Canalblog Tous les blogs
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Jours tranquilles à Paris

Publicité
13 octobre 2019

Affaire Dupont de Ligonnès : retour sur l’emballement policier et médiatique autour de l’arrestation en Ecosse

Par La rédaction du « Monde »

Dans un souci de transparence et d’éclairage sur le traitement de l’actualité, nous publions le récit de ces quelques heures où une information incorrecte a été publiée sur notre site.

L’information selon laquelle Xavier Dupont de Ligonnès avait été arrêté, vendredi 11 octobre, par la police écossaise, a été démentie dans la matinée de samedi 12 octobre par des sources policières. Des tests ADN, effectués sur la personne suspectée par la police française d’être Xavier Dupont de Ligonnès, interpellée par la police écossaise à la descente de son avion à Glasgow, ont exclu formellement qu’il s’agisse de l’homme suspecté depuis 2011 de l’assassinat de sa femme et de ses quatre enfants. L’homme arrêté a été libéré par la police écossaise samedi en fin de journée.

Entre-temps, la grande majorité des médias français, dont Le Monde, avait donné cette information sur la foi de plusieurs recoupements auprès de sources policières. Comment ce qui s’est avéré une information erronée a pu être repris aussi largement par les médias pendant plusieurs heures ? Comment est-elle parvenue au Monde, à quelle heure et comment avons-nous choisi de la diffuser ? Dans un souci de transparence et d’éclairage sur le traitement de l’information, nous publions le récit de ces quelques heures où une information incorrecte a été publiée sur notre site.

Le dossier Dupont de Ligonnès, qui avait fait l’objet ces dernières années de plusieurs signalements ou dénonciations qui se sont révélés des fausses pistes, a connu un spectaculaire rebondissement vendredi. La police française a reçu l’information, sur dénonciation anonyme, qu’un homme susceptible d’être Xavier Dupont de Ligonnès allait prendre un avion pour l’Ecosse vendredi. Les policiers parisiens ratent le suspect à Roissy. Les autorités écossaises sont prévenues et appréhendent le voyageur à sa descente d’avion.

Vendredi 11 octobre, 20 h 33 : un enquêteur de la police judiciaire proche du dossier Dupont de Ligonnès appelle un de nos journalistes : « Dupont de Ligonnès a été arrêté en Ecosse. Ses empreintes viennent d’être identifiées par les Ecossais », affirme t-il. Selon cet enquêteur, le suspect a été « arrêté à sa descente d’avion à Glasgow ». Les vérifications ont été menées, avec notamment des prises d’empreintes. Elles ont « matché », selon le terme habituel dans la police, avec celles du suspect, recherché par les autorités françaises depuis 2011. Les Ecossais ont confirmé l’identification, précise cette source. Les enquêteurs français s’apprêtent à partir sur place et à rouvrir le dossier.

20 h 40 : après avoir reçu cette information, notre journaliste appelle sa rédaction en chef pour la transmettre. D’autres journalistes du Monde cherchent alors à la vérifier en la recoupant auprès d’autres sources policières ou judiciaires.

20 h 40 : au même moment, Le Parisien publie l’information et envoie une alerte : « Xavier Dupont de Ligonnès a été arrêté ce vendredi en Ecosse ». Le journal expliquera plus tard avoir donné l’information après l’avoir recoupé auprès de cinq sources différentes, « de niveaux hiérarchiques différents dont certaines au cœur de l’enquête ».

21 h 01 : l’Agence France-Presse (AFP), dont la mission est d’envoyer à ses clients – les médias – des informations plusieurs fois vérifiées, envoie à son tour une alerte : « Xavier Dupont de Ligonnès arrêté à l’aéroport de Glasgow », en précisant qu’il s’agit d’une « source proche de l’enquête ». L’agence assure ensuite que l’homme « a été contrôlé, et selon la police écossaise, ses empreintes correspondent à celles de Xavier Dupont de Ligonnès. »

Le Monde publie l’information en alertant sur son site et son application mobile, sous cette formulation : « Xavier Dupont de Ligonnès arrêté en Ecosse ». A ce stade, la formulation correcte de l’article aurait dû être la suivante : « Un homme suspecté par la police d’être Xavier Dupont de Ligonnès a été arrêté à Glasgow ».

21 h 03 : une source policière rappelle un de nos journalistes qui l’avait sollicité quelques instants plus tôt. Il confirme l’interpellation à Glasgow d’un homme dont les empreintes digitales correspondent à celles de Xavier Dupont de Ligonnès et précise que le relevé et les comparaisons ont été effectués par la police locale.

21 h 07 : le Service d’information et de communication de la police nationale (Sicop) nous confirme également oralement que l’homme arrêté en Ecosse a été identifié comme étant Xavier Dupont de Ligonnès par la police écossaise, par comparaison de ses empreintes.

Premiers doutes

Après cette première séquence, et alors que l’ensemble des médias nationaux mettent à la « une » l’arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès sur leurs sites, les premiers bémols se font entendre.

21 h 23 : une autre source policière contactée par Le Monde se montre plus prudente. Elle se refuse à infirmer ou confirmer l’information selon laquelle l’homme interpellé en Ecosse est bien Xavier Dupont de Ligonnès. Elle se contente d’indiquer que « des vérifications sont en cours ».

23 h 05 : l’AFP modifie sa formulation, en citant une « source écossaise » : « Dupont de Ligonnès : un homme arrêté à l’aéroport de Glasgow à la demande des autorités françaises »

Samedi 12 octobre, 0 h 26 : plusieurs heures après les confirmations policières, le procureur de Nantes s’exprime auprès l’AFP. Evoquant une « suspicion sur les empreintes », il appelle à la « prudence » dans l’attente de la confirmation de l’identité. Face à ces premiers doutes, l’article du Monde est retitré de manière plus prudente : « Un homme soupçonné d’être Xavier Dupont de Ligonnès arrêté en Ecosse ». Nos équipes mettent à jour notre article en reprenant notamment les propos du procureur.

6 h 15 : Europe 1 diffuse le témoignage d’un voisin de l’homme arrêté, domicilié dans les Yvelines. Il assure qu’il s’agit d’une « boulette monstrueuse », qu’il connaît l’homme depuis « trente ans » et affirme avoir assisté à son mariage en Ecosse. Les témoignages de plusieurs personnes interrogées par d’autres médias, comme France Inter, France Info puis Le Monde dans la matinée, concordent.

Au fil des heures, des doutes de plus en plus importants apparaissent sur l’identité véritable de la personne interpellée. Toute la matinée, nos journalistes actualisent l’article publié la veille, en publiant notamment la déclaration de l’avocat de la famille des victimes, qui appelle lui aussi la prudence.

La rétractation

9 h 58 : l’une des sources policières contactées la veille par un de nos journalistes et qui se montrait affirmative quant à l’arrestation de Dupont de Ligonnès se rétracte. Elle explique désormais que l’on se dirige vers un « no match », c’est-à-dire que l’ADN de l’individu interpellé ne devrait pas correspondre avec celui de Xavier Dupont de Ligonnès. Il ajoute que la perquisition menée la veille dans les Yvelines, à Limay, au domicile de la personne interpellée, n’a pas permis de faire un lien avec le fugitif le plus recherché de France.

La « une » du journal Le Monde, traditionnellement bouclée avant 10 heures, indique qu’une arrestation a eu lieu dans le cadre de l’affaire Dupont de Ligonnès.

10 h 49 : Une dépêche de l’agence Reuters précise que, selon la chaîne d’information BFM-TV, qui ne cite pas ses sources, les empreintes digitales relevées sur l’homme interpellé ne correspondent que très partiellement à celles de Xavier Dupont de Ligonnès, seulement cinq points sur 13 étant identiques – la police française considère généralement qu’il est nécessaire d’avoir 12 points caractéristiques similaires pour établir une correspondance.

