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Jours tranquilles à Paris

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28 décembre 2019

2019, « annus horribilis » pour Xi Jinping

Par Frédéric Lemaître, Pékin, correspondant

Les manifestations à Hongkong, les fuites d’informations sur le Xinjiang et la confrontation avec les Etats-Unis sur l’économie ont contribué à dégrader l’image de la Chine dans le monde.

Les drapeaux brandis dimanche 22 décembre à Hongkong lors d’une manifestation de soutien aux Ouïgours résument on ne peut mieux l’accumulation de problèmes auxquels sont confrontés les dirigeants chinois en cette fin d’année 2019.

Outre des bannières noires en faveur de l’indépendance de Hongkong – quasi absentes au début du mouvement de protestation en juin –, on voyait des étendards bleu clair du Turkestan oriental – nom donné au Xinjiang par ceux qui souhaitent l’indépendance de cette province du nord-ouest de la Chine –, des drapeaux du Tibet, de Taïwan mais aussi plusieurs des Etats-Unis et de l’Australie, et même un de l’Union européenne.

Commencée le 2 janvier par un discours martial de Xi Jinping sur la nécessité de « réunifier » Taïwan et la Chine, 2019 apparaît désormais comme une annus horribilis pour le président chinois. Celle où la situation économique a continué de se dégrader et, pire pour un dirigeant chinois, où le moindre incident local a désormais un retentissement international.

Des employés zélés d’une bibliothèque du Gansu brûlent-ils une soixantaine de livres « politiquement non corrects » ? Immédiatement, l’émotion internationale est telle face à cet autodafé de sous-préfecture que les autorités locales, sans doute à l’origine de la décision, doivent feindre de s’en offusquer et « lancer une enquête » avant de punir un lampiste. Une broutille, comparée aux deux grandes crises du moment : le Xinjiang et Hongkong.

Chantage

L’emprisonnement d’un million de musulmans dans des camps au Xinjiang n’a dans un premier temps intéressé que les militants des droits de l’homme et les journalistes occidentaux. Désormais les Chinois commencent à en parler, le Congrès américain s’est saisi de l’affaire et les Européens se réveillent. Tout aussi grave : la publication de plus de 400 pages de documents internes au Parti communiste chinois (PCC) par le New York Times en novembre a révélé à la face du monde les dissensions internes au Parti sur le sujet.

Mais 2019 restera sans doute comme l’année de la crise à Hongkong. La plus grave que le pays ait connue depuis « les incidents de Tiananmen » il y a trente ans. Celle qui a à nouveau montré qu’une partie de la jeunesse était prête à se sacrifier plutôt que de vivre en Chine communiste.

La récente manifestation de Hongkong en solidarité avec les Ouïgours constitue à ce titre une première. Les deux crises ont en commun d’avoir suscité une large mobilisation internationale face à laquelle la Chine s’est montrée sous son pire jour.

En boycottant la ligue nord-américaine professionnelle de basket-ball (NBA) parce qu’un entraîneur soutenait les manifestants de Hongkong, puis en déprogrammant, en décembre, un match de football du club anglais Arsenal parce qu’un de ses joueurs, l’Allemand Mesut Özil, dénonçait la politique menée au Xinjiang, la Chine a montré qu’elle n’entendait pas seulement limiter la liberté de parole de ses ressortissants, mais aussi au-delà de ses frontières. Un chantage dont ont été aussi victimes nombre d’entreprises, voire des pays – la Suède notamment – coupables de ne pas se plier aux desiderata des dirigeants chinois.

Une image détériorée

Résultat : selon la dernière enquête de Pew Research Center, l’image de la Chine, négative dans une majorité des trente-quatre pays étudiés, s’est encore détériorée dans dix-sept d’entre eux : en Amérique du Nord et en Europe occidentale notamment, mais aussi en Indonésie, premier pays musulman de la planète, ainsi qu’aux Philippines, et ce malgré les milliards de dollars dépensés par Pékin – pas toujours à mauvais escient – dans le vaste programme mondial d’investissements que sont les « nouvelles routes de la soie ».

Même la Grèce, principale bénéficiaire de la manne chinoise en Europe, est divisée. Seulement 51 % des Grecs ont une bonne opinion de l’empire du Milieu.

Le pire est évidemment aux Etats-Unis, le seul pays auquel les dirigeants chinois se réfèrent. Déjà pas fameuse, l’image de la Chine y a régressé de 12 points. Seulement 26 % des Américains en ont une image favorable, alors que 60 % pensent l’inverse.

Malgré un premier accord supposé constituer une trêve dans la guerre commerciale que se livrent Washington et Pékin, l’année 2019 n’aura vu aucune amélioration sensible sur ce dossier crucial. Les Chinois ont la désagréable impression de n’être qu’un pion dans la campagne de Donald Trump pour sa réélection à la Maison Blanche. Ce qui est sûr est que ce conflit fait souffrir la Chine.

Les dettes publiques, vaste trou noir

Malgré la manipulation des statistiques, il n’est pas certain que l’économie aura doublé de volume en dix ans (2010-2020), objectif pourtant assigné en 2012 par le pâle Hu Jintao à son successeur. Pour y parvenir, le débat fait rage entre économistes chinois, ceux partisans de la réforme et de l’ouverture et ceux défendant une économie toujours administrée. Xi Jinping semble opter pour cette dernière et mise essentiellement sur la commande publique pour maintenir la demande. Problème : les dettes publiques constituent un vaste trou noir et les investisseurs étrangers commencent à s’inquiéter de possibles défauts de paiement.

