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Jours tranquilles à Paris

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24 février 2020

Les bons filons de la famille Fillon

Par Renaud Lecadre — Libération

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Paris, le 9 avril 2017, pendant la campagne présidentielle, meeting de François Fillon en présence de son épouse. Photo Albert Facelly

L’affaire qui agita la campagne présidentielle de 2017 arrive au tribunal ce lundi. L’ex-candidat et sa femme sont poursuivis pour abus de biens sociaux et détournement de fonds publics.

Les bons filons de la famille Fillon

C’est l’heure de vérité pour François Fillon et son épouse Penelope, avec l’ouverture ce lundi, devant la 32e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, de leur procès pénal pour «détournement de fonds publics» et «abus de biens sociaux». En cause, les emplois suspects de Penelope Fillon, comme attachée parlementaire de son époux ou de son suppléant à l’Assemblée nationale, mais aussi comme conseillère littéraire du milliardaire Marc Ladreit de Lacharrière. Autant de «prestations fictives ou surévaluées», selon l’accusation. Toutefois, le procès devrait avoir quelque retard à l’allumage : les avocats des époux Fillon, Antonin Levy et Pierre Cornut-Gentille, en solidarité avec leurs confrères en grève, vont demander le report symbolique de la première journée d’audience. Avec de bonnes chances de l’obtenir. Vu le précédent du récent procès en appel des époux Balkany, poursuivis pour blanchiment de fraude fiscale, les magistrats concédant bien volontiers aux avocats ce geste symbolique. Pour les Fillon, les choses sérieuses ne devraient donc débuter que mercredi.

Au Palais-Bourbon, Penelope Fillon, 64 ans, aura encaissé plus d’un million d’euros (1 053 000 précisément) entre 1998 et 2013, en tant qu’assistante parlementaire de François (de 1998 à 2002 alors qu’il est député de la Sarthe, puis de 2012 à 2013 alors qu’il est député de Paris) et de son suppléant local Marc Joulaud (de 2002 à 2007 quand Fillon était ministre du gouvernement Raffarin), lequel comparaîtra également à la barre. Sans jamais mettre les pieds à l’Assemblée nationale, Penelope Fillon «travaillait» la plupart du temps depuis son manoir de Beaucé à Solesmes (Sarthe), une bâtisse du XIVe siècle acquise en 1984 par le couple. Seule parenthèse à ce CV bien garni en apparence, le bail de François à Matignon (2007-2012) : Penelope avait alors renoncé temporairement à tout denier public.

Bocage sabolien

L’enquête pénale aurait pu remonter à la période 1981-1993. Sitôt élu plus jeune député de France en pleine vague rose, Monsieur rémunère d’entrée de jeu Madame, qui a pourtant accouché deux semaines plus tôt du premier de leurs cinq enfants (elle ne prendra jamais le moindre congé maternité) pour des missions ponctuelles de la plus haute importance, comme ces rapports - dont on n’a pas retrouvé la trace écrite, seulement les factures pieusement conservées - sur «l’aménagement du bocage sabolien», «le rôle des élus locaux», ou tout simplement intitulés «Etudes générales »… On comprend mieux la logique à l’aide de cette mention retrouvée dans les archives de l’administration du Palais-Bourbon : «Le contrat conclu entre François Fillon et son épouse a pour but d’utiliser son crédit collaborateurs.» Il fallait ainsi dépenser l’argent public coûte que coûte. Mais les enquêteurs ont finalement mis cette période de côté en raison de la prescription des faits. Et tant pis si les Fillon ont joué avec la vérité sur cette genèse, affirmant qu’elle travaillait alors «gratuitement» avant de concéder une panne de mémoire.

La native de Llanover, au pays de Galles, était fort bien rémunérée par rapport aux autres collaborateurs parlementaires de son époux qui, eux, trimaient bien plus à l’Assemblée nationale : jusqu’à 40 euros de l’heure pour elle, entre 10 et 20 pour les autres. Sous le mandat de Marc Joulaud, elle a réussi l’exploit d’être mieux payée (5 200 euros net par mois) que son propre député-employeur, grimpant même jusqu’à 7 400 euros quand François Fillon redeviendra député en 2012.

Les deux aînés de la famille, Marie et Charles, ont aussi participé à la PME familiale : ils ont été employés par leur père entre 2005 et 2007, quand ce dernier a brièvement siégé au Sénat. Ils n’avaient pourtant pas encore achevé leurs études. Simples témoins assistés, désormais avocats d’affaires l’une comme l’autre, ils ne comparaîtront donc pas à la barre du tribunal correctionnel. Après avoir dénoncé, les concernant, une «pratique d’appropriation systématique» de l’enveloppe collaborateurs parlementaires par la famille Fillon, les juges d’instruction Serge Tournaire, Aude Buresi et Stéphanie Tacheau ont retenu à leur décharge qu’ils «n’ont pas eu pleinement conscience de bénéficier d’un emploi de complaisance».

Manquera également au procès Marc Ladreit de Lacharrière, propriétaire, entre autres, de la Revue des Deux Mondes, qui a employé Penelope Fillon durant deux ans - en parallèle et en sus d’un présumé travail auprès de son époux à l’Assemblée. Après avoir timidement concédé aux enquêteurs qu’elle avait été «sous-employée», et que sa rémunération mensuelle de 5 000 euros brut «présentait un caractère excessif», le milliardaire a négocié en octobre 2018 avec le parquet une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC, évitant un déballage public à la barre) au terme de laquelle il a, en décembre 2018, été condamné pour abus de biens sociaux à huit mois de prison avec sursis et 375 000 euros d’amende.