10 h 51 : à son tour, l’AFP alerte sur un « doute sur l’identité de l’homme arrêté à Glasgow », mentionnant une « source proche de l’enquête ». Dans l’après-midi, l’agence a précisé sur Twitter avoir annoncé « l’arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès sur la foi de quatre sources distinctes proches de l’enquête française ».

12 h 55 : la révélation de la veille s’effondre. Plusieurs sources affirment à BFM TV, à l’AFP ou encore au Parisien que le test ADN mené sur l’homme arrêté à Glasgow s’avère négatif : il ne s’agit pas de Xavier Dupont de Ligonnès. Plusieurs sources policières confirment cette information au Monde. A cette heure, le procureur de Nantes ne s’est pas encore exprimé sur ce point.

Publicité
13 octobre 2019

Annas Workshops - Anna Johansson

anna23

anna24

anna25

anna26

annna58

13 octobre 2019

Les hommes au défi du rapport sexuel idéal

Par Maïa Mazaurette

Un homme, une femme, un orgasme concomitant… le film continue de peser sur nos imaginaires, au mépris de la réalité des corps, interpelle la chroniqueuse de « La Matinale » Maïa Mazaurette.

LE SEXE SELON MAÏA

71 % des hommes n’ont pas réussi à retenir leur éjaculation durant l’année écoulée. 59 % ont joui pendant ou juste après l’intromission du pénis, et 31 % avant même de pénétrer leur partenaire. Ce qui ne les empêche pas de surestimer la durée de la pénétration (treize minutes) par rapport à la perception des femmes (onze minutes).

Ces chiffres datent de ce mardi 8 octobre (étude Charles.co/Ifop) : modifieront-ils l’idée que vous avez d’un rapport sexuel normal ? Rien n’est moins sûr. Je pressens qu’ils rejoindront la légion de ces faits auxquels on croit de manière purement théorique (un peu comme le réchauffement climatique, la mort ou les cheesecakes allégés).

IMG_0069

En matière de sexe, ce déni nous frappe régulièrement : par exemple, nous savons que seules 18,4 % des femmes parviennent à l’orgasme par la pénétration vaginale (Journal of Sex & Marital Therapy, 2015), mais nous mettons cette pratique au centre du rapport hétérosexuel. Nous savons, depuis déjà des décennies, que la débandade, la simulation, la jouissance précoce, l’orgasme ruiné, l’orgasme raté sont des événements d’une banalité absolue… ce qui ne nous empêche pas de les considérer comme dramatiques. Pour résumer : nous sommes incroyablement attachés à une certaine théorie du rapport sexuel (idéal), en dépit de la pratique du rapport sexuel.

De quelle sexualité théorique parle-t-on ? De celle qui nous vient spontanément à l’esprit : une pénétration vaginale, hétérosexuelle, se produisant plutôt dans un lit, plutôt le soir, plutôt pendant une vingtaine de minutes, donnant un plaisir tellement égalitaire aux deux partenaires qu’ils jouiront au même moment. Après l’éjaculation de l’homme, les deux tourtereaux pleins de gratitude laisseront tomber leurs corps perlés de sueur sur les draps (à la taille pour lui, aux seins pour elle).

IMG_0073

Performance

Cette image nous rassure. Pourtant, l’énergie et la compétence requises sont élevées : 20 minutes de pénétration, c’est une « performance » pour un homme, de même que l’orgasme simultané est une performance pour un couple. (A l’inverse, l’idée que la femme soit passive constitue une sous-performance.)

Certains estiment que ce rapport est idéalisé pour une excellente raison : il sert à se reproduire. Certes. Mais s’il n’était question que de progéniture, le rapport idéal consisterait en une levrette de cinq secondes (et nous jetterions nos pilules et stérilets au bûcher). De même, si tout était question de plaisir partagé, le rapport se produirait en doublé interne-externe pour les hommes comme pour les femmes (prostate et pénis, clitoris et vagin, sans même parler des autres zones érogènes). En l’occurrence, aucun de ces deux modèles ne domine notre imaginaire : ce n’est donc une question ni de nature, ni de luxure.

Comment donc expliquer l’origine du « rapport idéal » ? Par les forces du patriarcat (cette chronique est sponsorisée par l’agenda trans-gaucho-féministe, comme vous le savez). Ainsi, le vrai bonhomme est censé contrôler les forces essentiellement incontrôlables de l’érection. Cette maîtrise définit le mâle parfaitement mature, sorti de la préadolescence survoltée, mais pas encore soumis aux aléas du vieillissement. D’où l’idée que les errances de la tuyauterie soient des problèmes de jeunesse ou de vieillesse.

Exigence de contrôle

Pourquoi vouloir maîtriser, plutôt que de s’abandonner aux forces du désir ? Parce que le masculin se définit comme ce qui n’est ni féminin ni gay. Or ne pas contrôler son corps renvoie au féminin : les femmes « perdent » leur sang (sauf pour celles qui parviennent à contrôler leur flux menstruel, et ça existe), elles « tombent » enceintes, elles sont « soumises » à l’accouchement. Un homme à l’inverse n’est pas censé perdre son désir, encore moins voir retomber son pénis. On attend de lui qu’il sache retenir sa jouissance.

Cette exigence de contrôle s’étend jusque sur le corps féminin, censé jouir par l’imposition du pénis, mais aussi au même moment que le pénis.

Bien sûr, ce sont des constructions. Le rapport sexuel imaginaire correspond ainsi à une masculinité imaginaire. On peut avoir envie d’y croire, mais cette croyance ne rend pas ces stéréotypes plus tangibles, et surtout, elle nous rend toutes et tous terriblement inadéquats et décevants. Spécifiquement, elle rend les hommes malheureux (pour 20 % d’entre eux) et préoccupés (63 % des sondés).

Le problème n’est pas de vouloir croire en quelque chose. Nous avons besoin d’un langage commun. Créer une représentation « du » sexe nous permet d’en débattre et éventuellement, de ne pas être d’accord : à ce titre, le rapport-type constitue à la fois un idéal (c’est joli) et un repoussoir (c’est un cliché). Sans surprise, le langage commun occidental repose sur la complémentarité des amants, héritée du mythe de l’androgyne du banquet de Platon – elle fait partie des meubles de notre ADN culturel.

Pourquoi n’avons-nous pas déjà bousculé cette image, qui contredit les statistiques, et qui n’est particulièrement efficace ni pour se reproduire, ni pour se donner du plaisir, ni pour épargner aux hommes des sueurs froides ? (Sans même parler du rôle de figuration et d’encouragement laissé aux femmes ?) Eh bien, parce qu’on n’en parle pas. C’est une autre révélation de cette nouvelle étude : un tiers des hommes seulement ose parler de ses problèmes d’érection à sa ou son partenaire, et à peine un sur neuf consultera un spécialiste (se confier et demander de l’aide ne trônent pas au panthéon des valeurs viriles).

IMG_0178

Grand chambardement

Cependant, ne perdons pas espoir. L’avantage des hic culturels, c’est qu’on peut toujours les faire évoluer. Au Palais de la découverte de Paris, l’exposition « De l’amour » qui s’est ouverte ce mardi propose ainsi un court-métrage intitulé Eros, de la réalisatrice Manon Heugel. Cette chorégraphie, destinée (aussi) à un jeune public, montre un rapport sexuel sous forme stylisée. On y voit un homme noir et une femme blanche se déshabiller, échanger leurs sous-vêtements, danser, rouler et s’étreindre. Pas de rôles figés, ni de mâle invulnérable, ni de femme réduite à regarder le plafond. Pas de rapport sexuel stéréotypé.

