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Jours tranquilles à Paris

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17 décembre 2019

Libération (no comment...)

libé

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17 décembre 2019

TREATS - Jessica

jessica

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17 décembre 2019

Internet au secours des ventes de jouets à Noël

jouets

Par Cécile Prudhomme

Près de 30 % des jouets vendus en fin d’année en France le sont sur le Web. Un circuit de distribution dominé par Amazon, qui comporte ses avantages, mais beaucoup de contraintes pour les fabricants.

Les grèves et les manifestations finiront-elles par contraindre les Français à acheter les jouets de Noël sur Internet plutôt qu’en magasin ?

A quelques jours du réveillon, c’est l’une des principales craintes des enseignes de distribution pour ce mois de décembre qui concentre un tiers des ventes annuelles du secteur. En 2018, déjà, 30 % des acheteurs de jouets avaient déclaré avoir fait leurs courses sur le Web pour éviter les perturbations dues aux mouvements des « gilets jaunes », soit 8 points de plus qu’auparavant, selon l’institut NPD.

« Après une chute entre 7 % et 20 %, selon les magasins, la première semaine de décembre, l’activité a été stable lors de la deuxième, ce qui est encourageant, explique-t-on chez JouéClub, numéro un des ventes en France. On note néanmoins une progression de 20 % de l’activité sur le drive cette semaine-ci. »

Un signe du poids grandissant d’Internet dans ce marché. Le secteur du jouet est l’un des plus attaqués par le commerce en ligne, surtout en cette période : la Fédération française des industries jouet-puériculture (FJP) prévoit que 30 % des achats, en cette fin d’année, se feront sur la Toile. Un secteur dominé par Amazon, qui s’octroie 44 % de parts de marché en France, selon l’institut Kantar Worldpanel.

Les spécialistes du jouet (JouéClub, La Grande Récré…) comptent aussi sur Internet pour faire venir les clients en boutique. « Cela doit être une extension du point de vente physique, un bouquet de solutions complémentaires au service du magasin », résume Nathalie Peron-Lecorps, directrice générale de PicWicToys, enseigne née en 2019 du rapprochement entre PicWic et Toys’R’Us France.

Incontournable

Chez King Jouet, qui vient d’ouvrir deux boutiques à Paris, les différents canaux de vente ont été entièrement imbriqués, en permettant, par exemple, le paiement en ligne ou en magasin, la livraison à domicile ou en magasin… « En trois ans, on a doublé la part du numérique, de 5 % à 10 %, constate Philippe Gueydon, directeur général de King Jouet. D’ici à trois ans, on sera peut-être à 20 %. » L’enseigne JouéClub, qui réalise 5 % de son chiffre d’affaires sur Internet − avec 55 % des achats en ligne retirés en magasin −, vise les 10 % en 2021.

Pour les fabricants aussi, l’e-commerce est devenu incontournable. Avec ses avantages et ses contraintes. « Amazon est un passage obligé, car, au regard de leur audience, c’est là que se trouvent nos clients potentiels », estime Philippe Bernard, directeur général de Goliath France, qui compte 7 % de ses ventes sur le Web.

« AMAZON EST UN PASSAGE OBLIGÉ, CAR, AU REGARD DE LEUR AUDIENCE, C’EST LÀ QUE SE TROUVENT NOS CLIENTS POTENTIELS »

Pas facile, toutefois, d’y connaître le succès, tant l’offre est abondante. Il faut tout d’abord effectuer davantage de mises en avant des produits. « Comme les gens ne peuvent pas manipuler les jeux, nous mettons un maximum de photos et nous avons aussi lancé une chaîne YouTube en 2018 », explique Marine Camus du service marketing de la marque Widyka, qui édite le jeu Because Potatoes, vendu à 20 000 exemplaires.

Ensuite, ils doivent s’adapter aux exigences des sites de commerce en ligne. « Ils ne veulent pas de jouets à trop petit prix, car cela ne couvre pas leurs frais de livraison » et « les fabricants de figurines d’action ont plus de mal à travailler avec eux, puisque les produits sont bien souvent conditionnés en assortiments, ce qui pose des problèmes dans la gestion du stock », estime un industriel, sous couvert d’anonymat.