Tous les paiements suspects ont cessé comme par magie en décembre 2013, au moment de l’instauration de la Haute Autorité pour la transparence de la vie politique : les époux Fillon, que les juges d’instruction accusent d’avoir «tout fait pour dissimuler» la situation de Penelope, ont alors préféré y renoncer plutôt que de devoir les déclarer. La HATVP sera à l’origine de la révélation d’un autre délit qui sera examiné par le tribunal : «Manquement aux obligations déclaratives.» Il s’agit d’un prêt de 50 000 euros accordé en 2012 par le toujours serviable Marc de Lacharrière en vue de rénover le manoir de Beaucé. A la bonne franquette, sans papier, ni échéance ou intérêts. Non déclaré auprès de la HATVP, donc, il n’ a été remboursé qu’en février 2017, en pleine tornade politico-judiciaire. Trop tard.

Scrutin «volé»

La défense des époux Fillon devrait se montrer offensive à la barre du tribunal, comme elle le fut durant la phase d’enquête, dénonçant un «coup d’Etat constitutionnel, une méconnaissance grave de la séparation des pouvoirs» en pleine campagne présidentielle. Il est vrai que la justice pénale a fait preuve d’une célérité peu commune en matière politico-financière : ouverture d’une enquête préliminaire par le PNF (Parquet national financier) le jour même de la publication d’un article du Canard enchaîné faisant démarrer l’affaire, le 25 janvier 2017. Audition par la police des deux principaux intéressés cinq jours plus tard. Ouverture d’une information judiciaire confiée au redoutable juge Tournaire le 24 février, puis mise en examen de François Fillon deux semaines plus tard, quelques jours avant la date limite de dépôt des candidatures à la présidentielle.

L’électorat filloniste, déjà prompt à dénoncer un scrutin «volé» par une alliance entre les médias et la magistrature (tous de gauche, forcément), pourrait s’indigner derechef en cas de relaxe de son héros. Frisant parfois la défense de rupture, les époux Fillon ont ainsi déposé cette demande d’acte en janvier 2019 : recenser le nombre de parlementaires employant des membres de leur famille. Elle a été refusée mais un administateur du Sénat a donné quelques chiffres : en 2006, 91 des 330 sénateurs en employaient un (27 conjoints, 54 enfants, 8 beaux-enfants et même 2 petits-enfants). Sur le fond, ils plaident que «Penelope Fillon incarne parfaitement ce que doit être l’épouse d’un homme politique important : elle est à la fois présente, informée, active, mais avec l’élégance et la prudence qui sied à son statut.» Et que ce rôle de la plus haute importance mérite assurément rémunération.

L’accusation rétorque que « des occupations aussi banales que nouer des relations sociales et amicales, assister à une pièce de théâtre, aller en famille à une fête populaire, capter quelques informations sur la vie locale ne sauraient relever d’un travail de collaborateur parlementaire salarié». Et de la renvoyer à son statut de «femme au foyer jouant un rôle social de manière assez traditionnelle pour un conjoint d’homme politique, qui relève de la vie privée entre époux et non d’une activité salariée, surtout sur fonds publics». Le tribunal en jugera.

Le sous-volet des costumes offerts à François Fillon par Robert Bourgi, autoproclamé avocat de la Françafrique, plus ou moins désigné à ce titre par Jacques Chirac, ne fera finalement pas l’objet de poursuites pénales. Les enquêteurs se sont pourtant penchés sur le cas de ces quatre costards sur-mesure, de la marque de luxe Arnys, livrés gracieusement entre 2015 et 2017 pour la somme totale de 18 180 euros. Déjà donateur du microparti filloniste Force républicaine, Bourgi entendait ainsi aller au-delà du plafond légal de 7 500 euros par an. Une fois le pataquès révélé par le Journal du dimanche en mars 2017, dans la dernière ligne droite de l’élection présidentielle, Fillon s’est fait fort de rendre les costumes à Bourgi, lequel les a ensuite remis à la justice française. Elle les a depuis placés sous scellé sans trop savoir qu’en faire.

Amour commun

Pour se dépêtrer de cet ultime bâton merdeux, les juges d’instruction ont brandi cet argument : «Aucun lien ne pouvant être fait entre d’éventuelles décisions prises par François Fillon dans ses différentes fonctions et les cadeaux reçus de Robert Bourgi, ces faits ne donnaient pas lieu à poursuites pénales.» On en restera donc là sur cet épisode, judiciairement évacué mais moralement douteux. Les deux intéressés ont néanmoins été auditionnés par les enquêteurs. Bourgi : «J’avais, je ne sais pas pourquoi, une affection particulière pour François Fillon.» Un amour commun des belles voitures et de l’Afrique… Et de rapporter ce message adressé au candidat à la magistrature suprême : «La suspicion a porté sur les costumes parce que tu m’as empêché de dire que c’était moi et j’ai menti pendant une semaine aux journalistes.» L’ex-candidat s’est, lui, refusé à tout commentaire devant les enquêteurs. Par pudeur, sûrement.

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24 février 2020

La transformation des Champs-Elysées

24 février 2020

Reportage - En France, Guignol résiste face à l’iPhone

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THE NEW YORK TIMES (NEW YORK)

Malgré l’omniprésence des ordinateurs, smartphones et autres jeux vidéo, les Français restent fascinés par les marionnettes. Plus de 600 compagnies font encore rêver petits et grands enfants, s’étonne The New York Times. Au cœur de la tradition, Guignol.

