Au Venezuela, Juan Guaido, chef de l’opposition par hasard, « président » par effraction
Par Marie Delcas, Bogota, correspondante
Propulsé à la tête de l’Assemblée nationale le 5 janvier parce que son parti n’avait plus de chefs, le jeune dirigeant de 35 ans a multiplié les initiatives pour chasser le président Maduro du pouvoir.
Inconnu au bataillon médiatique il y a encore trois semaines, Juan Guaido a fait la une de la presse latino-américaine, jeudi 24 janvier. La veille, à Caracas, le tout nouveau président de l’Assemblée nationale vénézuélienne s’était autoproclamé président de la République par intérim « devant Dieu tout puissant » et devant la foule des manifestants venue exiger le départ de l’actuel chef de l’Etat Nicolas Maduro.
A 35 ans, et sans être passé par les urnes, Juan Guaido est désormais « le président légitime » du pays pour les Américains et leurs alliés sud-américains. Pour M. Maduro, il est « un gamin qui joue à la politique », une « marionnette de l’Empire », un « putschiste ». Le chef de l’Etat se targue, lui, d’avoir été élu et réélu. Mais, de par le monde, une soixante de pays contestent sa réélection et jugent illégitime son deuxième mandat, entamé le 10 janvier.
Propulsé sur le devant de la scène
Pour les opposants, le jeune député à la figure élancée et au verbe parfois hésitant est l’homme qui leur a rendu l’espoir. « Le soir du réveillon, nous étions complètement déprimés, racontait Victoria, 46 ans, qui est descendue dans la rue mercredi. Rien ni personne ne semblait capable de freiner la descente aux enfers du pays. Rien ni personne ne semblait capable de déloger le gouvernement de Nicolas Maduro. Aujourd’hui, nous nous sentons capables de tout. »
« Juan Guaido n’était pas dans le radar des médias », admet la journaliste Luz Mely Reyes. Personne n’avait pensé à ce député discret pour assurer la relève d’une opposition à bout de souffle dans un pays ravagé par la crise économique. Propulsé sur le devant de la scène politique par hasard, Juan Guaido a su séduire. La fonction a fait l’homme, et M. Guaido n’a cessé de gagner en assurance.
Le 5 janvier, il a été désigné à la tête de l’Assemblée nationale, parce que les partis d’opposition qui y sont majoritaires depuis 2015 ont convenu de faire tourner sa présidence. Sauf que son parti, Voluntad Popular (VP, droite), dont le tour était venu, est aujourd’hui acéphale. Le leader de VP, Leopoldo Lopez, purge à domicile une peine de quatorze ans de prison. Le numéro deux du parti, Carlos Vecchio, a choisi de s’exiler pour échapper à la justice, étroitement contrôlée par le pouvoir. La troisième figure de VP, Freddy Guevarra, s’est réfugié à l’ambassade du Chili en 2017.
Pavé au poing
Dès son investiture, M. Guaido a multiplié les initiatives. L’Assemblée nationale a déclaré le président Nicolas Maduro « usurpateur » et a planché sur une loi d’amnistie pour inciter les militaires à le lâcher. Ces mesures sont symboliques, les députés ayant été dépourvus de tout pouvoir. Mais, aux yeux de l’opposition et d’une partie de la communauté internationale, l’Assemblée est la seule institution « légitime » dans un Etat noyauté par les chavistes.
Juan Guaido est originaire de l’Etat du Vargas. Avec sa mère et ses six frères et sœurs, il a quitté la région après les inondations meurtrières de 1999. La famille s’est installée à Caracas. Au sein de la droite bien née, il fait figure d’homme simple. Ingénieur électrique de formation, il est entré en politique dans la rue, à l’occasion des manifestations étudiantes de 2007 contre Hugo Chavez.
Dix ans plus tard, en 2017, il est encore dans la rue lors des violentes manifestations contre le gouvernement de Nicolas Maduro. Pavé au poing, il a gagné ses galons d’opposant radical et peut se permettre aujourd’hui de se montrer conciliant. Jeudi, devant les caméras de la chaîne CNN, M. Guaido a évoqué la possibilité d’octroyer les bénéfices de la loi d’amnistie à Nicolas Maduro et son gouvernement.
« L’homme du moment »
Fabiana, son épouse de 26 ans au parler franc, contribue également à l’image du nouveau leader. Le 22 janvier, la jeune femme a adressé aux militaires de son pays un message vidéo pour leur demander de « remplir leur devoir » et de s’unir à la cause de la transition démocratique. Le couple a une petite fille de 20 mois.
Pour l’ancien diplomate Nicolas Rojas, « l’histoire nous dit que ces personnages qui surgissent d’un moment historique pour assurer la transition vers la démocratie ne durent pas forcément. Ce fut le cas d’Alfonso Suarez en Espagne. Peu importe que Guaido n’ait pas l’étoffe d’un grand chef d’Etat. Il est l’homme du moment ».
L’opposition n’en doute pas. Mais Juan Guaido n’a joué que la première manche d’une partie qui est loin d’être gagnée. Nicolas Maduro continue pour sa part de répéter qu’il n’envisage pas de démissionner.


























