La Nuit Blanche 2019 se tiendra le samedi 5 octobre, à Paris.
Christophe Girard, adjoint à la maire de Paris en charge de la culture, a de nouveau présenté ce mercredi 11 septembre les grandes lignes de la programmation, et ses quatre temps forts.
Pour cette 18e édition, le metteur en scène et le directeur de La Villette, Didier Fusillier, et le commissaire d'expositions, Jean-Max Colard, ont été désignés comme directeurs artistiques. Ils succèdent ainsi Gaël Charbau, commissaire d'exposition indépendant et conseiller artistique pour Universcience.
Le 5 octobre prochain et pour la première fois, la municipalité parisienne a souhaité une Nuit Blanche métropolitaine, résolument tournée vers la petite et dans une moindre mesure, vers la grande couronne. Pour mener à bien cette mission, qui d'autre que Didier Fusillier, à la tête de La Villette (19e) aurait pu être choisi.
«Pour cette Nuit Blanche 2019, j’ai eu carte blanche», a-t-il ainsi fait savoir, avouant également avoir vécu «quelque chose de très intense», lorsqu'il a fallu «appliquer tout un imaginaire au cours d’une nuit dans Paris». En voici les quatre temps forts :
👉 4 temps forts pour cette édition de #NuitBlanche :
1/ La Parade
2/ Les artistes promeneurs
3/ La Grande Traversée
4/ Le Vélodrome
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LA PARADE RUE DE RIVOLI
«Nous avons pensé une Nuit Blanche 2019 en mouvement. Cette année, c’est les œuvres qui se déplacent», a-t-il continué. Accompagnés de musiciens et de danseurs, près d’une quinzaine de projets – imaginés par des artistes contemporains – circuleront en effet de la place de la Concorde (1er) à la Bastille (12e).
L'occasion d'une «grande parade» qui prendra ses quartiers tout au long de la rue de Rivoli. Au total, 25 œuvres monumentales inédites – animées par des musicienx et DJs – ont été imaginées par des artistes contemporains.
LES ARTISTES PROMENEURS
Par ailleurs, des artistes promeneurs circuleront toute la nuit dans la métropole parisienne. «Certains emmèneront le public avec eux, d’autres traverseront en solitaire quand d’autres encore proposeront des performances participatives dont vous êtes les héros», a ainsi communiqué la municipalité parisienne.
Dans ce cadre, tous ceux qui le souhaitent pourront ainsi y participer, en devenant les «ambassadeurs» de la ville. Et les inscriptions sont déjà ouvertes. «Être ambassadeur, c’est être au plus près de ces créations contemporaines mobiles inédites en les encerclant afin d’accompagner leur cortège», peut-on ainsi lire sur le site de la mairie.
LA GRANDE TRAVERSÉE
Grande première à Paris : le sport s'invite au programme de la Nuit Blanche 2019, avec un clin d'oeil assumé aux Jeux Olympiques d'été qui seront organisés à Paris 2024. La «Grande Traversée», une course à pied de 10 km à travers la capitale et ses monuments, aura lieu le 5 octobre à partir de 22h et jusqu'à 2h du matin.
Une «expérience insolite au croisement de la culture et du sport» selon la municipalité parisienne. Deux parcours sont d'ailleurs proposés au public au départ de la place de la Concorde : le premier parcours passera par le théâtre du Châtelet et le palais de Chaillot alors que le deuxième parcours passera par Théâtre national de la danse, du Louvre ou encore par le Centre Pompidou.
Au total, 10.000 personnes sont attendues à cet événement entièrement gratuit, mais uniquement accessible à ceux qui se seront inscrits à l'avance. A savoir qu'une deuxième salve d'inscriptions vient d'être ouverte.
LE VÉLODROME
Comme dévoilé il y a plusieurs mois déjà, la Nuit Blanche 2019 prendra ses quartiers sur le périphérique parisien entre la porte de Pantin (93) et la porte de la Villette (93). Pour cela, trois portes seront fermées, et la circulation automobile coupée, et cette portion deviendra un «vélodrome citoyen lumineux».
L'idée ? Offrir aux cyclistes un nouveau terrain de jeu. Les vélos – recouverts de guirlandes led et mis à disposition du public – donneront un éclat inédit au périphérique parisien.
