Depuis trois décennies, la communicante de 65 ans veille sur l’image des puissants - Fillon, Ghosn ou Pinault - grâce à ses réseaux et à amitiés politiques très à droite.
Par Sandrine Cassini et Véronique Chocron
« Je le trouve très bon ! Et vous ? » C’est finalement depuis le sofa de son appartement parisien qu’Anne Méaux regarde la prestation télévisée de François Fillon, jeudi 30 janvier.
Son portable est à portée de main. Elle répond dans l’instant au SMS que l’on vient de lui envoyer. L’ex-candidat de la droite à la dernière présidentielle vient de déclarer : « J’ai été traité d’une manière injuste. La procédure qui a été menée contre moi était entièrement à charge. Jamais on a vu un juge nommé un jour, et quatre jours après me convoquer pour une mise en examen. »
C’est elle qui a conseillé à François Fillon de venir dire « sa vérité » sur l’affaire des emplois fictifs, à moins d’un mois du procès. Elle a poussé pour qu’il le fasse dans l’émission de France 2 « Vous avez la parole », présentée par Léa Salamé et Thomas Sotto. Elle l’a entraîné. Elle a tout verrouillé et donné ses consignes. Impossible de croiser François Fillon dans sa loge avant l’émission. Même l’accès au plateau de France 2 nous a été refusé. « Pour ça, il faut demander la permission à Anne Méaux », nous a glissé la chargée de communication de la chaîne publique.

Avec le fugitif Carlos Ghosn, lors de la conférence de presse en Mondovision, le 8 janvier, à Beyrouth. ABD RABBO AMMAR / ABACA
Presque un mois plus tôt, le 8 janvier, la même Anne Méaux orchestrait l’incroyable conférence de presse internationale donnée depuis Beyrouth par le fugitif Carlos Ghosn. A entendre l’ex-patron de Renault-Nissan, accusé d’abus de bien social et de fraude fiscale, il n’a pas « fui la justice » du Japon, mais juste « échappé à l’injustice et à la persécution ». « Je suis ici pour faire la lumière sur un système qui viole les [droits humains] les plus fondamentaux », a-t-il déclaré.
Jouer la victime, l’opinion publique contre la justice, c’est la signature d’Anne Méaux. Là encore, aux côtés du patron déchu, la communicante accordait les autorisations aux journalistes et biffait les noms des indésirables. Les reporters japonais et le correspondant des Echos à Tokyo, coupable de révélations malvenues sur le magnat de l’automobile, en ont été pour leurs frais.
Elle est comme ça, Anne Méaux. Une femme de pouvoir, qui donne les accès ou ferme les portes, pour assurer à ses clients la meilleure couverture médiatique. A 65 ans, à la tête de son agence Image 7, elle reste la femme de communication la plus écoutée et la plus redoutée du capitalisme français. Cette blonde aux cheveux mi-longs impeccables, à la voix rauque, presque masculine, a su se rendre incontournable auprès des grands patrons du CAC 40, politiques, avocats, banquiers d’affaires.
Un rouage du capitalisme à la française
Elle a été de tous les gros coups ces trois dernières décennies : les fusions Arcelor-Mittal, Lafarge-Holcim ou la création d’Areva. Elle gère l’image de François-Henri Pinault, Martin Bouygues, Lakshmi Mittal ou Jean-Charles Naouri, le patron de Casino, récemment pris dans les turpitudes de montages financiers hasardeux. Son dernier gros contrat rajeunit sa clientèle : à 43 ans, John Elkann, l’héritier de Gianni Agnelli, désormais à la tête de l’empire Fiat Chrysler Automobiles (FCA), vient de lui confier sa communication à l’occasion des projets de fusion avortée avec Renault, puis scellée avec PSA.
Que viennent-ils tous chercher auprès d’elle ? Son entregent. Son influence. Les appuis qu’elle a su se ménager dans les allées du pouvoir.
Viscéralement ancrée à droite, Anne Méaux a connu son heure de gloire lorsque son ami Jean-Pierre Raffarin officiait entre 2002 et 2005 à Matignon. Ses concurrents, fort marris, racontent que tous les patrons faisaient alors la queue devant les bureaux de son agence pour obtenir un rendez-vous avec le premier ministre. Son ascendant est tel qu’elle parvient à faire nommer son candidat, Pierre Gadonneix, à la tête d’EDF en 2004.
