
Par Gilles Paris, Washington, correspondant
Les articles d’« impeachment » ont été adoptés mercredi sur des lignes presque strictement partisanes. Le président doit désormais être jugé par le Sénat.
Nancy Pelosi, la speaker (présidente) de la Chambre des représentants venait tout juste d’annoncer le résultat du premier vote sur les deux articles de mise en accusation de Donald Trump, mercredi 18 décembre. Quelques applaudissements timides, sur les bancs démocrates, se sont aussitôt attiré un regard et un geste sans réplique de l’élue de Californie, toujours armée du maillet de présidente. Les applaudissements se sont immédiatement tus. L’heure n’était pas à une célébration de victoire.
L’épilogue de la séance historique au cours de laquelle Donald Trump est devenu le troisième président de l’histoire des Etats-Unis mis en accusation, pour abus de pouvoir et obstruction au Congrès, était attendu. Presque aucune voix n’a manqué. Le premier article a été adopté par 230 voix contre 197, et le second par 229 voix contre 198. Il en fallait au minimum 216 pour les valider.
Les deux blocs qui se sont manifestés dans l’urne s’étaient déjà affrontés tout au long d’une journée d’explications de vote aussi âpre que tendue.
Les uns après les autres, les démocrates ont fait part de leur « tristesse », assurant avoir dû se résoudre à la dernière extrémité constitutionnelle qu’est la procédure d’« impeachment ». « Le président ne nous a pas laissé le choix, a indiqué Nancy Pelosi en tout début de séance, si nous n’agissions pas maintenant, nous manquerions à notre devoir. » Les uns après les autres, ils ont répété que le dossier ukrainien était à leurs yeux accablant, tout comme la tactique d’obstruction choisie par la Maison Blanche qui a refusé de coopérer avec la Chambre des représentants, empêchant des témoins de répondre à des assignations à comparaître et refusant de livrer le moindre document.

« Personne n’est au-dessus de la loi »
L’affaire ukrainienne est partie du signalement d’un lanceur d’alerte après un échange téléphonique jugé alarmant entre Donald Trump et son homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky, le 25 juillet.
Au cours de cette conversation, le président des Etats-Unis avait demandé « une faveur » : l’ouverture d’enquêtes visant ses adversaires politiques, dont l’ancien vice-président démocrate Joe Biden, candidat à l’investiture présidentielle pour 2020 et dont le fils Hunter avait siégé au conseil d’administration d’une compagnie gazière ukrainienne. L’enquête de la Chambre a mis en évidence un « donnant-donnant » signifié à Kiev par un canal diplomatique officieux piloté par l’avocat personnel du président, Rudy Giuliani.
Les dizaines d’orateurs démocrates qui se sont succédé ont assuré mercredi qu’aux Etats-Unis « personne n’est au-dessus de la loi », et qu’en votant en faveur de la mise en accusation du président, ils entendaient respecter leur serment de respecter et de protéger la Constitution des Etats-Unis, appelant à la rescousse les Pères fondateurs les plus éloquents, d’Alexander Hamilton à James Madison.
Inlassablement, ils ont invité leurs collègues républicains à placer cette Constitution au-dessus de l’allégeance à leur parti et au président, tout d’abord pour protéger la prochaine élection présidentielle de toute forme d’interférences. « Ce qui est en jeu ici, c’est l’idée même de l’Amérique, l’idée que nous sommes une nation de lois, pas d’hommes », a estimé Adam Schiff, le président de la commission du renseignement, qui a mené l’essentiel des auditions.
Une minute de silence
Le geste autoritaire à ses troupes de Nancy Pelosi, après le premier vote, avait pour objectif de ne pas alimenter le portrait dressé par les élus républicains d’un camp démocrate aveuglé par sa « haine » du président.
Niant en bloc les accusations relatives à l’Ukraine, conformément à la tactique de Donald Trump, ces derniers ne se sont pas privés de rappeler les citations les plus radicales de certains élus démocrates pour instruire ce procès. Le numéro deux du « Grand Old Party » (GOP) à la Chambre, Steve Scalise (Louisiane) est allé un pas plus loin en assurant que les démocrates « haïssent » également les électeurs républicains.
L’un des principaux arguments développés par les conservateurs a été d’accuser leurs adversaires de vouloir défaire au Congrès le résultat obtenu démocratiquement dans les urnes en 2016. Théâtral, le représentant de l’Ohio Bill Johnson a même imposé une minute de silence au nom des « 63 millions » d’électeurs bafoués selon lui par la procédure lancée à la Chambre. Le responsable du Parti démocrate au sein de cette assemblée, Steny Hoyer (Maryland) l’a invité plus tard à respecter tout autant les « 65 millions » d’électeurs qui s’étaient alors portés sur la démocrate Hillary Clinton, qui avait largement remporté le vote populaire, mais perdu au sein du collège des grands électeurs.
Les élus républicains ont également réquisitionné les Pères fondateurs, qui se sont retrouvés tiraillés entre les deux camps. Ils ont assuré que par cette procédure dénuée selon eux de motifs sérieux et convaincants, les démocrates allaient banaliser l’« impeachment » et en faire une menace permanente pour les futurs présidents.
« Lorsque Jésus a été faussement accusé de trahison, Ponce Pilate a donné à Jésus l’occasion de faire face à ses accusateurs, a assuré avec emphase, Barry Loudermilk (Géorgie). Au cours de ce simulacre de procès, Ponce Pilate a accordé plus de droits à Jésus que les démocrates n’en ont accordé à ce président dans ce processus. » Dans une référence à Pearl Harbor, en 1941, Mike Kelly (Pennsylvanie) a qualifié la procédure d’« infamie » comparable à l’attaque japonaise qui avait précipité l’entrée en guerre des Etats-Unis.
« Nancy Pelosi la dingue »
Alors que la joute s’éternisait au Congrès, Donald Trump avait quitté la Maison Blanche en milieu d’après midi sans un mot pour les journalistes massés comme de coutume à proximité de l’hélicoptère Marine One, immobilisé sur la pelouse sud de la demeure présidentielle.
Le président avait donné rendez-vous à ses supporteurs dans le Michigan, un Etat crucial pour sa réélection. Il vantait devant eux, comme de coutume, un bilan qu’il présente comme sans précédent dans l’histoire du pays, lorsque l’écho des votes de la Chambre des représentants lui est parvenu. « Les démocrates de Nancy Pelosi la dingue portent une marque de honte éternelle », a-t-il assuré, avant de s’attaquer avec virulence à d’autres adversaires, dont le chef de la minorité au Sénat, Chuck Schumer, élu de l’Etat de New York. « Il avait l’habitude de me lécher le cul, il était prêt à tout faire pour moi », a-t-il assuré. « Cherchez combien d’argent je lui ai donné en tout » pour ses campagnes, a-t-il ajouté : « Et au fait, Chuck, il va falloir rendre tout ça ! »
Au cours du même meeting, le locataire de la Maison Blanche s’en est pris à une légende démocrate du Congrès, John Dingell, élu du Michigan, mort en février, et dont la veuve, Debbie, qui a pris sa succession, avait annoncé qu’elle voterait en faveur de sa mise en accusation. Donald Trump a déploré un manque de reconnaissance après qu’il avait octroyé selon lui des funérailles « A + » à un disparu dont il a laissé entendre en outre qu’il s’était peut-être retrouvé en enfer.
Debbie Dingell a réagi avec indignation sur son compte Twitter. « Je me prépare à passer mes premières fêtes sans l’homme que j’ai aimé (…) et vos paroles blessantes ont juste rendu mon deuil beaucoup plus difficile », a-t-elle écrit.