Les enfants et leurs parents se précipitent le long des promenades bordées d’arbres et de fontaines étincelantes du jardin du Luxembourg, un parc très fréquenté du centre de Paris, pour se diriger vers le Théâtre des Marionnettes, l’un des plus vieux de la ville.

Une quarantaine de petits spectateurs, âgés de 2 à 8 ans, prennent d’assaut le minuscule guichet puis déboulent dans une salle aux murs noirs et blancs, fortement éclairée, pour s’installer, en dévorant une sucette ou une barbe à papa.

Face à la scène miniature aux rideaux rouges et aux affiches de marionnettes aux costumes colorés, les iPhones sont rangés et oubliés.

Dodu, un visage de chérubin, Francis-Claude Desarthis, 73 ans, le propriétaire du théâtre, parcourt les allées en faisant sonner une cloche de cuivre pour annoncer le début du spectacle.

“Silence !”, crie une petite fille de 4 ans, en portant le doigt à ses lèvres. “Guignol arrive !”

Ouvrir la porte à l’imagination

M. Desarthis passe derrière la scène et enfile une marionnette de bois d’un mètre de haut aux sourcils arqués, aux joues rouges et au manteau marron. Le public reconnaît instantanément Guignol, personnage impulsif et bavard. Véritable icône en France.

Guignol triomphe des méchants – ce jour-là, d’un cuisinier malfaisant – et défend les opprimés. Sous un décor étoilé, Montmartre et la Tour Eiffel en arrière-plan, il dispense la justice aux autres marionnettes sous les encouragements des enfants.

Les gamins sont complètement fascinés”, déclare Patrice Seme, 54 ans. Avec ses deux petits-enfants, âgés de 2 et 4 ans, il est venu de Versailles. “On n’a pas ça avec un iPhone, ajoute-t-il. On ouvre la porte à leur imagination.”

En cette époque de divertissement à la demande illimité, l’art ancestral du théâtre de marionnette continue de captiver les esprits et les cœurs en France, d’une manière dont les smartphones, les jeux vidéo et les technologies les plus séduisantes ne peuvent le faire.

“Un élément essentiel de notre culture”

Environ 600 compagnies de marionnettes opèrent en France, la plus grande concentration de théâtres – appelés châtelets – se trouvant dans les parcs parisiens. Nombre d’entre elles, par exemple Le Guignol de Paris, inauguré en 1892 dans le parc des Buttes Chaumont, sont dirigées par les descendants des fondateurs.

M. Desarthis est l’un d’entre eux. Marionnettiste de la deuxième génération, il a commencé à apprendre le métier auprès de son père à l’âge de 6 ans.

“Les marionnettes sont un élément essentiel de notre culture”, confie-t-il, assis sur un banc du théâtre après le spectacle. “Elles font appel au public et celui-ci se sent lié à l’histoire”, ajoute-t-il en fléchissant les bras. Il faut rétablir la circulation sanguine après avoir manipulé des marionnettes de trois kilos pendant une heure. “C’est une expérience collective.”

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À l’image de la mentalité du pays

En France, l’art de la marionnette est quelque chose de complexe.

De Cendrillon au pauvre cordonnier Gnafron, caricature de la classe ouvrière, les marionnettes, actionnées à la main par des fils ou des baguettes, ravissent les publics de tous les âges. Elles chantent des mélodies familières, défient l’autorité et affrontent les drames de la vie dans des saynètes qui reflètent la mentalité du pays.

Dans les coulisses du Théâtre des Marionnettes du Luxembourg à Paris le 14 septembre 2019. Photo / Dmitry Kostyukov / The New York TimesDans les coulisses du Théâtre des Marionnettes du Luxembourg à Paris le 14 septembre 2019. Photo / Dmitry Kostyukov / The New York Times

Les marionnettes ont également investi l’avant-garde, pris des tailles, des formes et des matériaux non conventionnels. Un carré de sucre posé sur une chaise peut être considéré comme une marionnette si on l’anime avec les mains et la voix. Opéras, comédies musicales et pièces de théâtre font intervenir des créations fantastiques et elles ont même leur heure de gloire au Festival mondial du théâtre de marionnettes, qui se tient tous les deux ans à Charleville-Mézières [dans les Ardennes].

Toutefois, c’est toujours Guignol qui occupe le devant de la scène.

Décors, voix et effets spéciaux

Situé près du jardin du Luxembourg, l’atelier de M. Desarthis abrite 2 500 figurines de Guignol, du ramoneur au caniche, que le marionnettiste a fabriqué avec amour au fil des décennies. Avec quatre employés, il peint aussi les décors, enregistre les voix et arrange les effets spéciaux sur 80 projecteurs.

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“Pluie, neige, flammes – on fait tout”, dit-il.

M. Desarthis est tombé amoureux des marionnettes quand il était enfant. Robert, son père, un ancien marchand de jouets et clown, avait construit le premier théâtre de marionnettes indépendant de Paris en 1933. À l’époque, le jardin du Luxembourg, qui est la propriété du Sénat, accueillait trois fois plus de visiteurs qu’aujourd’hui.

Il n’y avait presque pas de voitures et les gens ne partaient pas en vacances, explique-t-il. Le Tout-Paris y venait et toutes les représentations étaient bourrées à craquer.”