Les gouvernements changent, les dirigeants passent, mais la communicante manœuvre si bien qu’elle est devenue un rouage de ce capitalisme français toujours aussi politique, où chaque rapprochement d’entreprises nécessite un mot, une phrase de Bercy, de Matignon ou même de l’Elysée.
« J’ai essayé de lui [François Fillon] ouvrir des portes… Aucun journaliste ne le calculait. » Anne Méaux
En ce mois de janvier pluvieux, elle nous reçoit, lovée dans un canapé de velours, dans le bel hôtel particulier du 17e arrondissement qui abrite ses bureaux. Les boîtes de chocolats offertes par des clients sont à la disposition de tous, déposées sur les livres d’art de la table basse. Parisienne coquette et enveloppante, elle se découvre avec parcimonie. Sauf quand il s’agit de raconter son aventure entrepreneuriale. « J’ai quitté la politique et créé ma boîte en 1988, je voulais être libre et indépendante », confie-t-elle. Son secret, « l’intelligence collective » qu’elle a instaurée dans la maison, son talent, « le recrutement », et sa réussite, la formidable diversification d’Image 7 vers le « digital » et le « lobbying ».
Difficile d’interrompre le flot de paroles pour faire dévier la patronne vers d’autres sujets. Discuter politique l’agace. Nicolas Sarkozy, qui fut son ennemi ? « Je ne veux pas en parler. » François Hollande ? « Ce ne sont pas mes idées. » Macron ? On n’en saura rien.
François Fillon ? « Un choix personnel qui n’a rien à voir avec Image 7 », assène-t-elle, lorsque l’on insiste trop. Elle fait alors appel à notre « intelligence » pour bien comprendre qui elle est : une femme d’affaires dédiée corps et âme à Image 7, son « quatrième bébé », celui qui viendra après ses trois enfants. Mais, quelques minutes plus tard, la voilà qui se lève pour aller chercher une des rares photos – punaisée sur un tableau de liège – qui ornent ses étagères. Sur le cliché en noir et blanc, daté de 1984, son mentor, Valéry Giscard d’Estaing, entouré de Nicolas Sarkozy, Alain Juppé et Jacques Chirac. Elle y apparaît au second plan.
Elle a beau s’en défendre, tenter de s’en prémunir, mais Anne Méaux a été rattrapée par la politique. Et elle n’a pas pu résister à l’envie de replonger, en 2016, dans la campagne présidentielle, d’abord hasardeuse, puis triomphante, et enfin désastreuse de François Fillon, au risque de mettre en danger ce qu’elle a de plus précieux : son agence et sa réputation.
Prise dans la tourmente de l’« affaire Penelope »
En 2015, François Fillon, qui s’apprête à se lancer dans les primaires de la droite, lui fait lire les épreuves de son livre, Faire (Albin Michel, 2015). C’est un coup de cœur, alors que, depuis trente ans, « plus aucun homme politique ne m’intéressait », dit-elle. Elle, pourtant favorable à la procréation médicalement assistée (PMA) et au mariage pour tous, se lance, à ses côtés, dans une campagne au programme très libéral et conservateur. Quitte à désarçonner ses proches. « Elle n’est vraiment pas réac, elle est même plutôt moderne », estime son ami et associé dans Image 7 Thibault Leclerc.
Pendant deux ans, une petite équipe se retrouve un soir par semaine autour du candidat. « Anne m’a ouvert son carnet d’adresses, m’a aidé à trouver des financeurs, ce qui n’était pas si facile au début de la campagne », se souvient Arnaud de Montlaur, qui est chargé de récolter des fonds. François Fillon peine à exister, les médias n’en ont que pour le duel annoncé entre Sarkozy et Juppé.
Elle déploie son arme la plus efficace : les dîners à la bonne franquette dans sa cuisine, en présence du candidat, avec des journalistes, des patrons de rédaction. « J’ai essayé de lui ouvrir des portes… Aucun journaliste ne le calculait », dit-elle. « Anne Méaux a posé un garrot sur les problèmes de communication de François Fillon », corrobore Patrick Stefanini, qui se désolait que les meetings du candidat n’aient aucune retombée dans la presse. « Elle a beaucoup encouragé François Fillon à fendre l’armure », se souvient Bruno Retailleau, le patron des sénateurs Les Républicains.
