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Jours tranquilles à Paris

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3 mars 2020

Extraits de shootings - photos : Jacques Snap

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3 mars 2020

Au procès Fillon : « Mais quel est le lien avec votre travail d’assistante parlementaire ? »

Par Henri Seckel

L’étude de dizaines de documents fournis par la défense, censés démontrer la réalité du travail de Penelope Fillon auprès de son mari, n’a pas convaincu le tribunal.

On ne peut pas dire que Penelope Fillon n’ait rien fait au côté de son mari lorsque celui-ci était député de la Sarthe. Mais on ne peut pas dire non plus avec précision quelle était la nature ni l’ampleur de sa tâche. Voilà où l’on en est après deux jours d’interrogatoire minutieux du couple qui comparaît depuis le 24 février à Paris pour détournement de fonds publics. On ne peut pas dire que Penelope Fillon n’ait rien fait, mais « la question de ce procès, a résumé le procureur Aurélien Létocart, c’est : est-ce que cela méritait une rémunération dans le cadre d’un contrat de collaborateur parlementaire ? »

Pour avancer vers une réponse, le tribunal a décortiqué, lundi 2 mars, d’épais dossiers constitués par les Fillon et leurs avocats. La présidente de la 32e chambre correctionnelle Nathalie Gavarino a pris le temps – trois heures – d’aborder un par un les dizaines et les dizaines de documents – courriers, photos, mails, articles, discours – censés démontrer que Penelope Fillon n’avait pas été payée jusqu’à 5 900 euros net par mois pour cultiver les roses dans le jardin du manoir sarthois de Solesmes.

Ainsi, au fil des pièces, on apprend qu’elle a participé au vernissage d’une exposition à Asnières-sur-Vègre, remis des récompenses à un concours équestre ou assisté au festival de musique baroque de Sablé-sur-Sarthe, qu’elle accompagnait François Fillon lors de la cérémonie de jumelage de Parcé-sur-Sarthe avec un village gallois, et qu’elle a récolté « des détails et des dates précises » sur la vie d’un maire local décédé pour étoffer l’éloge funèbre lu par son mari à l’enterrement.

« Ça montre votre participation à des événements locaux », conviendra plusieurs fois la présidente, qui se montrera tout de même le plus souvent circonspecte face aux « preuves » avancées par la défense, et demandera fréquemment à l’intéressée : « Mais quel est le lien avec votre travail d’assistante parlementaire ? »

« Je n’ai pas participé »

C’est que pour certains documents, ce lien était difficile à déceler. Ces trois pages d’un agenda de François Fillon de décembre 1981, par exemple, dans lesquelles Penelope n’apparaît pas – mais qui démontrent « la densité » des journées du député, selon la défense. Ou ce mail envoyé en 2013 par une autre collaboratrice de l’ancien premier ministre, demandant à Penelope Fillon de bloquer une date pour un dîner avec le journaliste Franz-Olivier Giesbert.

« Elle a retrouvé ces documents par hasard, s’était excusé son avocat Pierre Cornut-Gentille en préambule, conscient de donner l’impression d’avoir raclé les fonds de tiroirs. Ce sont des exemples anciens de contributions plus ou moins importantes, mais on ne prétend pas que ça rende compte de manière exhaustive de son activité. »

Parfois, cela n’en rend pas compte du tout, comme pour ce courrier d’une dame réclamant à François Fillon une indemnisation pour ses parents déportés, et à laquelle le député a répondu qu’il transmettrait aux anciens combattants. « Comment avez-vous participé, dans ce dossier ?, demande la présidente.

– Je n’ai pas participé. »

La défense insiste sur une attribution majeure de Penelope Fillon : le traitement du courrier. Mais l’a-t-elle traité ou s’est-elle contentée de le faire passer à son époux ou à d’autres collaborateurs ? Impossible d’obtenir une réponse claire. D’ailleurs, la présidente se demande si les gens écrivaient « au député, au maire ou au président du conseil général », mandats cumulés par François Fillon, et donc si Penelope intervenait en tant que femme de député, de maire ou de président du conseil général (ou, plus tard, du candidat à la primaire de l’UMP). Même doute devant les invitations à participer à tel événement, local ou privé, au côté de François Fillon : « Si vous n’aviez pas été assistante parlementaire de votre mari, auriez-vous été invitée de la même façon ? » « Je ne sais pas », répond Penelope Fillon.