Le grand chambardement a déjà commencé. Grâce aux musées, à nos conversations, aux séries télé, les enfants qui grandissent aujourd’hui bénéficieront d’un surmoi sexuel bien différent du nôtre – et certainement moins écrasant.

Et pour nous autres, adultes ? Le standard sexuel évolue. La version émergente se révèle moins stressante et plus fluide : l’amplitude du pénis (durée, longueur) est progressivement remplacée par l’amplitude du répertoire. On ne renonce pas aux idéaux, on les déplace et on les multiplie. On ne désintègre pas le pénis, on le réintègre – dans le corps, et dans le corpus imaginaire.

13 octobre 2019

La France suspend les exportations vers la Turquie de « matériels de guerre susceptibles d’être employés » en Syrie

drapeau turc

Cette décision, déjà prise par les Pays-Bas et l’Allemagne, a un « effet immédiat », ont indiqué samedi soir les ministères français des armées et des affaires étrangères.

Après les Pays-Bas et l’Allemagne, la France. Paris a décidé de « suspendre tout projet d’exportation vers la Turquie de matériels de guerre susceptibles d’être employés dans le cadre de l’offensive en Syrie », ont annoncé, samedi 12 octobre, les ministères français des armées et des affaires étrangères.

« Cette décision est d’effet immédiat, ont précisé les deux ministères dans un communiqué. Le conseil des affaires étrangères de l’UE [Union européenne], qui se réunira le 14 octobre à Luxembourg, sera l’occasion de coordonner une approche européenne en ce sens. »

« La France réitère sa ferme condamnation de l’offensive unilatérale engagée par la Turquie dans le Nord-Est de la Syrie », poursuit le texte. Celle-ci « remet en cause les efforts sécuritaires et de stabilisation de la coalition globale contre Daech [acronyme en arabe du groupe Etat islamique]. Elle entraîne des conséquences humanitaires importantes. Elle porte donc atteinte à la sécurité des Européens ». « La France demande la tenue rapide d’une réunion de la Coalition contre Daech pour évoquer la poursuite des efforts de la coalition dans ce contexte », conclut le communiqué.

« Cela ne fait que nous renforcer »

Une suspension analogue des ventes d’armes à Ankara a été annoncée vendredi et samedi par les gouvernements néerlandais puis allemand. Le ministre des affaires étrangères allemand, Heiko Maas, a indiqué, dans le quotidien Bild à paraître dimanche 13 octobre, que Berlin stoppait sa livraison à la Turquie d’armes « qui pourraient être utilisées dans le nord-est de la Syrie » contre les Kurdes, sans préciser le type d’armements concernés ni leur montant.

En réaction à la décision de Berlin, le ministre turc des affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, a assuré à la radio allemande Deutsche Welle que cette offensive dans le nord syrien était une « question vitale » et « une question de sécurité nationale, une question de survie ».

« Peu importe ce que tout le monde fait, qu’il s’agisse d’un embargo sur les armes ou d’autre chose, cela ne fait que nous renforcer », a-t-il ajouté. « Même si nos alliés soutiennent l’organisation terroriste, même si nous sommes seuls, même si un embargo est imposé, quoi qu’ils fassent, notre lutte est dirigée contre l’organisation terroriste », la milice kurde syrienne des Unités de protection du peuple (YPG), a-t-il martelé.

La Turquie a déclenché mercredi une offensive dans le nord de la Syrie contre une milice kurde, deux jours après que les Etats-Unis ont retiré des militaires américains déployés dans certains secteurs du nord syrien juste à la frontière avec la Turquie.

13 octobre 2019

Offensive turque en Syrie : de violents combats sur le terrain, des milliers de manifestants en France

kurdes57

Malgré le tollé international suscité par l’offensive turque en Syrie contre les positions kurdes, Ankara affirme être déterminé à poursuivre les combats.

Plusieurs milliers de personnes ont manifesté, samedi 12 octobre, à Paris et dans plusieurs autres villes françaises, en soutien aux Kurdes de Syrie, trois jours après le début de l’offensive turque menée contre leurs positions.

En Syrie, où de violents combats se poursuivent dans le nord-est du pays, les forces kurdes ont appelé Washington à « assumer ses responsabilités morales » et à « respecter ses promesses », accusant les Etats-Unis de les avoir abandonnées en retirant leurs troupes déployées dans certains secteurs du nord syrien juste à la frontière avec la Turquie.

Voisine de la Syrie en guerre, la Turquie entend chasser des secteurs frontaliers la milice kurde syrienne des Unités de protection du peuple (YPG), qu’elle qualifie de « terroriste », et instaurer une « zone de sécurité » de 32 kilomètres de profondeur en territoire syrien pour séparer sa frontière des zones contrôlées par les YPG. Malgré le tollé international et les menaces de sanctions américaines, Ankara s’est dit déterminé à poursuivre son offensive.

kurdes manifs

Manifestations de soutien aux Kurdes en France et dans plusieurs pays européens

A Marseille, des manifestants brandissent des drapeaux kurdes par centaines et ont déployé un immense drapeau jaune, rouge et vert qu’ils portent à plusieurs, samedi 12 octobre 2019 sur la Canebière.

A Marseille, des manifestants brandissent des drapeaux kurdes par centaines et ont déployé un immense drapeau jaune, rouge et vert qu’ils portent à plusieurs, samedi 12 octobre 2019 sur la Canebière. JEAN-PAUL PELISSIER / REUTERS

Plusieurs milliers de personnes, dont des personnalités politiques françaises, ont manifesté, samedi 12 octobre, à Paris et dans plusieurs autres villes françaises en soutien aux Kurdes de Syrie et contre l’offensive turque déclenchée contre leurs positions. Dans le capitale, les organisateurs ont estimé la foule « à plus de 20 000 personnes ». « Erdogan, terroriste ! », « Rojava [zone kurde autoproclamée autonome dans le nord-est de la Syrie, NDLR], résistance ! », scandait la foule réunie à l’appel du Conseil démocratique kurde en France (CDK-F). Parmi les pancartes brandies par les manifestants à Paris, on pouvait lire « Trump = serial killer » ou encore « La Turquie envahit le Rojava, l’Europe contemple ».

Plusieurs parlementaires français issus de partis de gauche se sont succédé à une tribune pour dénoncer l’offensive turque. « C’est un non-sens historique ce qui se passe au nord-est de la Syrie car ce sont les plus fidèles alliés de la France, ceux qui ont permis la victoire contre Daesh sur le terrain, qui aujourd’hui se retrouvent menacés », a lancé le député Eric Coquerel (La France Insoumise). La sénatrice du parti Europe Ecologie-Les Verts Esther Benbassa a, elle, estimé que la France « devrait aujourd’hui suspendre la vente d’armes » à la Turquie, comme l’Allemagne l’a fait dans la journée (lire ci-dessous).

A Marseille, plusieurs milliers de Kurdes – 6 000 selon les organisateurs de la marche, 1 500 selon la police –, ont descendu la Canebière jusqu’au Vieux-Port contre les frappes turques en Syrie, dénonçant le « dictateur » Erdogan. Des rassemblements ont également eu lieu à Strasbourg, à Lyon, à Bordeaux ou encore à Lille.

