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Jours tranquilles à Paris

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17 novembre 2019

« Si je suis venu, c’est parce que rien n’a changé » : GILETS JAUNES

« Si je suis venu, c’est parce que rien n’a changé » : 28 000 personnes ont manifesté en France pour l’anniversaire des « gilets jaunes »

Par Aline Leclerc, Pierre Bouvier, Cécile Bouanchaud

La journée a été marquée par des violences à Paris et dans certaines grandes villes. A 20 heures, le préfet de police de la capitale faisait état de 147 interpellations.

Des violences à Paris et un retour sur les ronds-points de France : le premier anniversaire des « gilets jaunes », qui ambitionnaient de donner un second souffle à leur mouvement de contestation sociale inédit lancé il y a un an, a été marqué, samedi 16 novembre, par le retour du chaos à certains endroits de la capitale.

Pour cet « acte LIII » (53), les « gilets jaunes » – qui avaient rassemblé 282 000 manifestants lors du samedi inaugural, le 17 novembre 2018 –, cherchaient à faire renaître la « révolte des ronds-points » qui avait ébranlé le mandat d’Emmanuel Macron mais ne rassemblait plus que quelques milliers de personnes ces derniers mois.

Plusieurs milliers de personnes étaient attendues dans la capitale, où les autorités redoutaient l’intervention de « 200 à 300 “ultrajaunes” et de 100 à 200 militants d’ultragauche ». Epicentre de plusieurs samedis violents, les Champs-Elysées, interdits à toute manifestation, ont été épargnés.

Le ministère de l’intérieur a recensé 28 000 manifestants en France, dont 4 700 à Paris. Le mouvement a, de son côté, estimé la participation à 39 530 personnes dans l’Hexagone, selon le décompte du « Nombre jaune ». De son côté, à 20 heures, la Préfecture de police de Paris faisait état de 147 personnes interpellées. Le parquet de Paris a annoncé 129 gardes à vue. Retour sur une journée d’actions dans toute la France.

A Paris, la préfecture annule une manifestation déclarée

Voitures retournées, jets de pavés et feux de poubelles : la situation s’est dégradée dès la fin de la matinée place d’Italie, où environ 3 000 personnes étaient rassemblées, selon notre journaliste sur place. Du matériel de chantier a été saisi par des manifestants et du mobilier urbain abîmé, entraînant une intervention des forces de l’ordre à grand renfort de lacrymogènes.

Le centre commercial Italie 2 a fermé ses portes dès les premières violences. Vers 13 heures, ses portes d’entrée et les vitrines d’une résidence hôtelière voisine ont été attaquées à coups de pavés par plusieurs dizaines de personnes encagoulées et vêtues de noir. Régulièrement, des petits groupes revenaient à la charge et étaient provisoirement repoussés ou dispersés par les forces de l’ordre qui utilisaient aussi un canon à eau. Les pompiers sont intervenus à plusieurs reprises pour éteindre des feux de palettes ou de poubelles et d’un engin de chantier sur le rond-point central.

« La tournure des événements m’a conduit à interdire cette manifestation » et à la « fixer » sur la place, a expliqué Didier Lallement, préfet de police de Paris, lors d’une conférence de presse dans l’après-midi, faisant état de « destructions scandaleuses » et d’un « certain nombre de policiers blessés ». Il a encouragé les personnes pacifiques à emprunter le « couloir de sortie » sur une des avenues qui mène à la place et a assuré que « nos réponses seront fermes vis-à-vis des casseurs » : « Ils ne partiront pas en toute impunité. » « Les images sont spectaculaires, mais le reste de la capitale vit normalement », a-t-il ajouté.

Un cortège tendu porte de Champerret

La tension est montée dès le matin porte de Champerret, où rendez-vous était donné pour une autre manifestation déclarée. Plusieurs dizaines de « gilets jaunes » ont réussi à descendre sur le périphérique, entravant la circulation quelques instants avant l’intervention des forces de l’ordre.

Les tensions se reportaient aux abords du métro, avec les policiers ayant recours à un usage massif de gaz lacrymogènes et de grenades. Plusieurs charges dispersaient les manifestants dans le quartier, avant qu’ils se retrouvent dans un cortège sur un itinéraire autorisé sur le boulevard.

On croisait une grande majorité de quadras, quinquas et sexagénaires, pacifiques, pour beaucoup venus de province pour cet anniversaire. Et des grappes d’hommes plus jeunes, en noir ou pas, très excités, faisant tomber des barrières de chantier, essayant d’incendier des poubelles, provoquant à chaque fois des tirs massifs de lacrymogènes.

Les pacifiques n’étaient pas tous pacifistes : plusieurs, sans prendre part aux tensions, les appelaient de leurs vœux. Des propos évoquant la violence comme un mal nécessaire entendus à de nombreuses reprises cette année, après que les violences de décembre 2018 ont seules paru à même de faire plier le gouvernement. « La manif déclarée d’un point A à un point B, ça ne sert à rien. Y a que quand ça chauffe que le gouvernement bouge », confiait ainsi Louise, 35 ans professeur des écoles dans le Val-d’Oise, qui estime que les « gilets jaunes » n’ont « pas été entendus sur le cœur de [leurs] revendications qui est la justice fiscale ».

Plusieurs manifestants évoquaient aussi le contexte international et les révoltes qui ont vu le jour dans le monde entier depuis un an. « La colère devient mondiale, partout sur la planète, l’ouvrier devient esclave », lance Hervé, adjudant-chef à la retraite venu de la Nièvre. Acquiesçant, un homme à ses côtés hurle : « Il faut mettre fin au capitalisme ! »

La tension gagnait peu à peu en intensité, les commerçants de l’avenue de Clichy puis du boulevard Magenta regardant cette foule de plusieurs milliers de personnes avec inquiétude, aucun n’ayant fermé boutique. Le pic de tension a été atteint lorsque boulevard Beaumarchais, deux membres des CRS (compagnie républicaine de sécurité) ont été obligés de se réfugier dans une laverie, sous les jets de projectiles de manifestants et les invectives de la foule. Une charge massive de leurs collègues a permis de les en libérer. La manifestation a trouvé son but place de la Bastille, où protestataires et forces de l’ordre s’observaient sans savoir l’issue.

