Lors de son investiture, Jair Bolsonaro salue un Brésil « libéré du socialisme »
Par Claire Gatinois, Sao Paulo, correspondante - Le Monde
S’adressant à la nation mardi à Brasilia, le nouveau président d’extrême droite a promis de débarrasser le pays d’« idéologies néfastes » qui « détruisent nos familles ».
Plusieurs fois, lors de sa parade à bord de la Rolls-Royce officielle, il a pleuré. Et c’est la voix chevrotante, qu’il a, devant la foule de sympathisants, remercié Dieu d’« avoir préservé sa vie ». Mais au moment de s’adresser à la nation ce mardi 1er janvier, à Brasilia, Jair Bolsonaro, 63 ans, a vite repris ses allures de militaire viril. Oubliant l’attaque au couteau qui faillit lui coûter la vie lors d’une campagne électorale hors norme, laissant derrière lui le mépris que l’ensemble de la classe politique lui manifestait jusqu’ici, le capitaine de réserve de l’armée, député de second rang pendant près de trente ans, a pris sa revanche. Quelques minutes après avoir reçu de son prédécesseur, Michel Temer, l’écharpe présidentielle brésilienne, le capitaine de réserve fut acclamé aux cris de « mito ! mito ! mito ! » (le mythe).
Saluant « ce jour où le peuple commence à se libérer du socialisme, de l’inversion des valeurs, du gigantisme étatique, et du politiquement correct », le leader de l’extrême droite brésilienne a promis de débarrasser le pays d’« idéologies néfastes » qui « détruisent nos familles », comme celles de la « théorie du genre » qu’il abhorre, ou du « marxisme », qu’il croit détecter dans les manuels scolaires. Garantissant aux « personnes de bien » le droit à la « légitime défense », il a évoqué une fois de plus son souhait d’assouplir au plus vite la loi de 2003 interdisant le port d’armes tout en affichant sa bienveillance envers les acteurs de l’agronégoce en conflit avec le mouvement des sans terre et les populations indigènes.
A ces Indiens qu’il compte transformer en Brésiliens lambda, Bolsonaro a déjà infligé un coup de poignard, transférant dans la soirée de mardi, via une mesure provisoire, le pouvoir de démarcation des territoires indigènes, autrefois octroyé à la Fondation nationale de l’Indien (Funai), au ministère de l’agriculture.
Concluant son discours de son antienne « Brasil acima de tudo, Deus acima de todos » (Le Brésil au-dessus de tout, et Dieu au-dessus de nous tous) Jair Bolsonaro a alors laissé éclater sa joie, brandissant un drapeau brésilien qu’il a fait tournoyer au-dessus de sa tête entonnant le slogan de ses militants : « Ceci est notre drapeau, qui jamais ne sera rouge [couleur du communisme] ». Ajoutant « il ne sera rouge que s’il faut verser notre sang pour le maintenir jaune et vert ».
Etat de grâce
A quelques mètres de lui, une foule vêtue de tee-shirts jaunes et verts à la gloire de ce nouveau président, jubile. Parmi les spectateurs, Lydianae Comin, agronome de 35 ans qui vient de faire quatorze heures de voiture depuis l’Etat du Mato grosso do sul. Un effort nécessaire pour « vivre ce moment d’histoire », dit-elle. « Les idées de Jair Bolsonaro vont changer le pays ! Il représente l’espoir pour nous », assure la mère de famille. Ni elle ni son mari ne semblent très au fait des réformes économiques que comptent mener, au pas de charge, Jair Bolsonaro et son ministre de l’économie, Paulo Guedes. Peu importe. « Bolsonaro a raison sur tout », lâche le couple à l’unisson.
« C’est un jour merveilleux », abonde, un peu plus loin, Tania Vendramin, 54 ans, le corps drapé dans un drapeau brésilien. « Bolsonaro est un citoyen de bien, il défend la famille, les valeurs que le PT a disloquées », affirme-t-elle évoquant le Parti des travailleurs (PT, gauche) au pouvoir de 2003 à 2016 et son principal représentant, Luiz Inacio Lula da Silva, dit « Lula », élu en 2003 aujourd’hui emprisonné pour corruption.