Le soutien aux Kurdes s’est également manifesté dans plusieurs autres pays européens samedi. En Allemagne, des manifestations ont réuni « des milliers de personnes » dans plusieurs villes, selon l’agence de presse DPA, qui a parlé de plus de 10 000 manifestants à Cologne et d’environ 4 000 à Francfort. Des rassemblements similaires ont eu lieu samedi à Chypre, Athènes, Varsovie et Bruxelles.

kurdes manifs22

Les Kurdes de Syrie dénoncent un « coup de couteau dans le dos » de la part des Etats-Unis

« Nous invitons nos alliés à assumer leurs responsabilités morales et à respecter leurs promesses ». C’est en ces termes que les Forces démocratiques syriennes (FDS), l’alliance arabo-kurde qui contrôle de vastes régions dans le nord et le nord-est syrien, se sont adressées à Washington dans un communiqué lu en conférence de presse samedi. Les FDS étaient alliées ces dernières années à la coalition internationale menée par les Etats-Unis dans le combat contre le groupe djihadiste Etat islamique (EI).

L’offensive de la Turquie intervient alors que depuis plusieurs semaines, Washington et Ankara œuvraient à la mise en place d’une « zone de sécurité » à la frontière entre la Turquie et la Syrie. Dans le cadre de ce « mécanisme de sécurité », les FDS avaient accepté de retirer leurs fortifications à la frontière, mais à plusieurs reprises, Ankara s’est plaint des retards pris par Washington dans la création de la zone tampon.

« Nos alliés nous avaient garanti leur protection après qu’on a détruit nos tranchées et nos fortifications, explique le communiqué. Mais soudain, sans prévenir, ils nous ont abandonnés avec une décision injuste de retirer leurs troupes de la frontière turque ». « Cette mesure a été une déception majeure, comme un coup de couteau dans le dos », selon le texte. Selon un haut responsable à Washington, entre 50 à 100 membres des forces spéciales américaines ont été éloignés de la frontière pour être transférés vers d’autres bases en Syrie.

A plusieurs reprises, le président américain Donald Trump a menacé d’« anéantir » l’économie de la Turquie en cas d’offensive « injuste ». Dans leur communiqué, les FDS ont estimé que les « condamnations politiques » et « les projets de sanctions économiques contre la Turquie » n’allaient pas faire cesser « les massacres ». « Nous ne voulons pas qu’ils envoient des soldats sur le front pour qu’ils mettent leur vie en danger. Tout ce que nous voulons, c’est la fermeture de l’espace aérien face à l’aviation turque », indique le communiqué.

Sur le terrain, de violents combats continuent. Les forces turques et leurs supplétifs syriens sont entrés samedi dans une ville kurde stratégique du nord de la Syrie, Ras al-Aïn, frontalière de la Turquie, presque entièrement désertée par ses habitants. A Ankara, le ministère de la défense a affirmé que les forces turques avaient capturé Ras Al-Aïn, mais les forces kurdes ont démenti et, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH) et l’Agence France-Presse (AFP), les forces turques et leurs alliés y sont entrés mais les combats se poursuivent. Au total, depuis mercredi, les forces kurdes ont perdu 27 villages, selon l’OSDH.

Samedi, neuf civils ont été « exécutés » par des rebelles proturcs qui participent à l’offensive turque, selon l’OSDH. Ces morts portent à 38 le nombre de civils tués depuis le début de l’assaut mercredi, d’après l’ONG. Par ailleurs, 81 combattants kurdes ont été tués dans les affrontements, toujours selon l’OSDH. De son côté, Ankara a annoncé la mort de quatre soldats en Syrie et de 18 civils dans la chute de dizaines de roquettes kurdes tirées sur des villes frontalières en Turquie. D’après l’ONU, 100 000 personnes ont été déplacées.

Des ONG ont mis en garde contre un nouveau drame humanitaire en Syrie où la guerre, qui s’est complexifiée avec l’intervention de multiples acteurs régionaux et internationaux, a fait plus de 370 000 morts depuis 2011.

Paris « suspend les exportations vers la Turquie de matériels de guerre susceptibles d’être employés » en Syrie

La France a décidé de suspendre « les exportations vers la Turquie de matériels de guerre susceptibles d’être employés » en Syrie, ont annoncé, samedi 12 octobre, les ministères français des armées et des affaires étrangères. « La France réitère sa ferme condamnation de l’offensive unilatérale engagée par la Turquie dans le Nord-Est de la Syrie », poursuit le texte. Elle « remet en cause les efforts sécuritaires et de stabilisation de la coalition globale contre Daech. Elle entraîne des conséquences humanitaires importantes. Elle porte donc atteinte à la sécurité des européens ».

Une suspension analogue des ventes d’armes à Ankara a été annoncée vendredi et samedi par les gouvernements néerlandais puis allemand. La décision allemande n’est pas que symbolique : en 2018, les livraisons d’armes à la Turquie ont représenté, avec 242,8 millions d’euros, près d’un tiers des exportations allemandes d’armes de guerre (770,8 millions d’euros). Au cours des quatre premiers mois de 2019, le montant des ventes en direction de la Turquie a atteint 184,1 millions d’euros. La Turquie est ainsi le premier client, au sein de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), d’armements allemands.

De nombreux pays européens ont condamné fermement l’offensive turque contre les Kurdes en Syrie. Les ministres des affaires étrangères de la Ligue arabe ont également condamné samedi « l’agression de la Turquie » sur le territoire syrien, appelant au retrait immédiat des troupes d’Ankara, selon leur communiqué publié après une réunion d’urgence de l’organisation au Caire à la suite d’une requête de l’Egypte.

Mais, malgré le tollé international et les menaces de sanctions américaines, la Turquie s’est dit déterminée à poursuivre son offensive. « Peu importe ce que certains disent, nous ne stopperons pas » l’opération, a averti vendredi le président turc Recep Tayyip Erdogan.

Publicité
13 octobre 2019

Extrait d'un shooting - Charliee

shoot88

shoot89

shoot90

shoot91

shoot92

shoot93

Photos : Jacques Snap

13 octobre 2019

FIAC hors les murs

13 octobre 2019

You - Œuvres de la collection Lafayette Anticipations - au MAM de Paris - vu aujourd'hui

you33

Du 11 octobre 2019 au 16 février 2020

Le musée présente une sélection d’œuvres d’artistes contemporains français et internationaux, issue des 330 pièces de la Collection Lafayette Anticipations – Fonds de dotation Famille Moulin.

Pensée autour d’oeuvres et d’installations acquises par le fonds depuis 2005 qui intègrent la sculpture, la vidéo, ou la performance, l’exposition présente un aperçu des dernières évolutions de l’art et rend compte de la capacité des artistes à interroger et décrypter notre monde en mutation.

you

L’exposition propose une réflexion autour des notions de proximité, de partage, et tout particulièrement de dialogue, de la manière dont les oeuvres échangent avec le public, se répondent, mais aussi se transforment en se côtoyant. Des pièces spectaculaires alternent avec d’autres plus sensibles, parfois à la limite du perceptible, convoquant la vision, l’ouïe, l’odorat, mais aussi l’imaginaire de la science et de la fiction. Elle compose ainsi un panorama où les sens et l’intellect sont stimulés.

Aussi singulières et autonomes soient-elles, les oeuvres de l’exposition ont en commun de refléter, chacune à leur manière, les mues de notre monde. Elles traduisent une certaine opacité poétique (Ketuta Alexi-Meskhishvili, Olga Balema, Trisha Donnelly…) reposant souvent sur le ready made. Elles renvoient autant à la préhistoire qu’au digital (Marguerite Humeau, Rachel Maclean…), et utilisent les images de fragmentation, de transmutation, voire de disparition comme des métaphores vivantes ; la fumée, le liquide ou encore le plastique émergent ainsi sous plusieurs formes au fil de l’exposition (Michaela Eichwald, Guillaume Leblon, Liz Magor…).