En décembre, une entité publique relevant du gouvernement de Mongolie intérieure a été incapable de faire face au remboursement d’une partie de sa dette. Selon les spécialistes de la Nikkei Asian Review, les défauts sur l’endettement des entreprises publiques chinoises ont atteint 40 milliards de yuans (5 milliards d’euros) en 2019, plus du triple de la somme de 2018. Les autorités centrales ne sont manifestement plus disposées à éponger les dettes émises localement. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose mais cette nouvelle incertitude rend les marchés fébriles.

Outre un ralentissement de la croissance et une augmentation du chômage, le gouvernement chinois doit faire face à une épidémie de peste porcine qui a provoqué une importante augmentation du prix de cette viande, essentielle à l’alimentation des Chinois, entraînant à son tour un regain d’inflation. Si les responsables chinois ne peuvent être tenus pour responsables du phénomène, ils l’ont amplifié en tentant de remplacer les importations de porc américain (non contaminé) par du porc en provenance de Russie (pays touché par l’épidémie). Les astres ne se sont pas trompés : 2019 est bien l’année du cochon !

Pour compenser la baisse de ses exportations vers les Etats-Unis, la Chine a multiplié les efforts pour signer un accord de libre-échange entre pays asiatiques. Mais, là aussi, sans succès jusqu’à présent. Au dernier moment, l’Inde, par peur d’être envahie de produits chinois, s’est retirée de ce partenariat économique régional global, provoquant à son tour le retrait du Japon.

Crime de lèse-majesté

Cette accumulation de revers n’est pas le fruit du hasard. Si le débat reste tabou en Chine, la personnalisation du pouvoir autour du président constitue pour certains une des explications. Depuis que la « pensée de Xi Jinping » a fait son entrée dans la Constitution en 2018, remettre en cause l’homme, c’est remettre en cause le PCC lui-même. Un crime de lèse-majesté impensable.

« Xi Jinping ne peut s’en prendre qu’à lui-même ou plus exactement à son excessive concentration du pouvoir (…) Les contentieux commerciaux avec les Etats-Unis, les problèmes posés par l’ingérence de la Chine à Hongkong et les tensions ethniques au Xinjiang ont précédé l’arrivée de Xi au pouvoir à la fin de 2012. Mais le leadership collectif chinois, même corrompu et indécis, s’arrangeait pour limiter l’escalade de ces crises, en raison notamment de son aversion du risque. Par exemple, quand à Hongkong en 2003, plus de 500 000 personnes ont manifesté contre un projet de loi sur la sécurité nationale, le gouvernement chinois a immédiatement accepté de le retirer », note Minxin Pei, sinologue reconnu, dans une récente tribune publiée par l’organisation médiatique Project Syndicate.

« Mais l’intolérance de Xi face à toute contradiction (…) rend ce gouvernement encore plus susceptible de commettre des erreurs politiques. Ce qui aggrave la situation. Comme un homme fort doit garder une image de quasi-infaillibilité il est peu probable qu’une politique soit remise en cause même si elle est inefficace ou contre-productive », dit-il. Selon cette théorie, en 2019, Xi Jinping a donc moins été victime des autres que de… lui-même.

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28 décembre 2019

Playboy

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27 décembre 2019

Gustave Eiffel

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27 décembre 2019

Extrait d'un shooting. Photo : Jacques Snap

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27 décembre 2019

Lady Gaga par ARAKI

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27 décembre 2019

Tribune - Juan Gabriel Vasquez : « La paix au temps de la post-vérité »

Par Juan Gabriel Vasquez, écrivain

Six regards d’écrivains sur la décennie. L’écrivain colombien évoque les négociations de La Havane, en 2012, qui visaient à clore un demi-siècle de conflit entre le gouvernement de Bogota et la guérilla et ont véritablement ouvert la décennie pour son pays.

Nous avons demandé à six écrivains de choisir un ou plusieurs événements qui, selon eux, ont marqué ces dix dernières années. Aujourd’hui, le Colombien Juan Gabriel Vasquez, né à Bogota en 1973, où il réside toujours. Diplômé en droit, il a suivi des études de lettres à la Sorbonne. Avant de partir vivre en Belgique et à Barcelone, où il collabore à différents suppléments littéraires. Grâce à la distance, il a pu enfin écrire sur son pays, dont il n’a cessé d’explorer le passé proche comme dans Le Bruit des choses qui tombent (Seuil, 2012), sur la lutte contre les cartels de la drogue dans les années 1980. Ou, plus lointain, avec Histoire secrète du Costaguana, sur les séismes politiques qui aboutirent, en 1903, à la séparation entre le Panama et la Colombie. Composée de romans, de nouvelles et d’essais, son œuvre a été couronnée de nombreux prix dont le prix Roger-Caillois en 2012, ou le prix de l’Académie royale d’Espagne pour Les Réputations (Seuil, 2014). Son dernier livre, Le Corps des ruines, a paru chez Seuil, en 2017.

Tribune. La deuxième décennie de ce siècle tourmenté a commencé deux ans plus tard pour les Colombiens : lorsque, en 2012, le gouvernement a annoncé l’ouverture d’un dialogue de paix avec la guérilla des FARC. Il s’agissait d’aboutir à la sortie négociée d’une guerre qui, remontant à plus d’un demi-siècle, avait laissé sur son chemin près d’un quart de million de morts, et dont le nombre des autres victimes – blessés, individus enlevés ou contraints de partir ailleurs en raison de la violence multiforme – s’élevait au chiffre effroyable de plus de sept millions.

