Par Marc-Olivier Bherer
Olivier Assayas revient sur les déclarations critiques de Martin Scorsese à propos des films des studios Marvel. « Fondés, dit-il, sur la passivité du spectateur », ces blockbusters sont produits par des studios « intégrés au tissu économique du capitalisme » dans lesquels « le marketing et le juridique ont pris le pouvoir »
Cinéaste et scénariste, Olivier Assayas, 64 ans, auteur notamment d’Irma Vep (1996), des Destinées sentimentales (2000), de Carlos (2010) et de Sils Maria (2014), s’inquiète, dans un entretien au Monde, du succès des films américains de super-héros simplistes et racoleurs, ainsi que de la prévalence des enjeux commerciaux au détriment de la création artistique dans les studios hollywoodiens. Ancien critique à Métal hurlant, puis aux Cahiers du cinéma, Olivier Assayas a entre autres dirigé la publication des Œuvres cinématographiques complètes, de Guy Debord (Gallimard, 2005).
Le réalisateur américain Martin Scorsese a récemment publié une tribune dans « The New York Times » où il s’en prend aux films de super-héros produits par les studios Marvel. Il les décrit comme des « produits fabriqués pour une consommation rapide ». Il critique également la domination des enjeux commerciaux à Hollywood, aux dépens de la création artistique. Que vous inspirent ces déclarations ?
Martin Scorsese est l’un des plus grands cinéastes vivants, il est donc naturel pour moi de prêter attention à ce qu’il dit. Son point de vue fait progresser notre réflexion sur le cinéma américain, qu’il connaît mieux que quiconque. A mon sens, il décrit de façon sobre la violence qui s’est emparée du système hollywoodien, même si, pour ma part, je ne m’autoriserais pas à trancher entre ce qui relève ou non du cinéma, comme il le fait dans cette tribune. Martin Scorsese précise que les films de super-héros ne correspondent pas au cinéma dont il a rêvé dans sa jeunesse et que sa génération a voulu pratiquer. Je ne formulerais pas les choses de cette façon, ne serait-ce que parce que je ne suis pas de la même génération. Pour moi, la question se pose autrement, mais en termes non moins explicites : si le cinéma se résumait aux films de super-héros, est-ce que j’aurais envie d’en faire ? La réponse est simple : non.
Si on vous appelait pour vous proposer de réaliser un film de super-héros, vous diriez donc non ?
Je doute sérieusement qu’une telle chose se produise. Mais, je ne pense pas avoir vocation à cela. Passer des semaines et des mois à filmer des acteurs sur fond vert, pour ajouter ensuite des effets spéciaux, ne me fait vraiment pas rêver. Ni d’ailleurs de m’adapter aux exigences techniques de la fabrication de ce cinéma qui sont plus proches de l’univers du dessin animé que de celui des films que j’ai admirés et qui m’ont guidé dans mon travail.
Il y a aussi une question plus générale. En France, le statut de l’auteur est protégé. Il dispose de ce qu’on appelle le final cut, c’est-à-dire qu’en cas de conflit, c’est son jugement qui prime. L’industrie hollywoodienne impose un cadre juridique très différent selon lequel l’auteur du film est le studio qui le finance. C’est ce qu’expérimente tout cinéaste français travaillant dans ce système. Je me souviens de l’exemple de Bertrand Tavernier racontant qu’après avoir présenté son montage de Dans la brume électrique (2009) à son producteur, celui-ci l’avait remercié et lui avait donné rendez-vous à la projection de sa version à lui.
Hollywood est un outil assez extraordinaire car il vous permet de vous adresser au monde entier ; mais le cinéma, tel que je le conçois et le vis, est un art qui repose sur une totale liberté. Et sans doute aussi une forme d’irresponsabilité, de prise de risque, si vous voulez. Les studios ne voient pas les choses ainsi. Au fond c’est simple, plus le budget est élevé, plus la liberté artistique est réduite. L’espace de création dans le monde des blockbusters est d’autant plus limité qu’il est soumis à la censure de deux puritanismes, celui de la société américaine, bien sûr, mais aussi celui de la Chine qui est aujourd’hui le deuxième marché mondial, et exige, pour y accéder, de se soumettre à une censure qui n’est pas tant politique que déterminée par les règles de la morale confucéenne. Le fils respecte le père, on respecte l’autorité de l’Etat, le criminel est puni, etc.
Y a-t-il malgré tout des films de super-héros que vous avez vus avec plaisir ?