« On n’a pas trop le choix »

La logistique, c’est précisément ce qu’Amazon cherche à optimiser, tant sur le travail de manutention que sur la place occupée dans ses espaces de stockage. « [Le groupe américain] souhaite désormais qu’on leur envoie une poupée par carton et non pas six, de manière à pouvoir les envoyer directement à leurs clients, sans défaire les colis. On a eu beaucoup de pressions aux Etats-Unis cette année sur ce sujet », raconte Christophe Salmon, directeur général de Mattel France.

La taille des boîtes pose aussi problème. « Nos déguisements sont pour la plupart présentés dans des coffrets qui participent à la beauté du produit, raconte Laure Lübeck, responsable marketing chez César. Et c’est ce que demandent les magasins. Mais Amazon, lui, veut de moins en moins de grosses boîtes. » D’autres fabricants se sont vu invités à gérer eux-mêmes les stocks et à faire partir la marchandise chez les clients depuis leurs propres entrepôts.

Impossible, pour autant, de se passer d’un acteur aussi puissant qu’Amazon. « On n’a pas trop le choix. Deux millions de Français achètent des jeux chez eux », déclare Jonathan Algaze, le PDG et fondateur de Topi Games, le fabricant du célèbre jeu Ta mère en slip, qui avait pourtant connu des déboires avec le géant américain en 2018, concernant des pénalités de livraison et des invendus non rendus.

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17 décembre 2019

Anna Johansson

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17 décembre 2019

Royaume-Uni : un Parlement plus jeune, plus populaire, et désormais en faveur du Brexit

Par Cécile Ducourtieux, Londres, correspondante

Pas moins de 109 nouveaux élus tories vont prendre place aux Communes. Ils sont parvenus à enfoncer le bastion travailliste des Midlands et du nord de l’Angleterre.

La photographie a beaucoup tourné sur les réseaux sociaux. Dimanche 15 décembre, cinq députés conservateurs fraîchement élus, écharpe bleu roi au cou (la couleur de leur parti), arpentent l’air décontracté un quai de gare quelque part au nord de l’Angleterre. Ils s’apprêtent à prendre le train de Londres, pour leur première rentrée parlementaire, le 17 décembre. Quatre garçons et une fille : on reconnaît Dehenna Davison, 26 ans, un bonnet à pompon enfoncé sur le crâne. A Bishop Auckland, une circonscription Labour depuis 1935, la nouvelle coqueluche des médias et de la formation tory a balayé sans ménagement la députée sortante Helen Goodman, 61 ans.

Ce simple cliché dit beaucoup du paysage britannique ayant émergé à l’issue des élections générales du 12 décembre. Emmenés par le premier ministre Boris Johnson, portés par une campagne électorale efficace, sur la promesse mille fois répétée d’un « get Brexit done ! » le 31 janvier 2020, les conservateurs ont décroché une majorité historique à la Chambre des communes : 365 sièges sur 650. Pas moins de 109 nouveaux élus tories vont prendre place dans l’enceinte vénérable (sur un total de 140 députés novices, tous partis confondus).

Les « Boris’s Babies » symbole du renouveau

Surtout, ils sont parvenus à enfoncer le « mur rouge », bastion travailliste des Midlands et du nord de l’Angleterre. Grâce notamment à ces cinq élus, et à une grosse vingtaine d’autres, issus des mêmes régions. Jeunes, modernes, et d’extraction souvent modeste, ces « Boris’s Babies », comme les qualifie déjà la presse conservatrice, seraient le symbole et le ferment du renouveau à l’œuvre au sein de la droite britannique : à 100 % pour le Brexit, et davantage tournés vers les classes populaires.

Ils ont grandi dans la circonscription qui les a élus, sont passés par une école publique et une université régionale. On est très loin du député conservateur-type : un mâle blanc, étudiant dans un collège huppé (du type Eton ou Harrow), ayant parfait sa formation politique à Oxford. Boris Johnson par exemple, David Cameron ou Jacob Rees-Mogg, ce dernier (actuel secrétaire d’Etat aux relations avec le Parlement), collant au stéréotype jusqu’à la caricature.

Stuart Anderson, lui, a quitté l’école à 16 ans pour l’armée. Grièvement blessé au pied, il s’est reconverti dans la sécurité, ne s’est engagé au sein des tories qu’en 2016. Il a été élu le 12 décembre à Wolverhampton South West, dans l’ex-poumon minier des Midlands. Dehenna Davison est née à Sheffield ; sa mère est infirmière, son père était tailleur de pierre, il a été tué dans un pub quand elle était adolescente. Elle a travaillé dans une société de jeux vidéo, mais a quand même été attachée parlementaire auprès de M. Rees Mogg pendant un an.