Une audience tourmentée

Au fil des audiences, il apparaît que la définition d’un assistant parlementaire que retiendra le tribunal sera déterminante dans son jugement. Pour la défense, ce rôle n’a pas de contours précis, d’autant moins si le collaborateur est aussi le conjoint : « Naturellement, on ne travaille pas de la même manière avec son conjoint », souligne François Fillon, rappelant qu’une telle pratique était répandue avant d’être interdite en 2017, et que le tribunal ne peut pas juger la présente affaire « sans prendre en compte cet environnement qui était celui de l’Assemblée [nationale] et du Sénat sur les cinquante dernières années ».

L’accusation, elle, estime que les activités de Penelope Fillon relèvent moins de « l’activité rémunérée de collaborateur d’un parlementaire » que du « rôle social de son conjoint ».

Ecartant sa femme de la barre, comme à chaque fois qu’elle est en difficulté, François Fillon s’agace : « Où avez-vous vu qu’il y avait un rôle social de l’épouse d’un parlementaire ? M. [Marc] Joulaud [coprévenu au procès, et suppléant de M. Fillon comme député entre 2002 et 2007] vous le dira, son épouse n’était pas présente dans la vie locale. Ce n’est pas parce que vous êtes élu que votre épouse a des responsabilités. »

Au bout d’une audience tourmentée, le procureur Bruno Nataf s’étonne que la défense ait fourni des dizaines de preuves d’une activité de Penelope Fillon auprès de son mari pour une période postérieure à la fin de son dernier contrat avec lui, en novembre 2013.

« Je pense que tout est tellement mélangé qu’il est impossible de dire si je faisais quelque chose en tant qu’assistante parlementaire ou en tant qu’épouse, tente Penelope Fillon.

– Alors en quoi votre activité justifiait-elle un contrat ?

– Ce n’était pas anormal que ce travail entraîne une rémunération. »

François Fillon écarte une dernière fois sa femme de la barre « On pourrait poser la question de façon différente, dit-il. Est-ce qu’il n’est pas anormal de ne pas avoir été rémunérée pour avoir fait ce travail ? »

3 mars 2020

TREATS Magazine

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3 mars 2020

Reportage - « On a du mal à y croire » : dans le Morbihan, le difficile réveil en troisième foyer du coronavirus en France

Par Charlotte Chabas, Auray, Morbihan, envoyée spéciale

Douze malades ont été testés positivement à Auray, Crac’h et Carnac. Tout rassemblement public est interdit durant quatorze jours.

Il fallait être un couche-tard, ou un insomniaque. A 57 ans, Jean-Louis Macé n’a jamais été ni l’un, ni l’autre. Comme tous les lundis matins, le réveil de ce maraîcher a sonné à 5 h 15 pour aller s’installer sur la place des Quatre-Vents, à Auray (Morbihan). Comment aurait-il pu se douter qu’à 23 h 45, dimanche 1er mars, un arrêté préfectoral avait interdit durant quatorze jours tout rassemblement public dans la commune de 13 000 habitants, ainsi que dans les villes voisines de Crac’h et de Carnac ?

En une nuit, les trois bourgades bretonnes se sont découvertes officiellement troisième foyer de propagation du virus SARS-CoV-2 en France, avec douze malades testés positivement en une seule journée.

« On a du mal à y croire. Hier ça nous paraissait loin et exotique, et aujourd’hui c’est sur notre paillasson », reconnaît Jean-Louis Macé en tendant à une cliente une botte de radis. Comme ses voisins commerçants, l’agriculteur n’a rien changé à ses habitudes hebdomadaires – personne ne l’en a empêché à l’aube. « C’est vrai qu’on a encore beaucoup de mal à savoir ce qui est autorisé ou non », reconnaît un policier municipal qui fait le pied de grue face à la mairie en contemplant la foule d’acheteurs qui se salue et s’embrasse comme à l’accoutumée. « Ça va être compliqué de bousculer les habitudes de ce petit monde », sourit-il.

Les dix-sept établissements scolaires du secteur, eux, ont strictement appliqué la consigne de fermeture qui court jusqu’au 14 mars. Prévenus dans la nuit par mail ou SMS, la grande majorité des parents d’élèves ne se sont pas présentés devant les écoles.