Chacune des oeuvres évoque ainsi un organisme ouvert, un monde en miniature (Ian Kiaer) ou en évolution, qui résiste à l’idée même de conservation figée. Elles semblent chargées de la mémoire de leur propre passé, mais aussi de la promesse de leur possible réinvention. Elles parlent de fractures autant que de force créatrice (Anne Imhof), la destruction pouvant aussi permettre une renaissance (Michael E. Smith). En faisant dialoguer et interagir différentes oeuvres renvoyant de manière poétique à des éléments pluriels et complexes (Eau, Feu, Air, Terre et Métal), l’exposition crée autant de situations, de microclimats qui, agrégés ensemble, contribuent à la création d’une atmosphère plus globale, bien qu’elle aussi fluctuante : plus ou moins humide, sèche, froide ou chaude (Michel Blazy, Rachel Rose).

L’exposition se propose de repenser les oppositions dépassées entre les notions de nature et de culture, dans un monde de soi-disant progrès, où l’homme, entre l’animal et la machine, détruit autant qu’il produit. Comme alternatives, il peut alors choisir la dématérialisation ou encore la performance d’une identité autre (Wu Tsang, Rosalind Nashashibi et Lucy Skaer). L’exposition refuse ainsi une vision fataliste. En effet, les oeuvres, en reprenant le pouvoir, nous invitent à repenser notre rapport à l’art et à travers lui, au monde.

Avec : Saâdane Afif, Ketuta Alexi-Meskhishvili, Danai Anesiadou, Matthew Angelo Harrison, Olga Balema, Eric Baudelaire, Camille Blatrix, Michel Blazy, Katinka Bock, Peter Coffin, Delphine Coindet, Julien Creuzet, Abraham Cruzvillegas, Pauline Curnier Jardin, Trisha Donnelly, Vava Dudu, Michael E. Smith, Michaela Eichwald, Lydia Gifford, Petrit Halilaj, Yngve Holen, Max Hooper Schneider, Marguerite Humeau, Anne Imhof, KAYA (Kerstin Brätsch et Debo Eilers), Morag Keil, Ian Kiaer, Guillaume Leblon, Maggie Lee, Sam Lewitt, Rachel Maclean, Liz Magor, Helen Marten, Mélanie Matranga, Lucy McKenzie, Rosalind Nashashibi et Lucy Skaer, Shahryar Nashat, Reto Pulfer, Lili Reynaud Dewar, Rachel Rose, Cameron Rowland, Yorgos Sapountzis, Timur Si-Qin, Tatiana Trouvé, Wu Tsang, Raphaela Vogel, Erika Vogt, Anicka Yi.

Un catalogue de l’exposition sera publié aux éditions Paris Musées.

Commissaire : Anne Dressen

uou92

you93

Pensée autour d'une cinquantaine d'œuvres choisies parmi l'ensemble de plus de 300 que compte aujourd'hui la collection Lafayette Anticipations - Fonds de dotation Famille Moulin (Paris), l'exposition «You» rend compte de la capacité des artistes à interroger et a décrypter notre monde en mutation, et invite à une réflexion autour des idées de proximité et de partage. Aussi singulières et autonomes Soient-elles, les œuvres de l'exposition ont en commun de refléter, chacune à leur manière, les mues de notre temps, avec une certaine opacité poétique. Renvoyant autant à la préhistoire qu'au digital, elles utilisent les images de fragmentation, de transformation, voire de disparition comme des métaphores vivantes. L’accrochage propose des dialogues et des interactions entre les œuvres, dans un parcours inspiré par les théories des éléments croisant les versions orientale et occidentale (le Métal, élément fondamental de la cosmogonie chinoise, ainsi que l'Eau, le Feu, l'Air et ta Terre). «You» crée autant de situations qui, agrégées les unes aux autres, contribuent  à la création d/une atmosphère plus globale, bien qu'elle aussi fluctuante : des microclimats successivement froids, humides, chauds, tempérés, ou secs. L'exposition propose ainsi de repenser les oppositions dépassées entre les concepts de nature et de culture, dans un monde où l'humain - entre l'animal et la machine détruit autant qu'il produit. Comme alternatives, il peut alors choisir la dématérialisation ou encore la performance d'une identité autre. L'exposition refuse ainsi toute vision fataliste. En effet, les œuvres, à la fois conscientes et sensibles reprennent le pouvoir et nous obligent a repenser notre rapport à l'art, et à travers lui, au monde.

you88

you89

you90

you91

you94

you95

you96

you97

you98

you101

 

13 octobre 2019

Surfe-qui-peut sur les rames du métro parisien

metro

Par Antoine Flandrin

REPORTAGE - Ils s’appellent Ikarus, Feito ou Mister Puma. Sous ces noms de code, ces trompe-la-mort s’adonnent à une activité à haut risque totalement prohibée : le « subway surfing ». Leur Everest : la traversée de la Seine avec vue sur la tour Eiffel, sur la ligne 6 à Paris.

Ce jour d’été, à 8 heures, sur le quai bondé de la station de métro Stalingrad, un individu masqué grimpe sur le toit de la rame, sous le regard médusé des passagers. Le conducteur, qui n’y a vu que du feu, s’engage sur le viaduc dressé au milieu du boulevard de la Villette.

L’acrobate masqué se met alors à courir sur le toit des wagons qui amorcent un virage au-dessus du canal Saint-Martin avant d’entrer dans la station Jaurès, où le haut-parleur annonce d’une voix monocorde : « Pour des raisons de sécurité, le trafic est interrompu sur la ligne 2. » Les passagers ont à peine le temps de lâcher un soupir d’agacement que l’acrobate, lui, est déjà loin.

Le long du canal, il tombe son masque de carnaval, laissant apparaître un visage juvénile. Il se présente : Ikarus. Ce nom de code lui va comme un gant. La mort, ce jeune Icare l’a déjà tutoyée. A un peu plus de 20 ans, ce Berlinois en a passé six à faire des acrobaties sur le toit des trains en mouvement. Un drôle de passe-temps, que les initiés appellent le « subway surfing ». « C’était bon, surtout le virage ! Ça change de Berlin, où ça va tout droit. » Puis de montrer ses mains noires comme du charbon : « Par contre, votre métro est dégueulasse ! », raille-t-il.

Un « sport de rue »

L’acrobate s’avance vers le canal, à la surface duquel flotte un gros poisson mort entouré de détritus. Il y plonge ses pognes pour les laver. « Le subway surfing est un sport de rue », balaie-t-il. Chaque session lui procure une dose d’adrénaline qu’il compare à une drogue dure.

Ikarus jure y être moins accro qu’à ses débuts. « Ce n’est plus une obsession, assure-t-il. Avant, je faisais du subway surfing pour aller au lycée, voir un pote ou acheter de l’herbe. Maintenant, je ne le fais que si ça m’apporte une sensation nouvelle. » Le jeune homme explique vivre de petits boulots qui lui permettent de payer son loyer et, surtout, de voyager. Ces derniers temps, il est allé faire du subway surfing à Vienne et du « bus surfing » à Barcelone.

C’est la deuxième fois qu’il vient à Paris. En avril, Ikarus a décroché le graal des trompe-la-mort du métro : surfer sur le toit d’une rame de la ligne 6, celle qui relie Charles-de-Gaulle-Etoile à Nation en passant par Montparnasse. Mais pas sur n’importe quel tronçon : juste entre les stations Passy et Bir-Hakeim, au-dessus de la Seine, face à la tour Eiffel. « Il n’y a pas de plus bel endroit sur terre pour faire du subway surfing », s’exclame-t-il. Cette portion de la ligne 6 est une sorte d’Everest. De nec plus ultra.

« C’est comme si j’étais à l’océan, avec la tour Eiffel devant moi. Ça m’a fait l’effet d’un manège à Disneyland ! » Feito, graffeur

Ce spot est depuis cinq ans le plus couru de la planète. Postées sur Instagram ou YouTube, les images de leur performance devant la « Dame de fer » sont de redoutables objets viraux. Car un subway surfeur est toujours accompagné d’un ou deux acolytes pour filmer ses exploits, qui, une fois postés sur les réseaux sociaux, agissent comme une machine à booster les ego. Ikarus l’admet : provoquer la mort lui donne un sentiment de toute-puissance.