Un rassemblement pacifique à Montmartre

Un autre cortège déclaré, soutenu par l’intermittente Sophie Tissier et le collectif des Policiers en colère, devait, lui, partir de Montmartre vers 13 heures pour rallier Bastille. Au total, 35 délégations de « gilets jaunes » étaient attendues pour remplir ce cortège pacifique. Mais celui-ci n’a pas rassemblé suffisamment de participants.

Parmi eux, Daniel, retraité de 62 ans, mobilisé depuis le 11 novembre 2018 sur les ronds-points vendéens : « Nous, on n’est pas là pour casser, ça ne sert à rien. Ça fait plus d’un an que je me mobilise. J’aimerais ne pas être là aujourd’hui, mais si je suis venu, c’est parce que rien n’a changé », dit cet ancien employé dans le logement social, qui sera de retour dimanche sur « [s]on rond-point », où il organise encore des barbecues tous les mercredis. « La situation est même pire, on le voit avec tous les corps de métier qui descendent dans la rue, comme les personnels soignants », poursuit Sybille, 33 ans, venue de Meurthe-et-Moselle pour participer à sa première manifestation parisienne. « On ne lâche rien tant que Macron ne fera rien », insiste cette employée dans l’hôtellerie.

La Flèche d’or investie en « maison du peuple »

Pour marquer ces un an, les « gilets jaunes » avaient annoncé leur volonté d’innover dans les modes d’actions. En fin de journée, plusieurs centaines de personnes ont investi l’ancienne salle de concert La Flèche d’or, dans le 20e arrondissement de Paris, fermée depuis trois ans. Une occupation illégale préparée par une vingtaine de collectifs d’horizons divers : des « gilets jaunes » d’Ile-de-France, des militants d’Extinction rebellion (XR), d’autres de défense des sans-papiers, de mal-logés ou encore des membres du Comité de lutte et d’action queer (CLAQ), entre autres. Ils ont aussitôt rebaptisé le lieu « maison des peuples », dans l’esprit de celles que d’autres « gilets jaunes » ont ouvertes temporairement ailleurs en France cette année, notamment à Saint-Nazaire, avant d’être expulsées.

« L’idée, c’est d’avoir un lieu de croisement des luttes, explique Sacha, « gilet jaune » de La Plaine Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Un outil pour réfléchir, parler, élaborer ensemble. » Elle se veut aussi un lieu pour « préparer la mobilisation du 5 décembre », a expliqué au micro Valérie, de XR. « C’est une façon de continuer le mouvement jusqu’à cette journée de grève et se donner la possibilité d’une suite », a ajouté Camille, du CLAQ. Les manifestants ont été invités à l’occuper jour et nuit.

Bref rassemblement au Forum des Halles

Au Forum des Halles, à Paris, quelque 200 personnes se sont rassemblées en début de soirée en scandant des slogans anticapitalistes : « Travaille, consomme et ferme ta gueule ». Quelques vitres ont été brisées. Mais les manifestants ont été rapidement dispersés par une charge des forces de l’ordre.

Devant une entrée de la Préfecture de police, une voiture siglée police a été retournée sur le toit au milieu de la chaussée, et une autre des douanes a eu le pare-brise détruit. Il n’y a pas eu de blessé selon la Préfecture de police.

Des rassemblements à Toulouse, Bordeaux, Lyon, Nantes ou Marseille

A Nantes, près d’un millier de manifestants, selon la préfecture, ont défilé dans le centre historique dénonçant « la fracture sociale ». Une fanfare a joué l’air de « Joyeux anniversaire » quand le cortège s’est élancé, mais l’ambiance s’est rapidement dégradée quand des heurts ont éclaté avec les forces de l’ordre. Le centre a été envahi par les gaz lacrymogènes. Une barricade de panneaux de chantier a été érigée près du château. « Moins de chaînes, plus de chênes », pouvait-on lire, tagué, sur les murs de la préfecture ou encore « Plutôt vandales que vendus ».

Serge, 58 ans, « gilet jaune » de la première heure, est venu d’Ancenis. Il dit avoir « de l’espoir » dans les municipales. « On veut mettre la pression sur les futurs élus ; on peut faire bouger les choses localement », a-t-il déclaré. « Je suis là parce que je ne veux pas que ma fille s’immole devant un Crous ou qu’elle soit de la chair à travailler, a confié de son côté Vanessa, 47 ans. Si le mouvement disparaît, j’ai peur que la société se déshumanise. Ce sera la fin du service public et le règne de l’argent roi. »

L’ambiance s’est également peu à peu tendue à Marseille, où un millier de manifestants sont venus de l’ensemble du département des Bouches-du-Rhône. Partis du Vieux-Port le long de la corniche, les manifestants ont ensuite tenté de forcer un barrage des forces de l’ordre pour rentrer au cœur de la ville. C’est alors qu’ils ont rencontré la résistance des policiers et gendarmes qui ont réagi avec des grenades lacrymogènes pour disperser la foule. Le cortège s’est ensuite scindé en plusieurs groupes.

A Montpellier, la permanence du député La République en marche Patrick Vignal a été la cible de manifestants, avec une vitre cassée et plusieurs inscriptions anarchistes taguées sur le bâtiment, a constaté l’Agence France-Presse (AFP) sur place. A Lyon, un millier de manifestants s’était rassemblé en plein cœur de la ville dans une ambiance qui s’est là aussi rapidement tendue avec des tirs de lacrymogène, a constaté un journaliste de l’AFP.