Par le passé, des négociations similaires avaient été initiées à plusieurs reprises avant de se solder par des échecs retentissants. En 1992, après une tentative avortée, un guérillero avait quitté la délégation du gouvernement en prononçant ces mots affligeants : « Nous nous reverrons dans dix mille morts. » En 2012, nous, les Colombiens, espérions qu’il ne serait pas nécessaire d’attendre encore vingt ans et beaucoup plus de dix mille morts pour connaître enfin un pays en situation de paix. En d’autres termes, nous espérions soustraire à la guerre ses prochaines victimes.

Métaphore de notre continent et de notre temps

Les négociations de La Havane et leurs conséquences ont marqué le reste de la décennie, et pas seulement en Colombie. Le conflit à l’intérieur de mon pays fut une sorte d’étrange métaphore du continent tout entier, un théâtre où se racontaient les histoires importantes des dernières années, des ultimes sursauts de la guerre froide à la naissance puis l’apogée du narcotrafic. Et où tous les acteurs semblaient jouer un rôle : des Etats-Unis – dont l’aide militaire avait radicalement changé les rapports de force du conflit – au Venezuela de Chavez, refuge et soutien des guérillas colombiennes. Cette guerre lointaine est arrivée en France sous le visage d’Ingrid Betancourt, citoyenne française dont la séquestration, pendant six ans, dans la jungle a été l’occasion pour les Européens de découvrir les méthodes abjectes des FARC.

Les négociations pour l’accord de paix ont eu lieu à Cuba, avec la Norvège comme pays garant, et on y avait convoqué des témoins d’autres violences sous d’autres latitudes : en Irlande du Nord, en Amérique centrale ou en Afrique du Sud. Pendant quatre ans, elles ont attiré l’attention de ce qu’on appelle la « communauté internationale », et, un jour nous, nous nous sommes réveillés avec la révélation que ces discussions n’impliquaient pas seulement l’avenir d’un pays.

Ce qui est curieux (et lamentable), c’est que leur résultat a été lui aussi une métaphore de notre temps, de ses pires particularités et de sa face la plus sombre. Les accords mettant fin à cette longue guerre avilissante ont été signés en septembre 2016. Mais, dès les premiers jours, le président Juan Manuel Santos a annoncé que le peuple colombien aurait le dernier mot et que ces accords ne seraient mis en œuvre qu’après avoir été approuvés par référendum. A l’époque, une implacable campagne de rejet, menée sous le regard bienveillant de l’ancien président Alvaro Uribe, a répandu sur les réseaux sociaux tant de mensonges et de distorsions que les votants ne savaient plus où était la vérité, ni ce que contenaient réellement les trois cents pages des accords de paix.

Désinformation et mensonges

On racontait que ces accords priveraient les Colombiens de leurs pensions de retraite, qu’ils favoriseraient l’adoption du modèle d’Etat vénézuélien et, qu’à La Havane on négocierait la suppression de la propriété privée. On disait aussi qu’ils contenaient des clauses secrètes visant à détruire la famille catholique et qu’on cherchait à imposer une « idéologie du genre ». Sur une pancarte célèbre, on put lire : « Non à l’avortement. Voilà pourquoi je dis non aux accords de paix », et, dans leur pensée magique, les gens établissaient un lien entre deux discours sans aucun rapport. Plus tard, quand un pasteur chrétien a affirmé que la signature [de ces accords] de paix avait été en réalité un rite satanique, plus rien ne pouvait me surprendre.

Les accords de paix ont été refusés – par près de 50 000 voix dans un pays qui compte cinquante millions d’habitants – lors du référendum du 2 octobre 2016. Il est impossible de dire avec certitude dans quelle mesure la désinformation et les mensonges ont pesé sur le choix des votants, car la rancœur légitime et la douleur accumulée ont elles aussi été influentes. Quelques jours après, alors que le pays se remettait de ces résultats imprévisibles, est survenu un fait étonnant : dans une interview vaudevillesque, le directeur de la campagne pour le non a révélé la stratégie qu’il avait menée avec ses collaborateurs. Il s’agissait de cesser d’expliquer les accords pour provoquer un sentiment d’indignation. « Nous avons découvert le pouvoir viral des réseaux sociaux », a-t-il dit fièrement, avant de raconter comment ils avaient déformé la vérité.

Cet aveu était si grave que le Conseil d’Etat, une des plus hautes institutions judiciaires de Colombie, a estimé que les responsables de la campagne contre les accords avaient organisé une « mystification généralisée ». Tout était (amèrement) fascinant, comme si on avait mis à notre disposition un mode d’emploi de la manipulation des masses au temps d’Internet. Les paroles de ce politicien sont devenues le symbole parfait des nouveaux liens entre le populisme et le peuple : « On voulait des gens en rogne pour aller voter », a-t-il déclaré. Ils y sont parvenus et le résultat marquera l’histoire de mon pays pendant des générations.

Plutôt une guerre connue qu’une paix à découvrir

Le référendum colombien est devenu l’un des théâtres de la transformation qui s’est opérée au cours de l’année 2016 : après le Brexit et peu avant l’élection de Donald Trump, le sort réservé aux accords de paix a été une des preuves que notre monde n’était plus tel que nous l’avions connu au début de la décennie. Le dictionnaire Oxford a choisi comme mot de l’année le terme « post-vérité », désignant ainsi ce qui fait référence à des « circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence que les appels à l’émotion pour modeler l’opinion publique ».