Des élus aux parcours différents

A 24 ans, Sara Britcliffe, la benjamine du groupe parlementaire, a remporté de justesse le siège de Hyndburn, au nord de Manchester. Jonathan Gullis, 29 ans, était jusqu’à présent professeur de collège à Stoke-on-Trent North, il a même été représentant syndical.

Jacob Young, un ingénieur chimiste de 26 ans, est devenu le premier élu conservateur de l’histoire de la circonscription de Redcar. Il y est né, y a étudié et a eu droit à un hommage indirect du premier ministre, le 13 décembre, Boris Johnson se félicitant de la transformation de « Redcar en Bluecar ». « Les stéréotypes sur les conservateurs ont vécu, a déclaré le jeune homme au Sunday Times. Les élus viennent de toutes les parties du pays, et avec plein de parcours différents. »

Jacob Young est ouvertement homosexuel, tout comme Elliot Colburn, 27 ans, qui a délogé les libéraux démocrates de la circonscription de Carshalton et Wallington, au sud de Londres. A l’annonce du résultat, il a embrassé à pleine bouche son partenaire. « Je voulais montrer que nous n’avions pas peur », a déclaré M. Colburn, cible d’attaques homophobes pendant la campagne. « Cela aide les gens à réaliser que nous sommes comme n’importe quel autre couple », a ajouté le jeune homme. En tout, vingt-quatre élus tories se revendiquent gays ou bisexuels (et dix-huit dans le groupe travailliste). « Westminster est le Parlement le plus gay au monde », s’est félicité le Sunday Times.

S’il reste majoritairement masculin, le parti conservateur a aussi amélioré la représentation des femmes au sein de son groupe parlementaire, avec 87 élues pour 277 députés hommes, mais il reste loin du Labour en la matière, où les députées ont pris numériquement l’avantage (104 femmes sur 203 élus au total).

Les Communes seront aussi plus diversifiées que jamais sur le plan ethnique, avec 10 % d’élus noirs ou issus du sous-continent indien. Ils sont vingt-deux chez les tories, et quarante et un chez les travaillistes.

Possible coup de barre au centre

Mais ces nouveaux élus, côté conservateurs sont tous d’ardents brexiters et se sont engagés à voter en faveur du Withdrawal Agreement Bill, l’acte législatif inscrivant dans le droit britannique l’accord de divorce avec l’Union européenne (UE).

A en croire le Telegraph, Boris Johnson entend le leur soumettre dès vendredi 20 décembre, et dans une version durcie, supprimant la possibilité d’allonger d’un an, au-delà du 31 décembre 2020, la période de transition post-Brexit.

D’où la mise en garde de Tim Bale, professeur à l’université Queen Mary de Londres, alors que pas mal d’experts phosphorent sur un possible coup de barre au centre du premier ministre, qui a jusqu’à présent surtout flatté l’aile droite et populiste du parti.

« Les nouveaux élus tories sont plus jeunes et semblent très libéraux sur le plan des mœurs. Mais attention, cela ne veut pas dire qu’ils le seront aussi sur le plan économique. Ce n’est pas parce qu’on est originaire du nord de l’Angleterre que l’on va forcement mener une politique centriste. Pour être sélectionné en tant que candidat au plan local, il fallait être très conservateur et très brexiter », assure le politologue.

Le Parlement devrait être d’autant plus polarisé, que l’essentiel des modérés, côté tory, ont perdu leur mandat. Ils ont préféré ne pas se représenter (Ken Clarke, Rory Stewart, Guto Bebb) ou ont été sèchement battus après avoir concouru en temps qu’indépendants (Dominic Grieve, David Gauke).

Matthew Goodwin, professeur de politique à l’université du Kent, estime quand même que « le groupe conservateur sera davantage conscient de la nécessité de parler aussi fortement aux classes populaires qu’aux classes moyennes. Le parti est engagé dans un processus de réalignement, et les travaillistes ont du coup du souci à se faire ».