Quelques heurts sporadiques, avec échanges de gaz lacrymogènes et jets de projectiles, ont marqué le premier anniversaire du mouvement à Bordeaux où ils étaient 1 800 « gilets jaunes » à défiler, selon la préfecture. Cette dernière fait état de « très peu de dégradations », un abribus détérioré et quelques tags. Huit personnes ont été interpellées, deux pour outrages et six pour jets de projectiles.

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17 novembre 2019

Martial Lenoir - photographe

martial25

17 novembre 2019

Féline

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17 novembre 2019

Bolivie : cinq morts au cours d’affrontements

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Par Amanda Chaparro, La Paz, envoyée spéciale

L’ex-président peut rentrer dans son pays depuis son exil mexicain, mais il devra « répondre devant la justice », a déclaré vendredi la chef de l’Etat par intérim, alors que des heurts faisaient cinq morts dans le centre du pays.

Au moins cinq manifestants ont été tués, vendredi 15 novembre, dans la banlieue de Cochabamba, dans le centre du pays, au cours d’affrontements avec les forces de police et l’armée. Des dizaines d’autres ont été blessés, selon des journalistes locaux qui rendaient compte des scènes de panique à l’hôpital du secteur, débordé par un nombre important de blessés se faisant soigner aux abords de l’édifice, faute de pouvoir y être reçus.

Les manifestants, pour la plupart des cultivateurs de coca du Tropique du Chapare, fidèles alliés d’Evo Morales lui-même originaire de cette zone et ancien cocalero, exigeaient le retour de l’ex-président – exilé depuis mardi au Mexique – et contestaient la proclamation de la présidente intérimaire Jeanine Añez.

Alors qu’ils se dirigeaient vers le centre de Cochabamba, les manifestants en ont été empêchés par les forces de police et de l’armée. Les deux camps se sont affrontés durant plusieurs heures. Selon le commandant de police de Cochabamba, le colonel Jaime Zurita, les protestataires « portaient des armes, des fusils, des cocktails Molotov, des bazookas artisanaux et des engins explosifs ».

Vidéos de corps ensanglantés

Le défenseur du peuple de Cochabamba, Nelson Cox, lui, pointait la responsabilité des forces de l’ordre qui ont fait usage d’armes à feu : « Les morts sont toutes le produit d’armes à feu », a-t-il affirmé. Les vidéos des cinq corps ensanglantés gisants au sol circulaient sur les réseaux sociaux.

Toutefois, le ministre de la présidence, Jerjes Justiniano, a affirmé que l’origine des tirs n’était pas déterminée et a laissé entendre qu’au moins un des morts n’était pas le résultat de « tirs croisés », mais de tirs « par derrière, venant des propres forces [des manifestants] », diffusant la thèse de possibles forces infiltrées cherchant à « générer un état de convulsion ».

Cette répression intervient alors que le gouvernement de Jeanine Añez martelait depuis plusieurs jours que sa mission était de chercher « la paix » et « la réconciliation ».

Toutefois, les propos du ministre de l’intérieur, Arturo Murillo, à peine nommé mercredi, avaient envoyé un message contradictoire, proclamant vouloir faire « la chasse » à l’ancien ministre de la présidence Juan Ramon Quintana – accusé de fomenter les violences – et poursuivre les « séditieux » avec la plus grande fermeté.

Tensions avec le Venezuela

Le gouvernement a également annoncé l’arrestation de neuf Vénézuéliens accusés d’attenter à la sécurité de l’Etat et Cuba a dénoncé l’arrestation de quatre de ses concitoyens.

« Nous avons identifié des groupes subversifs armés, composés de ressortissants étrangers et compatriotes (…) Nous avons identifié une stratégie de blocage des services basiques comme mécanisme d’asphyxie des capitales [des départements] », a proclamé Jeanine Añez en conférence de presse.

Aussi, le personnel de l’ambassade du Venezuela a été prié de quitter le pays dans les jours à venir alors que le gouvernement intérimaire a rompu ses relations diplomatiques avec Nicolas Maduro, reconnaissant l’opposant Juan Guaido, président intérim.

Dans les rues de la capitale administrative, à La Paz, forces de police et chars de l’armée étaient toujours déployés au cœur de la ville près du siège des institutions.

Des scènes de violence ont éclaté et plusieurs journalistes ont été agressés, dont une correspondante d’Al-Jazeera à qui un policier a volontairement lancé du gaz lacrymogène dans les yeux en plein direct.

Affaires courantes

La Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) a fermement condamné « l’usage disproportionné des forces policières et militaire à Cochabamba », rappelant que « les armes à feu doivent êtres exclues des dispositifs utilisés pour le contrôle des protestations sociales ». Elle a aussi dénoncé l’« usage indiscriminé de gaz lacrymogènes en Bolivie portant gravement atteinte aux standards juridiques internationaux ».

Le gouvernement intérimaire a aussi mis en garde l’ex-président bolivien Evo Morales. Celui-ci peut rentrer dans son pays depuis son exil mexicain, mais il devra « répondre devant la justice » d’irrégularités lors de la présidentielle du 20 octobre et d’« accusations de corruption ». La chef de l’Etat par intérim, Jeanine Añez, doit convoquer de nouvelles élections d’ici à soixante jours. Mais la conduite de son gouvernement inquiète, laissant penser que son pouvoir va au-delà de sa mission d’intérim.

Interrogée ce vendredi au sujet des limites des compétences de son gouvernement au cours d’une conférence de presse, la chef d’Etat a dit qu’il s’en tiendrait qu’aux affaires courantes. « Nous ne prenons aucune décision importante. Nous remettons seulement le pays sur pieds, nous le rendons opérationnel de nouveau, pour que tout rentre dans l’ordre. C’est une transition, je ne cesserai de le répéter. »

Pourtant, le ministre de l’économie a assuré vouloir prendre des mesures pour « libérer » l’économie, au plus mal selon lui, avec un déficit commercial et financier inquiétant.