« J’ai adhéré au GUD par antimarxisme, mais je ne faisais pas le coup de force et je n’ai jamais été raciste. (…) Je n’avais plus de cellule familiale, j’ai trouvé un clan. »
Quand Le Canard enchaîné sort l’« affaire Penelope », Anne Méaux affirme être tombée de sa chaise. « J’ai eu à gérer des événements dont je ne savais rien à l’origine, certifie-t-elle. J’ai fait ce dîner avec lui, avant la campagne, au cours duquel je lui ai posé toutes les questions embarrassantes, je lui ai demandé : “Dites-moi tout”, mais il pensait vraiment qu’il n’y avait aucun problème. » Elle découvre les luxueux costumes offerts par l’avocat franco-libanais Robert Bourgi à François Fillon en lisant Le Journal du dimanche.
Elle ne lui en veut pas, elle ne le lâche pas. Elle n’en démord pas : « S’il m’avait dit pour Penelope, je l’aurais quand même suivi. Il y avait moyen de gérer cette situation, qui était légale. Sans les costumes, il pouvait gagner, il n’était pas loin. »
Même lorsque tout semble perdu, elle n’abandonne pas. Selon Arnaud de Montlaur, « c’est Anne et moi qui avons eu l’idée du rassemblement au Trocadéro », l’opération sauvetage du soldat Fillon, le 5 mars 2017.
Après le naufrage, Anne Méaux répond encore présent. Elle l’aide à retrouver du travail chez le gestionnaire d’actifs Tikehau Capital, un client dont elle assure la communication. Les concurrents d’Anne Méaux ont espéré un temps que son image pâtisse de cet immense fiasco. Elle réussit, au contraire, à en faire un formidable argument marketing : même dans la tempête, elle ne quitte pas le navire. Ses clients peuvent se le tenir pour dit.
Une jeunesse à l’extrême droite
Anne Méaux grandit dans une famille bourgeoise du 18e arrondissement, entre un père ophtalmo, anar de droite, qui lui fait découvrir Céline et Bakounine et une mère férue de grec et de latin, qui s’occupe d’elle et de son frère, de sept ans son aîné. Bonne élève, elle s’engage à 14 ans en politique, dans une lutte antimarxiste, à rebours des idéaux de Mai 68 qui galvanisent ses camarades dans la cour du lycée Jules-Ferry. La cellule familiale explose deux ans plus tard. Son père quitte la maison, sa mère refuse le divorce, la rupture est brutale.
S’ensuit une jeunesse chaotique. « A 16 ans, après le départ de mon frère, je suis devenue cheffe de famille, raconte-t-elle. Nous sommes restées toutes les deux sans un rond, j’ai travaillé en faisant mes études et ma mère a fait des petits boulots. Mon père est mort quelques années plus tard, alors que nous étions encore fâchés. »
Le bac en poche, elle rentre à Sciences Po. Et se radicalise. La première année de cours a lieu à l’université Dauphine, théâtre d’affrontements entre jeunes de la Ligue communiste révolutionnaire et de mouvements d’extrême droite qui manient la barre de fer.
« J’ai adhéré au GUD [Groupe union défense, organisation étudiante française d’extrême droite réputée pour ses actions violentes] par antimarxisme, mais je ne faisais pas le coup de force et je n’ai jamais été raciste, dit-elle. C’était un mélange d’exaltation de jeunesse, d’amitiés, et il y avait ce côté fêtard. Je n’avais plus de cellule familiale, j’ai trouvé un clan. » Elle ne renie rien. Elle a gardé, au fil des années, des liens très forts avec des hommes de pouvoir venus des mêmes cercles, Alain Madelin ou Gérard Longuet. « Au final, je n’y ai pas laissé de plumes, conclut-elle, et cela m’a empêchée de devenir une minette bourgeoise. »
A l’époque, la droite libérale recycle la jeunesse militante issue de l’extrême droite anticommuniste. Anne Méaux participe en 1974 à la campagne de Valéry Giscard d’Estaing. En poussant la porte des Républicains indépendants (centre droit), elle tombe nez à nez avec Alain Madelin. Il deviendra, le temps de la bataille, son binôme de travail. Ces deux-là resteront intimes. « Elle a suivi le même parcours que moi, dit-il. On peut être un idéaliste antitotalitaire et anticommuniste de façon sportive et, en prenant un peu d’âge, façonner sa pensée autour de la liberté et devenir libéral. »
VGE remporte la présidentielle, la carrière d’Anne Méaux démarre. Elle entre, à tout juste 21 ans, au service de presse de l’Elysée, comme « petite main ». « Giscard incarne la droite intelligente et éclairée, c’est l’homme politique que j’ai le plus admiré », confie-t-elle.