La magie dans le poignet

Quand Francis-Claude est né en 1946, ses parents ont mis des marionnettes dans son berceau. À 6 ans, il a dit à son père : “Ce n’est pas la peine de m’apprendre à lire. Je veux faire des marionnettes.” Son père l’a alors inscrit à des cours de diction et de théâtre, puis l’a envoyé dans une prestigieuse école de marionnettistes en Tchécoslovaquie quand il avait 16 ans.

De nos jours, les enfants ont plus de distractions, explique-t-il. “Ils ont les nouvelles technologies, les vidéos, la télé, les téléphones. Mais dès qu’ils entrent dans mon théâtre, ils ont une interaction directe avec Guignol et ils oublient tout ça.”

Guignol au Théâtre des Marionnettes du Luxembourg à Paris. Photo / Dmitry Kostyukov / The New York TimesGuignol au Théâtre des Marionnettes du Luxembourg à Paris. Photo / Dmitry Kostyukov / The New York Times

Il glisse la main dans un morceau de tissu marron, surmonté d’une boule de bois et tout d’un coup, Guignol jaillit et agite les bras dans toutes les directions.

Les gens ne comprennent pas à quel point c’est un art de donner vie à une marionnette, déplore-t-il. Toute la magie est dans le poignet. Si vous savez comment faire, vous lui donnez énergie, dynamisme et une vraie personnalité.”

Guignol dans la culture populaire

La marionnette date du Moyen-Âge. Du temps où l’on sortait des représentations de la Vierge Marie lors des processions religieuses. Marion, un diminutif de Marie, a acquis une vie propre au XVIIe siècle lorsque des marionnettes inspirées de la commedia dell’arte italienne ont fait leur apparition dans les spectacles de rue. C’est également à cette époque que le dramaturge Molière popularisait le théâtre itinérant dans les villages de France.

Les spectacles étaient destinés aux adultes et sont devenus plus satiriques après la Révolution. Le personnage le plus populaire était Guignol, créé en 1808 par Laurent Mourguet, un ancien canut [tisserand] illettré qui était devenu arracheur de dents et faisait appel à des marionnettes pour attirer les clients sur la place centrale de Lyon.

Guignol a rapidement fait mouche auprès des ouvriers lyonnais. Il fulminait contre la misère et l’injustice, se moquait des autorités et battait les marionnettes de gendarme qui harcelaient les pauvres. Le message était tellement précis que ses spectacles ont été brièvement censurés par Napoléon III.

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Les gens s’identifiaient à Guignol, déclare Lucile Bodson, l’ancienne directrice de l’Institut international de la marionnette. Il est entré dans la culture populaire et leur a permis de s’exprimer contre les puissants.”

La tension entre le bien et le mal

Ce type de satire a même fait son apparition à la télévision : la chaîne Canal + a diffusé pendant vingt ans l’émission Les Guignols de l’info avec des marionnettes grandeur nature. Elle y a mis fin l’année dernière. Le président Emmanuel Macron était représenté par un pingouin pendant sa campagne et l’Amérique par un Sylvester Stallone maniaque de la gâchette.

La version actuelle de Guignol est plus douce que l’originale car les parents d’aujourd’hui rejettent la fessée et la violence. “Il n’y a plus de brutalité, ni de coups, explique M. Desarthis. Il ne faut pas enseigner ça aux enfants – au contraire.”

Mais le message reste le même. Il ajoute :

C’est la tension entre le bien et le mal et la justice récompense le bien.”

Enfant pour toujours

M. Desarthisl passe en coulisse pour se préparer au prochain spectacle. Un nouveau groupe d’enfants fait son entrée alors qu’une vidéo diffuse une balade sur le marionnettiste.

Il a chaud et il a mal aux bras, dit la musique, mais il fait rire les enfants. Quelle belle chose, mes amis, d’être un enfant pour toujours !”

En un instant, des dizaines de marionnettes prennent vie par les bras de M. Desarthis : une Parisienne de 80 ans et Minouchette, sa chatte, qui vivent sur les toits de Montmartre. Lustucru, un cuisinier sans cœur, qui compte tuer des lapins innocents – et le chat – pour le dîner.

Et bien sûr, Guignol. Il va libérer les opprimés, sauver la vieille dame et envoyer le chef dans une cheminée – pour le plus grand plaisir de son jeune public.

Liz Alderman

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Source

The New York Times

NEW YORK http://www.nytimes.com/

Avec 1 400 journalistes, 35 bureaux à l’étranger et 127 prix Pulitzer et plus d’un million d’abonnés, The New York Times est de loin le premier quotidien du pays, dans lequel on peut lire “all the news that’s fit to print” (“toute l’information digne d’être publiée”).

C’est le journal de référence des États-Unis, dans la mesure où les télévisions ne considèrent qu’un sujet mérite une couverture nationale que si The New York Times l’a traité. Son édition dominicale (1,1 million d’exemplaires) est distribuée dans l’ensemble du pays – on y trouve notamment The New York Times Book Review, un supplément livres qui fait autorité, et l’inégalé New York Times Magazine. La famille Ochs-Sulzberger, qui, en 1896, a pris le contrôle de ce journal créé en 1851, est toujours à la tête du quotidien de centre gauche.

Quant à l’édition web, qui revendique plus de 3,7 millions d’abonnés en octobre 2019, elle propose tout ce que l’on peut attendre d’un service en ligne, avec en plus des dizaines de rubriques spécifiques. Les archives regroupent des articles parus depuis 1851, consultables en ligne à partir de 1981.