Pour être honnête : pas vraiment. Je n’avais pourtant aucun préjugé quant aux adaptations de l’univers Marvel. Au contraire, je suis même plutôt intéressé a priori, j’ai beaucoup lu des bandes dessinées de super-héros, même bien au-delà de l’adolescence. Avec un faible pour la version des X- Men scénarisée par Chris Claremont dans les années 1980. Il a créé un univers riche et complexe et des formes narratives qui me semblaient bien plus audacieuses que ce que le cinéma d’Hollywood s’autorisait alors. Les adaptations cinématographiques des X-Men, qui ne sont pas les pires, ne font pas preuve d’une originalité comparable. Mais comme pour les autres films Marvel récents, je les trouve terriblement aseptisés. Tout le cycle des Avengers en particulier m’a semblé particulièrement vaseux. La narration est simplifiée à l’extrême et l’érotisme transgressif que certains scénaristes injectaient dans ces comics, et qui faisait une grande partie de leur intérêt, a complètement disparu.
Qu’avez-vous pensé de « Joker » de Todd Phillips ? Ce film, inspiré de l’univers Batman, a remporté le Lion d’Or à Venise et plusieurs critiques ont salué sa grande qualité artistique. Faut-il croire que les films de super-héros arrivent avec lui à une sorte de maturité ?
Il me semble que les cartes sont déjà trop brouillées pour qu’on assimile la transposition des films de l’univers Marvel et ceux de l’univers DC. Pour des raisons historiques, et économiques, les super-héros DC ont fait l’objet d’adaptations cinématographiques singulières, et ce, dès le Superman de Richard Donner (1978).
Dans l’univers Marvel, seul Spider-Man a eu droit à ce traitement, depuis le film de Sam Raimi en 2002. Il est resté autonome et ne rejoint, occasionnellement, les films Marvel qu’avec l’accord de Sony Pictures qui détient les droits de ce personnage.
Joker, l’ennemi de Batman, appartient donc à l’univers DC, et le film de Todd Phillips est en cela un spin-off, produit par Warner Brothers, détenteurs de la franchise Batman, et destiné à faire patienter en attendant le re-boot [nouvelle version] annoncé pour 2021 [Batman, réalisé par Matt Reeves].
Ce que je pense de Joker est sans enjeu – pour être honnête, pas beaucoup de bien –, mais dans la mesure où il est question de savoir s’il s’agit de cinéma, la réponse est indiscutablement oui. C’est un projet original qui porte la griffe d’un authentique cinéaste. J’insiste sur le fait que si l’on veut comprendre ce dont parle Scorsese, il ne faut pas oublier qu’il n’évoque pas le cinéma de super-héros en général mais ce qu’est devenu aujourd’hui l’univers Marvel. Ce sont deux questions différentes.
En ce qui me concerne, les adaptations au cinéma des super-héros DC Comics me semblent beaucoup plus intéressantes. D’abord Batman. Il y a eu la période Tim Burton, puis celle bien moins satisfaisante de Joel Schumacher. Enfin celle, que je préfère de loin, de Christopher Nolan que je considère comme un des grands cinéastes d’aujourd’hui. En tout cas, on ne peut pas leur faire les reproches, justifiés, que Scorsese fait aux productions Marvel. Ce sont de vrais films, ils ont la singularité de leurs auteurs et sont conçus dans des conditions de liberté qui sont celles du meilleur cinéma.
Pour moi la trilogie de Christopher Nolan, en particulier The Dark Knight Rises (2012), est la tête et les épaules au-dessus des diverses variations de super-héros qui prolifèrent aujourd’hui. Les personnages sont plus intéressants, plus troubles. Et Nolan, ainsi que son frère Jonathan, sont des scénaristes plus ambitieux, plus originaux, plus sincères. A tort ou à raison, j’ai l’impression qu’ils trouvent leur inspiration dans un univers romanesque plus riche, issu par exemple du roman-feuilleton, et touchent à des thèmes plus humains, plus profonds.
Enfin, toujours issu de DC, il y a Wonder Woman. Le film est idiot mais j’ai trouvé que son interprète, Gal Gadot, avait une forme de grâce et d’ingénuité qui donne vie, et crédibilité, à certaines des situations les plus abracadabrantes. Ce n’est pas courant. Une autre manière de le résumer serait de voir chez elle une forme de candeur et de puissance qui en fait un personnage de femme singulier, voire inédit au cinéma. Et donc, pour revenir à votre question, je me verrais bien tourner avec elle un Wonder Woman ultra-cheap et sans effets spéciaux, mais je doute de convaincre qui que ce soit de ce pitch calamiteux.
Vous êtes très critique à l’égard des productions Marvel. Or, elles semblent plaire au public. Les recettes au box-office de ces films se comptent en milliards de dollars.
