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Jours tranquilles à Paris

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2 mars 2020

Coronavirus dans le MORBIHAN

coronavirus morbihan

Coronavirus en Bretagne : l'Agence Régionale de Santé confirme 19 cas, la préfecture prend des mesures de restrictions

Ce lundi matin, l'ARS annonce 19 cas de contaminations au coronavirus en Bretagne. La préfecture du Morbihan a décidé de fermer certains établissements scolaires dans le secteur d'Auray, Carnac et Crac'h. L'origine de la contamination n'est pas encore connue.

Par Corentin Bélard

Ce dimanche 1er mars, 19 cas de personnes infectées par le coronavirus ont été recensés en Bretagne dont 13 dans le Morbihan. Les services de l'État ont donc réagi pour confiner le foyer de contamination qui se trouve concentré dans la région d'Auray.

Parmi les personnes malades :

6 sont originaires de Crac'h (Morbihan)

3 à Auray (Morbihan)

3 à Carnac (Morbihan)

1 à Saint-Philibert (Morbihan)

4 à Rennes : le sapeur-pompier et sa femme et 2 nouveaux cas revenus d'Italie

2 à Brest : l'homme de 72 ans et son épouse, revenus d'Égypte

À Vannes, la préfecture du Morbihan s'est réunie ce lundi avec le rectorat et l'Agence Régionale de Santé. Lors d'une conférence de presse donnée en fin de matinée, les services de l'État ont fait le point sur la situation.

Emmanuel Ethis, recteur de l'Académie de Rennes, explique que 10 écoles et 7 établissements secondaires sont fermés jusqu'au 14 mars dans un premier temps, soit 5.700 élèves concernés.

Tous les voyages scolaires à destination des trois communes concernées sont supprimés ainsi que tous les voyages partant de cette zone également reportés. Le CNED met en place des mesures pour suivre les cours à distance afin "d'assurer jusqu'au 14 mars une continuité pédagogique en lien avec les enseignants."

Le recteur a précisé que l'IUT de Vannes restait ouvert mais que les étudiants originaires des trois communes concernées (Crac'h, Auray et Carnac) devaient s'abstenir de venir en cours.

Dans le Morbihan, le patient zéro n'est pas connu. Le directeur de l'ARS parle de contamination "autochtone" et non pas suite à des retours de séjours dans des zones infectées.

Il déclare également que le nombre de malades est un chiffre en constante évolution. Pour lui, il reste difficile de préciser où sont hospitalisés tous les malades.

Par ailleurs, les grandes surfaces ne sont pas encore concernées par les mesures de restrictions. 

Enfin, le préfet du Morbihan assure que l'épidémie ne menace pas pour l'instant la tenue des élections municipales mais les réunions publiques sont suspendues. Un arrêté a été pris pour interdire tous les rassemblements.

Il a aussi tenu à rappeler que toutes les manifestations sportives, mêmes extérieures, étaient annulées jusqu'à nouvel ordre. Tout comme la fermeture des cinémas.

Les investigations sanitaires pr évaluer les personnes ayant été en contact avec les malades se poursuivent

Écoles fermées

Les écoles du secteur resteront donc fermées du 1er au 14 mars. La consigne s'applique également pour les crèches et l’accueil périscolaire des communes d’Auray, Crac’h et Carnac. L'académie de Rennes relaye la décision de la préfecture.

Fermeture par arrêté préfectoral de l’ensemble des établissements scolaires, des crèches et de l’accueil périscolaire des communes d’Auray, Crac’h et Carnac du 1er mars au 14 mars - @Prefet56 https://t.co/nKr6XyWrFs— Académie de Rennes (@acrennes) March 2, 2020

À Auray, le lycée Bertrand Du Guesclin a annoncé que les élèves en internat arrivés dimanche soir regagneront leur domicile ce lundi.

Un voyage scolaire en Haute-Savoie annulé

Parmi les établissements scolaires concernés par le confinement, le collège des Korrigans à Carnac est en première ligne. Ce lundi matin, aucun élève n'a eu cours. "On suit les déclarations et décisions du ministère et des autorités à la lettre", explique sa direction.

Tous les sixièmes du collège devaient partir en voyage. "Ce samedi 7 mars, ils devaient se rendre en Haute-Savoie, le voyage est reporté bien évidemment. Nous restons en contact avec la Direction des services départementaux de l'Éducation nationale (DSDEN) pour connaître la suite des événements."