Depuis, au fil des années, les liens entre les réseaux sociaux et les embrasements politiques dans le monde se sont inscrits dans nos conversations quotidiennes, mais je ne suis pas certain que nous fassions le nécessaire pour neutraliser leurs pires dangers. Les fausses nouvelles – les dérivatifs et le mensonge, les théories échafaudées sur du vent, la calomnie, l’assassinat moral – nous rappellent tous les jours que la santé mentale d’une société est fragile, capricieuse, vulnérable.

J’en reviens à mon pays. A l’époque du référendum de 2016, j’avais défendu – en public et en privé, en Colombie et ailleurs – les points positifs de ces accords forcément imparfaits. Je n’ai cessé depuis de faire valoir l’urgence de mettre en œuvre ce qui avait été convenu. Cela n’a pas été facile car le parti du gouvernement a consacré une grande part de son énergie à entraver leur application. En outre, le climat d’insécurité qui s’est installé parmi les combattants démobilisés commence à avoir des conséquences néfastes. Il y a quelques mois, un groupe de leaders de la guérilla a annoncé qu’ils reprenaient les armes dans un communiqué aussi lâche que belliqueux, bafouant les engagements pris vis-à-vis de la société colombienne et abusant de la confiance des autres démobilisés. Bien qu’ils soient les seuls responsables de cette trahison à la paix, force est de reconnaître que ces récidivistes ont quelque chose en commun avec le camp le plus extrémiste opposé aux accords. Ces deux groupes préfèrent une guerre connue à une paix à découvrir.

« LES COLOMBIENS SE SONT RENDU COMPTE IL Y A PLUSIEURS ANNÉES QUE LES NÉGOCIATIONS DE PAIX ÉTAIENT ÉGALEMENT DES NÉGOCIATIONS SUR LE RÉCIT DE LA GUERRE »

Quoi qu’il en soit, la lente acquisition de la paix a prédominé dans les conversations colombiennes au cours des dernières années. Je dis « conversations » en étant optimiste, car on devrait plutôt parler d’une série de monologues sans liens les uns par rapport aux autres. Les Colombiens se sont rendu compte il y a plusieurs années que les négociations de paix étaient également des négociations sur le récit de la guerre. Chacun cherchant à imposer sa version aux autres. Or, une société telle que la nôtre, qui est divisée, antagonique, polarisée et vit dans l’affrontement, ne peut convenir du récit qui reflète le mieux les événements.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : construire un récit qui nous inclue tous, comme s’attachent à le faire ceux qui racontent des histoires, par le biais du journalisme ou de la littérature, et aussi de l’art, de l’histoire et de la photographie. Mais, aujourd’hui, au temps des réseaux sociaux, nous avons pris conscience que nous relatons la grande histoire tous ensemble. C’est un pouvoir colossal et inédit. Or, je crains que nous ne soyons en train de le gâcher. Sauf à profiter de la décennie qui vient pour corriger le tir.

Traduit de l’espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon.

27 décembre 2019

Laetitia Casta

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27 décembre 2019

Entretien - Olivier Assayas : « L’art n’est possible que si l’on tient le spectateur en plus haute estime que soi »

Par Marc-Olivier Bherer

Olivier Assayas revient sur les déclarations critiques de Martin Scorsese à propos des films des studios Marvel. « Fondés, dit-il, sur la passivité du spectateur », ces blockbusters sont produits par des studios « intégrés au tissu économique du capitalisme » dans lesquels « le marketing et le juridique ont pris le pouvoir »

Cinéaste et scénariste, Olivier Assayas, 64 ans, auteur notamment d’Irma Vep (1996), des Destinées sentimentales (2000), de Carlos (2010) et de Sils Maria (2014), s’inquiète, dans un entretien au Monde, du succès des films américains de super-héros simplistes et racoleurs, ainsi que de la prévalence des enjeux commerciaux au détriment de la création artistique dans les studios hollywoodiens. Ancien critique à Métal hurlant, puis aux Cahiers du cinéma, Olivier Assayas a entre autres dirigé la publication des Œuvres cinématographiques complètes, de Guy Debord (Gallimard, 2005).

Le réalisateur américain Martin Scorsese a récemment publié une tribune dans « The New York Times » où il s’en prend aux films de super-héros produits par les studios Marvel. Il les décrit comme des « produits fabriqués pour une consommation rapide ». Il critique également la domination des enjeux commerciaux à Hollywood, aux dépens de la création artistique. Que vous inspirent ces déclarations ?

Martin Scorsese est l’un des plus grands cinéastes vivants, il est donc naturel pour moi de prêter attention à ce qu’il dit. Son point de vue fait progresser notre réflexion sur le cinéma américain, qu’il connaît mieux que quiconque. A mon sens, il décrit de façon sobre la violence qui s’est emparée du système hollywoodien, même si, pour ma part, je ne m’autoriserais pas à trancher entre ce qui relève ou non du cinéma, comme il le fait dans cette tribune. Martin Scorsese précise que les films de super-héros ne correspondent pas au cinéma dont il a rêvé dans sa jeunesse et que sa génération a voulu pratiquer. Je ne formulerais pas les choses de cette façon, ne serait-ce que parce que je ne suis pas de la même génération. Pour moi, la question se pose autrement, mais en termes non moins explicites : si le cinéma se résumait aux films de super-héros, est-ce que j’aurais envie d’en faire ? La réponse est simple : non.