 

24 février 2020

Beaux Arts

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24 février 2020

Jean Paul Goude

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24 février 2020

Municipales : «Je ne me résous pas à laisser Paris décliner», confie Rachida Dati

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L’ancienne garde des Sceaux, qui mène la liste LR dans la capitale, dévoile au Parisien-Aujourd’hui en France les mesures - concrètes, à défaut d’être révolutionnaires - de son programme, autour d’un triptyque propreté-sécurité-logement.

Par Ava Djamshidi, Nicolas Maviel et Alexandre Sulzer

C'est dans sa mairie du VIIe arrondissement, rue de Grenelle face au porte-parolat du gouvernement où son ex-rival Benjamin Griveaux avait son bureau pendant un peu plus de deux ans, que Rachida Dati a reçu Le Parisien - Aujourd'hui en France ce vendredi en début de soirée. La candidate LR à la mairie de Paris est tout sourire. Les bonnes enquêtes d'opinion n'y sont sans doute pas pour rien. Cette semaine, un sondage l'a donnée devant Anne Hidalgo, et deux autres sur les talons de la maire PS sortante.

L'arrivée d'Agnès Buzyn dans la course à l'Hôtel de Ville? À peine son sujet, élude-t-elle, préférant désigner Hidalgo comme rivale. L'ex-garde des Sceaux de Nicolas Sarkozy se sert de son arrondissement comme d'un laboratoire de campagne. Ne cherchez pas de projets urbains révolutionnaires ou de création de parcs géants dans la capitale : elle assume le pragmatisme, en brandissant des mesures très concrètes autour de la sécurité, de la propreté et du logement, ses thèmes favoris.

LA CAMPAGNE

La sécurité et la propreté sont les deux thèmes de prédilection d'Agnès Buzyn. N'est-elle pas une adversaire plus dangereuse que Benjamin Griveaux ?

RACHIDA DATI. Si Agnès Buzyn veut copier le programme, qu'elle le copie ! J'avais des intuitions liées à mon bilan de maire du VIIe, où j'ai testé des dispositifs - en matière de sécurité, de propreté, de solidarité - qui ont montré leur efficacité. J'ai décidé de m'en inspirer pour élaborer un programme dans la proximité. Je suis la seule alternative à Anne Hidalgo.

La maire est donc votre principale adversaire ?

Ma principale adversaire est logiquement la maire sortante, avec un bilan chaotique, épouvantable. L'insécurité, l'état de la voirie, la propreté! Chaussées, rues, trottoirs… Tout est défoncé. Ce ne sont plus des nids-de-poule, ce sont des poulaillers! Je ne me résous pas à laisser Paris décliner. Or, ce déclin est le bilan de Madame Hidalgo.

Avec qui vous pourriez-vous allier au second tour ? Est-ce que vous pouvez gagner Paris toute seule ?

Nous sommes sur le premier tour, celui des choix fondamentaux. La stratégie d'alliance ou de débauchage, c'est ce qu'a fait Benjamin Griveaux sans succès. J'ai fait le choix de proposer un projet pour fédérer les Parisiens. Évidemment, personne ne pourra gagner tout seul. Ni moi, ni Hidalgo.

Quand vous poserez-vous la question des alliances ?

Le soir du premier tour, en fonction des scores, se posera la question de la meilleure manière de tourner la page Hidalgo.

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SÉCURITÉ, PROPRETÉ : SES PROPRIÉTÉS

Quel est le sens des mesures que vous allez présenter lundi ?

La première demande des Parisiens, c'est la tranquillité et la propreté. Quand, dans une ville, on ne peut pas se promener en sécurité, à tous les niveaux - se prendre une trottinette sur un trottoir, un vol à la tire, une agression - c'est qu'il y a un problème. Deux indicateurs sont essentiels. D'abord, le nombre de crimes et délits par an et par habitant, qui est au-dessus de la moyenne nationale dans la capitale. Ensuite, le taux d'élucidation qui a diminué à Paris.

Vous souhaitez mettre en place une police municipale armée. Comment ?

Je veux 3 400 agents sur le terrain, contre 2 900 actuellement. Ils seront équipés, comme dans toutes les grandes villes, avec armes létales, gilets pare-balles et flotte de véhicules sérigraphiés, équipés de sirène et de gyrophare, pour lutter contre la délinquance du quotidien. À quatre ans des JO, je n'imagine pas ne pas avoir de police municipale armée.

Quelle serait son organisation ?

Les arrondissements auront un rôle central. Dans chacun, il y a une antenne de police municipale avec un centre de supervision de la vidéoprotection. Je multiplierai par trois le parc de caméras de vidéoprotection. Il y a aujourd'hui 1 360 caméras pour les protéger de la délinquance. À la fin de ma mandature, il y en aura 4 000 soit une pour 550 habitants. Chaque arrondissement aura un adjoint à la sécurité et des policiers municipaux qui lui seront affectés. Je mettrai en place une ligne téléphonique directe pour tous les habitants, afin qu'ils puissent contacter leurs agents. Mon dispositif intégrera aussi un adjoint aux victimes dans chaque arrondissement.

Quel serait son rôle ?

Je l'ai fait dans le VIIe. Cet adjoint accompagne les victimes dans leurs procédures : les plaintes, trouver un avocat, les orienter vers un médecin pour constater cas échéant une ITT… Quand j'étais garde des Sceaux, j'avais créé le juge aux victimes. À Paris, je donnerai à cet adjoint la compétence de l'attribution des subventions aux associations d'aide aux victimes.

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Quelles seraient vos mesures pour rendre la ville plus propre ?