Rassemblements collectifs interdits

La préfecture interdit également les rassemblements collectifs sur la même période dans tout le département. Les maires morbihannais se sont vus demandés d'inviter la population à limiter les déplacements dans les communes sus-nommées.

La préfecture assure enfin que "les investigations sanitaires pour évaluer les personnes ayant été en contact avec les malades se poursuivent par ailleurs."

Pour toute information sur le coronavirus, un numéro vert : le 0 800 130 000. 

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2 mars 2020

Panthère ?

panthere

2 mars 2020

ERDEVEN : informations TIRS

erdeven tirs

2 mars 2020

Césars : «Désormais on se lève et on se barre», par Virginie Despentes

Par Virginie DESPENTES, romancière 

Que ça soit à l’Assemblée nationale ou dans la culture, vous, les puissants, vous exigez le respect entier et constant. Ça vaut pour le viol, les exactions de votre police, les césars, votre réforme des retraites. En prime, il vous faut le silence de victimes.

despentes

  Césars : «Désormais on se lève et on se barre», par Virginie Despentes

TRIBUNE. Je vais commencer comme ça : soyez rassurés, les puissants, les boss, les chefs, les gros bonnets : ça fait mal. On a beau le savoir, on a beau vous connaître, on a beau l’avoir pris des dizaines de fois votre gros pouvoir en travers de la gueule, ça fait toujours aussi mal. Tout ce week-end à vous écouter geindre et chialer, vous plaindre de ce qu’on vous oblige à passer vos lois à coups de 49.3 et qu’on ne vous laisse pas célébrer Polanski tranquilles et que ça vous gâche la fête mais derrière vos jérémiades, ne vous en faites pas : on vous entend jouir de ce que vous êtes les vrais patrons, les gros caïds, et le message passe cinq sur cinq : cette notion de consentement, vous ne comptez pas la laisser passer. Où serait le fun d’appartenir au clan des puissants s’il fallait tenir compte du consentement des dominés ? Et je ne suis certainement pas la seule à avoir envie de chialer de rage et d’impuissance depuis votre belle démonstration de force, certainement pas la seule à me sentir salie par le spectacle de votre orgie d’impunité.

Il n’y a rien de surprenant à ce que l’académie des césars élise Roman Polanski meilleur réalisateur de l’année 2020. C’est grotesque, c’est insultant, c’est ignoble, mais ce n’est pas surprenant. Quand tu confies un budget de plus de 25 millions à un mec pour faire un téléfilm, le message est dans le budget. Si la lutte contre la montée de l’antisémitisme intéressait le cinéma français, ça se verrait. Par contre, la voix des opprimés qui prennent en charge le récit de leur calvaire, on a compris que ça vous soûlait. Alors quand vous avez entendu parler de cette subtile comparaison entre la problématique d’un cinéaste chahuté par une centaine de féministes devant trois salles de cinéma et Dreyfus, victime de l’antisémitisme français de la fin du siècle dernier, vous avez sauté sur l’occasion. Vingt-cinq millions pour ce parallèle. Superbe. On applaudit les investisseurs, puisque pour rassembler un tel budget il a fallu que tout le monde joue le jeu : Gaumont Distribution, les crédits d’impôts, France 2, France 3, OCS, Canal +, la RAI… la main à la poche, et généreux, pour une fois. Vous serrez les rangs, vous défendez l’un des vôtres. Les plus puissants entendent défendre leurs prérogatives : ça fait partie de votre élégance, le viol est même ce qui fonde votre style. La loi vous couvre, les tribunaux sont votre domaine, les médias vous appartiennent. Et c’est exactement à cela que ça sert, la puissance de vos grosses fortunes : avoir le contrôle des corps déclarés subalternes. Les corps qui se taisent, qui ne racontent pas l’histoire de leur point de vue. Le temps est venu pour les plus riches de faire passer ce beau message : le respect qu’on leur doit s’étendra désormais jusqu’à leurs bites tachées du sang et de la merde des enfants qu’ils violent. Que ça soit à l’Assemblée nationale ou dans la culture – marre de se cacher, de simuler la gêne. Vous exigez le respect entier et constant. Ça vaut pour le viol, ça vaut pour les exactions de votre police, ça vaut pour les césars, ça vaut pour votre réforme des retraites. C’est votre politique : exiger le silence des victimes. Ça fait partie du territoire, et s’il faut nous transmettre le message par la terreur vous ne voyez pas où est le problème. Votre jouissance morbide, avant tout. Et vous ne tolérez autour de vous que les valets les plus dociles. Il n’y a rien de surprenant à ce que vous ayez couronné Polanski : c’est toujours l’argent qu’on célèbre, dans ces cérémonies, le cinéma on s’en fout. Le public on s’en fout. C’est votre propre puissance de frappe monétaire que vous venez aduler. C’est le gros budget que vous lui avez octroyé en signe de soutien que vous saluez – à travers lui c’est votre puissance qu’on doit respecter.