« Au réveil, j’avais soixante-quatorze notifications »

« Avant il y avait le bouche-à-oreille, maintenant c’est la boucle WhatsApp qui fait le job, reconnaît Judith Josse, mère de deux enfants scolarisés à Auray. Au réveil, j’avais soixante-quatorze notifications, et j’ai compris qu’il allait falloir faire jouer le système D. » A 8 h 15, les deux rejetons de cette aide ménagère étaient déposés chez les grands-parents, à une quinzaine de kilomètres de la zone concernée par la mesure. « Ils vont y rester au moins deux jours, le temps que je vois avec mon travail comment je peux m’organiser », explique la mère de famille, inquiète pour ceux qui « n’ont pas autant de solutions ».

Devant la grille du lycée Benjamin-Franklin, à 8 h 45, le proviseur Didier Ménager renvoyait tout de même chez eux quelques adolescents venus « vérifier par curiosité ». Les yeux brillants, eux qui devaient faire leur rentrée scolaire n’en revenaient pas de rempiler pour quinze jours de vacances supplémentaires. « C’est ouf, pour une fois qu’on a de la chance de vivre à Auray ! », s’enthousiasme un jeune homme, vite douché par ses camarades : « Oublie pas que tout va être fermé quand même, on va peut-être se faire chier. »

Jusqu’où va s’appliquer la mesure de prévention ? Toute la journée, la ville a bruissé des dernières informations, données au compte-gouttes par la préfecture du Morbihan, dont le site Internet a été rendu inaccessible toute la journée par un trop grand nombre de connexions.

Fermés les cinémas, piscines, clubs de sport, agences Pôle emploi ou encore salles associatives. Confinés la maison de retraite et le foyer pour personnes âgées. Annulés le festival de théâtre, les réunions électorales, les rencontres sportives et les offices religieux.

« Il n’y aura plus de marché non plus », lance à 11 h 30 devant le stand du volailler un adolescent, écouteurs enfoncés dans les oreilles pour entendre en direct le point presse d’urgence donné à Vannes, à vingt kilomètres de là. « Il dit aussi que la vie continue, qu’il faut pas paniquer », lance le garçon. « Bah il est bien gentil lui, mais si on crève pas du coronavirus, on crèvera de faillite », s’agace le boucher, qui annonce déjà « qu’il sera là la semaine prochaine, coûte que coûte ».

« Ce n’est pas très cohérent tout ça »

L’amertume est d’autant plus forte que les supermarchés, considérés comme « des lieux de passage », pourront rester ouverts. Déjà, lundi après-midi, les deux zones commerciales de la ville faisaient le plein, notamment dans les drives.

« On préfère envoyer les gens dans des endroits confinés où tout le monde touche la nourriture, ce n’est pas très cohérent tout ça », ose un médecin de la ville, inondé d’appels toute la journée. Lui a conseillé de surveiller sa température, renvoyé vers le 15, et orienté un patient vers le centre hospitalier de Vannes, où les tests sont réalisés. « L’ARS [agence régionale de santé] nous a promis des masques chirurgicaux sous peu, mais on sent que c’est poussif, et qu’on va devoir improviser la réponse sanitaire au pied levé. »

A deux kilomètres de là, le guichetier de la SNCF peine lui aussi à cacher son étonnement. « Tout le monde peut monter à bord des trains qui vont vers Quimper et Paris. C’est pas très logique, mais c’est la consigne. En tout cas, jusqu’à la prochaine consigne. »

3 mars 2020

Paradis Latin

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3 mars 2020

Sabine Pigalle

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3 mars 2020

Vu de l’étranger - Rachida Dati, bon espoir de la droite pour voler Paris aux socialistes

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COURRIER INTERNATIONAL (PARIS)

La candidate des Républicains à la mairie de Paris est passée en tête des intentions de vote. La presse étrangère dresse le portrait d’une “candidate des riches”, au caractère bien trempé, symbole aussi d’une méritocratie.

Le visage de Rachida Dati s’illumine à nouveau, écrit le quotidien espagnol El País, dans un reportage à Paris. L’ancienne ministre de la Justice, “symbole de la méritocratie française”, a en effet retrouvé “le goût de se battre pour un nouveau mandat électoral”. La raison ? Le dernier sondage Ifop-Fiducial pour le JDD et Sud Radio la classe en tête des intentions de vote pour les municipales dans la capitale : 25 % contre 24 % pour Anne Hidalgo.

Et pourtant, se souvient le journal luxembourgeois Luxemburger Wort, l’annonce de sa candidature l’année dernière “avait fait sourire”. Or, la “ténacité affichée” de l’actuelle maire du “très chic” VIIe arrondissement et une “campagne axée sur le thème le plus cher à la droite – la sécurité – renforcent les espoirs des Républicains” de “voler Paris aux socialistes”, explique le journal italien Il Giornale.