Et tout le monde est invité à participer, les amateurs comme les cyclistes du quotidien. Pour cela, le parcours se déclinera en une boucle adaptée aux vitesses de chacun et un espace piéton sera mis à disposition.
Les fameuses Tulipes de Jeff Koons seront inaugurées le 4 octobre à Paris
Le plasticien sera présent pour l’inauguration de son œuvre, la veille de la Nuit Blanche. Les créations de l’artiste, vendues des millions, suscitent parfois l’exaspération. Tout comme leur mise en avant par la ville de Paris.
Jamais des fleurs n’auront autant suscité la discorde. Le Bouquet de Tulipes de l’artiste américain Jeff Koons sera inauguré le 4 octobre, a indiqué la mairie de Paris, en présentant mercredi les grandes lignes de la 18e édition de la Nuit blanche qui se tiendra le lendemain. «Le 4 octobre, sauf événement imprévisible, sera inauguré le Bouquet de Tulipes de Jeff Koons. C’est inscrit à l’agenda de la maire de Paris et du mien», a affirmé l’adjoint à la Culture de la Ville de Paris, Christophe Girard.
L’inauguration de cette sculpture controversée (haute de 10 mètres et pesant 30 tonnes) se fera en présence de l’artiste, qui fait régulièrement polémique pour ses œuvres jugées kitsch et révélatrices d’une marchandisation excessive de l’art contemporain. L’ancienne ambassadrice américaine Jane Hartley sera également présente.
À l’origine, cette œuvre avait été proposée par l’ambassade américaine à la mairie de Paris, au lendemain des attentats de 2015, comme un hommage aux victimes. Jeff Koons avait souhaité qu’elle soit installée près du Trocadéro, entre le musée d’art moderne et le Palais de Tokyo, un lieu fréquenté par les touristes.
Devant la levée de boucliers, un emplacement plus discret, visible du petit Palais et à quelques encablures de l’ambassade américaine, avait été choisi sur un jardin municipal.
La veille de la Nuit Blanche
Cette inauguration aura lieu quelques heures avant une Nuit blanche placée sous le signe du mouvement et de la mobilité, avec une foison de projets, sous la houlette de Didier Fusillier, en tant que directeur artistique, et Jean-Max Colard, conseiller artistique.
Parmi eux, l’installation d’un vélodrome sur une portion du périphérique, entre porte de Pantin et porte de la Villette, une traversée à pied ou en petites foulées via deux itinéraires de 8 km environ à travers plusieurs hauts lieux de la capitale (Musée du Louvre, théâtre du Châtelet, palais de Chaillot...) ainsi qu’une parade reliant la place de la Concorde à Bastille, conviant de grands noms de l’art contemporain.
L’occasion d’admirer la pyramide de miroirs imaginée par Daniel Buren, dont c’est la première participation à une Nuit blanche, le Godzilla de la compagnie Les plasticiens volants, des plateformes tirées par des chevaux en costume de fête voulue par la plasticienne Annette Messager ou un propulseur de barbe à papa créé par Vivien Roubaud.
Grève des transports parisiens le 13 septembre : à quoi s’attendre ?
Aucun métro des lignes 2, 3, 3bis, 5, 6, 7bis, 10, 11, 12 et 13 ne circulera vendredi. Certaines perturbations commenceront dès jeudi 18 heures.
A la suite d’un préavis de grève contre la réforme des retraites lancé par sept syndicats de la RATP, dont les trois principaux UNSA, CGT et CFE-CGC, le trafic dans les transports en commun parisiens sera très perturbé vendredi 13 septembre.
Il s’agit de la plus forte mobilisation à la RATP depuis la grève du 18 octobre 2007 contre la réforme des régimes spéciaux de retraite, sous la présidence de Nicolas Sarkozy.
10 métros hors service
Aucun métro ne circulera sur les lignes 2, 3, 3bis, 5, 6, 7bis, 10, 11, 12 et 13.