Il serait inutile et déplacé, dans un commentaire sur cette cérémonie, de séparer les corps de cis mecs aux corps de cis meufs. Je ne vois aucune différence de comportements. Il est entendu que les grands prix continuent d’être exclusivement le domaine des hommes, puisque le message de fond est : rien ne doit changer. Les choses sont très bien telles qu’elles sont. Quand Foresti se permet de quitter la fête et de se déclarer «écœurée», elle ne le fait pas en tant que meuf – elle le fait en tant qu’individu qui prend le risque de se mettre la profession à dos. Elle le fait en tant qu’individu qui n’est pas entièrement assujetti à l’industrie cinématographique, parce qu’elle sait que votre pouvoir n’ira pas jusqu’à vider ses salles. Elle est la seule à oser faire une blague sur l’éléphant au milieu de la pièce, tous les autres botteront en touche. Pas un mot sur Polanski, pas un mot sur Adèle Haenel. On dîne tous ensemble, dans ce milieu, on connaît les mots d’ordre : ça fait des mois que vous vous agacez de ce qu’une partie du public se fasse entendre et ça fait des mois que vous souffrez de ce qu’Adèle Haenel ait pris la parole pour raconter son histoire d’enfant actrice, de son point de vue.

Alors tous les corps assis ce soir-là dans la salle sont convoqués dans un seul but : vérifier le pouvoir absolu des puissants. Et les puissants aiment les violeurs. Enfin, ceux qui leur ressemblent, ceux qui sont puissants. On ne les aime pas malgré le viol et parce qu’ils ont du talent. On leur trouve du talent et du style parce qu’ils sont des violeurs. On les aime pour ça. Pour le courage qu’ils ont de réclamer la morbidité de leur plaisir, leur pulsion débile et systématique de destruction de l’autre, de destruction de tout ce qu’ils touchent en vérité. Votre plaisir réside dans la prédation, c’est votre seule compréhension du style. Vous savez très bien ce que vous faites quand vous défendez Polanski : vous exigez qu’on vous admire jusque dans votre délinquance. C’est cette exigence qui fait que lors de la cérémonie tous les corps sont soumis à une même loi du silence. On accuse le politiquement correct et les réseaux sociaux, comme si cette omerta datait d’hier et que c’était la faute des féministes mais ça fait des décennies que ça se goupille comme ça : pendant les cérémonies de cinéma français, on ne blague jamais avec la susceptibilité des patrons. Alors tout le monde se tait, tout le monde sourit. Si le violeur d’enfant c’était l’homme de ménage alors là pas de quartier : police, prison, déclarations tonitruantes, défense de la victime et condamnation générale. Mais si le violeur est un puissant : respect et solidarité. Ne jamais parler en public de ce qui se passe pendant les castings ni pendant les prépas ni sur les tournages ni pendant les promos. Ça se raconte, ça se sait. Tout le monde sait. C’est toujours la loi du silence qui prévaut. C’est au respect de cette consigne qu’on sélectionne les employés.