Certes. Et je ne doute pas qu’il y ait toutes sortes de films qui ne s’adressent pas à moi, et qui même correspondent à l’inverse de ce qui m’intéresse au cinéma, et que le public plébiscite. Je les évite, mais je n’ai aucune hostilité, pourquoi en aurais-je ? Cela dit, j’ai peu de sympathie pour les formes de fictions industrielles et stéréotypées qui semblent aujourd’hui dominer Hollywood. Cela tient au mépris du public qui y est à l’œuvre et me met très mal à l’aise. On applique des formules toutes faites, on n’en est pas aux algorithmes, mais on n’en est pas loin. On se base sur la répétition de schémas que l’on use jusqu’à la trame.
Par ailleurs, envisager le cinéma, ou l’art en général, du point de vue des recettes ou des Audimat me semble, et de tout temps, une perspective terriblement limitée et – du point de vue de la postérité – à peu près toujours fausse.
L’art n’est possible, à mon avis, que si l’on tient le spectateur en plus haute estime que soi. Quand je fais un film, je m’adresse à quelqu’un qui en sait sur le monde autant, et même plutôt plus que moi. En tant qu’artiste, je suis un privilégié qui vit dans un monde protégé ; je suis bien sûr confronté à toutes les difficultés de l’existence, matérielles ou morales. Je n’échappe pas aux souffrances, mais je pense qu’elles sont bien atténuées chez moi en regard des conditions de vie de ceux qui vivent au jour le jour les injustices et les cruautés de la société contemporaine. Le spectateur des films, son public le plus populaire, c’est-à-dire son public majoritaire, vit dans un monde plus complexe que le mien, épidermiquement lié aux flux qui traversent la société. Je ne peux donc pas faire de film si je ne commence pas par avoir un respect infini pour lui. Ce n’est – je crois – pas la perspective des experts en marketing qui ont pris le pouvoir dans le monde du divertissement à Hollywood ou ailleurs et regardent le public de haut, considérant qu’il n’est pas indigne de flatter de façon perverse ses pires instincts.
L’art, qu’il soit populaire ou pas, peu importe, se construit dans un dialogue entre l’œuvre et son spectateur. Le cinéma est regardé par le spectateur, mais, simultanément, il l’interroge. Le public est actif et l’artiste doit lui laisser un espace. Les blockbusters en général, et les films de super-héros en particulier, sont fondés sur la passivité du spectateur. On pratique des niveaux sonores de hard rock qui le clouent à son siège et tout l’enjeu est de remplir les vides entre les décharges d’adrénaline qui se succèdent de plus en plus vite, jusqu’à anesthésier un spectateur qui subit, sort étourdi de la salle, pas très sûr de ce qu’il a vu, ni de savoir si cela lui a plu, ou même intéressé, et qui aura tout oublié le lendemain. Tant mieux d’ailleurs puisque c’est à peu près le même film qu’on lui resservira la semaine suivante. Du point de vue de l’idée que je me fais du cinéma, il se joue là quelque chose de maléfique.
Le spectateur ne trouve-t-il pas une forme d’évasion dans ces films ?
Si, bien sûr. Mes critiques ne visent pas le cinéma de distraction hollywoodien. J’en suis un spectateur bienveillant et depuis toujours. Je me suis toujours intéressé au cinéma de genre, il est inutile d’énumérer les très grands artistes qui lui ont donné ses lettres de noblesse. Y compris si l’on pense plus spécifiquement au cinéma fantastique ou de science-fiction.
Aujourd’hui des vétérans très inégaux mais estimables comme Ridley Scott ou Steven Spielberg, occasionnellement le bizarre Zack Snyder ou même J.J. Abrams, qui m’intéresse moins, produisent un cinéma de genre parfaitement respectable.
Ce qui est plus préoccupant et suscite l’inquiétude de Scorsese, c’est l’envahissement du cinéma par le modèle Marvel. C’est le studio Disney qui en est à présent propriétaire, comme il est propriétaire des principales franchises : Pixar, Star Wars et le catalogue LucasFilms, leurs dessins animés classiques et leurs versions « live action » (« adaptation en prises de vue réelles » – le plus récent : Le Roi lion.) Pourquoi faire des films singuliers, ayant un début un milieu et une fin (Roma, The Irishman, Marriage Story, etc.) avec le risque que cela n’accroche pas avec le public, que cela soit trop en avance ou trop en retard, ou bien juste raté, quand on peut se contenter de décliner une franchise au profit de son public captif ?