Jeudi 19 décembre, lors du discours de la Reine ouvrant officiellement la cession parlementaire, Boris Johnson doit confirmer l’injection de 20 milliards de livres sterling (24 milliards d’euros) en plus sur cinq ans pour le système de santé national et des « milliards » pour les infrastructures du nord de l’Angleterre, où les transports en commun ont été délaissés. Un signal clair en direction des classes populaires, en rupture avec la politique d’austérité des conservateurs depuis 2010.

« Vous allez changer notre parti et aussi tout notre pays, pour le meilleur », a déclaré Boris Johnson en accueillant ses 109 nouveaux élus, lundi à Westminster. Sauront-ils lui demander des comptes sur ces promesses, une fois passée l’ivresse de la victoire ?

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17 décembre 2019

Miss Tic

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17 décembre 2019

Cinéma : Anna Karina disparaît

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À travers Anna Karina, qui fut sa muse toute une partie des années 60, Jean-Luc Godard voyait toujours autre chose. Et nous, qui l’aimions tant ? Nous, on est triste. Anna Karina est partie ce matin. Par Olivier Séguret

Il faudrait qu’Anna Karina meure avec moins de discrétion qu’elle a vécu. Même si ce n’est pas très glorieux de notre part à tous, nous pouvons saisir l’occasion du deuil pour faire l’effort de la célébrer avec l’attention, l’affection qu’elle mérite, sans espoir de réparer notre indélicatesse ni de l’absoudre. Car si tout un chacun connaît (au moins vaguement) et aime (au moins spontanément) Anna Karina, notre monde n’a pas été fichu de lui accorder la place qui lui revenait, sous le prétexte facile qu’elle ne la réclamait pas...

La discrétion d’Anna Karina, c’est vrai, était naturelle, ce qui pour une actrice signale d’emblée une anormalité. D’autant que cette discrétion n’était pas d’ordre timide, ou évanescent, ou hautain. C’était une discrétion farouche, sauvage et brute. Et cela remontait à loin.

Vivre sa vie

Si l’adolescence est le marqueur primitif de nos vies, celle d’Anna Karina fut l’histoire d’une rupture qu’elle décide très tôt. Il faut s’imaginer la jeune Hanne Karin Blarke Bayer en détresse et en colère, là-haut, à Copenhague, à la fin des années cinquante. Elle n’a pas connu son père, marin au long cours parti avant ses douze mois, et elle dira de sa mère qu’elle ne démontrait pas une grande envie de s’occuper d’elle. Dès l’âge de 14 ans, et à plusieurs reprises, elle va fuguer d’un domicile qui n’a de familial que le nom. Un peu de cabaret, quelques photos, un petit rôle dans un court-métrage : la gamine se débrouille pas mal, apprenant en même temps l’art et la rue. Les embrouilles fréquentes avec sa mère conduisent à la dispute de trop : un jour, Hanne Karin claque pour de bon la porte de sa maison, de sa famille, de son pays. Adieu Danemark, la gamine rêve de France et tend le pouce au bord de la route. Direction : Paris. Lorsqu’elle y débarque, elle a tout juste 17 ans.

Elle ne va pas errer longtemps. Comme dans un film trop facile, elle fait vibrer les radars d’une chercheuse de talents tandis qu’elle sirotait à la terrasse des Deux Magots. La gamine plaît, et d’ailleurs elle ne fait pas du tout gamine. Anna Karina tourne des pubs, fait des photos de mode et joue presque aussitôt les mannequins pour Cardin et Chanel. C’est d’ailleurs Mademoiselle Coco elle-même qui lui conseille de se trouver prestement un pseudo que l’on puisse retenir, et lui suggère le très dostoïevskien Anna Karina. La rencontre suivante ne sera pas moins décisive. Et davantage encore mythologique.

Une image, presque parfaite ?

Jean-Luc Godard, à cet instant, approche de la trentaine. Il est au seuil de son premier long métrage, À bout de souffle, dont il mijote le casting. Il découvre Anna Karina dans un publicité Palmolive où elle apparaît recouverte de bulles mousseuses et tombe instantanément sous le charme. Mais lequel exactement ? Le charme d’une muse possible ? D’une actrice évidente qui s’ignore encore ? D’une épouse ? D’une image presque trop parfaite de ce qu’il cherche dans la vie comme dans le cinéma ? En tout cas il veut cette image. Il l’aime déjà.