Si on vous appelait pour vous proposer de réaliser un film de super-héros, vous diriez donc non ?

Je doute sérieusement qu’une telle chose se produise. Mais, je ne pense pas avoir vocation à cela. Passer des semaines et des mois à filmer des acteurs sur fond vert, pour ajouter ensuite des effets spéciaux, ne me fait vraiment pas rêver. Ni d’ailleurs de m’adapter aux exigences techniques de la fabrication de ce cinéma qui sont plus proches de l’univers du dessin animé que de celui des films que j’ai admirés et qui m’ont guidé dans mon travail.

Il y a aussi une question plus générale. En France, le statut de l’auteur est protégé. Il dispose de ce qu’on appelle le final cut, c’est-à-dire qu’en cas de conflit, c’est son jugement qui prime. L’industrie hollywoodienne impose un cadre juridique très différent selon lequel l’auteur du film est le studio qui le finance. C’est ce qu’expérimente tout cinéaste français travaillant dans ce système. Je me souviens de l’exemple de Bertrand Tavernier racontant qu’après avoir présenté son montage de Dans la brume électrique (2009) à son producteur, celui-ci l’avait remercié et lui avait donné rendez-vous à la projection de sa version à lui.

Hollywood est un outil assez extraordinaire car il vous permet de vous adresser au monde entier ; mais le cinéma, tel que je le conçois et le vis, est un art qui repose sur une totale liberté. Et sans doute aussi une forme d’irresponsabilité, de prise de risque, si vous voulez. Les studios ne voient pas les choses ainsi. Au fond c’est simple, plus le budget est élevé, plus la liberté artistique est réduite. L’espace de création dans le monde des blockbusters est d’autant plus limité qu’il est soumis à la censure de deux puritanismes, celui de la société américaine, bien sûr, mais aussi celui de la Chine qui est aujourd’hui le deuxième marché mondial, et exige, pour y accéder, de se soumettre à une censure qui n’est pas tant politique que déterminée par les règles de la morale confucéenne. Le fils respecte le père, on respecte l’autorité de l’Etat, le criminel est puni, etc.

Y a-t-il malgré tout des films de super-héros que vous avez vus avec plaisir ?

Pour être honnête : pas vraiment. Je n’avais pourtant aucun préjugé quant aux adaptations de l’univers Marvel. Au contraire, je suis même plutôt intéressé a priori, j’ai beaucoup lu des bandes dessinées de super-héros, même bien au-delà de l’adolescence. Avec un faible pour la version des X- Men scénarisée par Chris Claremont dans les années 1980. Il a créé un univers riche et complexe et des formes narratives qui me semblaient bien plus audacieuses que ce que le cinéma d’Hollywood s’autorisait alors. Les adaptations cinématographiques des X-Men, qui ne sont pas les pires, ne font pas preuve d’une originalité comparable. Mais comme pour les autres films Marvel récents, je les trouve terriblement aseptisés. Tout le cycle des Avengers en particulier m’a semblé particulièrement vaseux. La narration est simplifiée à l’extrême et l’érotisme transgressif que certains scénaristes injectaient dans ces comics, et qui faisait une grande partie de leur intérêt, a complètement disparu.

Qu’avez-vous pensé de « Joker » de Todd Phillips ? Ce film, inspiré de l’univers Batman, a remporté le Lion d’Or à Venise et plusieurs critiques ont salué sa grande qualité artistique. Faut-il croire que les films de super-héros arrivent avec lui à une sorte de maturité ?

Il me semble que les cartes sont déjà trop brouillées pour qu’on assimile la transposition des films de l’univers Marvel et ceux de l’univers DC. Pour des raisons historiques, et économiques, les super-héros DC ont fait l’objet d’adaptations cinématographiques singulières, et ce, dès le Superman de Richard Donner (1978).

Dans l’univers Marvel, seul Spider-Man a eu droit à ce traitement, depuis le film de Sam Raimi en 2002. Il est resté autonome et ne rejoint, occasionnellement, les films Marvel qu’avec l’accord de Sony Pictures qui détient les droits de ce personnage.

Joker, l’ennemi de Batman, appartient donc à l’univers DC, et le film de Todd Phillips est en cela un spin-off, produit par Warner Brothers, détenteurs de la franchise Batman, et destiné à faire patienter en attendant le re-boot [nouvelle version] annoncé pour 2021 [Batman, réalisé par Matt Reeves].

Ce que je pense de Joker est sans enjeu – pour être honnête, pas beaucoup de bien –, mais dans la mesure où il est question de savoir s’il s’agit de cinéma, la réponse est indiscutablement oui. C’est un projet original qui porte la griffe d’un authentique cinéaste. J’insiste sur le fait que si l’on veut comprendre ce dont parle Scorsese, il ne faut pas oublier qu’il n’évoque pas le cinéma de super-héros en général mais ce qu’est devenu aujourd’hui l’univers Marvel. Ce sont deux questions différentes.

En ce qui me concerne, les adaptations au cinéma des super-héros DC Comics me semblent beaucoup plus intéressantes. D’abord Batman. Il y a eu la période Tim Burton, puis celle bien moins satisfaisante de Joel Schumacher. Enfin celle, que je préfère de loin, de Christopher Nolan que je considère comme un des grands cinéastes d’aujourd’hui. En tout cas, on ne peut pas leur faire les reproches, justifiés, que Scorsese fait aux productions Marvel. Ce sont de vrais films, ils ont la singularité de leurs auteurs et sont conçus dans des conditions de liberté qui sont celles du meilleur cinéma.