Et bien qu’on sache tout ça depuis des années, la vérité c’est qu’on est toujours surpris par l’outrecuidance du pouvoir. C’est ça qui est beau, finalement, c’est que ça marche à tous les coups, vos saletés. Ça reste humiliant de voir les participants se succéder au pupitre, que ce soit pour annoncer ou pour recevoir un prix. On s’identifie forcément – pas seulement moi qui fais partie de ce sérail mais n’importe qui regardant la cérémonie, on s’identifie et on est humilié par procuration. Tant de silence, tant de soumission, tant d’empressement dans la servitude. On se reconnaît. On a envie de crever. Parce qu’à la fin de l’exercice, on sait qu’on est tous les employés de ce grand merdier. On est humilié par procuration quand on les regarde se taire alors qu’ils savent que si Portrait de la jeune fille en feu ne reçoit aucun des grands prix de la fin, c’est uniquement parce qu’Adèle Haenel a parlé et qu’il s’agit de bien faire comprendre aux victimes qui pourraient avoir envie de raconter leur histoire qu’elles feraient bien de réfléchir avant de rompre la loi du silence. Humilié par procuration que vous ayez osé convoquer deux réalisatrices qui n’ont jamais reçu et ne recevront probablement jamais le prix de la meilleure réalisation pour remettre le prix à Roman fucking Polanski. Himself. Dans nos gueules. Vous n’avez décidément honte de rien. Vingt-cinq millions, c’est-à-dire plus de quatorze fois le budget des Misérables, et le mec n’est même pas foutu de classer son film dans le box-office des cinq films les plus vus dans l’année. Et vous le récompensez. Et vous savez très bien ce que vous faites – que l’humiliation subie par toute une partie du public qui a très bien compris le message s’étendra jusqu’au prix d’après, celui des Misérables, quand vous convoquez sur la scène les corps les plus vulnérables de la salle, ceux dont on sait qu’ils risquent leur peau au moindre contrôle de police, et que si ça manque de meufs parmi eux, on voit bien que ça ne manque pas d’intelligence et on sait qu’ils savent à quel point le lien est direct entre l’impunité du violeur célébré ce soir-là et la situation du quartier où ils vivent. Les réalisatrices qui décernent le prix de votre impunité, les réalisateurs dont le prix est taché par votre ignominie – même combat. Les uns les autres savent qu’en tant qu’employés de l’industrie du cinéma, s’ils veulent bosser demain, ils doivent se taire. Même pas une blague, même pas une vanne. Ça, c’est le spectacle des césars. Et les hasards du calendrier font que le message vaut sur tous les tableaux : trois mois de grève pour protester contre une réforme des retraites dont on ne veut pas et que vous allez faire passer en force. C’est le même message venu des mêmes milieux adressé au même peuple : «Ta gueule, tu la fermes, ton consentement tu te le carres dans ton cul, et tu souris quand tu me croises parce que je suis puissant, parce que j’ai toute la thune, parce que c’est moi le boss.»

Alors quand Adèle Haenel s’est levée, c’était le sacrilège en marche. Une employée récidiviste, qui ne se force pas à sourire quand on l’éclabousse en public, qui ne se force pas à applaudir au spectacle de sa propre humiliation. Adèle se lève comme elle s’est déjà levée pour dire voilà comment je la vois votre histoire du réalisateur et son actrice adolescente, voilà comment je l’ai vécue, voilà comment je la porte, voilà comment ça me colle à la peau. Parce que vous pouvez nous la décliner sur tous les tons, votre imbécillité de séparation entre l’homme et l’artiste – toutes les victimes de viol d’artistes savent qu’il n’y a pas de division miraculeuse entre le corps violé et le corps créateur. On trimballe ce qu’on est et c’est tout. Venez m’expliquer comment je devrais m’y prendre pour laisser la fille violée devant la porte de mon bureau avant de me mettre à écrire, bande de bouffons.

Adèle se lève et elle se casse. Ce soir du 28 février on n’a pas appris grand-chose qu’on ignorait sur la belle industrie du cinéma français par contre on a appris comment ça se porte, la robe de soirée. A la guerrière. Comme on marche sur des talons hauts : comme si on allait démolir le bâtiment entier, comment on avance le dos droit et la nuque raidie de colère et les épaules ouvertes. La plus belle image en quarante-cinq ans de cérémonie – Adèle Haenel quand elle descend les escaliers pour sortir et qu’elle vous applaudit et désormais on sait comment ça marche, quelqu’un qui se casse et vous dit merde. Je donne 80% de ma bibliothèque féministe pour cette image-là. Cette leçon-là. Adèle je sais pas si je te male gaze ou si je te female gaze mais je te love gaze en boucle sur mon téléphone pour cette sortie-là. Ton corps, tes yeux, ton dos, ta voix, tes gestes tout disait : oui on est les connasses, on est les humiliées, oui on n’a qu’à fermer nos gueules et manger vos coups, vous êtes les boss, vous avez le pouvoir et l’arrogance qui va avec mais on ne restera pas assis sans rien dire. Vous n’aurez pas notre respect. On se casse. Faites vos conneries entre vous. Célébrez-vous, humiliez-vous les uns les autres tuez, violez, exploitez, défoncez tout ce qui vous passe sous la main. On se lève et on se casse. C’est probablement une image annonciatrice des jours à venir. La différence ne se situe pas entre les hommes et les femmes, mais entre dominés et dominants, entre ceux qui entendent confisquer la narration et imposer leurs décisions et ceux qui vont se lever et se casser en gueulant. C’est la seule réponse possible à vos politiques. Quand ça ne va pas, quand ça va trop loin ; on se lève on se casse et on gueule et on vous insulte et même si on est ceux d’en bas, même si on le prend pleine face votre pouvoir de merde, on vous méprise on vous dégueule. Nous n’avons aucun respect pour votre mascarade de respectabilité. Votre monde est dégueulasse. Votre amour du plus fort est morbide. Votre puissance est une puissance sinistre. Vous êtes une bande d’imbéciles funestes. Le monde que vous avez créé pour régner dessus comme des minables est irrespirable. On se lève et on se casse. C’est terminé. On se lève. On se casse. On gueule. On vous emmerde.