Puis ce sera l’alternance. Lorsque François Mitterrand est reconduit, en 1988, pour un second mandat, elle quitte le phalanstère de la droite libérale pour créer son agence. « J’ai pensé que mes copains n’étaient pas en mesure de prendre le pouvoir après Giscard, que Chirac l’emporterait, et ce n’était pas pour moi », explique-t-elle.
La suite, ce sera Image 7. Elle met immédiatement à profit son passage, de 1986 à 1988, au cabinet d’Alain Madelin au ministère de l’industrie et des PTT. « Anne avait été en contact avec de très nombreux chefs d’entreprise. Par la suite, ce carnet d’adresses a été déterminant », analyse Alain Madelin.
Appréciée pour ses conseils « cash »
C’est là qu’Anne Méaux croise sur le perron du ministère un dénommé François Pinault, tout juste monté de sa Bretagne. Il vient de reprendre pour un franc symbolique le fabricant de panneaux de bois Isoroy, en dépôt de bilan, et donne sa première interview télé. « J’étais un peu paniqué. Anne Méaux vient me voir et m’assène : “Vous vous y prenez mal, il faut sourire devant la caméra.” Je l’ai un peu envoyée promener », se souvient le milliardaire. Depuis son vaste bureau aux tons clairs, où les toiles crème de Robert Ryman répondent au noir profond de Pierre Soulages dans le lobby, François Pinault s’amuse de leurs débuts.

Avec François Pinault et le journaliste Serge Moati (à gauche), le 26 juin 2017, à Paris. ROMUALD MEIGNEUX / SIPA
Très vite, il l’encourage « à monter sa boîte ». Les premiers locaux sont spartiates, « avec les toilettes au fond de la cour ». En signant un des tout premiers contrats d’Image 7, il lance la nouvelle agence. Les clients commencent à affluer. La communicante et le milliardaire ne se lâcheront plus. En 1999, dans la bataille pour Gucci, elle choisit François Pinault contre Bernard Arnault, alors qu’elle conseille les deux. Deux décennies plus tard, l’homme le plus riche de France n’a toujours pas digéré. « Elle connaissait tous les secrets d’Arnault. Elle est allée les mettre au service de Pinault », explique un proche de l’homme d’affaires.
La pétillante Anne Méaux a sa recette pour élargir son réseau : elle fait tomber les barrières. Certains contacts deviennent des « potes », comme les frères Yoël et Michael Zaoui, stars de la banque d’affaires, dont elle connaît la mère et les enfants. Yoël lui apportera le contrat du sidérurgiste indien Mittal qui fera, avec le rachat d’Arcelor, changer Image 7 de dimension. La communicante fait du shopping avec Anne Lauvergeon, l’ancienne patronne d’Areva, pour laquelle elle travaille depuis deux décennies.
« Elle est capable de dire “vous êtes mauvais”, c’est une formidable qualité. » Serge Weinberg, président du conseil d’administration de Sanofi
Lors d’un de ses fameux dîners, Salma Hayek, la célèbre épouse de François-Henri Pinault, chante même « joyeux anniversaire » à Joseph Macé-Scaron, ancien journaliste du Figaro et de Marianne, devenu depuis consultant chez Image 7. Et, quand sa mère décède, Anne Méaux s’effondre dans les bras de Jean-Charles Naouri, l’impassible patron de Casino. Ses soirées mélangent clients, vieux compagnons de route et ministres en cour. Tous y accourent.