“En l’espace de quelques mois”, la “favorite de Nicolas Sarkozy” est passée de la “dernière place dans les sondages” à “seule adversaire de taille” face à Anne Hidalgo.

Il faut dire, reconnaît le magazine allemand Der Spiegel, que la “représentante des Républicains est une personnalité brillante, qui a la réputation de savoir s’imposer”. Ses “humeurs et accès de rage, dont même l’ex-président Nicolas Sarkozy n’a pas été épargné, sont connus de tous”, renchérit le Luxemburger Wort.

Rage et mérite

Un tempérament qui peut s’expliquer par son parcours, note El País. Dans une France “élitiste”, difficile “lorsque l’on est issu des classes populaires”, “Rachida Dati est sortie de nulle part”. Fille d’immigrés, Dati a grandi dans un logement social à Chalon-sur-Saône et commencé à travailler à 14 ans. Elle “a vite compris qu’elle ne devait demander la permission à personne pour enfoncer les portes”, explique le quotidien espagnol.

Plus tard, elle croisera le magnat Jean-Luc Lagardère lors d’une fête et lui demandera un travail. S’ensuivra une carrière de “femme d’affaires, de magistrate puis de ministre de la Justice”, raconte encore El País. Un parcours qui “contient tout ce qui devrait être la norme républicaine” mais qui, en réalité “menace de devenir l’exception”.

La “candidate des riches”

Aujourd’hui, “tout le monde respecte” cette ancienne garde des Sceaux, note le Luxemburger Wort. Et “dans le rôle de l’outsider”, après l’échec de la droite aux Européennes (Les Républicains ont fait un peu plus de 8 %), “elle redonne espoir à la droite”.

Le principal reproche qu’on lui fait est néanmoins d’être “la candidate des riches”, rappelle Der Spiegel, notant le “côté bling-bling” qu’on lui a attribué depuis le quinquennat Sarkozy. C’est sans doute pour cela qu’à quinze jours du premier tour, “Dati tente de s’adresser à la population moins aisée” en arpentant les quartiers de l’Est parisien.

3 mars 2020

Le coronavirus existait déjà dans ASTERIX !

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3 mars 2020

Keith Haring

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3 mars 2020

Reportage - Entre trafiquants et djihadistes, sur la dangereuse route des convoyeurs maliens

Par Matteo Maillard, Bamako, correspondance

De Dakar à Bamako, pour une centaine d’euros, de jeunes chauffeurs convoient Mercedes, Lamborghini, Maserati et autres Hummer à leurs risques et périls.

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Le pouce glisse sur l’écran du téléphone faisant défiler des photos de voitures plus luxueuses les unes que les autres. Une Bentley noir de jais : « Ça, j’ai envoyé ! » Une Maserati carmin : « Ça, j’ai envoyé ! » Des Hummer, des Mercedes et des Porsche multicolores, c’est la même assertion mâtinée d’orgueil : « Ça, j’ai envoyé ! » A la sortie d’une station-service en face du port de Dakar, Benzema, engoncé dans un costume italien bleu électrique, passe en revue ses succès. Il est ce qu’on appelle en Afrique de l’Ouest « un transitaire ». Il assure le convoyage de véhicules débarqués par conteneur et les fait acheminer par des chauffeurs sur de dangereuses routes jusqu’aux pays enclavés de la sous-région.

Lui s’occupe en priorité de l’axe Sénégal-Mali, avec une efficacité telle qu’elle lui a valu son surnom : Benzema. Car il envoie autant de bolides sur la route que le footballeur de boulets de canon en lucarne.

En cette fin de journée à Dakar, les embouteillages enveloppent les cargos d’un voile brun et couvrent les conversations de Klaxon intempestifs. Devant la station, une dizaine de chauffeurs convoyeurs maliens attendent dos au mur le prochain véhicule qui sortira du port. Appuyé contre une portière, Benzema négocie au téléphone : « Non, 4 millions de CFA (6 078 euros). C’est une belle voiture, caméra de recul, entretien, vitres teintées, tout y est ! », gouaille-t-il.