« La première fois que tu fais du subway surfing, tu es tétanisé. Tu penses qu’une fois sur le toit, le vent va t’emporter. Mais quand tu atterris dessus et que le train démarre, tu te rends compte que tu t’en aies fait toute une montagne. La concentration est telle que la peur s’efface. L’adrénaline prend le dessus. Tu te sens alors en pleine possession de tes moyens. »

Quand le graffeur français Feito s’est décidé à surfer sur le toit du métro parisien, il a commencé lui aussi par ce tronçon mythique de la ligne 6. « J’étais déprimé, j’avais besoin de ressentir quelque chose d’intense », précise-t-il. Il est allé à Passy, où, il y a peu, il suffisait d’enjamber un grillage pour se retrouver sur le toit de la station. Lorsque le train est passé, il a sauté sur la rame, puis s’est couché.

De James Bond à « Mission impossible », les courses-poursuites sur le toit des trains sont des grands classiques du cinéma.

« C’était la première fois, j’avais pas trop de repères, alors je suis resté allongé sur le toit pendant cinq stations. En descendant, je me suis dit que je le referai, mais debout. » Un challenge qu’il a relevé, les jambes fléchies, le bras tendu, mimant un surfeur sur sa planche. « Je n’avais jamais fait de surf mais, lancé au-dessus de la Seine, c’est comme si j’étais à l’océan, avec la tour Eiffel devant moi. Ça m’a fait l’effet d’un manège à Disneyland ! », décrit-il.

La vingtaine fougueuse, ce graffeur qui décrit son état d’esprit comme « antisystème » ne se lasse pas des cascades du commissaire Jean Letellier, incarné par Jean-Paul Belmondo dans Peur sur la ville (1975). Lancé à la poursuite d’un truand, Bébel courait sur les toits d’une rame de la ligne 6, dans les tunnels puis (déjà) sur le viaduc de Bir-Hakeim. De James Bond dans Octopussy (1983) et Skyfall (2012) à Mission impossible (1996), en passant par Spider-Man 2 (2004), les courses-poursuites et les bagarres sur le toit des trains sont des grands classiques de l’histoire du cinéma qui ont nourri l’imaginaire des surfeurs urbains en herbe.

surf22

surf23

Impact des réseaux sociaux

Le mouvement est apparu en Allemagne au début des années 1990. Mais, à l’époque, les jeunes avides de sensations extrêmes ouvraient les portes des trains en marche et se balançaient au-dessus des rails en s’agrippant à une poignée. Après plusieurs accidents, cette pratique a été délaissée pour réapparaître à la fin des années 2000. A Paris, Berlin, Moscou, Melbourne, New York, Stockholm et Bombay, le toit des métros est alors redevenu un terrain de jeu.

« Le subway surfing, c’est une manière facile de s’échapper de l’ambiance robotique de la ville. » Astoria

Les Parisiens Astoria et Piksu, de la Déjà Vu Collective, ont également traversé le viaduc de Bir-Hakeim, pas sur le toit mais calés entre deux voitures d’une rame. Une performance filmée à la Go Pro, qu’ils ont diffusée sur Instagram. « Le subway surfing, c’est une manière facile de s’échapper de l’ambiance robotique de la ville. Des paysages magnifiques défilent : les bâtiments haussmanniens, la tour Eiffel qui brille dans le ciel bleu… T’as le vent qui siffle et tu entends rien, à part les wagons qui crient sur les rails », explique Astoria.

Les surfeurs de la 6 n’ont pas tous réussi à éviter le pire. Trois accidents mortels ont eu lieu depuis 2015 sur le réseau RATP, le dernier étant survenu le 24 octobre 2017 à la station Bir-Hakeim. Et, en janvier de cette année, un adolescent s’est blessé grièvement en chutant du toit d’une rame.

La RATP assure qu’elle est particulièrement attentive à ce phénomène. Si elle estime que cette « pratique illégale » est aujourd’hui de « faible ampleur », elle craint son émergence « du fait de sa forte visibilité sur les réseaux sociaux ». Et de rappeler qu’elle porte systématiquement plainte lorsque des faits de trainsurfing sont avérés : les contrevenants sont passibles d’une peine d’un an de prison et de 15 000 euros d’amende.

En Russie aussi

La régie a même lancé, en juin 2018, une campagne de prévention sur Instagram, intitulée #Stoptrainsurfing, avec le cascadeur urbain et influenceur Johan Tonnoir. Celui-ci y multiplie les sauts spectaculaires dans les rues du 16e arrondissement de Paris, jusque sur le toit de la station Passy, où il explique à ses 28 000 abonnés pourquoi il ne fera jamais de trainsurfing. « Parce qu’il y a des choses que je ne vais pas pouvoir contrôler, comme la vitesse du train, un freinage inattendu, un oiseau qui passe et qui me fait perdre l’équilibre. »

« On a poussé le délire jusqu’à improviser un dîner avec une table, des bancs et du vin. » Ikarus

Malgré ces avertissements, les trompe-la-mort n’ont cessé d’affluer, obligeant la RATP à employer les grands moyens. En juillet-août, elle a fermé toutes les stations aériennes de la ligne 6 entre Montparnasse et Trocadéro, afin de rénover ses viaducs, et en a profité pour surélever les grilles aux abords de la station Passy. Avec leurs longues pointes en forme de lances en fer forgé, ces clôtures devraient (en théorie) avoir un effet dissuasif.

Paris n’est pas la seule métropole confrontée au problème. A Melbourne, en Australie, les autorités ne savent plus à quel saint se vouer. Les jeunes s’adonnent au subway surfing, mais aussi au « back riding », qui consiste à faire un trajet accroché à l’arrière d’un train. En 2015, le métro de la ville, le « City Loop », déplorait une centaine de back ridings. En Russie, les acrobaties sur le toit et à l’arrière des trains sont également devenues un problème public. La police a procédé à 1 000 arrestations de surfeurs de train en 2011.

Une mode qui attire également les filles : blonde, masquée, vêtue de noir, la dénommée Kobzarro, 21 ans, s’affiche sur Instagram surfant sur le toit de trains lancés jusqu’à 250 km/h à travers la banlieue enneigée de Moscou. « C’est une philosophie. Quand je fais du train surfing, je me sens absolument libre. Je crée mes propres règles. Personne ne peut me contrôler », dit-elle, bravache, dans une vidéo vue plus de 150 000 fois sur YouTube.

Toute cette petite internationale de surfeurs urbains se connaît par cœur. Mais si certains s’adonnent au subway surfing pour la seule adrénaline, Ikarus, lui, le fait aussi par rébellion. Il est, depuis 2014, membre des Berlin Kidz, qui se sont fait connaître par un film produit par leurs propres soins, mis en ligne en 2015, vu près de 800 000 fois sur YouTube. Ikarus et ses complices y multiplient les actions suicidaires.

« Freiheit »

Sur les toits des S-Bahn, ces trains jaunes qui parcourent l’immense capitale allemande, on les voit faire du vélo, des saltos avant, jongler avec un ballon de foot ou sauter dans la Sprée. « Courir sur les rames, c’était devenu de la routine, raconte Ikarus. Alors, on a poussé le délire à chaque fois un peu plus loin jusqu’à installer une table et des bancs et improviser un dîner avec du vin. »

Comme de nombreux subway surfeurs, les Berlin Kidz pratiquent d’autres disciplines urbaines : le parkour (qui consiste à franchir des obstacles urbains et à sauter sur les toits et les murs), le graffiti, le tatouage, le skateboard et l’urbex (la visite de lieux abandonnés, souvent difficiles et interdits d’accès).

