmacies, drug stores et librairies lui ont ouvert leurs rayonnages. L'été dernier, pour la première fois, un grand magasin annonçait la mise en place d'une large sélection de sex-toys féminins dans un corner temporaire. Derrière cette initiative, un paquebot du sex-toy nippon, Tenga, dont un produit se vend toutes les trois secondes dans le monde.
Tenga, c'est la Onacup, cette petite boîte rouge qui ressemble à une canette de soda et qui abrite une vulve pénétrable. Pour moins de 10 euros et à usage unique, elle promet aux hommes des sensations différentes selon le modèle. Le modèle original, en forme de sablier, procure une compression serrée au moment du passage du pénis au centre du sex-toy et donne une forte sensation d'aspiration. Parmi les quatre autres variantes, le Soft Tube qui permet de contrôler la pression et la force de la stimulation ou le Rolling Head qui possède une partie nervurée.
"Comme si la masturbation était quelque chose de sale et d'obscène"
En 2018, une enquête révélait que 89 % des Japonais âgés de 20 à 40 ans connaissaient les sex-toys estampillés Tenga et 33,5 % en avaient déjà utilisé un. La marque plaît autant aux hommes qu'aux femmes puisqu'elle s'est également lancée, en 2013, à la conquête de ce marché avec sa collection Iroha. "Il y a encore dix ans, les magazines féminins japonais titraient : 'Comment plaire à un homme ?' Aujourd'hui, on lit : 'Comment vous sentir bien et vous faire plaisir ?' Il n'est plus question de plaire mais bien d'être soi-même", se félicite Koichi Matsumoto, pdg de Tenga.
L'histoire de cet homme est une véritable success story. A 30 ans, il est mécano dans le domaine des voitures vintage lorsqu'il ambitionne de changer de vie. Il raconte une période difficile de sa vie, qu'il qualifie volontiers de "déprimante". Il plaque tout et reprend à zéro. Un jour, alors qu'il se rend dans un magasin pour adultes, il constate que "des sex-toys étaient vendus entre deux DVD pornos". Pas d'identité, pas de marques. "C'était il y a vingt-cinq ans, on avait alors l'impression de devoir acheter cela sous le manteau : comme si la masturbation était quelque chose de sale et d'obscène." C'est là que Tenga naît.
"Avoir recours à la masturbation et aux sex-toys peut être une alternative aux comportements toxiques de certains"
Koichi Matsumoto explique alors sa vision : "Le sexe fait partie de nos besoins biologiques naturels et il est nécessaire de les assouvir au même titre que manger, boire ou dormir. Lorsque l'on est célibataire, la masturbation peut répondre à cela. Elle ne remplace ni le sexe ni la connexion profonde que l'on peut avoir avec un ou une partenaire, mais elle peut être pratiquée lorsqu'elle devient nécessaire et il n'y a pas de mal à cela." Il va plus loin : "Je vois parfois des comportements d'hommes qui me révoltent... Les femmes ne sont pas des objets et ne sont pas faites pour répondre aux besoins sexuels des hommes. Avoir recours à la masturbation et aux sex-toys peut aussi être une alternative aux comportements toxiques de certains." Un discours inattendu de la part de ce patron qui a fait fortune avec le plaisir solitaire masculin.
Avec Tenga (que l'on peut traduire par "correct" et "élégant"), Koichi Matsumoto avait envie de sortir le sex-toy de cette "sphère underground. L'idée était de lancer un nouveau genre de produit, de qualité supérieure, avec une identité, un design soigné, que l'on peut acheter n'importe où et sans complexe". Après trois ans d'essais et de prototypes, Koichi Matsumoto aboutit à la première Onacup, qui connaît dès sa première mise en vente, en 2005, un succès immédiat. Tous produits confondus, l'enseigne compte aujourd'hui 256 références et continue d'innover.
Fidèle à sa démarche – l'accès au plaisir pour tous –, Tenga a lancé un programme avec des maisons de retraite de jour. Il y a quelques années, les équipes se penchaient sur un sondage selon lequel 79 % des Japonais âgés de 60 à 69 ans et 81 % des 70 à 79 ans ont exprimé l'envie d'un rapport sexuel, au moins une fois par an. "Nous avons proposé aux vingt-neuf centres de la chaîne Iki-Iki Life Spa, que l'on trouve partout au Japon, une sélection de sex-toys à prix réduits pour leurs pensionnaires." Un projet sur lequel la marque ne fait quasiment pas de profit mais qui se heurte à un obstacle de taille. "Au Japon, beaucoup de personnes âgées vivent avec leurs enfants. Ils n'ont parfois pas de chambre à eux et souffrent d'un manque d'intimité." Certaines familles ont également confié ne pas comprendre cette initiative et nient par la même occasion les besoins sexuels de leurs aînés.
Le débat sur les sexualités envahit de plus en plus l’espace public nippon. Sanae Takahashi participe à des séminaires en ce sens. Tout comme Minori Kitahara qui, parmi ses actions, siège dans un groupe
de lutte contre la pornographie. Elle rappelle avec inquiétude que “les sex-toys qui se vendent le plus au Japon aujourd’hui, ce ne sont pas les Tenga mais les lolicon, pour les hommes”. “Lolicon”, raccourci de “Lolita complex”, soit des produits (porno, figurines, coussins troués, cosplay, etc.) à l’effigie d’adolescentes. L’image de la jeune fille en fleur fait vendre et inquiète également Human Rights Watch qui révèle dans une étude que le matériel pédopornographique serait toujours commercialisé, malgré la loi votée en 2015, qui criminalise l’acte.
Le sex-toy n’est pas toujours synonyme de positivité du corps, il est aussi objet de fantasme. Dans des pratiques extrêmes, il adopte des dimensions XXL, des formes surprenantes. Dans le Love Merci, on aperçoit aussi des appareils qui produisent des décharges électriques en tout genre, des coussins pénétrables sur lesquels sont imprimés des motifs d’héroïnes d’anime ou encore le fameux sex-toy moulé à partir de la main de Taka Kato, acteur porno surnommé Goldfinger, qui se vante d’avoir découvert huit zones érogènes dans le sexe féminin avec seulement deux doigts.


