En 2016, sous le mandat de Hollande, elle est élevée au grade d’officier de la Légion d’honneur par le ministre Emmanuel Macron, avec qui pourtant elle n’entretient pas de lien particulier. La fête mêle François Pinault, Sébastien Bazin, le PDG du groupe Accor, Valéry Giscard d’Estaing, Alain Madelin, Gérard Longuet, François Bayrou, le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve et Brigitte Macron. Au dernier dîner de femmes chez Image 7, Anne Lauvergeon, l’ancienne patronne d’Areva, côtoyait la ministre de la transition écologique, Elisabeth Borne. Et le lendemain de la conférence de presse de Carlos Ghosn, elle reçoit un coup de fil de VGE, inquiet : « Vous êtes sûre, Anne, que tout cela est bon pour votre image ? »
L’élite économique la choisit aussi pour ses conseils « cash ». Elle ne ménage pas ces patrons, pourtant habitués aux propos sirupeux de leurs entourages. « Elle est capable de dire “vous êtes mauvais”, c’est une formidable qualité. C’est un élément de sécurité pour moi », témoigne Serge Weinberg, président du conseil d’administration de Sanofi. « C’est quelqu’un avec qui je pars à la guerre », lance François Pérol, coprésident du comité exécutif de Rothschild & Co, qui l’appelle à ses côtés lorsqu’il quitte ses fonctions de conseiller de Nicolas Sarkozy à l’Elysée pour redresser le groupe Banque populaire Caisse d’épargne (BPCE) et se retrouve poursuivi (avant d’être relaxé) pour « prise illégale d’intérêts ».
Ennemie des sarkozystes
Son pouvoir, c’est aussi d’assurer à ses clients une couverture médiatique au cordeau. « Elle connaît toutes les faiblesses et les fragilités des médias, la concurrence entre les titres de presse, le copinage, et elle en joue : elle permet aux journalistes d’avoir la primeur sur une information et en attend des renvois d’ascenseur », affirme un ancien directeur de la communication qui fit équipe avec elle.
Une belle interview d’un de ses clients, un article bien vendu à la « une », et c’est la promesse d’une exclusivité à venir. Un papier critique contre un de ses protégés, c’est, à l’inverse, prendre le risque d’être moins bien traité par la suite.
L’année 2007, avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy à l’Elysée, devait être celle de son couronnement. Celui du mariage parfait de la politique, de l’influence et du chiffre d’affaires. Sur le papier, Anne Méaux avait tout pour devenir la première des sarkozystes. Elle va devenir leur ennemie, à la faveur d’une guerre terrible.
Pour la comprendre, il faut remonter au début des années 2000. A la tête de Vivendi Environnement, Henri Proglio a besoin d’une personne de confiance pour accompagner le changement de nom de l’entreprise d’eau et de déchets (elle deviendra Veolia) et son entrée en Bourse. Il fait venir celle qui, comme lui, a milité à l’extrême droite.
Entre les deux, c’est l’entente parfaite. « Ils étaient pareils, deux grands affectifs. Ils avaient beaucoup de similitudes. T’es avec moi ou t’es contre moi », se souvient un témoin. Ce vétéran de l’ex-Générale des eaux lui ouvre en grand les portes de l’entreprise. Anne Méaux tient là son plus beau contrat. Elle fait le ménage parmi les directeurs de la communication de la maison et installe ses communicantes. Mais un personnage va s’immiscer entre Henri Proglio et sa conseillère : Alexandre Djouhri, ancien voyou francilien, devenu un intermédiaire sulfureux proche du RPR.
Anne Méaux avertit le patron de la réputation déplorable de « M. Alexandre » sans comprendre que ce dernier est déjà dans les petits papiers du PDG. Entre la blonde des beaux quartiers et le gamin de Sarcelles, la situation va très vite s’envenimer. Anne Méaux se met à avoir peur. Se plaint de menaces, sur elle et sa famille. Et va jusqu’à remettre à son avocat une lettre dans laquelle elle explique qu’en cas de malheur il faudrait ouvrir une enquête sur Djouhri, comme le racontent les journalistes du Monde Simon Piel et Joan Tilouine dans L’Affairiste (Stock, 2019).
