Les bons filons de la famille Fillon
Par Renaud Lecadre — Libération
Paris, le 9 avril 2017, pendant la campagne présidentielle, meeting de François Fillon en présence de son épouse. Photo Albert Facelly
L’affaire qui agita la campagne présidentielle de 2017 arrive au tribunal ce lundi. L’ex-candidat et sa femme sont poursuivis pour abus de biens sociaux et détournement de fonds publics.
Les bons filons de la famille Fillon
C’est l’heure de vérité pour François Fillon et son épouse Penelope, avec l’ouverture ce lundi, devant la 32e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, de leur procès pénal pour «détournement de fonds publics» et «abus de biens sociaux». En cause, les emplois suspects de Penelope Fillon, comme attachée parlementaire de son époux ou de son suppléant à l’Assemblée nationale, mais aussi comme conseillère littéraire du milliardaire Marc Ladreit de Lacharrière. Autant de «prestations fictives ou surévaluées», selon l’accusation. Toutefois, le procès devrait avoir quelque retard à l’allumage : les avocats des époux Fillon, Antonin Levy et Pierre Cornut-Gentille, en solidarité avec leurs confrères en grève, vont demander le report symbolique de la première journée d’audience. Avec de bonnes chances de l’obtenir. Vu le précédent du récent procès en appel des époux Balkany, poursuivis pour blanchiment de fraude fiscale, les magistrats concédant bien volontiers aux avocats ce geste symbolique. Pour les Fillon, les choses sérieuses ne devraient donc débuter que mercredi.
Au Palais-Bourbon, Penelope Fillon, 64 ans, aura encaissé plus d’un million d’euros (1 053 000 précisément) entre 1998 et 2013, en tant qu’assistante parlementaire de François (de 1998 à 2002 alors qu’il est député de la Sarthe, puis de 2012 à 2013 alors qu’il est député de Paris) et de son suppléant local Marc Joulaud (de 2002 à 2007 quand Fillon était ministre du gouvernement Raffarin), lequel comparaîtra également à la barre. Sans jamais mettre les pieds à l’Assemblée nationale, Penelope Fillon «travaillait» la plupart du temps depuis son manoir de Beaucé à Solesmes (Sarthe), une bâtisse du XIVe siècle acquise en 1984 par le couple. Seule parenthèse à ce CV bien garni en apparence, le bail de François à Matignon (2007-2012) : Penelope avait alors renoncé temporairement à tout denier public.
Bocage sabolien
L’enquête pénale aurait pu remonter à la période 1981-1993. Sitôt élu plus jeune député de France en pleine vague rose, Monsieur rémunère d’entrée de jeu Madame, qui a pourtant accouché deux semaines plus tôt du premier de leurs cinq enfants (elle ne prendra jamais le moindre congé maternité) pour des missions ponctuelles de la plus haute importance, comme ces rapports - dont on n’a pas retrouvé la trace écrite, seulement les factures pieusement conservées - sur «l’aménagement du bocage sabolien», «le rôle des élus locaux», ou tout simplement intitulés «Etudes générales »… On comprend mieux la logique à l’aide de cette mention retrouvée dans les archives de l’administration du Palais-Bourbon : «Le contrat conclu entre François Fillon et son épouse a pour but d’utiliser son crédit collaborateurs.» Il fallait ainsi dépenser l’argent public coûte que coûte. Mais les enquêteurs ont finalement mis cette période de côté en raison de la prescription des faits. Et tant pis si les Fillon ont joué avec la vérité sur cette genèse, affirmant qu’elle travaillait alors «gratuitement» avant de concéder une panne de mémoire.
La native de Llanover, au pays de Galles, était fort bien rémunérée par rapport aux autres collaborateurs parlementaires de son époux qui, eux, trimaient bien plus à l’Assemblée nationale : jusqu’à 40 euros de l’heure pour elle, entre 10 et 20 pour les autres. Sous le mandat de Marc Joulaud, elle a réussi l’exploit d’être mieux payée (5 200 euros net par mois) que son propre député-employeur, grimpant même jusqu’à 7 400 euros quand François Fillon redeviendra député en 2012.
Les deux aînés de la famille, Marie et Charles, ont aussi participé à la PME familiale : ils ont été employés par leur père entre 2005 et 2007, quand ce dernier a brièvement siégé au Sénat. Ils n’avaient pourtant pas encore achevé leurs études. Simples témoins assistés, désormais avocats d’affaires l’une comme l’autre, ils ne comparaîtront donc pas à la barre du tribunal correctionnel. Après avoir dénoncé, les concernant, une «pratique d’appropriation systématique» de l’enveloppe collaborateurs parlementaires par la famille Fillon, les juges d’instruction Serge Tournaire, Aude Buresi et Stéphanie Tacheau ont retenu à leur décharge qu’ils «n’ont pas eu pleinement conscience de bénéficier d’un emploi de complaisance».
Manquera également au procès Marc Ladreit de Lacharrière, propriétaire, entre autres, de la Revue des Deux Mondes, qui a employé Penelope Fillon durant deux ans - en parallèle et en sus d’un présumé travail auprès de son époux à l’Assemblée. Après avoir timidement concédé aux enquêteurs qu’elle avait été «sous-employée», et que sa rémunération mensuelle de 5 000 euros brut «présentait un caractère excessif», le milliardaire a négocié en octobre 2018 avec le parquet une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC, évitant un déballage public à la barre) au terme de laquelle il a, en décembre 2018, été condamné pour abus de biens sociaux à huit mois de prison avec sursis et 375 000 euros d’amende.