Godard invite Anna Karina à passer le casting d’À bout de souffle, dans lequel il lui propose un petit rôle. Lorsqu’elle comprend que ce rôle inclut une scène de nu, elle refuse avec fermeté. Godard s’étonne : pourtant, dans cette publicité... « Mais vous êtes fou ! Je porte un maillot de bain dans cette pub, et il est recouvert par les bulles de savon. C’est vous qui m’avez imaginée nue ! ». L’anecdote, rapportée par l’actrice, est follement prémonitoire. Godard, à travers Anna Karina, voit toujours autre chose. Pendant les sept ans et sept films qui vont suivre,  elle ne va cesser de l’inspirer.

Le petit rôle qu’il avait prévu lui confier dans À bout se souffle sera supprimé du scénario, manière assez claire de dire que c’était elle ou rien. Mais Godard écrit aussitôt ce qui sera le premier grand rôle d’Anna Karina dans son film suivant, Le Petit soldat. Il donne à son personnage le nom de Veronica Dreyer, en hommage au cinéaste danois qu’il admire. Encore mineure à une époque où la majorité était à 21 ans, la jeune femme doit quémander à sa mère une autorisation signée pour pouvoir tourner.

Godard : les années Karina

La période qui s’ouvre pour Karina continue à être celle qui alimente aujourd’hui encore sa mythologie. Bien sûr, elle tournera d’autres films pendant et surtout après sa période Nouvelle vague, et certains excellents. Mais c’est dans les années 1960-1966 que se cristallise l’iconographie impérissable d’un certain horizon cinéphile dont elle reste la perle merveilleuse et incontestée. Godard et Karina, quels que furent les hauts et bas de leur brève passion, se sont apportés l’un à l’autre bien plus que ce que s’apportent des couples durant des vies entières : Godard lui a donné ses plus beaux rôles et rendu sa filmographie exceptionnelle, tandis que la période Karina forme dans l’œuvre de Godard un recueil de films d’une cohésion stylistique, vitale, amoureuse, politique et féministe, absolument remarquable.

Le mariage civil entre le demi-helvète et la jeune Danoise a eu lieu le 3 mars 1961, à la mairie de Begnins, canton de Vaud, Suisse romande. Anna, toujours mineure, a dû être émancipée une fois encore via certificat maternel. Quelques jours plus tard, une cérémonie parisienne confirmera les noces à l'église protestante de l’avenue Marceau.

Toute une vie pour un madison

Les six films qui suivent le Petit soldat seront un miroir à la fois limpide et brisé de la tumultueuse relation qui se joue entre l’actrice et le cinéaste : Une femme est une femme, Vivre sa vie, Bande à part, Alphaville, Pierrot le fou et Made in USA. Un peu à l’image de ce qui se passe au même moment en Italie entre Michelangelo Antonioni et Monica Vitti, cette volée de films reste comme un épisode fabuleux dans la carrière de l’un comme de l’autre. Consécration immatérielle mais rarissime : au moins deux scènes tenues par Anna Karina sont entrées dans le patrimoine populaire, pas seulement français : son totémique « Qu’est-ce que je peux faire ? J’sais pas quoi faire ! » dans Pierrot le fou et le madison qu’elle danse dans un café en compagnie de Sami Frey et Pierre Brasseur dans Bande à part.

Vague nouvelle

Au cours de ces mêmes sixties, Anna Karina n’est pas la seule égérie de Godard, elle est largement celle de toute la Nouvelle vague. Sans jamais vouloir faire de classement, elle a toujours revendiqué son attachement à Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot dont Jacques Rivette a eu le génie de lui confier l’interprétation, citant régulièrement et avec raison ce film, cas historique du cinéma français auquel elle participe là encore, parmi ses plus beaux rôles. Chris Marker dans Joli Mai, Jean Aurel avec De l’Amour, Visconti pour l’Étranger, ne manqueront pas l’occasion de tenter eux aussi de la capturer.

Entretemps, l’amour a été consommé et consumé. Godard et Karina divorcent après de nombreux conflits, infidélités, ruptures, mais aussi après la tragédie de l’enfant qu’ils ont perdu juste avant sa naissance, fausse couche tardive dont Karina a failli périr et qui la laissera très affectée. Comme Godard. Et qui la laissera aussi stérile. Comme Godard, est-on tenté de dire là encore, puisqu’il n’a pas eu lui non plus d’autre enfant.