En 2009, la nomination par l’Elysée d’Henri Proglio à la tête d’EDF déclenche des hostilités d’une violence inédite. Ce dernier rêve de refaçonner le nucléaire français, en démantelant Areva, alors dirigé par Anne Lauvergeon, cliente et déjà amie d’Anne Méaux. Proglio va s’appuyer sur ses réseaux à l’Elysée et notamment son secrétaire général, Claude Guéant, proche d’Alexandre Djouhri, pour déstabiliser une Lauvergeon dont les relations avec Nicolas Sarkozy sont déjà déplorables. Surtout depuis que le chef de l’Etat a cherché à convaincre Areva de vendre des centrales nucléaires à la Libye de Mouammar Kadhafi.
Et voilà les deux Anne, une de gauche et l’autre de droite, parties en croisade dans les arrière-cuisines du pouvoir sarkozyste. Intimidations, menaces, cambriolage, elles en voient de toutes les couleurs. « C’était une ambiance bizarre. Mais, avec Anne, cela nous a rapprochées », se souvient l’ancienne dirigeante d’Areva, qui finira tout de même par être écartée en 2011.
Alors, quand, en pleine campagne présidentielle, François Pinault, le chiraquien historique, fait fuiter qu’il votera bien pour François Hollande, la Sarkozie y voit une vengeance de la patronne d’Image 7. Et, contre toute attente, la conseillère allergique à la gauche est accusée de rouler en sous-main pour Hollande.
D’ailleurs, plusieurs de ses gros clients, comme Serge Weinberg, Paul Hermelin (Capgemini) ou Pierre Pringuet (à l’époque chez Pernod Ricard), penchent déjà pour le candidat socialiste. Quelques mois après l’élection, la communicante se retrouve à prodiguer quelques conseils à Julie Gayet, alors que celle-ci est poursuivie par les paparazzis, avant même la publication par la presse people de la photo du président avec un casque de scooter et la révélation de leur liaison. Le monde est petit. François Pinault, qui connaît l’actrice-productrice depuis vingt ans, est actionnaire de sa société de production.
Un petit empire très rentable
Il ne faudra rien de moins que la spectaculaire arrestation de Carlos Ghosn sur le Tarmac d’un aéroport japonais pour qu’Anne Méaux renoue, en toute discrétion, avec Nicolas Sarkozy. Carole Ghosn, l’épouse déboussolée, cherche des soutiens pour aider son mari et se tourne notamment vers l’ex-chef de l’Etat. A la grande surprise d’Anne Méaux, Nicolas Sarkozy aura ce mot pour valider le choix de la communicante : « C’est la personne qu’il vous faut, c’est la meilleure dans votre situation ! », dit-il à Carole Ghosn. Ils se verront ensuite tous les trois. Et, quelques jours plus tard, Carlos et Carole, main dans la main, se retrouveront en « une » des magazines. « J’adore les histoires d’amour », aime répéter Anne Méaux.
Rancunière, dure, teigneuse pour les uns, généreuse, fidèle, courageuse pour les autres, la communicante fait au moins consensus sur un point : elle sait être pragmatique. Les questions de déontologie et de réputation sont secondaires. Anne Méaux est d’abord « une avocate, pour qui chacun a droit à sa défense », dit une ancienne d’Image 7.
Elle n’a pas hésité à se mettre au service de la Tunisie de Ben Ali ou, en 2016, de l’Arabie saoudite. Lorsqu’elle déchire un contrat, c’est uniquement parce que le patron s’est mal comporté à son égard. Comme avec Jacques Servier, fondateur éponyme du laboratoire, à l’origine du Mediator, soupçonné d’être la cause de milliers de décès. « Il avait dit sans me regarder : “Vous direz à la jeune fille qu’elle n’est pas là pour donner son avis, mais pour rapporter ce que je dis” », se souvient-elle en imitant la voix éraillée de l’octogénaire.