Il raccroche, se retourne. « C’est bon, j’ai un véhicule pour vous. » Ce ne sera pas l’imposant Urus, le véhicule utilitaire sport (SUV) de Lamborghini à 212 000 euros. « Ça je l’ai sorti la semaine dernière », fanfaronne-t-il. Mais un modeste Toyota RAV4. L’un des modèles de tout-terrain les plus communs sur les routes ouest-africaines.

« Le désert qui t’avale »

Le trajet prévu est long : 1 260 kilomètres à avaler d’une traite, sans sommeil, jusqu’à Bamako. Entre vingt-quatre heures et trente-six heures en fonction de la clémence des douaniers, avec pour seul viatique une bouteille d’eau et un chawarma – un sandwich au pain pita.

Pendant que les convoyeurs changent la batterie, les vannes fusent. « Tu sais qu’on va traverser le territoire des lions : tu n’as pas peur ? » « Pourquoi aurait-il peur, coupe un autre. Les lions n’aiment pas le goût des Blancs. » Eclat de rire général, puissant remède contre des craintes bien réelles : les groupes terroristes qui sillonnent le Mali, les brigands armés tels ceux qui ont attaqué le poste de gendarmerie de Kayes « il n’y a pas une semaine », rappelle un chauffeur, puis les fameux coupeurs de route. « Ils mettent un tronc devant, un tronc derrière et tu es pris en cage », frissonne Kassim, convoyeur de 33 ans. On se rassure : « Ils préféreront sans doute les autobus remplis de commerçants. » Souleymane, notre chauffeur, tourne la clef. Le 4x4 démarre.

Mais le plus grand danger est la route elle-même. Crevassée, burinée, grevée de nids-de-poule, son bitume fond en journée, laissant des ornières la nuit. Puis il y a les camions qui tanguent en zigzaguant, dépassent dans les virages, parfois tous phares éteints. Avec un taux de décès de 26,6 pour 100 000 habitants, la mortalité des routes africaines est la plus élevée au monde, trois fois supérieure à celle de l’Europe.

Derrière le volant, Souleymane se veut rassurant. Il n’a « jamais eu d’accident avec le véhicule d’un client », lui qui en conduit au moins un par semaine. « J’ai déjà ramené des bus entiers depuis l’Espagne, seul, en traversant le grand Sahara », lance-t-il, à l’épate. Ce qu’il craint le plus, ce sont les douaniers « qui mettent le nez partout » et sont soit « zélés » soit « corrompus ». Il souffle. Ses papiers sont en règle. Ça devrait aller. Il sait pourtant que l’axe Dakar-Bamako est le favori de convoyeurs moins scrupuleux que lui, travaillant consciemment ou non pour des réseaux de trafiquants de voitures volées.

« Les deux tiers des voitures maliennes arrivent par le port de Dakar. Les autres viennent de Guinée et de Côte d’Ivoire », assure Souleymane. Seuls ces pays limitrophes ont un accès à la mer. La frontière avec la Mauritanie est une « zone militaire » interdite aux civils. Quant à passer par l’Algérie, le Niger ou le Burkina Faso, il faudrait traverser des territoires contrôlés par les djihadistes avant d’atteindre Bamako. « Quand ce ne sont pas les terroristes qui te volent, c’est le désert qui t’avale », résume un autre chauffeur.

Dans un Mali en guerre depuis 2012, l’absence de façade maritime fait des convoyeurs et camionneurs les indispensables ressorts d’une économie affaiblie. La croissance ralentit depuis trois ans, atteignant 4,7 % en 2018 et la diversité économique est insuffisante. Le pays produit surtout de l’or et du coton. Presque tout doit être importé et la route Dakar-Bamako convoie 80 % des échanges extérieurs du Mali. « La chance des Sénégalais, c’est qu’ils ont accès à la mer, avance Souleymane. Mais ils oublient que leur économie, c’est nous qui la faisons grâce aux taxes douanières. » Soudain, une détonation. Le pneu d’un camion dépassant éclate. Gerbe d’étincelles dans la nuit.

Trafic de voitures volées

Qu’ils transportent des voitures, des vivres ou des vies, ces chauffeurs intrépides sont convoités par les grossistes, les entreprises d’import-export et les criminels. Selon le dernier rapport d’Interpol sur la criminalité transnationale en Afrique de l’Ouest, le port de Dakar est la plaque tournante du trafic de voitures volées.