La réponse est trop facile : Disney, qui en faisait autrefois sous le label Touchstone, n’en fait tout simplement plus. Ce studio au succès extravagant, et qui sert désormais de modèle à tous les autres, ne finance plus qu’au sein de ses franchises des prequels (antérieurs au récit initial), des sequels (ultérieurs au récit initial), des spin-offs (des déclinaisons impliquant un ou des personnages du récit initial mais se situant narrativement à la marge de celui-ci), des re-boots (on relance dans un environnement esthétique différent une franchise interrompue) ou des in the universe of (des récits autonomes mais situés dans le même univers esthétique que le récit initial).
Le risque est zéro, le succès mondial écrasant, on peut investir littéralement sans risque des sommes pharamineuses pour des films dont les budgets – et les rémunérations des uns et des autres – progressent exponentiellement.
Ce que dit Scorsese, c’est que le cinéma ne peut pas se réduire à ne plus être que cela. C’est pourtant le modèle auquel l’industrie se réfère presque exclusivement, qui remplit les multiplexes, et auquel il y a injonction de se conformer. Est-il donc légitime de dire que ce cinéma répond à une demande massive dès lors que cette demande massive existe aussi du fait de la réduction radicale de l’offre ?
A quoi cela tient-il ? Beaucoup de choses, mais c’est peut-être d’abord la façon dont les patrons de studio à l’ancienne, qui étaient des gens de cinéma, ont disparu, et ce depuis bien longtemps. Les studios sont intégrés au tissu économique du capitalisme. Le marketing et le juridique ont pris le pouvoir. C’est une évolution qui a progressivement transformé le cinéma en profondeur, aujourd’hui on en est au stade terminal.
Martin Scorsese s’exprime alors que son dernier film, « The Irishman », est produit et diffusé par Netflix, une plate-forme qui permet de regarder chez soi des films et des séries. Mais le cinéma peut-il exister ailleurs qu’en salle ?
La question n’est plus de savoir s’il peut exister hors de la salle, cela fait un moment que l’essentiel de la vie des films se déroule hors de celle-ci. On peut le déplorer, mais il faut néanmoins observer que la qualité de reproduction de l’image et du son des films en format Blu Ray, projetés en home vidéo, ou visionnés sur des écrans LCD Plasma de plus en plus grands, impose des termes nouveaux à ce débat qui a débuté avec l’apparition des lecteurs VHS à la fin des années 1970.
Pour ce qui me concerne, et je crois que je parle pour tous les cinéastes, je fais des films en pensant au grand écran. C’est là où les films ont leur première vie, qu’il s’agisse du multiplexe ou de la salle d’art et d’essai la plus modeste, il y a dans la qualité de concentration d’une vision collective dans une salle obscure, une rencontre entre l’œuvre et son spectateur impossible sur les autres supports. Par la suite tout est possible, depuis fort longtemps, et sans qu’on puisse y faire grand-chose.
Netflix propose des productions plus ambitieuses, mais ce modèle peut-il survivre à plus long terme ?
Le débat autour de Netflix n’est pas si nouveau, sinon qu’il relève de « l’ubérisation » d’un modèle qu’on connaît bien, celui de la PayTV – en France, Canal+.
Dès cet automne, Netflix se retrouve face à des concurrents très puissants, Disney + (12 novembre aux Etats-Unis, 31 mars 2020 pour l’Europe) et Apple TV + (1er novembre). Ces nouveaux entrants vont très vite monter en puissance, et pour exister, Netflix est obligé d’avoir une politique très dynamique en termes de contenus et de visibilité. Pour l’instant cela passe par le financement – largement à perte – de films comme celui de Scorsese cette année, d’Alfonso Cuaron en 2018 (Roma), et l’achat de nombreux films d’auteurs internationaux, négligeables du point de vue de l’audience mais précieux quant à la visibilité médiatique.
Qu’est-ce qui ressortira de la rivalité entre ces différentes plates-formes, et quelle y sera la place du cinéma, aujourd’hui c’est vraiment très difficile à pronostiquer. Mais il est un fait que Netflix a profité ces dernières années du lâchage par les studios des grands auteurs et du cinéma le plus ambitieux, celui qui, grosso modo, raflait les oscars. Et la façon dont le système en est déstabilisé – en particulier en France où tout est construit autour de la chronologie des médias [l’ordre dans lequel un film peut être diffusé, en salle, puis en DVD et enfin à la télé. Ce modèle vise à préserver l’exploitation au cinéma] – produit l’effet désastreux que certains des films américains les plus importants ne sont pas vus en salle. J’en comprends les raisons politiques, mais je ne peux m’empêcher de le regretter amèrement.