Et, quand elle se sent trahie, Anne Méaux est capable de développer une véritable haine. Son ancien protégé, Mathieu Laine, qu’elle avait aidé en investissant dans Altermind, sa société de conseil en stratégie, l’a appris à ses dépens. En désaccord sur des conflits d’intérêts entre plusieurs clients, les deux décident de rompre. Elle le menace alors de le dézinguer auprès de ses clients. « Tu n’es rien sans moi », lui aurait-elle lancé, tournant le dos à cette période où le jeune homme, rencontré au sein du think tank libéral Idées-Action, surnommait affectueusement Alain Madelin et Anne Méaux « papa Alain et maman Anne »…
Intraitable en affaires, la conseillère est devenue riche. L’agence, dont elle possède environ 80 % du capital, génère un chiffre d’affaires d’une vingtaine de millions d’euros par an pour un bénéfice de 2,7 millions. Surtout, la communicante dispose de sa propre structure, Anne Méaux Conseil, qui détient sa participation dans Image 7 et avec laquelle elle signe des contrats pour gérer l’image de certains patrons.
En 2018, la cheffe d’entreprise s’est versé 1,5 million d’euros de dividendes, et 2,7 millions d’euros l’année d’avant. Sa coquille personnelle, Anne Méaux Conseil, est tellement rentable, qu’elle dispose d’une réserve de 23 millions d’euros de cash. « L’argent, c’est la liberté », aime répéter Anne Méaux, qui est également propriétaire de l’hôtel particulier dans lequel est installée son agence.
Une succession délicate
C’est dans ces bureaux que, chaque lundi matin, la cinquantaine de consultants – souvent des jeunes femmes bien nées – se réunit autour de la patronne. Pendant trois heures, l’équipe passe en revue ses 120 clients où, à côté des mastodontes du CAC 40 se côtoient notamment les enceintes Devialet ou Ÿnsect, une start-up qui crée des aliments à base d’insectes. Anne Méaux se tient au courant de tous les dossiers, mais aussi des derniers ragots parisiens. La « reine des abeilles » dit mettre un point d’honneur à instaurer une bonne ambiance dans sa ruche. Elle y fête les anniversaires et Noël, où elle distribue un cadeau à chacun de ses soixante-dix salariés. « J’ai la taille et les pointures de tout le monde sur une fiche », détaille-t-elle. « Je suis une bête d’organisation et j’ai des prix chez mes clients dans l’industrie du luxe. » La longévité des consultants est d’ailleurs hors norme.

Mais, ces derniers mois, la belle mécanique a commencé à s’enrayer. Image 7 a connu de nombreux départs. Et pour cause. « Elle a fait en sorte qu’il n’y ait ni numéro 2, 3 ou 4 », témoigne une ancienne de l’agence. La situation s’est encore tendue lorsque Anne Méaux a annoncé en interne qu’elle transmettrait Image 7 à ses filles, Charlotte, embauchée il y a cinq ans, et Juliette, arrivée en septembre. Ses deux associés les plus prometteurs, Anne-France Malrieu (vingt-six ans de maison), et Grégoire Lucas (arrivé en 2004), ont bien essayé d’imaginer un nouveau mode de gouvernance…
« Ils ont mal évalué la situation. Avec Anne Méaux, c’est “T’es chez moi, tu ne te sers pas dans le placard” », juge une ex-consultante. Actant qu’il n’aura pas plus d’avenir chez Image 7, Grégoire Lucas a rejoint, fin 2019, Tikehau Capital et Anne-France Malrieu s’est prise, en vain, à rêver d’autres cieux en candidatant auprès d’Alexandre Bompard, le PDG de Carrefour.
« Je mettrai à la tête de la boîte la personne la plus capable, cela peut être mes filles ou pas », rétorque une Anne Méaux soudain cassante. Elle sait, au fond d’elle-même, qu’imposer ses filles à toute force pourrait fragiliser l’édifice.
Sur la place de Paris, beaucoup pensent que son agence ne survivra pas à son départ. Ses fidélités de trente ans avec ses clients paraissent d’un autre temps. Quant à la citadelle Emmanuel Macron, Anne Méaux a bien tenté de l’approcher par le biais de Brigitte, sans grand succès. « Il se méfie d’elle », rapporte une source. Alors, si depuis quelques mois elle multiplie les coups d’éclat, c’est parce que la « spin doctor » sait que son principal capital, c’est d’abord elle-même.
Sandrine Cassini et Véronique Chocron