Pour moi la trilogie de Christopher Nolan, en particulier The Dark Knight Rises (2012), est la tête et les épaules au-dessus des diverses variations de super-héros qui prolifèrent aujourd’hui. Les personnages sont plus intéressants, plus troubles. Et Nolan, ainsi que son frère Jonathan, sont des scénaristes plus ambitieux, plus originaux, plus sincères. A tort ou à raison, j’ai l’impression qu’ils trouvent leur inspiration dans un univers romanesque plus riche, issu par exemple du roman-feuilleton, et touchent à des thèmes plus humains, plus profonds.

Enfin, toujours issu de DC, il y a Wonder Woman. Le film est idiot mais j’ai trouvé que son interprète, Gal Gadot, avait une forme de grâce et d’ingénuité qui donne vie, et crédibilité, à certaines des situations les plus abracadabrantes. Ce n’est pas courant. Une autre manière de le résumer serait de voir chez elle une forme de candeur et de puissance qui en fait un personnage de femme singulier, voire inédit au cinéma. Et donc, pour revenir à votre question, je me verrais bien tourner avec elle un Wonder Woman ultra-cheap et sans effets spéciaux, mais je doute de convaincre qui que ce soit de ce pitch calamiteux.

Vous êtes très critique à l’égard des productions Marvel. Or, elles semblent plaire au public. Les recettes au box-office de ces films se comptent en milliards de dollars.

Certes. Et je ne doute pas qu’il y ait toutes sortes de films qui ne s’adressent pas à moi, et qui même correspondent à l’inverse de ce qui m’intéresse au cinéma, et que le public plébiscite. Je les évite, mais je n’ai aucune hostilité, pourquoi en aurais-je ? Cela dit, j’ai peu de sympathie pour les formes de fictions industrielles et stéréotypées qui semblent aujourd’hui dominer Hollywood. Cela tient au mépris du public qui y est à l’œuvre et me met très mal à l’aise. On applique des formules toutes faites, on n’en est pas aux algorithmes, mais on n’en est pas loin. On se base sur la répétition de schémas que l’on use jusqu’à la trame.

Par ailleurs, envisager le cinéma, ou l’art en général, du point de vue des recettes ou des Audimat me semble, et de tout temps, une perspective terriblement limitée et – du point de vue de la postérité – à peu près toujours fausse.

L’art n’est possible, à mon avis, que si l’on tient le spectateur en plus haute estime que soi. Quand je fais un film, je m’adresse à quelqu’un qui en sait sur le monde autant, et même plutôt plus que moi. En tant qu’artiste, je suis un privilégié qui vit dans un monde protégé ; je suis bien sûr confronté à toutes les difficultés de l’existence, matérielles ou morales. Je n’échappe pas aux souffrances, mais je pense qu’elles sont bien atténuées chez moi en regard des conditions de vie de ceux qui vivent au jour le jour les injustices et les cruautés de la société contemporaine. Le spectateur des films, son public le plus populaire, c’est-à-dire son public majoritaire, vit dans un monde plus complexe que le mien, épidermiquement lié aux flux qui traversent la société. Je ne peux donc pas faire de film si je ne commence pas par avoir un respect infini pour lui. Ce n’est – je crois – pas la perspective des experts en marketing qui ont pris le pouvoir dans le monde du divertissement à Hollywood ou ailleurs et regardent le public de haut, considérant qu’il n’est pas indigne de flatter de façon perverse ses pires instincts.

L’art, qu’il soit populaire ou pas, peu importe, se construit dans un dialogue entre l’œuvre et son spectateur. Le cinéma est regardé par le spectateur, mais, simultanément, il l’interroge. Le public est actif et l’artiste doit lui laisser un espace. Les blockbusters en général, et les films de super-héros en particulier, sont fondés sur la passivité du spectateur. On pratique des niveaux sonores de hard rock qui le clouent à son siège et tout l’enjeu est de remplir les vides entre les décharges d’adrénaline qui se succèdent de plus en plus vite, jusqu’à anesthésier un spectateur qui subit, sort étourdi de la salle, pas très sûr de ce qu’il a vu, ni de savoir si cela lui a plu, ou même intéressé, et qui aura tout oublié le lendemain. Tant mieux d’ailleurs puisque c’est à peu près le même film qu’on lui resservira la semaine suivante. Du point de vue de l’idée que je me fais du cinéma, il se joue là quelque chose de maléfique.

Le spectateur ne trouve-t-il pas une forme d’évasion dans ces films ?

Si, bien sûr. Mes critiques ne visent pas le cinéma de distraction hollywoodien. J’en suis un spectateur bienveillant et depuis toujours. Je me suis toujours intéressé au cinéma de genre, il est inutile d’énumérer les très grands artistes qui lui ont donné ses lettres de noblesse. Y compris si l’on pense plus spécifiquement au cinéma fantastique ou de science-fiction.

Aujourd’hui des vétérans très inégaux mais estimables comme Ridley Scott ou Steven Spielberg, occasionnellement le bizarre Zack Snyder ou même J.J. Abrams, qui m’intéresse moins, produisent un cinéma de genre parfaitement respectable.

