Coronavirus : la semaine où tout peut basculer
Par Frédéric Lemaître, Pékin, correspondant
La fin des fêtes du Nouvel An lunaire fait peser le risque d’une nouvelle aggravation de l’épidémie en Chine. Mais le risque est aussi politique, alors que les critiques contre le pouvoir se multiplient.
Les jours à venir pourraient être décisifs – tant sur le plan sanitaire que politique – dans la lutte contre le coronavirus 2019-nCoV. D’abord parce que, si l’on en croit les chiffres officiels, le nombre de nouveaux cas commence à diminuer tant dans le Hubei que dans le reste de la Chine.
Dans le Hubei, la décrue aurait commencé le 4 février. Il y eut ce jour-là 3 156 nouveaux cas, un chiffre descendu à 2 147 cas samedi 8 février. Mais, signe que cette amélioration reste fragile, le nombre de nouveaux cas est remonté, dimanche, à 2 618 dans le Hubei. Le reste de la Chine connaîtrait lui aussi la même évolution avec 731 nouveaux cas, le 4 février, et 446, dimanche 9 février.
Il y a de multiples raisons, à la fois politiques et pratiques, de ne pas se fier aux données officielles, mais on ne peut pas non plus exclure qu’elles reflètent une tendance en cours. Une tendance à la stabilisation davantage qu’à l’amélioration. D’ailleurs, le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le docteur Tedros, qui, depuis le début de la crise, est critiqué en Occident pour ses éloges de la Chine, semble à nouveau prudent. Evoquant la propagation internationale du virus, il estime que « nous ne voyons peut-être que le sommet de l’iceberg ». Là aussi, tout peut basculer.
Si l’OMS se garde bien de critiquer Pékin, elle y a envoyé dimanche une nouvelle mission internationale d’experts, dirigée par Bruce Aylward, un scientifique canadien qui, selon le site de l’OMS, a coordonné la réponse internationale à la crise du virus Ebola. L’envoi de Bruce Aylward tend à montrer que, même pour l’OMS, la situation en Chine est loin d’être stabilisée.
Les Chinois eux-mêmes sont inquiets : symboliquement, depuis ce week-end, le coronavirus a déjà tué davantage de personnes — 908 — que son redoutable prédécesseur : le SRAS. Un des problèmes est qu’après avoir tout fait pour retarder la reprise du travail en prolongeant les fêtes du Nouvel An lunaire, celles-ci devraient malgré tout prendre fin ce 9 février.
Un volcan en passe de se réveiller
Tant les employeurs que les salariés ont besoin, pour des raisons économiques évidentes, de reprendre le travail. Du coup, les Chinois cantonnés chez eux devraient progressivement recommencer à sortir et à voyager. Shenzhen, Canton, Shanghaï et Pékin : ces quatre villes de plus de 20 millions d’habitants chacune devraient finir par sortir de leur léthargie actuelle. Rien qu’à Pékin, 8 millions d’habitants – un sur trois – partis en province pour les fêtes seraient sur le point de rentrer.
Peut-on éviter que ce retour à une certaine normalité ne débouche sur une nouvelle aggravation de l’épidémie hors du Hubei ? C’est toute la question pour les autorités, qui multiplient les contrôles un peu partout dans le pays, afin de mettre en quarantaine la moindre personne ayant de la fièvre. Signe de leur inquiétude : malgré les risques évidents de ralentissement de l’économie, les responsables chinois se seraient résolus à exiger ce week-end de Foxconn — le principal sous-traitant mondial d’électronique — de repousser d’une à deux semaines la reprise du travail dans certaines de ses gigantesques usines. Un cas qui est loin d’être unique même si aucune consigne nationale n’est donnée.
L’enjeu n’est pas que sanitaire ou économique. Il est aussi politique. Depuis la mort, officiellement reconnue le vendredi 7 février, du docteur Li Wenliang, qui avait été l’un des premiers à essayer – en vain – d’attirer l’attention des autorités sur la gravité du nouveau virus, la Chine ressemble à un volcan en passe de se réveiller. Malgré la censure sur les réseaux sociaux, les critiques contre le pouvoir se multiplient à tous les niveaux de la société.
Journée nationale de la liberté d’expression
Parmi les initiatives les plus marquantes, une lettre ouverte de neuf universitaires pékinois de renom comportant cinq revendications, dont la première n’est autre que de faire du 6 février la journée nationale de la liberté d’expression. Le 6 et non le 7 car, pour nombre de Chinois, le docteur Li est mort dans la soirée du 6 avant que le pouvoir chinois, paniqué, tente par tous les moyens de le réanimer – en vain – et ne finisse par reconnaître sa mort le vendredi 7 février.
Le nombre de revendications – cinq – ne doit rien au hasard. Fin 1978, alors que Deng Xiaoping avait promis quatre modernisations, toutes relevant du champ économique, un électricien, Wei Jinsheng, allait spectaculairement en revendiquer une cinquième : la démocratie, donnant le coup d’envoi du « printemps de Pékfin ».
Une autre lettre ouverte, signée par dix universitaires de Wuhan, réclame également la liberté d’expression – prévue par la Constitution, rappellent-ils –, des excuses du pouvoir aux médecins lanceurs d’alerte et la reconnaissance du docteur Li comme « martyr national ».
« Cygnes noirs » et « rhinocéros gris »
Par ailleurs, le pouvoir a dépêché à Wuhan ces derniers jours des milliers de médecins et d’infirmières venus de tout le pays. De nombreuses images montrent ceux-ci se couper les cheveux comme les soldats qui, hier, acceptaient de se sacrifier en partant au combat. Si la propagande vante la solidarité que manifeste le pays à l’égard de Wuhan, nul doute que leurs familles demanderaient des comptes au gouvernement s’il apparaissait que leur sacrifice ait été vain.
Pour le moment, rien ne dit que le pouvoir soit tenté de faire la moindre concession. Ces derniers jours ont d’ailleurs été marqués par un surcroît de répression à l’égard des voix contestataires. Rien ne dit non plus que Xi Jinping soit contesté par les dirigeants du Parti communiste chinois (PCC) pour sa gestion de la crise du coronavirus. D’habitude omniprésent dans les médias, le secrétaire général du PCC laisse d’ailleurs son premier ministre – et rival politique – Li Keqiang piloter les différentes instances mises en place pour combattre l’épidémie.
Mais dans ce climat tendu, un incident, a priori mineur, peut avoir des conséquences politiques majeures. Il y a un an, en janvier 2019, Xi Jinping mettait en garde les dirigeants communistes contre deux types de menaces : les « cygnes noirs » – des événements improbables qui ont de graves conséquences – et les « rhinocéros gris » – des risques perçus de tous mais que personne ne parvient à contenir.
A l’époque l’image avait frappé les esprits. Nul n’avait pourtant imaginé qu’un an plus tard, son sort dépendrait peut-être d’animaux bien réels : des chauves-souris et des pangolins, mets un peu trop appréciés de ses compatriotes.