En 2016, le FBI était venu enquêter dans la capitale sénégalaise après avoir arrêté un Guinéen qui y avait envoyé plus de cent voitures de luxe volées aux Etats-Unis. L’année suivante, c’est la police sénégalaise qui écrouait Daouda Mbow, chef de file d’un trafic de véhicules ayant coûté 300 millions d’euros aux assurances françaises. Un système d’arnaque bien rôdé : « Des complices achètent des voitures de luxe, les utilisent quelques mois puis les déclarent volées tout en les envoyant au Sénégal et touchent l’argent de l’assurance », explique Mouhamadou Kane, chercheur à l’ENACT, projet de lutte contre les trafics transnationaux en Afrique.

Depuis cette arrestation, les contrôles sénégalais se sont renforcés. « Chaque voiture doit recevoir une attestation de la Division des investigations criminelles (DIC) qui vérifie sa provenance dans un système de recherche fourni par Interpol », poursuit M. Kane.

Mais les trafiquants empruntent déjà d’autres voies. Une voiture peut être vendue avec de faux documents à une victime crédule, démontée en pièces détachées, ou mise en transit. Un permis temporaire sera délivré, exemptant le véhicule d’attestation. « Cette faille est la plus exploitée, affirme M. Kane. Car elle permet l’acheminement dans des pays où le contrôle est faible et le niveau de corruption élevé, comme la Gambie, la Guinée-Bissau et le Mali, marché le plus attractif. »

Souleymane braque d’un coup sec pour éviter un bus qui se déporte. La nuit est malgré tout paisible. La voie lactée s’étend jusqu’à Bamako où, à cette heure-ci, Mercedes et BMW pavanent leur carrosserie devant des bars à chicha bondés. Elles appartiennent à de jeunes héritiers ou à des entrepreneurs touche-à-tout, nommés ici « opérateurs économiques ». Ils sont diamantaires ou pétroliers. On les trouve en train de flamber sur Instagram, posant devant des garages pleins de bolides blancs aux vitres fumées, plastronnant dans la cité des milliardaires, des liasses immenses de CFA sur des photos aux légendes railleuses : « C’est un don de Dieu », « Narco », « la police suit mon train de vie ».

« La première Lamborghini que j’ai vue au Mali était celle de Mama Lah, fils du roi du bazin, un tissu damassé dont on fait les boubous, se souvient Kassim, l’un des convoyeurs rencontrés à Dakar. C’était un événement dans les rues de Bamako. Elle est même passée au journal télévisé. Les jeunes riches aiment avoir des choses qu’ils sont les seuls à posséder. Mais cette voiture est tellement basse que tu ne peux pas la conduire ici à cause des dos d’âne. »

Si les sportives des « opérateurs économiques » maliens ne sont pas nécessairement issues d’un réseau illégal, elles n’en sont pas moins le marqueur d’une société à deux vitesses. Sur l’indice de développement humain ajusté aux inégalités (IDHI), le Mali se classe 182e sur 189 pays.

Têtes brûlées à peine majeures

Du bas de l’échelle, les jeunes chômeurs qui voient ces bolides sur les réseaux ont envie d’en prendre le volant et de jouer à « l’opérateur économique » rien que pour un trajet Dakar-Bamako. « Quand tu n’as pas de diplôme mais un permis, devenir convoyeur est une évidence », résume Kassim. Face à la concurrence, la rémunération d’un convoyage s’est ajustée de 100 000 à 80 000 CFA (152 à 122 euros) et les commandes ne sont pas plus nombreuses.

« J’ai travaillé avec des transitaires honnêtes, mais tu ne sais jamais si la voiture est volée ou non », admet-il. Kassim a préféré se détourner d’un métier désormais accaparé par des têtes brûlées à peine majeures qui « prennent parfois des excitants, du Tramadol, pour faire deux trajets de suite ». Au tarif d’un Dakar-Bamako, équivalent à deux fois le revenu national brut mensuel (64 euros), le danger de la route paraît peu de chose.

Baigné par la lune, le ruban d’asphalte déroule dans les yeux fixes de Souleymane. Cela fait douze heures qu’il slalome entre des camions ruminants et de vieux tacots aux cargaisons vacillant sur le toit. La frontière malienne approche. L’aube allume le poste de douane. Quelques heures d’attente servent à souffler avant que le couperet ne tombe. « Zélé » ou « corrompu » ? Ce sera le premier. L’entrée est refusée. Une erreur dans les papiers, dira le douanier impavide. Pas d’autre choix, le convoyeur rebroussera chemin, bredouille. Cette fois-ci, le jeu de jambes de Benzema ne trompera pas le gardien.

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