Ce qui est plus préoccupant et suscite l’inquiétude de Scorsese, c’est l’envahissement du cinéma par le modèle Marvel. C’est le studio Disney qui en est à présent propriétaire, comme il est propriétaire des principales franchises : Pixar, Star Wars et le catalogue LucasFilms, leurs dessins animés classiques et leurs versions « live action » (« adaptation en prises de vue réelles » – le plus récent : Le Roi lion.) Pourquoi faire des films singuliers, ayant un début un milieu et une fin (Roma, The Irishman, Marriage Story, etc.) avec le risque que cela n’accroche pas avec le public, que cela soit trop en avance ou trop en retard, ou bien juste raté, quand on peut se contenter de décliner une franchise au profit de son public captif ?

La réponse est trop facile : Disney, qui en faisait autrefois sous le label Touchstone, n’en fait tout simplement plus. Ce studio au succès extravagant, et qui sert désormais de modèle à tous les autres, ne finance plus qu’au sein de ses franchises des prequels (antérieurs au récit initial), des sequels (ultérieurs au récit initial), des spin-offs (des déclinaisons impliquant un ou des personnages du récit initial mais se situant narrativement à la marge de celui-ci), des re-boots (on relance dans un environnement esthétique différent une franchise interrompue) ou des in the universe of (des récits autonomes mais situés dans le même univers esthétique que le récit initial).

Le risque est zéro, le succès mondial écrasant, on peut investir littéralement sans risque des sommes pharamineuses pour des films dont les budgets – et les rémunérations des uns et des autres – progressent exponentiellement.

Ce que dit Scorsese, c’est que le cinéma ne peut pas se réduire à ne plus être que cela. C’est pourtant le modèle auquel l’industrie se réfère presque exclusivement, qui remplit les multiplexes, et auquel il y a injonction de se conformer. Est-il donc légitime de dire que ce cinéma répond à une demande massive dès lors que cette demande massive existe aussi du fait de la réduction radicale de l’offre ?

A quoi cela tient-il ? Beaucoup de choses, mais c’est peut-être d’abord la façon dont les patrons de studio à l’ancienne, qui étaient des gens de cinéma, ont disparu, et ce depuis bien longtemps. Les studios sont intégrés au tissu économique du capitalisme. Le marketing et le juridique ont pris le pouvoir. C’est une évolution qui a progressivement transformé le cinéma en profondeur, aujourd’hui on en est au stade terminal.

Martin Scorsese s’exprime alors que son dernier film, « The Irishman », est produit et diffusé par Netflix, une plate-forme qui permet de regarder chez soi des films et des séries. Mais le cinéma peut-il exister ailleurs qu’en salle ?

La question n’est plus de savoir s’il peut exister hors de la salle, cela fait un moment que l’essentiel de la vie des films se déroule hors de celle-ci. On peut le déplorer, mais il faut néanmoins observer que la qualité de reproduction de l’image et du son des films en format Blu Ray, projetés en home vidéo, ou visionnés sur des écrans LCD Plasma de plus en plus grands, impose des termes nouveaux à ce débat qui a débuté avec l’apparition des lecteurs VHS à la fin des années 1970.

Pour ce qui me concerne, et je crois que je parle pour tous les cinéastes, je fais des films en pensant au grand écran. C’est là où les films ont leur première vie, qu’il s’agisse du multiplexe ou de la salle d’art et d’essai la plus modeste, il y a dans la qualité de concentration d’une vision collective dans une salle obscure, une rencontre entre l’œuvre et son spectateur impossible sur les autres supports. Par la suite tout est possible, depuis fort longtemps, et sans qu’on puisse y faire grand-chose.

Netflix propose des productions plus ambitieuses, mais ce modèle peut-il survivre à plus long terme ?

Le débat autour de Netflix n’est pas si nouveau, sinon qu’il relève de « l’ubérisation » d’un modèle qu’on connaît bien, celui de la PayTV – en France, Canal+.

Dès cet automne, Netflix se retrouve face à des concurrents très puissants, Disney + (12 novembre aux Etats-Unis, 31 mars 2020 pour l’Europe) et Apple TV + (1er novembre). Ces nouveaux entrants vont très vite monter en puissance, et pour exister, Netflix est obligé d’avoir une politique très dynamique en termes de contenus et de visibilité. Pour l’instant cela passe par le financement – largement à perte – de films comme celui de Scorsese cette année, d’Alfonso Cuaron en 2018 (Roma), et l’achat de nombreux films d’auteurs internationaux, négligeables du point de vue de l’audience mais précieux quant à la visibilité médiatique.

Qu’est-ce qui ressortira de la rivalité entre ces différentes plates-formes, et quelle y sera la place du cinéma, aujourd’hui c’est vraiment très difficile à pronostiquer. Mais il est un fait que Netflix a profité ces dernières années du lâchage par les studios des grands auteurs et du cinéma le plus ambitieux, celui qui, grosso modo, raflait les oscars. Et la façon dont le système en est déstabilisé – en particulier en France où tout est construit autour de la chronologie des médias [l’ordre dans lequel un film peut être diffusé, en salle, puis en DVD et enfin à la télé. Ce modèle vise à préserver l’exploitation au cinéma] – produit l’effet désastreux que certains des films américains les plus importants ne sont pas vus en salle. J’en comprends les raisons politiques, mais je ne peux m’empêcher de le regretter amèrement.