La Ville a augmenté la surface piétonne de plus de 30 % sans revoir l'organisation de la propreté. C'est de plus en plus sale parce que depuis 2001, la direction de la propreté n'a pas évolué. Il faut un pilote pour le nettoyage et un autre pour la collecte des ordures. Il faut développer la mécanisation des tâches, généraliser des outils modernes, comme des poubelles compactantes qui ne débordent pas quand elles sont pleines. Madame Hidalgo dit que les Parisiens sont sales. Mais que font-ils de leurs déchets quand les poubelles sont pleines? L'utilisation de l'intelligence artificielle doit être développée. Il y a de nouveaux outils pour nettoyer les grandes villes. Des aspirateurs, des nettoyeurs à air qui vous lustrent les trottoirs! Par ailleurs, il faut donner du pouvoir aux maires d'arrondissement. Ils auraient en charge une partie de la propreté, la voirie. Mon objectif, c'est une ville propre sept jours sur sept, 24 heures sur 24.

LA CIRCULATION A PARIS

Qui dit propreté dit voirie. Que proposez-vous ?

Sur la voirie, je refais tout. La mairie de Paris a répandu dans beaucoup d'endroits du simili-goudron de mauvaise qualité. Il faut y remettre de la vraie matière première. Pour mieux gérer les travaux, il faut appliquer la méthode que j'utilise dans le VIIe : j'informe les riverains quand il va y avoir des chantiers. Ensuite, je convoque les opérateurs et je planifie les travaux pour qu'ils ne soient pas effectués en même temps au même endroit. Je ne veux pas de nuisances sonores à 6 heures du matin avec des camions qui déchargent. Il faut donc mettre en place des plannings avec les mairies et s'accorder sur le nombre de camions mobilisés. Et s'il y a un retard, le maire d'arrondissement saisit le tribunal pour faire appliquer des pénalités comme je le fais dans le VIIe.

Que proposez-vous sur les transports ?

Je travaille à un schéma de mobilité avec des experts avec comme priorité la fluidité. Je sanctuariserai les trottoirs pour les piétons. Je mettrai de l'ordre dans l'espace public. Madame Hidalgo veut diminuer le nombre de trottinettes de 30 000 à 15 000. Or ce n'est pas une question de nombre mais de régulation. Dans mon schéma, je fais des cheminements longs piétons et vélos. Par exemple lorsqu'on arrive au bout de la rue de Rivoli, on ne se retrouve pas dans le chaos de la place de la Concorde comme aujourd'hui mais qu'il y ait une continuité jusqu'à l'avenue des Champs-Elysées.

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Vous souhaitiez supprimer le diesel dans Paris…

Non, je n'ai pas dit qu'il fallait arrêter le diesel en 2024. J'ai juste dit que c'était le sens de l'histoire et qu'il faudrait un jour y arriver.

Êtes-vous favorable à la réouverture aux voitures des voies sur berge ?

Ce seront les Parisiens qui trancheront à l'issue de la concertation sur le schéma de mobilité.

IMPÔTS, LOGEMENTS

Quid de votre programme budgétaire ?

En premier lieu, j'aimerais lancer un audit via un organisme indépendant sur la totalité des finances de la Ville. Je souhaite remettre à plat tous les marchés publics de la Ville car les dépassements de dépenses sont presque systématiques. Ensuite, je veux mettre fin à tous les artifices comptables de la Ville qui servent à camoufler la dette. Je vous donne un exemple : les loyers capitalisés. La Ville s'est arrogée 60 ans par avance de loyers capitalisés des bailleurs sociaux : près de 1,2 milliard d'euros en 5 ans. Ce type de système est à bannir, c'est une fuite en avant qui fausse la sincérité des comptes. Il faut être bon gestionnaire, la gabegie, ça suffit ! Enfin, je souhaite faire un inventaire réel des actifs - non financiers - de la Ville de Paris dont le montant s'élève à 23 milliards d'euros. Cela comprend des terrains à Orly, à Ivry-sur-Seine… J'assume de proposer des cessions d'actifs non stratégiques pour réduire la dette.

Prenez-vous des engagements sur la fiscalité ?

Je n'augmente pas les impôts pendant la mandature et même pas les impôts indirects. Madame Hidalgo a dit qu'elle n'augmenterait pas les impôts mais elle a augmenté les tarifs des services municipaux. Tout a été augmenté en indirect !

Justement, vous n'augmentez pas ou vous baissez ?

Je diminue fortement tous les tarifs municipaux liés aux familles et aux personnes âgées. La classe moyenne et intermédiaire paye tout plein pot. Par exemple, le tarif maximal pour la cantine qui est actuellement de 7 euros, je le baisse à 3,50 euros.

Le logement est aussi une préoccupation…

La politique du logement social de Madame Hidalgo, c'est soit le cynisme soit la facilité, soit la punition soit le mépris. Il y a une vision idéologique mais pas de réflexion sur une répartition homogène et une composition des locataires du parc correspondant à la sociologie parisienne. À l'ouest, elle achète quelques logements à prix d'or souvent inadaptés aux besoins réels. À l'est, elle densifie et concentre les difficultés. Comme me l'a dit un collectif du quartier de Ménilmontant, on ajoute de la misère à la pauvreté. Je suis une enfant du logement social et le logement social joue son rôle quand il y a de la mixité. Il faut une politique du logement équilibrée sur tout le territoire, qui ne punit pas les uns et ne méprise pas les autres. Et il est urgent de changer le rôle des bailleurs sociaux. Ils pensent une attribution de logement à vie alors que les parcours de vie des Parisiens (séparation, départ des enfants du foyer) demandent fluidité et mobilité.