16 novembre 2019

Palace Costes

palace

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16 novembre 2019

Pour le premier anniversaire du mouvement, les « gilets jaunes » espèrent remobiliser

Le 17 novembre 2018, 282 000 personnes s’étaient mobilisées en France. Alors que le mouvement s’épuise, les manifestants comptent sur ce week-end pour se faire entendre à nouveau.

Les « gilets jaunes », qui peinent à mobiliser ces derniers mois, ont battu le rappel des troupes pour le premier anniversaire du mouvement social ce week-end, notamment à Paris, où les autorités s’attendent samedi à l’afflux de « plusieurs milliers » de personnes, dont des manifestants radicaux. Il y a longtemps qu’un week-end de « gilets jaunes » n’avait pas connu autant d’effervescence : plus de 200 actions (tractages, manifestations, occupations de ronds-points) ont été programmées, selon une liste publiée sur Facebook.

Dès vendredi 15 novembre au matin, une centaine de « gilets jaunes » ont bloqué une usine chimique classée Seveso à Montoir-de-Bretagne (Loire-Atlantique), près de Saint-Nazaire, avant d’être délogés par la police.

Si l’incertitude demeure sur l’ampleur de la mobilisation, le secrétaire d’Etat à l’intérieur, Laurent Nunez, a reconnu, vendredi sur France 2, « un intérêt un peu plus marqué » et évoqué « un dispositif adapté » côté forces de l’ordre, pour l’anniversaire de ce mouvement inédit qui a ébranlé le pouvoir.

« Perte d’énergie »

Les derniers « actes » des « gilets jaunes » n’ont jamais rassemblé plus de quelques milliers de personnes, loin des 282 000 manifestants comptabilisés par les autorités le 17 novembre 2018, lors du samedi inaugural d’un mouvement rapidement marqué par des scènes de violence inédites à Paris et en régions, et par la dénonciation de « violences policières ». Selon un sondage Elabe diffusé mercredi, 55 % des Français soutiennent ou ont de la sympathie pour la mobilisation, mais 63 % ne souhaitent pas qu’elle reprenne.

« Ça n’est pas normal qu’on soit encore dans la rue au bout d’un an », a jugé Priscillia Ludosky, l’une des figures du mouvement, sur le site Regards. « C’est compliqué de se dire qu’il n’y a pas de réponse politique en face et d’être un petit peu en perte d’énergie sur la mobilisation. »

« Il y aura une mobilisation importante mais pas comme celles que nous avons pu enregistrer en décembre ou janvier au niveau national », estime une source sécuritaire, qui attend « plusieurs milliers de personnes » à Paris, dont « 200 à 300 ultra-jaunes et 100 à 200 militants d’ultragauche ». La préfecture de police de Paris a invité les manifestants « à se désolidariser des groupes de personnes se masquant et s’apprêtant à commettre ou commettant des violences et/ou des dégradations ».

L’avenue des Champs-Elysées, interdite

Sur les événements Facebook, pas de mot d’ordre ni de revendications précises, mais des références à « la fête » et à « l’anniversaire » du mouvement, né il y a un an d’une colère contre une taxe sur le carburant avant d’adopter de multiples autres revendications comme la démission d’Emmanuel Macron ou plus de démocratie directe.

L’événement le plus populaire, baptisé « Acte 53 Gilets Jaunes l’anniversaire sur les Champs-Elysées », réunit plus de 5 000 participants et plus de 6 700 personnes intéressées. La célèbre avenue sera cependant interdite, comme chaque samedi depuis les violences survenues le 16 mars. Le collectif des « gilets jaunes citoyens », à l’initiative du rassemblement, « maintient l’appel » malgré le refus de la préfecture de police et conseille aux manifestants de « retirer » leurs gilets.

Opposé aux manifestations déclarées, Eric Drouet, figure du mouvement, a appelé dans une vidéo en ligne à une « opération escargot » sur le périphérique à partir de 10 heures, puis sur les Champs-Elysées à partir de 14 heures. Le chauffeur routier, qui refuse d’endosser le rôle d’organisateur, a également évoqué l’idée d’un rassemblement à pied « hors de la zone interdite », dans un lieu encore non déterminé, puis de rejoindre l’avenue « sans signes distinctifs, ni gilets jaunes ».

Manifestations dans toute la France

Priscillia Ludosky sera, elle, à la tête d’une manifestation déclarée qui partira à 14 heures de la place d’Italie pour rejoindre la place Franz-Liszt, dans le 10e arrondissement de Paris.

Ailleurs, des rassemblements sont programmés dans plusieurs grandes villes dont Bordeaux, Lille, Lyon, Marseille, Nantes et Toulouse. Des appels à réinvestir les ronds-points, avec ou sans blocages, ont également été lancés à Besançon, Calais, Colmar, Dole, Dunkerque ou Montpellier.

Enfin, des barrages au péage de Virsac (Gironde) sur l’A10, saccagé fin novembre 2018, et au niveau de sorties d’autoroutes sur l’A7 dans le Vaucluse ou sur l’A47 dans la Loire sont également prévus.

Dimanche, des rassemblements sont aussi annoncés à Paris et en province. Un hommage sera notamment organisé au Pont-de-Beauvoisin (Isère) en mémoire d’une manifestante de 63 ans tuée au premier jour des manifestations, après avoir été percutée par une voiture sur un rond-point.

16 novembre 2019

Maya Otsoko

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16 novembre 2019

Tribune - Roberto Ferrucci : « Venise, une ville à l’agonie »

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Par Roberto Ferrucci, écrivain italien

L’écrivain italien estime, dans une tribune au « Monde », que Venise coule parce que ses habitants n’ont pas su empêcher la forte crue qui submerge la ville. Seule une organisation supranationale pourra la sauver de la montée des eaux, pense-t-il.