Les lignes 4, 7, 8 et 9 ne seront ouvertes qu’aux heures de pointe (entre 6 h 30 et 9 h 30 et 17 heures entre 20 heures), avec des cadences très réduites : seul 1 train sur 3 circulera. Deux lignes ne s’arrêteront pas à toutes les stations : la 8 circulera uniquement entre Créteil-Pointe-du-Lac et Reuilly-Diderot et la 9 ne sera opérante qu’entre Pont-de-Sèvres et Franklin-D.-Roosevelt et entre Nation et Mairie-de-Montreuil.
Les deux lignes automatisées, la 1 et la 14, circuleront normalement, mais risquent d’être rapidement saturées.
La circulation des tramways et des bus sera également fortement perturbée. En moyenne 1 bus sur 3 circulera sur l’ensemble du réseau RATP. Idem pour les lignes T1, T2, T3a, T6, T7, T8 du tramway pendant les heures de pointe. Sur la T3b et la T5, compter sur 1 tramway sur 2.
RER perturbés
Les RER opérés par la RATP ne circuleront également que pendant les heures de pointe, à raison de 1 sur 3 pour le RER A et de 1 sur 5 pour le RER B. Les gares RATP seront fermées en dehors de ces horaires.
Les lignes SNCF Transilien ne sont pas concernées par ce mouvement social mais peuvent être touchées. Transilien communiquera sur les lignes concernées sur son site.
Fin des régimes spéciaux
Les perturbations dans les transports sont dues à un appel à la grève contre la réforme des retraites lancé notamment par les sections de l’UNSA, de la CGT et de SUD au sein de la RATP. La réforme prévoit en effet la fin des départs anticipés dans les régimes spéciaux de la RATP, de la SNCF et des industries électriques et gazières (IEG) : l’âge légal de 62 ans s’appliquera à tout le monde. La possibilité de partir à 60 ans pour les assurés ayant eu une carrière longue sera, cependant, maintenue.
« Nous voulons le maintien des garanties spécifiques de notre régime de retraite. Les agents sont très inquiets. Pour nous, la seule compensation réelle aux contraintes du service public, comme le travail le week-end, la nuit, c’est la retraite », a déclaré Thierry Babec, secrétaire général de l’UNSA-RATP, premier syndicat de la régie. Avec le régime universel, « on n’aura plus de compensations », a-t-il ajouté.
Trois jours plus tard, avocats, médecins, infirmiers, kinésithérapeutes, mais aussi pilotes, hôtesses ou stewards se retrouveront dans la rue. Le 21 septembre, Force ouvrière a également prévu un rassemblement national à Paris. La CGT et Solidaires ont fixé leur propre mobilisation, interprofessionnelle, au 24 septembre.
Les autres moyens de transport suggérés par la RATP
La RATP a mis en place des partenariats avec des entreprises pour proposer d’autres moyens de transport aux usagers ce vendredi 13 septembre.
Cityscoot : la RATP finance trente minutes gratuites à ses clients qui utiliseront les scooters électriques en libre service, avec le code promo RATP-1.
Klaxit, une start-up de covoiturage domicile-travail, proposent la gratuité des voyages aux passagers quelle que soit la distance en Ile-de-France.
Kapten, plate-forme de VTC, et la RATP proposent – 20 % sur les courses avec le code promo RATP4
Jump, service de vélos et trottinettes électriques disponibles en libre service via l’application Uber, et la RATP offrent deux trajets de quinze minutes pour les Franciliens sur ses vélos et trottinettes électriques, avec le code promo RATP050.
Plus de détails sur le site de la RATP.
Le photographe Kevin Thomas Jachimowicz a soumis ces photos prises à New York.
Voir plus de travail de Kevin ici:
https://www.instagram.com/ktjachimowicz/
Critique - Rétrospective au Centre Pompidou : au cœur du chaos de Francis Bacon
Par Philippe Dagen
Surprenante, cette rétrospective, qui se tient jusqu’au 20 janvier 2020, permet de réévaluer les deux dernières décennies du peintre britannique.