Mais après…

La vie a continué et Anna Karina, sans jamais abandonner le métier d’actrice, a construit une trajectoire qui rejoignait sa forme naturelle de discrétion. Malgré les grands rôles et les grands noms, de Fassbinder (Roulette chinoise) à Ruiz (L'Île au trésor) et Benoît Jacquot (L'Assassin musicien), malgré les retrouvailles avec Rivette (Haut Bas Fragile) et ses propres mises en scènes (Vivre ensemble, Victoria), en dépit aussi de ses nombreuses collaborations avec son compagnon dévoué, le réalisateur Denis Berry, le cinéma ne semblera plus en mesure de lui fournir les braises nécessaires pour maintenir sa si particulière chaleur, cette lumière à la fois hypermoderne et originelle (Godard parlait de sa ressemblance avec Lilian Gish) qui irradiait ses films Nouvelle vague. Ce que l’on pouvait comprendre d’Anna Karina la dernière fois qu’on l’a entendu se confier, au festival de Bergame 2015 qui lui rendait hommage, c’est qu’elle ne regrettait rien mais n’avait plus d’illusion. Elle continuera de servir le cinéma, sans faillir et avec grandeur, mais le cinéma ne la réconfortera plus.

Ne dis rien

Heureusement, il y eut aussi la musique et la chanson, carrière parallèle qu’elle mènera là encore avec sa nature de gamine chanteuse dès l’enfance, puis d’actrice chantonnant... Elle devient chanteuse pour de bon avec Gainsbourg et le téléfilm Ana, dont il compose les thèmes, parmi lesquels ce qui sera le plus gros tube et la signature de Karina, « Sous le soleil exactement ». Parce que les enjeux en sont peut-être plus légers, Anna Karina semblera toujours plus à l’aise avec son statut de chanteuse qu’avec celui d’actrice... En 2000, Philippe Katerine lui a écrit un album dont le titre est un beau précipité de sa vie : Une histoire d’amour...

16 décembre 2019

La une de Libération

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16 décembre 2019

Nécrologie - La disparition d’Anna Karina, héroïne naturelle du cinéma moderne

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Par Jacques Mandelbaum

L’actrice d’origine danoise, qui joua dans sept films de Jean-Luc Godard entre 1960 et 1967, est morte à Paris samedi 14 décembre, à l’âge de 79 ans.

Des yeux comme un lac clair, une bouche de fraise sauvage, un nez mutin, une accentuation singulière de la langue française, une manière très piquante de se mouvoir, des brumes de mélancolie voilant son regard, des airs – parfois – de diva muette, une aura scandinave qui rappelait Carl Theodor Dreyer : autant de traits par lesquels les cinéphiles du monde entier auront identifié et adoré Anna Karina comme l’héroïne par excellence de la Nouvelle Vague, naturellement poétique, fraîche comme la rosée, spontanément vraie, telle que magnifiée par son compagnon et mari Jean-Luc Godard.

Née le 22 septembre 1940 à Solbjerg, au Danemark, l’actrice est morte à Paris samedi 14 décembre, à l’âge de 79 ans, des suites d’un cancer.

Elle aura été plus qu’une actrice. Une muse, une incarnation, l’emblème d’une époque, un motif créatif à elle seule. De même qu’Ingmar Bergman eut sa période Harriet Andersson, de même que Roberto Rossellini eut ses films Ingrid Bergman, Godard aura ses années Karina. Et chacun de ces immenses cinéastes transfigure son amour si magnifiquement incarné un moment quintessencié de leur œuvre.

Pour Karina, ce seront les années 1960-1967, celles où l’esthétique godardienne, d’un génie pétillant et insolent, symbole très chantant d’une révolution encore pleine d’espoir, rassemble le plus large, celles où la Nouvelle Vague finira par parler à tous et à s’imposer dans l’histoire du cinéma. Heureuses années, au gré desquelles les nuages d’une relation orageuse ne vont pas tarder à s’amonceler, comme dans le pays alentour gronde la révolte contre l’ancien monde.

Sous les auspices tolstoïens

A 17 ans, elle fuit le pays natal, où une mère costumière de théâtre peu encline à la douceur et un père déserteur du foyer familial n’ont pas suffi à la retenir. La jeune fille descend en stop à Paris en 1957. Mannequinat immédiat, éclosion d’Anna Karina en lieu et place de Hanne Karin Bayer. Belle idée de Coco Chanel qui, occultant la rigueur scandinave, place la jeune femme sous les auspices tolstoïens de l’héroïne moderne qu’est Anna Karénine, consumée par la liberté de sa passion et par la profondeur de sa honte. C’est ainsi que la prendra d’ailleurs Jean-Luc Godard, au détour d’une publicité pour les savons Palmolive.