2 mars 2020

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2 mars 2020

«Environ 2 millions d’images circulent le temps de lire ces phrases»

supermarche images

Par Clémentine Mercier 

Peter Szendy, auteur de la notion «d’iconomie» et à l’origine de l’exposition «le Supermarché des images» au Jeu de paume, revient sur les mécanismes d’inflation des visuels numériques, leur flux, leur stockage, et sur ce vertige stroboscopique qui organise notre vision capitaliste du monde.

D’abord intéressé par toutes les formes d’écoute, de la musique à l’espionnage , le philosophe et musicologue Peter Szendy, professeur en humanités et en littérature comparée à l’université Brown (Providence, Rhode Island, Etats-Unis), par ailleurs conseiller à la Philharmonie de Paris, s’est récemment penché sur les images, en particulier cinématographiques. Inspiré par les écrits de Karl Marx, Walter Benjamin et Gilles Deleuze, il a publié le Supermarché du visible, essai d’iconomie (éd. de Minuit, 2017), ouvrage à partir duquel s’est élaborée l’exposition du Jeu de paume. Pour Libération, Peter Szendy revient sur son analyse du visible contemporain - indissociable de l’économie numérique mondialisée -, sur sa privatisation, son immatérialité de façade et sur notre rapport modifié au regard qu’entraîne la circulation en masse des images.

Avez-vous délibérément cherché à nous étourdir dans cette exposition ?

Quand on entre dans le Jeu de paume, ce qu’on voit, c’est un déferlement. Il y a des images partout sur les murs. Pour son installation intitulée Since You Were Born, Evan Roth a imprimé toutes les pages Internet conservées dans la mémoire de son ordinateur depuis la naissance de sa fille en 2016. Comme si le stock des innombrables images accumulées au cours d’une tranche de vie avait explosé en se répandant dans l’atmosphère. Il y avait, en 2015, trois milliards d’images qui circulaient chaque jour sur les réseaux sociaux (il y en a sans doute beaucoup plus aujourd’hui). Ce qui veut dire environ 2 millions d’images pendant le temps qu’il vous a fallu pour lire les phrases qui précèdent. Je n’ai cherché à étourdir personne : c’est l’économie des images, ce que j’appelle l’«iconomie», qui est devenue vertigineuse.

Qu’est-ce qui a changé entre l’apparition de la photographie, la naissance du cinéma au XIXe siècle et les images d’aujourd’hui ?

L’immense majorité des images est désormais numérique. Et elles circulent comme jamais elles n’ont circulé. Elles sont faites de lignes de code, elles sont transportées à travers des câbles Internet posés sur les fonds océaniques. Les images sont devenues des flux de données canalisées qui coagulent ici ou là selon des formats changeants. L’œuvre qu’expose Jeff Guess, Addressability, montre ce nouvel état de l’image de manière saisissante : des clichés d’actualité trouvés sur le réseau cristallisent lentement, ils prennent forme à mesure que les points lumineux qui les composent (les pixels) arrivent à leur destination, c’est-à-dire à l’emplacement qui leur est alloué sur l’écran.

Qu’implique la fin de la matérialité des images ?