Les affaires louches éclaboussant depuis quelques semaines le fils de Jair Bolsonaro, ce président qui se veut le chantre de l’anticorruption ? Comme la plupart des militants, Tania Vendramin ne veut y croire. « Rien n’est vrai. C’est pour salir l’image de Bolsonaro », prétend-elle. « Demandez plutôt au fils de Lula qui est devenu richissime alors qu’il travaillait dans un zoo ! », ajoute David Pereira, petit commerçant de 32 ans venu de Sao Paulo arborant fièrement un tee-shirt où s’entrecroisent deux pistolets.
En état de grâce, Jair Bolsonaro semble avoir séduit un public plus large encore que celui de ses 58 millions d’électeurs. Selon un sondage Datafolha publié le 1er janvier, 65 % des Brésiliens, pensent qu’il fera un bon ou un excellent gouvernement. Et sa première action, consistant à signer le décret d’augmentation du salaire minimum, passé de 954 à 998 reais (de 214 à 223 euros), devrait encore conforter cette popularité inédite.
« Les USA sont avec vous »
Il est maintenant un plus de 17 heures sur la place des trois pouvoirs de Brasilia, la foule jaune et verte se dissipe peu à peu tandis que les chefs d’Etat et de gouvernements se pressent pour la réception prévue au palais de l’Itamaraty. Parmi les invités, des représentants de la droite dure et de l’extrême droite tel le premier ministre hongrois Viktor Orban ou le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, suspecté de corruption, avec lequel Jair Bolsonaro a promis de resserrer les liens. Mais aussi des figures de la gauche latino-américaine tel le président bolivien Evo Morales affirmant que le Brésil et la Bolivie « regardent dans la même direction ».
Le président américain Donald Trump, pour qui Jair Bolsonaro nourrit une admiration non feinte, n’avait pu faire le déplacement et s’est fait représenter par son secrétaire d’Etat Mike Pompeo. Le milliardaire américain s’est tout de même fendu d’un tweet élogieux envers son homologue brésilien dans l’après-midi, saluant son « formidable discours d’investiture » en lui assurant : « Les USA sont avec vous ».
Considéré comme un nouveau pion du « national-populisme » de l’échiquier mondial, Jair Bolsonaro parfois surnommé le « Trump des tropiques » a, en ce premier jour de 2019, fait preuve de la même rhétorique agressive que celle de la plupart de ses pairs, glorifiant les forces de l’ordre, fustigeant le socialisme, méprisant les droits de l’homme, opposant défense de l’environnement et développement économique et défendant des valeurs judéo-chrétiennes soi-disant mises à mal. Seuls les médias brésiliens ont, échappé, ce mardi, au fiel du président brésilien. C’est que la foule de ses sympathisants s’était déjà chargée tout au long de l’après-midi de fustiger cette presse honnie accusée de répandre des « fake news » (fausses informations). Et c’est aux cris de « communistes » que les journalistes venus installer leurs caméras aux abords du palais présidentiel ont été accueillis.
Reste que fustiger ses ennemis n’est pas gouverner. Désormais confronté à l’exercice du pouvoir, Jair Bolsonaro devra prouver qu’il dispose d’une véritable stature d’homme d’Etat pour opérer ce virage radical qu’il prétend imposer au pays. Déjà accusé de travailler dans la plus grande improvisation, le sexagénaire a tenté de dissiper les doutes en publiant l’agenda du gouvernement pour les cent jours à venir. Mais le document, introduit par un verset de la Bible « vous connaîtrez la vérité et la vérité vous affranchira » (Jean 8-32), peine encore à clarifier le contenu de cet ambitieux programme.



