Dans la nuit du 12 au 13 novembre, Venise est morte. Rien à voir avec La Mort à Venise de Thomas Mann. Je vous parle d’une ville entière à l’agonie. Et ce n’est pas une simple inquiétude, car la gravité de la situation empêche de se laisser aller aux émotions passagères. Non, c’est un sentiment profond qui m’envahit tandis que je marche et regarde autour de moi. Un sentiment de douleur et d’incrédulité. Une prise de conscience aussi : dans certains cas, l’expression « ne pas avoir de mots » a un fond de vérité. Vous pourrez lire mille reportages, y compris cet article, aucun, pas même ceux qui auraient été écrits par des maîtres comme Hemingway ou Emmanuel Carrère, ne parviendrait à transmettre la douleur, la rage, l’incompréhension, la peur, toute cette gamme de sentiments que seul un habitant de Venise, seul celui qui a choisi Venise pour son caractère unique, seul celui qui y est né, peut vraiment éprouver.

Je sors de chez moi, armé d’un carnet, d’un stylo et de mon smartphone pour prendre des photos. Cela avait été déjà mon premier réflexe la nuit du désastre, mais il était alors trop tôt pour en faire le récit. Carcasses de vaporettos, arbres déracinés, chapiteaux de colonnes anéantis, magasins détruits, logements rendus inhabitables. Les deux vaporettos qui ont fait naufrage dans la lagune se trouvent tout près de chez moi. Ce sont les embarcations 191 et 203 de l’ACTV, la société de transports publics de Venise. Ils étaient amarrés là pour la nuit. La tempête a dû les faire se cogner l’un contre l’autre jusqu’à ce qu’ils se brisent. En face, dans le parc de Sant’Elena, un amas d’arbres déracinés. Je plonge la main dans ma poche, la matinée est grise, mais je m’oblige à chausser des lunettes de soleil. Je veux cacher mes émotions, les garder pour moi.

Plus loin, rue Garibaldi, l’un des endroits les plus vivants et les plus animés de la ville, où les habitants se rendent à l’heure de l’apéro pour discuter dans un des nombreux cafés. Cette rue, l’une des dernières encore authentiquement vénitiennes, a été submergée par une déferlante qui semblait tout droit sortie d’une photo en noir et blanc datée de ce lointain et tristement célèbre 4 novembre 1966, jour de l’acqua grande. Sauf que cinquante-trois années se sont écoulées depuis cette crue historique ; les photos en noir et blanc n’existent plus, elles ont été remplacées par des vidéos numériques en haute définition. La catastrophe, elle, est bien là, plus d’un demi-siècle plus tard, un demi-siècle de progrès dans presque tous les secteurs de nos vies, alors que, pour Venise, rien a été fait, rien qui aurait pu empêcher que cet épisode tragique ne se répète.

La risée du monde avec le projet MOSE

Absolument rien. Nous avons été la risée du monde avec ce projet pharaonique et jamais achevé, « MOSE » (acronyme de MOdulo Sperimentale Elettromeccanico, « module expérimental électromécanique ») [un projet de construction de vannes mobiles envisagé dès 1966, puis lancé en 2003 pour protéger Venise contre les inondations], et entre-temps – je répète : cinquante-trois ans – les choses n’ont fait qu’empirer. Venise a été transformée en un Disneyland unique en son genre. Rien n’a été fait pour préserver son histoire, son art, sa singularité et surtout, sa fragilité.

Le 13 novembre, les touristes souriaient en regardant tout autour d’eux et faisaient des selfies à tout bout de champ. J’aurais voulu les insulter, déverser sur eux toute ma colère, mais je me suis dit que, ça aussi, c’était de notre faute, celle d’avoir donné l’image la plus stéréotypée et idiote de Venise : l’image d’une éternelle carte postale. Nous avons nous-mêmes fini par penser qu’au fond ce n’était peut-être qu’un petit farceur qui avait mis l’acqua alta dans cette carte postale, la « marée haute » et toutes ses conséquences, toutes ces choses que nous nous sommes habitués à voir jusque dans les séries télé.

Pour la plupart des gens, Venise est un bonbon qu’on ne fait que goûter, et nous, les Vénitiens, nous nous satisfaisons de cela depuis trop longtemps. Pourtant, tous les contrastes que nous avons fait semblant de ne pas voir pendant des décennies refont surface aujourd’hui. Ils émergent de toute cette eau, en même temps que remontent les viscères et les déchets de la ville.

Pas une seule boutique épargnée

Aujourd’hui, alors que la douleur commence à peine à s’évaporer, énumérons les épisodes dramatiques survenus cette année à Venise : les bateaux de croisière, les trombes d’eau, des phénomènes exceptionnels d’acqua alta. Sans oublier tous les autres problèmes que Venise connaît depuis des années : des bâtiments historiques aménagés en hôtels, des ateliers d’artisanat qui se transforment en boutiques de souvenirs à 1 euro, des appartements loués exclusivement aux touristes. Cet inventaire devrait nous ouvrir les yeux. Croyez-vous que ce sera le cas ?

En attendant, je marche ; rue Garibaldi, pas une seule boutique n’a été épargnée. Il y a ceux qui se démènent pour remettre en ordre ce qu’ils peuvent et ceux qui regardent tout autour d’eux, abasourdis, sans savoir par quoi commencer. Le désarroi est total, l’échec est manifeste. Ces sentiments se dissipent à la vue d’un groupe de jeunes munis de gants et de grands sacs plastique. Ce sont les étudiants de l’université Ca’Foscari, flanqués d’amis unis par ce merveilleux esprit de solidarité. Ils ont retroussé leurs manches et se sont disséminés par centaines dans tout Venise. Ils aident tous ceux qui en ont besoin.