Francis Bacon (1909-1992), l’un des peintres les plus célèbres de la seconde moitié du XXe siècle, sujet de tant de rétrospectives à Londres, Paris et ailleurs, et d’innombrables livres : on se dit qu’on connaît. On se dit que l’exposition au Centre Pompidou, la deuxième en ces lieux après celle de 1996, sera la confirmation de cette royauté. Et on se trompe, parce que Bacon est imprévisible, parce qu’il a le pouvoir de vous prendre au dépourvu, à l’improviste. L’exposition paraît avoir été conçue dans ce dessein : multiplier les surprises et laisser le visiteur légèrement hébété devant des œuvres impitoyables.
Elle est construite selon deux principes. Le premier est énoncé dans le titre, « Bacon en toutes lettres ». L’œuvre est examinée dans ses rapports avec des écrivains dont l’artiste a dit combien il les fréquentait régulièrement. Ils sont six : Eschyle, Nietzsche, T. S. Eliot, Joseph Conrad, Georges Bataille et Michel Leiris. De chacun, des pages s’écoutent dans des espaces sombres, où il n’y a aucun tableau mais leurs livres, exemplaires venus de la bibliothèque de Bacon et en mauvais état, preuve qu’ils ont servi. A proximité de chaque boîte sont accrochées des œuvres en relations avec le texte.
Ce mode de présentation, très peu employé, a plusieurs mérites. Il rappelle cette évidence si souvent négligée : un peintre est un individu qui lit le journal, des poètes, des philosophes, des romanciers. L’histoire des arts visuels est aussi peu dissociable de celle de la littérature et des idées que des événements politiques contemporains. La création plastique ne se comprend pas hors de ce qui l’entoure. Mais cette présentation fait aussi échapper Bacon, pour une fois, aux deux commentaires qui recouvrent si souvent ses toiles, le financier et le ragoteur. Le financier ne s’intéresse qu’aux enchères en salle de vente, qui prouvent seulement que Bacon est célèbre, au cas où on l’ignorerait. Le ragoteur ne s’intéresse qu’aux histoires sentimentales et sexuelles, surtout si elles peuvent paraître un tout petit peu scandaleuses. Ce sont deux façons de manquer l’essentiel, le peintre dans l’atelier.
Formulations elliptiques
Le deuxième principe de l’exposition est lui aussi à contre-courant. L’exposition ne montre que cinq œuvres d’entre 1967 et 1971, date de l’exposition Bacon au Grand Palais, et s’attache aux deux dernières décennies : les 55 autres pièces, dont dix triptyques. Or cette période est souvent tenue pour moins inventive que les débuts, les variations à partir du portrait du pape Innocent X de Velasquez et d’un autoportrait de Van Gogh, les boucheries, les cages. En faisant venir des œuvres d’Australie, des Etats-Unis et de toute l’Europe, issues de collections privées et publiques, l’exposition démontre à quel point cet a priori est faux. Non seulement Bacon ne faiblit pas en vieillissant, même quand il reprend des compositions antérieures, mais il prend des risques nouveaux, en épurant, en allant jusqu’à des formulations elliptiques à l’extrême, si elliptiques parfois que leur interprétation est ouverte à plusieurs hypothèses. Ce sont elles qui prennent le plus au dépourvu, elles dont le surgissement scande violemment le parcours.
IL Y A DE L’AUTOBIOGRAPHIE DANS CE TRIPTYQUE DE 1973, MAIS AUSSI UNE RÉFLEXION SUR LES RAPPORTS DE LA PEINTURE ET DE LA PHOTOGRAPHIE
Pour prendre un exemple, on n’a que la difficulté du choix, tant il y en a. Parmi les toiles de grand format qui ne sont cependant pas prises dans un triptyque, ce sera Study for the Human Body – Bacon ne cherchait pas des titres originaux et étranges –, de 1991. Des corps, il en a étudié des dizaines. Celui-ci est formé d’une sorte de jambe-colonne droite et épaisse plantée sur un pied tendu qui paraît s’enfoncer dans un sol meuble, d’un buste très court – si court que c’est moins un buste que le raccord des hanches aux épaules – et d’une tête de profil penchée en avant. A hauteur des épaules, il y a un deuxième pied, vu par en dessous, et le menton s’appuie sur un poing fermé. La tête est à l’intérieur d’un cube défini par ses arêtes et un fond bleu ciel. Il se détache sur les deux aplats qui recouvrent une partie de la toile, l’un brun terreux, l’autre du rouge allant vers l’orange caractéristique de Bacon.