Leur conception du tag comme du subway surfing se veut aussi extrême que politique. Les Berlin Kidz descendent la nuit en rappel le long des façades des immeubles pour y tracer à la bombe de peinture d’énormes inscriptions, dans lesquelles se cachent des messages politiques, le plus récurrent étant « Freiheit » (Liberté). « Nos actions ne sont pas faites pour plaire, mais pour dire aux riches : la ville nous appartient et, nous aussi, on peut vous faire payer », lâche Ikarus.

Originaire de Neukölln, un quartier du sud de Berlin, où vivent nombre d’immigrés du Proche-Orient et des Balkans, il dénonce la gentrification qui y sévit. « Un groupe immobilier étranger a racheté l’immeuble où j’ai grandi, y a augmenté les loyers pour nous foutre dehors et y loger des riches. On veut casser ce système qui rend malade notre planète », argue-t-il. Pour ça, il est prêt à y laisser beaucoup de plumes.

L’un de ses amis a failli perdre la vie lors d’un surf sur le toit d’un métro. Après avoir percuté à pleine vitesse la structure métallique d’un pont, il est tombé dans le coma. « Il s’en est sorti, mais il a perdu 40 % de la vue. Après ça, j’ai arrêté le subway surfing pendant un an », reconnaît Ikarus, encore troublé. Il ne s’est pas trop penché sur les raisons qui l’ont poussé à recommencer. « Je ne sais pas. Peut-être juste parce que c’est tellement grisant… », répond-il après un temps de réflexion. Depuis, il n’a cessé de mettre sa vie en danger.

« C’est ma thérapie »

Pionnier du mouvement, le cascadeur parisien Mister Puma, 43 ans, a commencé le subway surfing en 2008. En cette après-midi d’août, il arrive dix minutes en avance au rendez-vous qu’il a fixé à la station Bercy sur la ligne 6. Débardeur blanc, musculature d’acier, casquette vissée sur la tête, il vient de se réveiller. « Je suis un ermite qui aime la nuit. Un lève-tard », explique-t-il.

Après s’être calé entre deux voitures, il grimpe à mains nues sur le dos de la rame, qui, une fois sortie de terre, passe au-dessus de la Seine avant de finir sa course à la station Quai de la Gare. Pour lui aussi, rien ne remplace le tronçon Passy-Bir-Hakeim. « Le vrai kiff, ce serait de boire du champagne avec ma copine assis sur le toit d’un métro qui passe devant la tour Eiffel », lance-t-il.

Contrairement aux Berlin Kidz, Mister Puma est un oiseau solitaire. Sa démarche n’a rien de politique. Il le reconnaît bien volontiers : il n’est pas fait pour travailler quarante heures par semaine pour un salaire moyen. Sa vie, il la gagne en donnant des cours de boxe et des séances de remise en forme. Quand il a un coup de mou, il va faire du subway surfing. « C’est ma thérapie », dit-il.

Mais Mister Puma sait faire le buzz. En 2014, sa vidéo intitulée Métro Jump, où on le voyait sauter sur le toit d’un métro lancé à 50 km/h entre les stations Anvers et Barbès, sur la ligne 2, a été vue plus de 200 000 fois sur Internet. La performance ne s’était toutefois pas passée comme il l’avait prévue. En chutant sur le toit, il a rebondi sur le dos et s’est cogné la tête. « C’était à un moment de ma vie où j’avais la rage. J’en avais marre de chercher ma place dans ce monde. Il fallait que je le fasse pour me valoriser. »

Ce jour d’été, pas de temps à perdre, il file à Jaurès, sur la ligne 2, où il lui faut trente secondes pour grimper tel un félin sur le toit de la station, un auvent en verre peu épais. Un métro passe, il atterrit dessus « en douceur ». Son truc à lui, c’est de marcher sur les mains sur le toit du métro. Cette figure, il s’y est entraîné plusieurs heures par jour depuis plus de vingt-cinq ans. Un usager l’a vu, avertit le conducteur qui immobilise aussitôt la rame. Mister Puma saute sur le quai et disparaît.

Son troisième « ride » de la journée, il l’effectue entre Stalingrad et Jaurès, debout sur le wagon de tête, menton levé tel César sur son char. Le conducteur d’une rame déjà à quai l’aperçoit, descend de sa cabine et se saisit d’un combiné téléphonique pour donner l’alerte. Mister Puma bondit alors sur le quai, descend les marches de la station sans se presser, se fond dans la masse, avant de disparaître fier comme Artaban.

surf25

surf26

13 octobre 2019

Hans Hartung - La fabrique du geste - au MAM de Paris - vu aujourd'hui

hart22

Du 11 octobre 2019 au 01 mars 2020

À l’occasion de sa réouverture après d’ambitieux travaux de rénovation, le Musée d’Art Moderne présente une rétrospective du peintre Hans Hartung (1904-1989).

La dernière rétrospective dans un musée français datant de 1969, il était important de redonner à Hans Hartung (1904-1989) toute la visibilité qu’il mérite. L’exposition porte un nouveau regard sur l’ensemble de l’oeuvre de cet artiste majeur du XXe siècle et sur son rôle essentiel dans l’histoire de l’art. Hans Hartung fut un précurseur de l’une des inventions artistiques les plus marquantes de son temps : l’abstraction.

Acteur d’un siècle de peinture, qu’il traverse avec une soif de liberté à la mesure des phénomènes qui viennent l’entraver – de la montée du fascisme dans son pays d’origine l’Allemagne à la précarité de l’après-guerre en France et à ses conséquences physiques et morales – jamais, il ne cessera de peindre.

Le parcours de la rétrospective comprend une sélection resserrée d’environ trois cent oeuvres, provenant de collections publiques et particulières françaises et internationales et pour une grande part de la Fondation Hartung-Bergman. Cet hommage fait suite à l’acquisition du musée en 2017 d’un ensemble de quatre oeuvres de l’artiste.

L’exposition donne à voir la grande diversité des supports, la richesse des innovations techniques et la panoplie d’outils utilisés durant six décennies de production. Hans Hartung, qui place l’expérimentation au coeur de son travail, incarne aussi une modernité sans compromis, à la dimension conceptuelle. Les essais sur la couleur et le format érigés en méthode rigoureuse d’atelier, le cadrage, la photographie, l’agrandissement, la répétition, et plus surprenant encore, la reproduction à l’identique de nombre de ses oeuvres, sont autant de recherches menées sur l’original et l’authentique, qui résonnent aujourd’hui dans toute leur contemporanéité. Hans Hartung a ouvert la voie à certains de ses congénères, à l’instar de Pierre Soulages qui a toujours admis cette filiation.

L’exposition est construite comme une succession de séquences chronologiques sous la forme de quatre sections principales. Composée non seulement de peintures, elle comprend également des photographies, témoignant de cette pratique qui a accompagné l’ensemble de sa recherche artistique. Des ensembles d’oeuvres graphiques, des éditions limitées illustrées, des expérimentations sur céramique, ainsi qu’une sélection de galets peints complètent la présentation et retracent son itinéraire singulier.

Afin de mettre en relief le parcours d’Hans Hartung, en même temps que son rapport à l’histoire de son temps, cette exposition propose des documents d’archives, livres, correspondances, carnets, esquisses, journal de jeunesse, catalogues, cartons d’invitations, affiches, photographies, films documentaires, etc.

Figure incontournable de l’abstraction au XXe siècle, Hans Hartung ne se laisse pas pour autant circonscrire dans ce rôle de précurseur historique, car sa vision d’un art tourné vers l’avenir, vers le progrès humain et technologique, vient nous questionner aujourd’hui encore. Le parcours met en tension et en dialogue ces deux aspects complémentaires qui constituent le fil rouge de cette exposition.