Tous les paiements suspects ont cessé comme par magie en décembre 2013, au moment de l’instauration de la Haute Autorité pour la transparence de la vie politique : les époux Fillon, que les juges d’instruction accusent d’avoir «tout fait pour dissimuler» la situation de Penelope, ont alors préféré y renoncer plutôt que de devoir les déclarer. La HATVP sera à l’origine de la révélation d’un autre délit qui sera examiné par le tribunal : «Manquement aux obligations déclaratives.» Il s’agit d’un prêt de 50 000 euros accordé en 2012 par le toujours serviable Marc de Lacharrière en vue de rénover le manoir de Beaucé. A la bonne franquette, sans papier, ni échéance ou intérêts. Non déclaré auprès de la HATVP, donc, il n’ a été remboursé qu’en février 2017, en pleine tornade politico-judiciaire. Trop tard.
Scrutin «volé»
La défense des époux Fillon devrait se montrer offensive à la barre du tribunal, comme elle le fut durant la phase d’enquête, dénonçant un «coup d’Etat constitutionnel, une méconnaissance grave de la séparation des pouvoirs» en pleine campagne présidentielle. Il est vrai que la justice pénale a fait preuve d’une célérité peu commune en matière politico-financière : ouverture d’une enquête préliminaire par le PNF (Parquet national financier) le jour même de la publication d’un article du Canard enchaîné faisant démarrer l’affaire, le 25 janvier 2017. Audition par la police des deux principaux intéressés cinq jours plus tard. Ouverture d’une information judiciaire confiée au redoutable juge Tournaire le 24 février, puis mise en examen de François Fillon deux semaines plus tard, quelques jours avant la date limite de dépôt des candidatures à la présidentielle.
L’électorat filloniste, déjà prompt à dénoncer un scrutin «volé» par une alliance entre les médias et la magistrature (tous de gauche, forcément), pourrait s’indigner derechef en cas de relaxe de son héros. Frisant parfois la défense de rupture, les époux Fillon ont ainsi déposé cette demande d’acte en janvier 2019 : recenser le nombre de parlementaires employant des membres de leur famille. Elle a été refusée mais un administateur du Sénat a donné quelques chiffres : en 2006, 91 des 330 sénateurs en employaient un (27 conjoints, 54 enfants, 8 beaux-enfants et même 2 petits-enfants). Sur le fond, ils plaident que «Penelope Fillon incarne parfaitement ce que doit être l’épouse d’un homme politique important : elle est à la fois présente, informée, active, mais avec l’élégance et la prudence qui sied à son statut.» Et que ce rôle de la plus haute importance mérite assurément rémunération.
L’accusation rétorque que « des occupations aussi banales que nouer des relations sociales et amicales, assister à une pièce de théâtre, aller en famille à une fête populaire, capter quelques informations sur la vie locale ne sauraient relever d’un travail de collaborateur parlementaire salarié». Et de la renvoyer à son statut de «femme au foyer jouant un rôle social de manière assez traditionnelle pour un conjoint d’homme politique, qui relève de la vie privée entre époux et non d’une activité salariée, surtout sur fonds publics». Le tribunal en jugera.
Le sous-volet des costumes offerts à François Fillon par Robert Bourgi, autoproclamé avocat de la Françafrique, plus ou moins désigné à ce titre par Jacques Chirac, ne fera finalement pas l’objet de poursuites pénales. Les enquêteurs se sont pourtant penchés sur le cas de ces quatre costards sur-mesure, de la marque de luxe Arnys, livrés gracieusement entre 2015 et 2017 pour la somme totale de 18 180 euros. Déjà donateur du microparti filloniste Force républicaine, Bourgi entendait ainsi aller au-delà du plafond légal de 7 500 euros par an. Une fois le pataquès révélé par le Journal du dimanche en mars 2017, dans la dernière ligne droite de l’élection présidentielle, Fillon s’est fait fort de rendre les costumes à Bourgi, lequel les a ensuite remis à la justice française. Elle les a depuis placés sous scellé sans trop savoir qu’en faire.
Amour commun
Pour se dépêtrer de cet ultime bâton merdeux, les juges d’instruction ont brandi cet argument : «Aucun lien ne pouvant être fait entre d’éventuelles décisions prises par François Fillon dans ses différentes fonctions et les cadeaux reçus de Robert Bourgi, ces faits ne donnaient pas lieu à poursuites pénales.» On en restera donc là sur cet épisode, judiciairement évacué mais moralement douteux. Les deux intéressés ont néanmoins été auditionnés par les enquêteurs. Bourgi : «J’avais, je ne sais pas pourquoi, une affection particulière pour François Fillon.» Un amour commun des belles voitures et de l’Afrique… Et de rapporter ce message adressé au candidat à la magistrature suprême : «La suspicion a porté sur les costumes parce que tu m’as empêché de dire que c’était moi et j’ai menti pendant une semaine aux journalistes.» L’ex-candidat s’est, lui, refusé à tout commentaire devant les enquêteurs. Par pudeur, sûrement.