Le reste de la toile – plus de la moitié – est nu, non peint, juste marqué par deux verticales rouges. Les éléments anatomiques sont traités de façon sculpturale, avec des modelés rehaussés de blanc et une flèche écarlate imprimée sur le muscle fessier. L’un des rehauts de blanc trace une sorte de ligament oblique sans aucune vraisemblance anatomique, observation qui s’applique évidemment au buste compressé et au second pied, dans une position incompréhensible.
NON SEULEMENT BACON NE FAIBLIT PAS EN VIEILLISSANT, MAIS IL PREND DES RISQUES NOUVEAUX, EN ÉPURANT, EN ALLANT JUSQU’À DES FORMULATIONS ELLIPTIQUES À L’EXTRÊME
Vue en reculant, la disposition générale du corps fait penser à une demi-croix et les aplats à la lame d’une guillotine. Peut-être ces suggestions sont-elles excessives, mais c’est pourtant ce que l’on voit : une image entre crucifixion et exécution capitale, un corps voué à la découpe, un condamné qui attend la mutilation ou la mort. C’est peint sobrement, sans le moindre effet expressionniste, avec une extrême maîtrise des gestes. La toile est froidement insupportable, pour peu qu’on la ressente physiquement. Le pire de l’histoire du XXe siècle s’y trouve concentré, comme dans Conrad, Bataille et Leiris. La remarque s’applique à une autre étude de 1983, avec corps acéphale sur un perron sous un interrupteur, ou une autre de 1988, sidérante, avec membres inférieurs d’un corps tronçonné à mi-ventre marchant sur un trottoir sous le regard d’un autoportrait.
Les triptyques, conformément à leur nature, développent des fables ou des allégories quand les toiles uniques les cryptent en peu de signes. Aussi opèrent-ils moins par choc et sidération que par prolifération des questions. Après avoir capté l’œil de loin par leurs dimensions et quelque extravagance chromatique, ils l’absorbent et précipitent la réflexion dans des labyrinthes.
Du triptyque de 1967, qui est l’œuvre la plus ancienne de l’exposition et que l’on peut associer à Eliot et Bataille, on ferait un livre, tout en points d’interrogation. Les deux couples, dont l’un copulant ou se battant, sur les deux panneaux latéraux : homos ou hétérosexuels, repus ou enragés ? Pourquoi dans des cages transparentes et sur des podiums partiellement non peints ? Pourquoi la répétition du motif et la symétrie ? Pourquoi l’homme au téléphone à droite et l’aigreur des verts associés à un rose morbide ? Au centre, quel est ce paquet de chair ensanglanté ? La décollation de saint Jean-Baptiste ? La victime sans nom de n’importe quelle guerre ? Elle est dans une chambre, au-dessus d’un crâne de taureau renversé. L’accumulation des signes et symboles déjoue la compréhension, de même que les discordances de couleurs blessent la rétine. Une géométrie de droites et d’angles stabilise ce chaos, de loin. De près, on s’y perd.
Interprétation périlleuse
D’autres triptyques sont plus faciles à décrire : un homme à chapeau et lunettes descendant d’un trottoir à gauche, un autre nu avec des jambières blanches au centre, une machine électrique drapée d’un linge taché de sang à droite. Mais comment ces trois parties fonctionnent-elles entre elles ? Même quand il est sûr que les hommes représentés sont George Dyer – amant de l’artiste – et le peintre Lucian Freud – ami et ennemi –, il demeure périlleux de proposer une interprétation. Il y a de l’autobiographie dans cette œuvre de 1973 ; mais aussi une réflexion sur les rapports de la peinture et de la photographie, puisqu’il y a deux images en noir et blanc épinglées au mur, qui n’est pas un mur mais un pan de couleur ; et une aussi sur ce qu’il y a de cinématographique dans cette construction en travelling.