Beaucoup de demandes de logements sociaux sont non pourvues…

Sur les 250 000 demandes en attente, près de la moitié n'émane pas des Parisiens. Je souhaite changer les critères d'attribution afin de favoriser les personnes habitants déjà Paris. Je réserverai des logements pour le personnel soignant, les forces de sécurité, les militaires, les gardiens et gardiennes partant à la retraite, tous ceux qui prennent soin des Parisiennes et des Parisiens.

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La mairie de Paris a augmenté le nombre de logements sociaux…

La Ville dit qu'elle est à 21,5 % et qu'elle va arriver à 25 %. Mais il y a un scandale. Dans ses 21,5 %, la Ville a acheté au prix du marché des immeubles occupés par des classes moyennes. Il s'agit quand même de 21 000 logements ! Sont alors appliqués des surloyers qui peuvent aller jusqu'au triple du loyer initial. Les locataires issus des classes moyennes doivent ainsi soit payer soit partir. Je pense qu'il y a un problème de légalité là-dedans. Je mettrai fin à ces pratiques scandaleuses d'éviction abusive des classes moyennes de Paris.

Projetons-nous. Nous sommes en 2026, on arrive à la fin de votre mandat de maire de la capitale. En quoi le visage de Paris a changé ?

Paris sera une ville sûre, une ville propre, une ville où le lien social est préservé, une ville qui vit et non une ville qui se replie et où chacun s'affronte. Une ville en vie et en paix.

Rachida Dati fera-t-elle enfin l’unité dans son camp ?

Elles en font des kilomètres, dans la capitale. Les baskets roses de Rachida Dati sillonnent les rues avec ardeur. Une campagne dynamique, qui veut donner l’image d’une belle unité au sein de LR dans la capitale. La réalité est plus nuancée. Dans le Ve arrondissement, l’ex-cheffe de groupe LR au Conseil de Paris, Florence Berthout, a rejoint LREM il y a quelques mois. Un vrai choc à droite, d’autant qu’il suivait le ralliement officiel durant l’été d’une autre maire LR, Delphine Burkli (IXe) à Benjamin Griveaux, ne se sentant plus en phase avec les idées de son parti.

« Florence Berthout se sentait en danger pour sa réélection et Delphine avait déjà pris ses distances », affirme Dati au Parisien sans paraître le moins du monde affectée. Mais ce n’est pas tout. Dans le XVIe arrondissement, alors que Francis Szpiner a été officiellement intronisé, LR devra faire face à la candidature dissidente de la maire sortante Danièle Giazzi et d’une autre élue d’arrondissement, Céline Boulay-Espéronnier. Dans le XVe, le maire Philippe Goujon, qui a refusé d’annoncer qu’il soutiendrait Dati, a vu sa remplaçante à la fédération LR de Paris, Agnès Evren, débarquer face à lui.

Ces candidatures dissidentes se reproduisent également dans le XIe ou le VIIIe. Bref, la photo de famille s’est sacrément lézardée. Mais, Rachida Dati a un atout dans sa manche : ses sondages à la hausse. Car si elle refuse d’évoquer les futures alliances, elle sait que les dissidents seront contraints de l’adouber pour permettre à la droite de récupérer les clés de l’Hôtel de Ville, laissées à la gauche en 2001. La méthode « bulldozer » de Dati sera-t-elle la bonne ? En cas d’échec fin mars, il en faudra beaucoup pour recoller les morceaux à droite.

24 février 2020

Sylvio Testa

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24 février 2020

C'est dit....

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24 février 2020

Keith Haring

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24 février 2020

Au Vietnam, le marché du livre est en plein boom

NIKKEI ASIAN REVIEW (TOKYO)

Les librairies et l’édition vietnamiennes ne se sont jamais aussi bien portées : dopées par un pouvoir d’achat en hausse, les ventes de livres reflètent autant l’attachement du pays à sa culture que son ouverture au monde.

Au Vietnam, pendant les festivités chatoyantes du nouvel an lunaire, à la fin janvier, on a pu indéniablement observer un développement du consumérisme au sein de la classe moyenne naissante. Au milieu des années 1980, les réformes économiques dites du Doi Moi (Renouveau) ont eu pour but de créer une économie de marché partiellement régie par des principes collectivistes. Il en a résulté un mélange unique de capitalisme et de socialisme, qui met de plus en plus l’accent sur l’entrepreneuriat et la réussite matérielle.

Mais une tendance plus surprenante est née de cette politique : un regain d’intérêt pour la littérature vietnamienne, comme en témoignent les foules qui fréquentent les librairies pour offrir des livres à l’occasion du Têt, premier jour de l’année vietnamienne.

Dans les années 1990, le Vietnam était l’un des pays les plus pauvres du monde. À cette époque, me racontent des amis vietnamiens, la vie était très difficile et même les produits de base venaient à manquer. Depuis vingt ans, le pays enregistre en revanche une croissance économique moyenne de 6,7 %, selon la Banque mondiale. Le développement de la classe moyenne vietnamienne compte parmi les plus rapides en Asie du Sud-Est et 45 millions de personnes sont sorties de la pauvreté entre 2002 et 2018 [le pays comptait un peu plus de 91,5 millions d’habitants en 2013].

Dans les rues particulièrement animées d’Hanoi et de Hô Chi Minh-Ville, les signes extérieurs de richesse vont de la grosse voiture rutilante à l’immeuble de bureaux flambant neuf, en passant par les appartements de luxe et les enseignes haut de gamme telles que Gucci et Prada.