On aime l’idée selon laquelle – pour l’exprimer dans une formule godardienne – Anna Karina serait dans le cinéma de JLG la fille de Tolstoï et de Palmolive. Sept films réalisés entre 1960 et 1967, où la plus sombre tragédie passionnelle se distille dans la légèreté d’une bulle de savon. Sept films qui chroniquent à leur manière le cours heurté de leur histoire sentimentale, du coup de foudre inaugural à la séparation en 1967, en passant par le mariage en 1961 et la fin de partie annoncée dans Pierrot le fou (1965).

Impressionné par elle, le corps plongé dans une baignoire savonneuse, Godard lui offre d’abord un petit rôle dénudé dans A bout de souffle, qu’elle refuse. Il revient rapidement à la charge pour lui proposer en 1960 le rôle principal du Petit soldat, film très ambigu et néanmoins censuré sur la guerre d’Algérie, où son personnage inspire de l’amour à un activiste d’extrême droite. L’affaire personnelle du cinéaste et de l’actrice est enlevée au cours d’un repas intime, à la fin du tournage du film.

Suivent Une femme est une femme (1961), où se pose la question du désir d’enfant ; Vivre sa vie (1962), où elle incarne Nana, jeune fille qui inaugure le devenir prostitué de l’amour chez Godard ; Bande à part (1964), réponse circonstanciée et ironique au Jules et Jim de Truffaut, dans lequel elle incarne la lunaire Odile.

Tauromachie intime

Et évidemment Pierrot le fou (1965), chef d’œuvre de l’histoire du cinéma, fugue jazzistique en rouge et bleu, histoire d’amour fou qui tourne mal, poésie dynamite, chronique de l’ennui ordinaire et, comme d’habitude, trahison féminine sifflant mortellement la fin de partie.

L’antienne légendaire « Qu’est-ce que j’peux faire, j’sais pas quoi faire » cantillée par l’actrice y semble une réplique moderne et mélancolique au gouailleur « Atmosphère ! Atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » d’Arletty. Alphaville, la même année, la trouve aux côtés d’Eddie Constantine pour lutter contre la disparition des sentiments, tandis qu’elle accompagne dans l’enquête de Made in USA (1966) le virage politique de Godard.

Le véritable adieu a pourtant lieu dans le moins connu de ces films, un court métrage intitulé Anticipation, qui fait partie du film collectif Le plus vieux métier du monde (1967). Il mériterait d’être revu pour l’ultime et bouleversant regard caméra qu’adresse Karina à Godard et aux spectateurs, estocade de cette tauromachie intime qu’ils ont tous deux, et avec quel éblouissant talent commun, porté sur les écrans.

Hasardeux comme du Godard

Bien sûr, on portera au crédit de l’actrice une carrière qui ne se limite pas à l’architecture godardienne. Des rôles intéressants chez de très grands cinéastes (Visconti, Cukor, Fassbinder), à commencer assurément par celui qu’elle tient dans La Religieuse (1966) de Jacques Rivette.

On mentionnera aussi Anna, la comédie musicale écrite par Serge Gainsbourg (avec le tube Sous le soleil exactement), et son propre passage à la réalisation avec Vivre ensemble (1973), au sujet de l’infidélité. Son inscription dans la mythologie cinématographique n’en reste pas moins exclusivement liée à sa carrière avec Jean-Luc Godard.

Qui ne se souvient d’ailleurs, en 1987 sur le plateau de « Bains de minuit » de Thierry Ardisson, de leur tardives retrouvailles ? L’animateur demande s’il est possible d’aimer encore après un si grand amour ? Elle répond « différemment ». Il dit « beaucoup plus ». Cette soudaine remontée de vie et la réponse implacable de Godard font monter les larmes aux yeux de l’actrice, qui quitte le plateau alors que le cinéaste a un geste maladroit pour la retenir. Beau et hasardeux comme du Godard. Intense moment de télévision, où un sentiment mêlé de honte et de vérité déchire le spectateur. C’est tout l’apport d’Anna Karina à cette belle et insoutenable cruauté qu’on nomme le cinéma moderne.