Ceci entraîne du côté du portrait. Il y en a de peu connus, dont un autoportrait assis de 1973, révélation qui s’inscrit aussitôt parmi les plus foudroyantes de son auteur. Mais la meilleure définition que l’on puisse donner de Bacon portraitiste est dans Au cœur des ténèbres, de Conrad : « C’était comme si un voile s’était déchiré. Je vis sur ce visage d’ivoire se peindre l’orgueil sombre, le pouvoir implacable, la terreur – le désespoir intense et absolu. »
Bacon en toutes lettres, Centre Pompidou, Paris 4e. Du mercredi au lundi de 11 heures à 21 heures, 23 heures le jeudi. Entrée : de 11 à 14 €. Jusqu’au 20 janvier. Centrepompidou.fr.
Enquête - Affaire Epstein : histoires d’un « petit livre noir »
Par Samuel Laurent
Ce carnet d’adresses du milliardaire accusé de pédophilie alimente, depuis des années, des mises en cause hâtives.
Jean-Paul Mulot n’en est toujours pas revenu. Voilà dix jours, cet ancien directeur délégué du Figaro, désormais « ambassadeur » au Royaume-Uni de la région Hauts-de-France, dirigée par son ami Xavier Bertrand, a dû justifier par voie de presse la présence de ses coordonnées dans un carnet où il ne fait pas bon avoir son nom : le « petit livre noir » (little black book) de Jeffrey Epstein, qui s’est suicidé en prison à New York le 10 août, un mois après son arrestation pour « abus sexuels sur mineurs ».
Le nom de M. Mulot avait été relevé, durant l’été, par plusieurs sites complotistes ou proches de l’extrême droite. Puis l’une de ces mentions, sur Breizh Info, a fait l’objet d’une reprise par le quotidien 20 Minutes.
M. Mulot est pourtant catégorique : il ne connaissait pas le sulfureux milliardaire, ne l’a rencontré qu’à une seule reprise lors d’un dîner « il y a une quinzaine d’années », et le décrit comme un personnage « affreusement mal élevé, odieux ». Son épouse, dont les coordonnées sont également présentes dans le carnet, aurait pour sa part connu l’ex-compagne et complice présumée de M. Epstein, Ghislaine Maxwell, durant leurs études à Oxford. Pour M. Mulot, la publication de son nom est une « dégueulasserie », dont il dénonce l’instrumentalisation par l’opposition Rassemblement national dans les Hauts-de-France. « C’est pour mes enfants que c’est épouvantable », confie M. Mulot au Monde, lucide sur le risque que, à l’heure des réseaux sociaux, « cela va coller, ce sera réutilisé, repris » contre lui à l’avenir.
Des dizaines de noms célèbres
Le « petit carnet noir » de Jeffrey Epstein refait ainsi surface mais il est en réalité depuis le début au cœur de l’affaire, qui fascine l’Amérique depuis une dizaine d’années. Le milliardaire, ami de Donald Trump comme de Bill Clinton, est accusé d’avoir organisé un réseau destiné à lui procurer des jeunes femmes, souvent mineures, instrumentalisées et manipulées, avec lesquelles il avait des rapports sexuels. Son île, située dans les îles Vierges américaines, a été rebaptisée « Pedophile Island » par la presse américaine. Selon l’accusation, il « prêtait » également parfois ces jeunes femmes à ses amis.
Dans le « petit livre noir », il y a justement des noms, des adresses, des digicodes et des numéros de téléphone, qui circulent sur Internet. De quoi alimenter toutes les théories du complot. Ce document a, au départ, été subtilisé par Alfredo Rodriguez, ancien employé de maison du milliardaire. Décédé en 2014, cet homme avait tenté, à la fin des années 2000, de vendre le carnet, pour 50 000 dollars, à l’un des avocats des victimes du milliardaire, qui a dénoncé sa tentative aux autorités. M. Rodriguez a alors passé dix-huit mois en prison.
Un journaliste américain, Nick Bryant, a ensuite obtenu et publié le document, en censurant les numéros et les adresses, sur le site américain Gawker, en 2015. Mais une version non censurée a fait surface depuis quelques mois, notamment dans les réseaux de l’alt-right américaine – une mouvance d’extrême droite. Les 97 pages du carnet contiennent des centaines de noms, dont ceux de dizaines de personnalités de premier plan, comme Bill Clinton, le prince britannique Andrew, l’ex-premier ministre israélien, Ehoud Barak, ou encore Mick Jagger, mais aussi des numéros de téléphones plus « pratiques » pour chacune des résidences de M. Epstein (prestataires de services, livraison à domicile, restaurants…).