Un sentiment d’impuissance

Je reconnais un de mes étudiants, je cours l’embrasser et les remercier, lui et ses compagnons. Ce sera le seul moment de soulagement et d’espérance de cette sombre journée. Certains des magasins dans lesquels ils viennent donner un coup de main sont tellement sens dessus dessous que je me demande s’ils ouvriront de nouveau un jour, sachant que, demain ou après-demain, il y a aura une réplique : des crues redoutables, ininterrompues, harassantes et invincibles. Alors, à quoi bon ?

Un sentiment d’impuissance mêlé de rage et de résignation m’étreint. Sur le quai des « Sept Martyrs » , j’aperçois le bar Melograno, où j’ai passé des centaines et des centaines de matinées et d’après-midi à écrire. Ses vitres ont volé en éclats. Je regarde à l’intérieur et je ne ressens plus qu’une profonde tristesse, une douleur brute. C’est le lieu de mon âme, et le voilà réduit en miettes… je réajuste mes lunettes noires. En poursuivant mon chemin, je pourrais remplir des pages et des pages de ces lugubres descriptions mais l’indignation me gagne. Elle surgit quand j’entre dans la galerie-boutique du photographe Marco Missiaja, près de la place Saint-Marc. Je connais peu de personnes qui aiment cette ville autant que lui, qui sachent la regarder avec autant de justesse, à travers les focales de ses objectifs. Cet endroit que j’estime être un concentré de beauté et de talent, et qui donne à voir Venise au monde entier, a été réduit, en quelques minutes, à une sorte de décharge, un capharnaüm de photos chiffonnées, d’appareils cassés et de cadres arrachés.

Avec mon ami photographe, nous parlons du MOSE. Ce grand projet scandaleux et grotesque qui a coûté des milliards d’euros, qui a accaparé tous les fonds destinés à la maintenance de la ville, qui n’a jamais abouti et qui – soyez-en sûrs – ne verra jamais le jour, un projet qui n’aura servi qu’à enrichir les habituels corrompus, dont certains ont fini en prison quand d’autres sont passés entre les mailles du filet. Ce projet n’est pas seulement inachevé et inutile, c’est une pure infamie, puisque, comme cela a été démontré, le chantier MOSE est l’une des causes de ces marées exceptionnelles et toujours plus fréquentes.

Fake news

En ces jours tragiques, tout le monde parle du chantier MOSE, y compris le maire de Venise [Luigi Brugnaro] qui au cours d’une conférence de presse en a profité pour balancer une des « fake news » dont ils sont coutumiers, lui et son parrain, Matteo Salvini – quitte à faire campagne, autant tirer parti de la tragédie non ? Vite inventer une idiotie, hors contexte, de manière que personne ne puisse ni la répéter ni la contredire.

Voici ce qu’a dit le maire textuellement : « Vous savez pourquoi on a choisi un système de vannes cachées dans l’eau. Parce que les écologistes ne voulaient pas qu’on le voie. Ils ont dit, vous ne voulez quand même pas qu’on fabrique des digues dans le port comme en Hollande, nous sommes plus intelligents nous, nous sommes des écolos et on ne doit rien voir. Et ils ont donc inventé ce truc très bizarre. » Comprenez-vous ? Tout ça, c’est la faute des écolos, le projet MOSE aussi ! Voilà quel genre d’homme dirige Venise. Je vous demande de bien garder cela en tête. Il veut des paquebots dans la lagune, des usines à Marghera [port industriel en face de Venise], il pense que la houle causée par les bateaux est un faux problème, etc. Mais, comme Salvini, il est idolâtré et sera probablement réélu en 2020.

C’est là, en sortant de la galerie de mon ami photographe et en rentrant chez moi que j’ai enfin compris : les Vénitiens ont beau ressentir dans leur chair cette destruction, il n’y a que le reste du monde qui pourra sauver Venise. Il faut une organisation supranationale composée de personnes compétentes, parce que nous, les Vénitiens et les Italiens – c’est désormais une certitude –, nous ne sommes pas capables de nous sauver nous-mêmes.

Certes, il doit bien y avoir une personne en mesure de régler nos problèmes, mais désormais, dans mon pays, les électeurs ne choisissent plus ni la compétence, ni la culture, ni le bon sens. Ils choisissent ceux qui parlent à nos tripes, ceux qui crient le plus fort. Nous avons laissé mourir la plus belle ville du monde, et nous avec elle. On peut encore la ressusciter, à condition qu’on nous aide et que cette aide soit imposée par l’ONU ou la communauté internationale. Sauvez Venise, car nous les Italiens, nous le confessons enfin à voix haute, nous sommes les seuls coupables de tout ça.

(Traduit de l’italien par Lucie Geffroy)

Né en 1960 à Venise, Roberto Ferrucci est un journaliste et écrivain italien. Il est notamment l’auteur de Ces histoires qui arrivent, (La Contre Allée, 2017), Venise est Lagune, (La Contre Allée, 2016). Il est très investi, en tant qu’écrivain, pour la sauvegarde de sa ville. Il est également professeur de création littéraire à l’université de Venise et à l’université de Padoue. Il collabore aussi avec la Maison des écrivains et de la littérature à Paris.

16 novembre 2019

Extrait d'un shooting. Modèle : Heidi Romanova. Photos : Jacques Snap

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16 novembre 2019

Avec les paroles d’Adèle Haenel, la prise de conscience du cinéma français

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Récit

Avec les paroles d’Adèle Haenel, la prise de conscience du cinéma français

Par Zineb Dryef - LE MONDE

Après la prise de parole de l’actrice française qui a accusé le réalisateur Christophe Ruggia d’« attouchements » et de « harcèlement sexuel », le milieu se livre à une douloureuse et nécessaire introspection.