Face à un écran, on est tenté de penser que les images sont dématérialisées. Or, il n’en est rien. A côté des pixels volants d’Addressability, le visiteur croise une œuvre d’Andreï Molodkin, YES, qui rappelle, avec ses tuyaux pleins de pétrole brut, que la luminosité des images vient des énergies fossiles. En moulant dans de la glace des supports de stockage d’images (clé USB, cédérom…), Geraldine Juárez évoque, quant à elle, l’impact écologique des data centers qu’il faut constamment refroidir. Plutôt que leur immatérialité, l’exposition montre la variété des matières qui composent les images.

Est-ce l’économie qui, au fond, façonne notre vision du monde ? Et si oui, comment ?

Que l’économie façonne notre vision du monde, c’est ce que disait déjà Marx. Mais les catégories de l’économie néolibérale imprègnent aujourd’hui plus que jamais le tissu de notre existence (on pense en termes de «capital santé», on acquiert des «crédits» en étudiant…). L’exposition tente de montrer que le fait même de voir ou d’être visible relève d’un travail, d’une production. Les artistes racontent des vies passées à cliquer pour vendre des likes ou des vues, en échange d’un salaire de misère : c’est ce qu’on pourrait appeler le travail à la chaîne de la visibilité. Dans une installation intitulée Are You Human ? Aram Bartholl évoque ces puzzles d’images (les «Captcha») que Google nous demande d’identifier pour accéder à un site : en repérant les feux rouges, par exemple, nous travaillons à notre insu pour éduquer les programmes qui piloteront les voitures de demain.

Vous écrivez dans le Supermarché du visible que nous sommes devenus «de très hauts débiteurs d’images». Qu’est-ce que cela veut dire ?

Je voulais indiquer deux aspects indissociables de notre rapport aux images aujourd’hui. Il y a, d’une part, le haut débit de notre approvisionnement (comme l’écrivait Paul Valéry, en 1928 déjà, nous sommes «alimentés d’images […] naissant et s’évanouissant au moindre geste»). Et il y a d’autre part le fait que nos yeux tendent à incorporer la structure de l’endettement : chaque regard que nous portons sur une image est déjà débiteur, il est déjà en train de se reporter sur la suivante.

Vous n’avez pas abordé les images produites à l’échelle individuelle (les selfies, les filtres…) ni toutes les quantités d’images produites pour les ordinateurs ? L’«iconomie» innerve tous les champs…

Parmi les milliards d’images qui circulent chaque jour, les selfies occupent, à l’évidence, une place centrale. Dans l’exposition, on est encouragé à en faire devant un miroir sur lequel Geraldine Juárez a inscrit le logo de Getty Images, comme si nos visages étaient voués à être engloutis dans cette vaste banque d’images qui est en train de privatiser le visible. Mais le champ de ce que j’appelle l’«iconomie» inclut aussi l’opposé de ces autoportraits anthropocentrés, à savoir toutes les images produites par des machines uniquement pour des machines. Trevor Paglen, qui présente dans l’exposition une cascade vue par deux algorithmes de vision artificielle, parle à ce sujet de «culture visuelle invisible» : la plupart des images de surveillance, par exemple, circulent sans que nul être humain ne les voie.

Peut-on sortir de l’iconomie ?

L’iconomie, c’est la condition des images telle qu’elle nous apparaît aujourd’hui. Mais l’immense marché global des images contemporaines nous invite aussi à penser, rétrospectivement, que l’image a peut-être toujours été une affaire d’échange entre différents formats. En ouverture du catalogue de l’exposition, je tente de relire dans ce sens le mythe fondateur de l’origine de la peinture chez Pline : l’invention de l’image peinte, c’était le tracé d’une ombre, certes, mais qui était déjà en train de devenir un moulage. Autrement dit, l’invention de la peinture, c’était un changement de format, ou mieux une économie de formats. Donc, pour vous répondre, si l’iconomie est consubstantielle aux images, il ne s’agit sans doute pas tant d’en sortir que de la réinventer autrement.

2 mars 2020

Aubade

aubade

2 mars 2020

Donald Trump

trump66

2 mars 2020

Portrait - Une jeune youtubeuse de la droite allemande propulsée « égérie anti-Greta Thunberg »

Par Damien Leloup

Quasi inconnue du grand public il y a deux semaines, Naomi Seibt, qui publie des vidéos conservatrices sur YouTube, fait l’objet d’une intense couverture médiatique.