Rubrique « massages »
Si, parfois, sur les réseaux sociaux et dans la sphère complotiste, figurer dans le little black book est perçue comme une preuve en soi d’appartenance au « réseau » pédocriminel du milliardaire, la réalité est toute autre. Il s’agit avant tout d’un recueil d’adresses et de coordonnées « pratiques ». En sus, dans un témoignage recueilli par le FBI en 2009, Alfredo Rodriguez décrivait ce carnet comme « un carnet créé par des personnes travaillant pour Jeffrey Epstein », et pas comme le répertoire personnel du milliardaire.
Jeffrey Esptein aimait la France, et le carnet contient les coordonnées de près de trente personnalités françaises, le plus souvent issues des milieux de la finance ou de la mode. Pour autant, rien ne permet d’affirmer que ne figurent dans ce carnet que des intimes du milliardaire.
Le Monde a tenté de contacter les personnalités françaises du carnet. Deux autres hommes, dont les noms apparaissent dans le black book, racontent peu ou prou la même histoire que M. Mulot : ils ont eu, voilà des années, des contacts ténus – professionnels ou occasionnels – non pas avec le milliardaire, mais avec Mme Maxwell. Ils assurent n’avoir jamais rencontré ni de près ni de loin M. Epstein. Fin juillet, le New York Times avait également interrogé une demi-douzaine de personnalités américaines figurant dans le document, mais incapables d’expliquer comment elles se sont retrouvées dans ce carnet.
Le carnet liste aussi une dizaine de « masseuses » françaises. Une femme, dont les coordonnées figurent à la rubrique « massages-Paris », explique au Monde être ostéopathe, avoir certes eu « des mannequins dans [sa] patientèle », mais jamais le milliardaire ni sa collaboratrice. Une autre masseuse raconte pour sa part avoir rencontré une fois le milliardaire et lui avoir fait un « massage sportif » : « Il s’était comporté correctement avec moi. Je n’ai rien d’étrange à signaler le concernant. »
Une dizaine d’allers-retours vers Paris
Jeffrey Epstein possédait à Paris un appartement de 800 m2, avenue Foch. Il s’y rendait régulièrement, comme un autre document, issu des procédures judiciaires américaines, permet de le constater. Le journal de bord de l’avion privé du milliardaire, indiquant les aéroports de départ et d’arrivée, ainsi que les passagers de chaque vol, est l’autre document qui intrigue enquêteurs et journalistes.
Entre 2001 et 2004, selon notre décompte, il a ainsi atterri ou décollé pas moins de 80 fois de l’aéroport Paris-Le Bourget, parfois accompagné par des célébrités, parfois en compagnie d’anonymes, simplement identifiées comme females (« femmes »). Récemment, le site américain The Insider comptabilisait une dizaine de séjours à Paris entre 2018 et 2019.
Parmi les passagers réguliers du « Lolita express » – le surnom des vols privés du milliardaire – on trouve un Français, son ami Jean-Luc Brunel, dont le nom figure aussi dans le « petit livre noir ». Longtemps patron de l’agence de mannequins française Karin Models, avant d’en relancer une à Miami (Floride), MC2, avec l’aide financière de M. Epstein, il est mis en cause dans l’enquête américaine. Virginia Roberts, la principale accusatrice, affirme avoir été forcée d’avoir des rapports sexuels avec lui.
La mort soudaine de Jeffrey Epstein, alors qu’il était placé dans une cellule « antisuicide » particulièrement surveillée, n’a fait qu’ajouter à la fascination pour cette affaire et ses ramifications, réelles ou fantasmées. Et le feuilleton n’est sans doute pas terminé : si la mort du milliardaire a entraîné l’extinction, outre-Atlantique, d’une grande part des poursuites, un juge doit décider dans les prochains jours de la possibilité de rendre publiques d’autres pièces, parmi lesquelles se trouveraient encore « des milliers » de noms, selon les avocats des victimes américaines.



