Des classiques constitutifs d’une identité nationale

Ainsi, il est d’autant plus étonnant que la littérature traditionnelle vietnamienne fasse de nouveaux adeptes en plein boom de la consommation. Certains contes populaires racontent les histoires de princesses courageuses qui prennent en main leur destin – des récits sans doute évocateurs pour une nouvelle génération de Vietnamiennes. On peut notamment citer “La princesse Lieu Hanh, vendeuse de thé de la montagne Ngang”, repris dans Two Cakes Fit for A King [“Deux gâteaux dignes d’un roi”, inédit en français], une anthologie de traductions en anglais sous la direction de Nguyen Nguyet Cam et Dana Sachs.

Selon le folkloriste Nguyen Dong Chi, ces classiques assoient une identité nationale que les Vietnamiens chérissent en cette période de grands bouleversements socioculturels. De nombreuses femmes célibataires, par exemple, ne vivent plus chez leurs parents, et la plupart d’entre elles ne portent qu’occasionnellement l’áo dài, l’élégante tenue traditionnelle.

La vogue des cafés littéraires

Je me rends de temps en temps à Hô Chi Minh-Ville et je suis particulièrement frappé par la curiosité croissante que suscite la littérature dans cette métropole. Mes amis vietnamiens aiment y déambuler dans la “rue des livres”, dont le nom officiel est Nguyen Van Binh. Cette artère longue de 150 mètres mène à la cathédrale Notre-Dame [un vestige de la colonisation française] et les familles sont très nombreuses à fréquenter ses kiosques, gérés par des chaînes populaires de librairies.

Il y a environ 12 000 librairies au Vietnam, selon la revue professionnelle américaine Publishing Perspectives. En dix ans, une mode des cafés littéraires a sévi à Hô Chi Minh-Ville, avec l’ouverture d’enseignes comme BOA Bookstore, Common Cafe et le Monologue Book Cafe. BOA se trouve à l’étage d’un ancien appartement sans ascenseur dans le District 3. Il se targue d’être la plus grande librairie indépendante anglophone de la ville.

Des auteurs de plus en plus populaires à l’étranger

Sur Internet, les ventes de livres prennent aussi leur envol. Nguyen Thi Hoang Yen, agente immobilière, fréquente la “rue des livres”, mais elle estime que le choix est plus vaste sur Internet : elle se passionne actuellement pour les ouvrages de l’historien israélien Yuval Noah Harrari [auteur des best-sellers Sapiens et Homo Deus, traduits en français chez Albin Michel]. Elle se fournit auprès de Tiki, un site populaire au Vietnam.

Outre la rapide expansion du marché littéraire vietnamien, les traductions d’œuvres locales sont de plus en plus populaires à l’international. Publishing Perspectives observe qu’à la fois la fiction contemporaine et les classiques vietnamiens suscitent un intérêt croissant : en témoigne la conférence internationale sur la littérature vietnamienne, dont la 4e édition s’est tenue à Hanoi en février 2019 et où plus de 200 poètes, auteurs et traducteurs originaires de 46 pays avaient fait le déplacement.

Un certain nombre d’auteurs contemporains ont été traduits [dans plusieurs langues], parmi lesquels Da Ngan, dont le roman Une bien modeste famille [éd. Intervalles, 2014] raconte les épreuves que le pays a dû surmonter après la guerre, et Lê Minh Khuê, dont le recueil de nouvelles Lointaines Étoiles [éd. en Langues étrangères, 1973, épuisé à ce jour] évoque la guerre et ses répercussions en adoptant la perspective d’une jeune femme.

Lê Minh Khuê, née en 1949, est sans doute l’une des auteures les plus populaires à l’étranger [certaines de ses œuvres ont été traduites en anglais, en allemand et en italien]. Elle s’est engagée à 16 ans dans l’Armée populaire de la République démocratique du Vietnam [la force armée du Viet Minh] et elle a été correspondante de guerre pour le journal du Parti communiste Tien Phong, pendant le conflit que la plupart des Vietnamiens appellent la guerre américaine [appelée ailleurs guerre du Vietnam, et qui s’est déroulée entre 1964 et 1973]. Elle a récemment été récompensée pour l’ensemble de son œuvre littéraire par l’Association des auteurs d’Hanoi.

Un refuge face à la modernisation

“J’ai toujours voulu écrire, confie-t-elle, et pendant ma jeunesse, j’ai trouvé un certain réconfort en lisant nos contes populaires, où je me suis familiarisée avec des vertus comme la vérité, la bonté et la beauté. Naturellement, toutes ces convictions ont été profondément mises à mal pendant la guerre américaine.”

Pour Lê Minh Khuê et la génération d’auteurs qui a grandi après le conflit, la commercialisation a ouvert la voie à une popularité et une renommée internationales, ce qui aurait été inimaginable il y a encore vingt ans. Pour eux, la mondialisation s’est traduite par une démultiplication du lectorat national et international – autant de lecteurs qui renforcent tout en l’explorant l’identité culturelle du Vietnam face au tumulte du changement et de la modernisation.

vietnam livres

Source

Nikkei Asian Review

TOKYO http://asia.nikkei.com/

Le Nikkei renforce sa couverture de l’Asie en consacrant une publication hebdomadaire à la région. Reportages, analyses, enquêtes – notamment économiques – font de cette publication une source précieuse pour suivre l’actualité. Une manière pour le groupe de presse japonais Nikkei de se diversifier en offrant ainsi du contenu en anglais.

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