27 décembre 2019

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27 décembre 2019

Lettre de…« Big Brother » : quand les Chinois se rebiffent

Par Frédéric Lemaître, Pékin, correspondant

L’annonce d’une prochaine mise en place d’un système de reconnaissance faciale dans le métro de Pékin a suscité un réel débat dans le pays, jusque dans la presse officielle.

LETTRE DE PÉKIN

Trop, c’est trop. L’annonce d’une prochaine mise en place d’un système de reconnaissance faciale dans le métro de Pékin a fait sortir Lao Dongyan de ses gonds. Professeure de droit à l’université de Tsinghua, la plus prestigieuse du pays, cette juriste a, malgré les risques pour sa carrière, rédigé fin octobre un long article sur les réseaux sociaux chinois pour dire tout le mal qu’elle pense de cette décision.

« C’est fou », écrit-elle. « Vous avez besoin de montrer votre carte d’identité quand vous entrez ou sortez du campus universitaire, d’enregistrer votre carte d’identité quand vous ouvrez un compte e-mail, de scanner votre visage quand vous réservez une chambre d’hôtel. De passer un portique de sécurité pour prendre le métro. Et ce n’est pas suffisant. Maintenant il va falloir aller encore plus loin et utiliser la prétendue nouvelle technologie pour continuer de renforcer le niveau de sécurité. Je pose la question : quand cela cessera-t-il ? »

Avant de « solennellement recommander au comité permanent du bureau politique [du Parti communiste (PCC)] », soit aux plus hauts dirigeants du pays, de s’emparer du sujet, Lao Dongyan commence par réfuter quatre contre-arguments.

Le premier : il faudrait plutôt remercier le gouvernement « figure paternelle » pour sa protection. Réponse cinglante : « Les personnes qui contrôlent nos données ne sont pas Dieu. Elles ont leurs propres désirs et leurs propres faiblesses. De plus, on ne sait pas comment elles vont utiliser nos données personnelles ni comment elles veulent manipuler nos vies. »

« Sans vie privée, pas de liberté »

Deuxième contre-argument : si on ne fait rien de mal, on n’a rien à craindre. Réponse de Lao Dongyan : « Dans une société normale, les individus devraient avoir le droit de s’opposer à l’accès arbitraire de quelque organisation que ce soit à leurs données biométriques personnelles. (…) Sans vie privée, il n’y a pas de liberté. »

Troisième contre-argument : les gens pas importants ne sont pas concernés. Réponse : « Quand vous comptez sur la négligence d’autrui pour assurer votre sécurité personnelle (…), vous ne pariez pas seulement sur votre chance, mais également sur le fait que la personne qui contrôle vos données est un ange. (…) J’admire votre politique de l’autruche. » Quatrième contre-argument : tout cela ne sert à rien. Réponse : « Même si, à la fin, cela ne sert à rien, ça vaut mieux que d’accepter docilement d’avoir des chaînes au pied. Au moins, on a lutté. »

Dans un second temps, cette juriste explique les quatre raisons pour lesquelles elle s’oppose tout particulièrement à la reconnaissance faciale dans le métro de Pékin : vu l’importance des données biométriques pour les individus, « les organisations ou les institutions compétentes doivent prouver la légitimité de leur méthode avant [leur] recueil. Deuxièmement : la mise en place dans le métro sans avoir écouté le public enlève toute légitimité au processus. Troisièmement : nul ne sait selon quels critères les autorités de transports vont se permettre de classer les voyageurs en différents groupes. Cela va à l’encontre de l’article 37 de la Constitution », dit-elle. « Enfin, rien ne prouve que la reconnaissance faciale rende les transports plus efficaces et, même si c’était le cas, ce ne serait pas un critère suffisant. »

Même la presse officielle en parle

Agée d’une quarantaine d’années, cette femme – qui ne répond pas aux journalistes – fait preuve d’un courage inouï. Mais tout aussi étonnant est le fait que ses propos aient pu être rendus publics et qu’ils aient suscité un réel débat.

Un avocat de Pékin, Lu Liangbiao, va même encore plus loin. « Le peuple est un maniaque de l’ordre. Il ne se sent en sécurité que lorsque l’Etat s’occupe de lui. Mais le pouvoir est encore plus maniaque et veut tout contrôler. Cela le rassure. (…) Les caméras feraient mieux de surveiller les fonctionnaires et les dirigeants sur l’emploi qu’ils font de l’argent public plutôt que de contrôler les simples citoyens. »

Signe que le sujet est sensible, même la presse officielle en parle. « La reconnaissance faciale provoque un débat national », constate en première page le China Daily le 19 novembre. Si le quotidien ne mentionne pas le texte – trop sulfureux – de Mme Lao, il évoque longuement un autre cas : la plainte déposée en octobre par un juriste du Zhejiang contre un parc animalier. Cet homme qui, en avril, avait payé un droit d’entrée annuel et laissé ses empreintes digitales, réclame le remboursement de sa cotisation parce que le parc exige désormais que les clients acceptent le mécanisme de reconnaissance faciale. Même le journal télévisé national en a parlé.

Contrairement aux Occidentaux qui essaient de fixer un cadre juridique en amont des innovations technologiques, la Chine fait l’inverse. Elle incite chercheurs et entrepreneurs à innover et, une fois que le processus est mature et que ses premiers effets se font sentir, elle commence à réguler. Il semble donc que le temps d’un débat contrôlé sur le sujet soit venu. Mais celui-ci ne devrait pas s’éterniser. C’est en 2020 que le « crédit social », accordant une note à chaque citoyen, devrait être généralisé.

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