Un catalogue comprenant une quinzaine d’essais et une anthologie de textes est publié aux Éditions Paris Musées.

Commissaire : Odile Burluraux

Assistante : Julie Sissia

hart23

hart24

Hans Hartung (1904-1989) fut ^ un protagoniste majeur de l'un des plus grands bouleversements que connut l'histoire de l'art moderne : l'abstraction. De ses débuts dans l'Allemagne des années 1920 à sa mort quelques jours après la chute du mur de Berlin, Hartung a traversé une époque mouvementée avec unesoif de liberté à la mesure des phénomènes venus l'entraver. Jamais il ne cessera de peindre. Cette rétrospective, la première consacrée à l'artiste depuis cinquante ans, retrace le déploiement ininterrompu d'une œuvre fondamentalement expérimentale. Le parcours, chronologique, s'articule autour des peintures les plus emblématiques de l'artiste, qui a connu de son vivant une véritable consécration en tant que pionnier de la peinture gestuelle. L'exposition propose un regard renouvelé sur le cheminement du peintre, en accordant une place inédite aux travaux sur papier ainsi qu'aux photographies qu'il réalise par milliers. Elle nous immerge dans le processus de l'artiste, qui crée et expose ses œuvres sans hiérarchie entre les mediums; elle nous situe au plus près d'un geste qui enregistre constamment les rythmes et les puisions de son monde intérieur. Cette exposition présente également des œuvres peu vues jusqu'à aujourd'hui, tels les grands tableaux des années 1970 aux couleurs pop. Rassemblant un corpus inédit de documents d'archives, elle met aussi au jour la grande singularité de l'œuvre d'Hartung, entre spontanéité et maîtrise Avec le soutien de la Fondation Hartung Bergman, le musée d'Art moderne de Paris poursuit ici sa mission essentielle: revisiter les grandes figures de l'art moderne et leur rendre toute leur visibilité.

hartung55

hartung56

hartung57

hartung58

hartung59

hartung60

hartung61

hartung69

hartung65

hartung66

hartung68

Hans Hartung, peintre mouvementé

Pionnier de l’abstraction lyrique, amputé d’une jambe en 1944, il a produit une œuvre motivée par « la fabrique du geste ». Le Musée d’art moderne de la Ville de Paris, pour sa réouverture, lui consacre une exposition.

Par Harry Bellet 

Il était une fois un petit garçon auquel on avait dit qu’il fallait craindre les orages. Alors, il décida de les regarder en face et, sur un cahier, de dessiner la fulgurance des éclairs. Plus tard, étudiant les tableaux de Rembrandt, ou le Tres de mayo, de Goya, il en reprit les grandes masses et les réduisit à des taches. C’était en 1922, et le jeune Hans Hartung (il était né à Leipzig en 1904) devint un des pionniers de ce qu’on appela plus tard l’« abstraction lyrique ».

C’est cette histoire que raconte, en près de 400 peintures, dessins, ou photographies, le Musée d’art moderne de la Ville de Paris, avec l’exposition « La Fabrique du geste ». L’institution avait déjà montré Hartung, en 1980, mais s’était cantonnée à ses premières années, s’interrompant avec les œuvres de 1939, afin peut-être de montrer à quel point il fut précurseur. En fait, on l’a su depuis, jusqu’en 1960 au moins, ses œuvres, que l’on croyait spontanées, où le geste primait tout, étaient peintes avec la plus grande minutie et de tout petits pinceaux.

« Ta voie est claire : il te faut obtenir, dans tes tableaux à l’huile, la fraîcheur de tes aquarelles. Agrandis-les ! »

Hartung accumulait les dessins, les aquarelles, les gouaches, qu’il exécutait avec une liberté totale. Puis il en sélectionnait certaines, en faisait une mise au carreau pour les agrandir fidèlement, et les reproduisait soigneusement à la peinture à l’huile sur une toile. Il suivait en cela un conseil donné par le peintre et graveur Jean Hélion en 1935 : « Ta voie est claire : il te faut obtenir, dans tes tableaux à l’huile, la fraîcheur de tes aquarelles. Agrandis-les ! » Cela lui permettait en outre de faire des économies de matériel, car il fut longtemps fort pauvre.

Il était pourtant né dans une famille de la petite bourgeoisie, si on peut qualifier ainsi un père médecin militaire. Il fait de bonnes études dans des académies d’art à Leipzig, à Dresde, puis à Paris, auprès d’André Lhote, où il apprend les principes du cubisme et se passionne pour les possibilités de composition fondées sur le nombre d’or. Il a une première exposition personnelle dans une galerie de Dresde en 1931, mais son père meurt l’année suivante. Hartung voyage, en France et en Espagne, et abandonne totalement l’Allemagne après qu’il a été interrogé par la Gestapo lors d’un séjour en 1935. Installé à Paris, il fréquente les milieux d’avant-garde. Il commence à se faire connaître, expose à Paris, mais aussi à Londres et à New York.

Une blessure déterminante

Vient la guerre. Antinazi, mais allemand, il est interné, puis s’engage dans la Légion étrangère. Après bien des péripéties, il participe au débarquement de Provence et sert comme brancardier. Il est blessé à Belfort en 1944, et amputé de la jambe droite. Sa conduite au combat lui vaudra la croix de guerre et la médaille militaire. Quant à sa blessure, elle sera déterminante dans la suite de son œuvre. C’est du moins l’avis de l’artiste Jacques Villeglé, qui l’exprime crûment mais clairement dans le catalogue de l’exposition : « La gestualité exige de la souplesse. Hartung a dû penser son métier, le penser vraiment, réfléchir à ses outils et les réinventer en permanence pour conduire une œuvre sans cesse changeante. Son handicap en a fait un artiste plus réfléchi que les autres. »

Secret d’atelier : il interdit aux critiques qui le visitent de décrire et même de nommer ses outils

Car, au faîte de sa gloire, au moment où, en 1960, il vient d’obtenir le Grand Prix de la Biennale de Venise (ex aequo avec Jean Fautrier), il bouleverse complètement sa méthode. Cessant d’agrandir ses petits dessins, il attaque enfin directement la toile, avec des outils adaptés. Le premier, c’est un aspirateur ! Un ingénieux bricolage lui permet d’inverser sa fonction, et il souffle l’air et la peinture sur le tableau. De là, il passe rapidement aux compresseurs et aux pistolets des carrossiers, abandonne l’huile pour l’acrylique, et, en excellent graveur qu’il est, incise la peinture encore fraîche avec les instruments les plus saugrenus, de la brosse à étriller les chevaux jusqu’à ces râteaux en éventail si utiles pour ramasser les feuilles d’automne. Tout cela est un secret d’atelier : il interdit aux critiques qui le visitent de décrire et même de nommer ses outils.

La construction d’un grand atelier à Antibes, l’emploi d’une équipe d’assistants qui lui préparent ses toiles et ses couleurs le libèrent totalement. Paradoxalement, c’est à la fin de sa vie, alors qu’il éprouve les plus grandes difficultés à se déplacer, que sa peinture devient totalement libre : des formats gigantesques, giflés à coups de branches de genêt, aspergés à la tyrolienne de maçon ou au pulvérisateur à vigne. Les dernières années sont les plus productives, Hartung peignant presque un tableau par jour : le vieillard fou de dessin jubile enfin, et c’est épatant.

« Hans Hartung. La Fabrique du geste », du 11 octobre 2019 au 1er mars 2020.

Article réalisé dans le cadre d’un partenariat avec le Musée d’art moderne de la Ville de Paris.

Harry Bellet

Publicité