Des dizaines et des dizaines d’articles en quelques jours : une jeune youtubeuse allemande, Naomi Seibt, s’est retrouvée propulsée à la fin février au poste d’« anti-Greta Thunberg », par le biais d’un article du Washington Post annonçant son recrutement par le Heartland Institute, un think tank américain qui défend notamment des positions climatosceptiques.

Pourtant, à l’exception d’un visage juvénile, Naomi Seibt, 19 ans, n’a pas grand-chose à voir avec Greta Thunberg, ni même avec une « anti-Greta ». D’abord parce qu’avant de figurer dans la presse mondiale, la jeune femme était globalement inconnue du grand public, même en Allemagne. Avec 58 000 abonnés, et moins de 100 000 vues sur la plupart de ses vidéos, sa chaîne YouTube est loin d’être un succès d’audience.

Surtout, là où Greta Thunberg a fait de la lutte contre le réchauffement climatique son unique sujet de mobilisation, Naomi Seibt n’était, jusqu’à son recrutement par le Heartland Institute, qu’assez marginalement intéressée par les questions environnementales.

Le sujet qui l’anime, explique-t-elle régulièrement, est plutôt la liberté d’expression. Sa plus grande peur est que l’Allemagne (re)devienne « une dictature communiste », comme elle l’explique dans sa première vidéo officielle, publiée il y a un peu moins d’un an.

Migrants, féminisme, et assez peu d’environnement

Sur une vingtaine de vidéos publiées sur sa chaîne avant le début de février, seules deux sont consacrées au réchauffement climatique. Les autres développent surtout des thématiques classiques de la droite allemande, avec des positions souvent proches de celles du parti Alternativ für Deutschland (AfD – « Alternative pour l’Allemagne »), avec qui elle nie toute proximité malgré sa participation à au moins un événement organisé par le parti.

Naomi Seibt, qui accueille ses abonnés par un mot de bienvenue à « celles et ceux qui pensent différemment », a ainsi consacré des vidéos à l’immigration en Allemagne, à la « fierté d’être Allemande », à l’Etat-providence, ou au fait qu’on pouvait être « forte sans être féministe ».

Elle a également publié une vidéo en « hommage aux victimes de Jeffrey Epstein », qui reprend les codes principaux du traitement de ce sujet par l’extrême droite américaine, soulignant notamment la proximité de l’ancien financier avec le couple Clinton, mais pas celle qu’il entretenait aussi avec Donald Trump.

Son sujet favori reste toutefois les « manipulations des médias », accusés de tromper volontairement le grand public. C’est d’ailleurs ces mêmes médias qu’elle accuse d’avoir poussé les comparaisons entre elle et Greta Thunberg.

Le titre de sa dernière vidéo : « comment osez-vous ? »

Ce dernier point est très discutable : la comparaison avec Greta Thunberg a surtout été poussée par le Heartland Institute, qui met très explicitement face à face les deux jeunes femmes dans deux vidéos publiées en février.

Connu pour son rôle dans les campagnes de lobbying visant à minimiser les dangers du tabac dans les années 1990, puis pour avoir financé des conférences et des publications niant le rôle de l’homme dans le réchauffement climatique, le think tank défend une ligne ultralibérale, et soutient globalement les politiques du gouvernement Trump en matière d’environnement et d’économie.

Le Heartland Institute ne cache d’ailleurs pas vraiment son intention de faire de Mme Seibt une « anti-Greta » à l’échelle mondiale. Il a d’ores et déjà annoncé la participation de la youtubeuse à la prochaine Conservative Political Action Conference (CPAC), grand-messe de la droite américaine, où elle fera un discours sur « l’alarmisme climatique ».

« Naomi Seibt [a rejoint le Heartland Institute et] travaillera sur la communication d’un message réaliste sur le changement climatique à sa génération en Europe et aux Etats-Unis ; cette génération a pataugé dans le catastrophisme stérile toute sa vie », explique le think tank dans un communiqué. Naomi Seibt nie, elle, toute « instrumentalisation » de la part du Heartland Institute ; ses deux dernières vidéos s’en prennent aux médias, qu’elle accuse de l’avoir espionnée et d’avoir diffusé des mensonges sur elle. Le titre de sa dernière vidéo ? « How dare you » (comment osez-vous ?), référence à un discours célèbre de Greta Thunberg.

2 mars 2020

Kate Moss

kate41

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