La fin des vacances scolaires, la disparition de Marie Laforêt… ce dimanche 3 novembre, la soirée, qui s’annonçait morose, a été cataclysmique pour le cinéma français. A 19 heures, Mediapart publie une longue enquête dans laquelle l’actrice Adèle Haenel accuse Christophe Ruggia, d’« attouchements » et de « harcèlement sexuel » lorsqu’elle était mineure. Dix jours plus tard, le cinéma français ressemble à une gigantesque cellule de crise. « Notre monde a changé », résume la productrice Sandrine Brauer.

Fait très rare, la profession, quasiment dans son ensemble, a déclaré son soutien total à l’actrice à travers ses instances représentatives : la Société des réalisateurs de films (SRF), la Société civile des auteurs, réalisateurs et producteurs (ARP), Unifrance et le Syndicat des producteurs indépendants (SPI) ont publié des communiqués saluant la prise de parole d’Adèle Haenel.

Tout commence au lendemain de l’enquête Mediapart. Les membres du Conseil d’administration de la SRF, à laquelle appartient Christophe Ruggia, se réveillent groggy. L’association fondée en 1968, se trouve dans une situation inconfortable : le réalisateur de 54 ans est un pilier de la SRF, il en a régulièrement assuré la présidence. Dix jours plus tard, rares sont ceux qui acceptent d’en parler parce que « dévastés », « par terre » ou « épuisés par le manque de sommeil ».

Ce matin du 4 novembre, les membres du conseil d’administration, emmenés par Catherine Corsini, la coprésidente de la SRF, tentent de joindre Ruggia. Il leur annonce qu’il ne présentera pas sa démission. « Nous étions très émus, dépassés par cette situation compliquée à gérer », témoigne le réalisateur Pierre Salvadori. Décision est prise de lancer la seule mesure prévue par les statuts de la société, en cas de faute grave commise par l’un de ses membres : la procédure d’exclusion. « Ce n’est pas anodin ni inoffensif que l’un de nos membres soit accusé de ces faits, observe Rebecca Zlotowski, réalisatrice, membre de la SRF. Certains d’entre nous ont des liens d’amitiés avec Adèle Haenel, certains ont réalisé des films avec elle. C’est une situation d’une grande brutalité, mais notre position est avant tout politique. L’objectif de la SRF est de rester fidèle à ses valeurs. »

Communiqué de soutien

Dans un premier communiqué, très offensif, la SRF annonce dès le 4 novembre avoir lancé une procédure d’exclusion à l’encontre du réalisateur. Dans un deuxième communiqué, paru le 8 novembre, elle indique que la décision de l’exclure n’a pas encore été prise. Une volte-face ? Non, une précision, explique Zlotowski : « Cette procédure a un protocole spécifique, incluant un temps de défense de l’incriminé. Une mise en demeure a donc été envoyée à Christophe Ruggia [le 5 novembre], qui peut fournir des explications dans un délai de quinze jours par écrit ou par oral. Après l’avoir écouté, le CA [conseil d’administration], souverain, procédera à un vote. Une fois que la décision lui sera notifiée, il pourra encore faire un recours. »

Dans un courrier adressé à ses collègues le 8 novembre, le réalisateur annonce qu’il ne répondra pas à leur convocation. Dans cette lettre dont Le Monde a pris connaissance, le réalisateur explique qu’il ne se rendra pas au conseil d’administration prévu le 12 novembre, et repoussé au 25. Christophe Ruggia ne souhaite pas « alimenter les médias qui se substituent à la justice » comme il refuse « de s’exhiber devant un tribunal de confrères et consœurs dont il considérait certain(e)s comme des amies de longue date qui [l’]ont condamné et exclu de leur cercle sans même avoir l’obligeance de [l’]écouter avant ». Le cinéaste « attend maintenant que la justice fasse son travail ».

Association très politique, la SRF avait pris position en faveur du mouvement #metoo en octobre 2017 et suscité la polémique en interrogeant le choix de la Cinémathèque française d’organiser une rétrospective Polanski puis Brisseau en pleine affaire Weinstein. « La nouvelle génération (Rebecca Zlotowski, Céline Sciamma…) a porté ces nouvelles questions et ces réflexions. La SRF est vivante, politique, en prise avec la société, observe Pierre Salvadori. Sur la question des rétrospectives, on a pu paraître inquisiteurs, “américains”, mais proposer ces honneurs quelques semaines après #metoo, c’était décourager les paroles de celles qui ont quelque chose à dire. »

REBECCA ZLOTOWSKI, RÉALISATRICE, MEMBRE DE LA SRF : « C’EST UNE SITUATION D’UNE GRANDE BRUTALITÉ, MAIS NOTRE POSITION EST AVANT TOUT POLITIQUE »

Une réaction plus inhabituelle est celle de l’ARP, la Société civile des auteurs, réalisateurs, producteurs, qui sans en avertir l’ensemble de conseil d’administration, a publié le 6 novembre un communiqué de soutien à Adèle Haenel. « La rapidité du communiqué de la SRF et la force du témoignage d’Adèle Haenel nous ont poussés à réagir, confirme un de ses membres.

Six jours plus tard, les nouvelles accusations de viol portées à l’encontre de Roman Polanski, suscitent un nouveau communiqué de l’ARP qui annonce que son bureau « proposera au prochain conseil d’administration que, désormais, tout membre condamné par la justice pour infraction de nature sexuelle soit exclu et que tout membre mis en examen pour la même raison soit suspendu. » Ce conseil, prévu lundi 18 novembre, aura à répondre à cette question : Roman Polanski doit-il en être exclu ? Le cinéaste Jean-Paul Salomé s’avoue perdu : « Faut-il systématiquement exclure les personnes accusées ? Faut-il exclure après une condamnation ? Et une fois la peine purgée, que convient-il de faire ? Je ne sais pas. » Et d’ajouter : « On a souvent parlé de parité mais on avait peut-être tendance à garder ces sujets sous le tapis, ça n’est plus le cas aujourd’hui. Cette évolution est nécessaire. »

Il y a dix ans, la question s’était pourtant déjà posée à l’ARP, au sujet de l’un de ses membres : Jean-Claude Brisseau (mort le 11 mai), condamné à un an de prison avec sursis et à 15 000 euros d’amende en 2005 pour harcèlement sexuel. La cinéaste Coline Serreau avait inlassablement appelé ses collègues à se saisir de ces débats. Au sein de cette association, ces questions ont longtemps été considérées comme « relevant de la vie privée », se souvient la cinéaste Jeanne Labrune. En 2010, lorsqu’en plein conseil d’administration, Coline Serreau s’émeut de la programmation par l’ARP de l’un des films de Brisseau, l’un des réalisateurs présents plaide que les faits pour lesquels Brisseau a été condamné n’étaient somme toute qu’ordinaires dans une relation entre un réalisateur et ses actrices.