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16 décembre 2019

Démission de Jean-Paul Delevoye : les syndicats saluent un « homme de dialogue », l’opposition applaudit

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Le « Monsieur Retraites » du gouvernement a quitté son poste de haut-commissaire aux retraites lundi après une semaine de révélations sur ses activités et mandats non déclarés.

La démission de Jean-Paul Delevoye de son poste de haut-commissaire aux retraites, lundi 16 décembre vers midi, a provoqué de nombreuses réactions politiques et syndicales, à la veille d’une journée de mobilisation contre la réforme des retraites qu’il avait portée jusque-là.

Emmanuel Macron a fait savoir lundi avoir accepté « avec regrets » sa démission. Samedi, il avait reconnu auprès du Monde n’avoir pas déclaré initialement dix mandats et avoir sous-estimé des rémunérations d’autres activités, par ailleurs incompatibles avec sa fonction ministérielle.

Des leaders syndicaux saluent les qualités de « dialogue » de Delevoye

« Ça doit être très difficile pour lui. C’est un homme de dialogue. Il portait avec une conviction qu’on ne peut pas lui reprocher le projet du gouvernement », a réagi le secrétaire général de Force ouvrière (FO), Yves Veyrier, sur LCI. « J’aime bien M. Delevoye [en tant que] personne, mais ce n’est pas le sujet », a-t-il ajouté, rappelant que son syndicat était vent debout contre le projet.

Cette démission « tombe mal », a jugé, de son côté, Laurent Escure, de l’UNSA, également sur LCI. Il a dit « espérer » que le successeur de M. Delevoye « ait la même connaissance technique et le même respect pour les partenaires sociaux ». De toute façon, a souligné M. Escure, « les arbitrages et le dialogue se font [désormais] avec l’Elysée et Matignon » et « le haut-commissaire n’était pas au premier plan ».

Avant l’annonce de la démission de M. Delevoye, le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, avait lui aussi loué la « loyauté » du haut-commissaire. Tout en se disant « ébahi » et « abasourdi » par les révélations sur les mandats non déclarés du « Monsieur Retraites » du gouvernement, M. Berger a souligné que « la concertation avec lui a été loyale, il y a eu une confrontation d’idées intelligente, pour essayer de faire avancer les choses ».

« Il ne nous a jamais pris en traîtres », a-t-il dit sur Franceinfo. La polémique sur les mandats non déclarés de M. Delevoye nuit « évidemment » à sa « crédibilité », mais « sur le fond, (…) il connaît très bien le sujet, il est celui qui connaît le mieux les positions des différents interlocuteurs », a jugé M. Berger.

La porte-parole du gouvernement souligne son « sens du collectif »

La porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye a salué « le sens du collectif » et « le grand esprit de responsabilité » de M. Delevoye, qui a démissionné pour « ne pas handicaper l’action du gouvernement ».

« C’est avec un grand esprit de responsabilité qu’il a ainsi décidé de ne pas handicaper l’action du gouvernement en demeurant à son poste », a insisté la porte-parole du gouvernement à la veille d’une nouvelle journée de mobilisation contre la réforme.

Le remerciant « pour l’ensemble du travail accompli depuis le début de la mandature », Mme Ndiaye a également loué son « esprit de dialogue » et « son esprit constructif », témoignant, selon elle, « d’une volonté sans faille de mener à bien et dans l’échange une réforme majeure pour le pays ».

« Il était temps », juge le Parti socialiste

L’opposition a, finalement, réussi son pari, en demandant à de multiples reprises la démission du ministre, effective depuis lundi. « Il était temps », a jugé le Parti socialiste.

Pour Marine le Pen, la position du ministre était « intenable ». « Les Français doivent garder à l’esprit que toute la macronie a défendu un homme fautif en contradiction avec notre Constitution ! » Le leader de La France Insoumise en a profité, lui, pour attaquer la réforme des retraites.

#Delevoye a démissionné. Son projet doit s'en aller aussi. On veut un joyeux Noël. #DelevoyeDemission

— JLMelenchon (@Jean-Luc Mélenchon)

La majorité, elle, « respecte » la décision du ministre, comme l’écrit le président du groupe LRM à l’Assemblée nationale.

Les députés @LaREM_AN expriment @delevoye tristesse et respect après la décision courageuse qu'il vient de prendre… https://t.co/arfcWa0xNU

— GillesLeGendre (@Gilles Le Gendre)

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