Jeanne Labrune réagit : « Ce que disait ce réalisateur m’exaspérait. Je lui ai donc lancé : “je fais un casting d’hommes mercredi à 14 heures à mon bureau. Est-ce que tu peux venir ? Je voudrais voir tes attributs.” Ça l’a mis dans une colère noire. C’est devenu assez violent. Je lui ai dit : “tu trouves cette parole humiliante, imagine donc ce que font des actes pareils.” Il m’a crié : “ta gueule, va t’asseoir.” Comme ça n’est pas une chose qu’on dit, je suis restée debout. » A l’exception de Michel Ferry qui s’était interposé, personne n’avait pris la défense de la cinéaste. A 69 ans, Labrune en garde un souvenir amer : « On sort de ces réunions exaspérées, on porte la parole d’une manière qui renvoie à cette hystérie féminine qui n’existe pas plus que la leur. »

Du côté des producteurs, les réactions ont également été nombreuses. Le vice-président de l’Union des producteurs de cinéma (UPC), Marc Missonnier, a soutenu en son nom Adèle Haenel. L’UPC, collectivement, a décidé de ne rien publier avant de « connaître les tenants et les aboutissants de l’affaire », indique le producteur Jean-Louis Livi, 74 ans, l’un de ses membres. Livi, qui devait coproduire un film de Christophe Ruggia, a pris la décision de ne plus travailler avec lui. « Sans remettre en cause le témoignage d’Adèle Haenel, le seul regret que j’ai est qu’elle n’ait pas fait appel à la justice. Parce que la justice punit autant qu’elle permet de se défendre. »

Nomination de référents

De son côté, le Syndicat des producteurs indépendants (SPI) a salué le 6 novembre « la force et le courage » d’Adèle Haenel et appelé la profession à se saisir de « cette libération de la parole comme une chance de faire évoluer notre secteur et la société dans son ensemble ». La productrice Marie Masmonteil, présidente du bureau long métrage, souligne que son collège est paritaire – six hommes, six femmes – ce qui a pu faciliter la discussion. « Quand j’ai entendu Adèle raconter son histoire, je me suis demandé : mais où était le producteur ? » Elle, se souvient de l’endroit où elle était, quand un jour de l’hiver 2010 son directeur de production lui a téléphoné pour lui signaler « un truc bizarre » sur le tournage d’un film du réalisateur Jamshed Usmonov, avec Léa Seydoux. « On a tout de suite déployé un cordon de sécurité autour de l’actrice. On a décidé avec mon associé de passer à tour de rôle sur le tournage, qui avait lieu en Dordogne. C’était notre rôle d’empêcher qu’il se passe quelque chose. »

SANDRINE BRAUER, PRODUCTRICE : « NOUS N’AVONS PAS COMME AMBITION DE FUSTIGER POLANSKI, MAIS DE REFONDER UN SYSTÈME QUI NE REPRODUIT PAS DES POLANSKI »

Rebecca Zlotowski, également membre du conseil d’administration du collectif 50/50 qui milite pour l’égalité dans le cinéma, croit aussi que le pouvoir de changer les choses est entre les mains des producteurs-productrices, des directeurs-directrices de production, des réalisateurs-réalisatrices : « C’est le sens des Etats généraux qu’on souhaite, à la SRF en partenariat avec le collectif 50/50, convoquer l’année prochaine une réflexion menée par l’ensemble de la profession et la mise en place de mesures concrètes. »

« Il faut sortir de cet état de sidération », poursuit la productrice Sandrine Brauer. Nous n’avons pas comme ambition de fustiger Polanski, mais de refonder un système qui ne reproduit pas des Polanski. » Parmi les mesures phares annoncées jeudi 14 novembre lors des deuxièmes Assises pour la parité, l’égalité et la diversité dans le cinéma, au CNC à Paris, la nomination de référents en matière de prévention et de détection des risques liés au harcèlement sexuel sur les tournages et après.

Certains des faits rapportés par Adèle Haenel s’étant déroulés pendant des événements organisés par UniFrance, l’organisme chargé de la promotion du cinéma français a proposé le 5 novembre un projet de charte pour les participants à ses manifestations. « Je connais ces festivals ou marchés internationaux, on peut s’y sentir seule, explique Daniela Elstner, la directrice générale. Il faut faire en sorte que les personnes ne se sentent pas isolées. Nous souhaitons pouvoir proposer aux éventuelles victimes qu’elles puissent signaler immédiatement des comportements inappropriés. »

Dès le lendemain de l’enquête de Mediapart, Pierre Salvadori raconte avoir observé des microchangements sur le plateau d’une série qu’il tourne : « On sort ostensiblement d’une pièce quand quelqu’un fait un essai costume comme pour signifier à tous que rester constitue un comportement qui n’est pas acceptable. J’ai demandé à ce qu’il y ait toujours quelqu’un avec moi et une jeune actrice. » Il se souvient qu’il s’était passé la même chose après l’affaire Weinstein. « Il faut agir pour ne pas que ça s’évapore au bout de quelques semaines. »   Le Monde

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