Décryptages - Un prix Nobel pour Abiy Ahmed, le faiseur de paix éthiopien
Par Emeline Wuilbercq, Addis-Abeba, correspondance, Jean-Philippe Rémy, Johannesburg, correspondant régional
Le jeune dirigeant, arrivé au pouvoir en avril 2018, a réconcilié l’Ethiopie avec l’Erythrée et tente de réformer un pays « au bord de l’effondrement ».
Il y a quelque chose d’un peu étrange, confinant à une contradiction dans les termes, à décerner, vendredi 11 octobre, le prix Nobel de la paix au dirigeant d’un pays, l’Ethiopie, qui vit dans une peur croissante de voir les troubles dans plusieurs parties de cette nation de plus de 100 millions d’habitants dériver vers une forme de guerre civile.
Abiy Ahmed, le premier ministre éthiopien, est pourtant le meilleur candidat possible, contre vents et marées, pour cette distinction. Non seulement pour ce qu’il a déjà fait en faveur de la paix en Ethiopie et dans la région, mais surtout pour ce qui lui reste à accomplir, bien au-delà. Et, aussi, en raison de ses défauts et faiblesses.
Thérapie de choc
L’Ethiopie, selon le résumé glacial et récent d’une source haut placée, est « au bord de l’effondrement », parce que s’y multiplient des revendications de nature autonomistes d’un nombre croissant de groupes à travers le pays, au point de menacer sa stabilité.
Abiy Ahmed est souvent accusé de porter une part de responsabilité dans cette dynamique. Sous prétexte que sa politique de libéralisation aurait, en quelque sorte, ouvert la boîte de Pandore des revendications locales au point de mettre en danger le « fédéralisme ethnique » éthiopien, et l’Etat fédéral dont il est le pilier.
Mais raisonner ainsi, c’est négliger deux choses : d’abord, l’Ethiopie était déjà en danger centrifuge avant l’arrivée au pouvoir du nouveau premier ministre, en avril 2018, étant alors engluée dans la violence d’un régime autoritaire aux abois. De plus, Abiy Ahmed, conscient de toutes les contraintes pesant sur le pays, a tenté une thérapie de choc. Et cela n’est pas sans risques, même si n’avoir rien tenté aurait été, seule certitude, encore plus dangereux.
A son arrivée surprise au pouvoir, il y a seulement un an et demi, il semblait qu’une tornade venait de s’abattre non seulement sur l’Ethiopie, mais aussi sur la région de la Corne de l’Afrique. L’ex-militaire, ancien responsable du secteur du renseignement, était décidé à tout changer, vite, très vite. Abiy Ahmed avait de nombreux atouts : des idées très claires, une volonté d’acier, et, ce qui ne gêne jamais, un charisme de tous les diables.
Little Ethiopia à lui tout seul
De plus, appartenant au groupe Oromo – le plus nombreux, exclu jusqu’ici du cœur du pouvoir –, il a une mère et une épouse amhara (second groupe du pays en importance numérique). Son père est musulman, sa mère chrétienne orthodoxe. Lui-même est un fidèle d’une Eglise évangélique. Abiy Ahmed est donc un peu, toutes proportions gardées, Little Ethiopia à lui tout seul.
La force du symbole, au moins au début, a été importante, même si le pouvoir des symboles est de ne durer que tant qu’ils sont nourris par la réalité.
Laquelle ne tardera pas à se montrer impitoyable. Le groupe des responsables de la région du Tigré, puis d’autres, semblent en vouloir à sa vie : il échappe à un attentat, à une mutinerie. Une tentative de « coup d’Etat régional » aurait pu, voici quelques mois, allumer la guerre civile au cœur de la région Amhara.
De plus, Abiy Ahmed est un homme plus seul qu’il n’y paraît. Certains, dans les hautes sphères du pouvoir, lui reprochent même de s’isoler, de ne plus écouter personne. De favoriser un peu trop des Oromo. Et même, d’être sous l’emprise des pasteurs pentecôtistes.
Mais les proches qui l’ont connu les années précédant son arrivée au pouvoir savent qu’il avait surtout, de longue date, des idées très arrêtées sur le destin de l’Ethiopie, comme sur celui de l’Afrique. Abiy Ahmed s’est trouvé, au bon moment, capable de lire les nouveaux rapports de forces dans la région, d’intégrer l’influence des pays du Golfe, et de calculer la grande redéfinition des alliances dans cette partie du monde pour refaire de son pays le pivot d’une large région.
Des solutions à des problèmes insolubles
Lors de son irruption au sommet de l’Etat, il semblait animé d’une énergie infinie pour trouver des solutions à des problèmes jugés jusqu’ici insolubles.
Près de vingt ans de guerre larvée avec l’Erythrée voisine ? En un rien de temps, les deux dirigeants érythréens et éthiopiens menaient un processus de paix. On rouvrait la frontière (elle est depuis fermée), rétablissait le téléphone, promettait de résoudre le différend frontalier. En réalité, le terrain avait été préparé depuis des mois par des parrains régionaux en train de tirer parti des circonstances pour pousser leur propre influence : l’Arabie saoudite, les Emirats arabes Unis et les Etats-Unis, avec Israël en allié plus éloigné.
Cette coalition avait œuvré au rapprochement des deux pays ennemis, mais également à distendre l’influence chinoise sur le modèle économique et politique éthiopien. Pour cela, il fallait un homme de courage, capable de réinventer l’avenir en bousculant à la fois l’élite originaire de la région du Tigré, et le corset du plan encadrant tout dans le pays, formulé par l’ex-premier ministre, Mélès Zenawi (décédé en 2012), avec son centralisme exacerbé, son économie dirigiste, son hégémonie tigréenne et sa main lourde dans la répression.
Avec Abiy, on allait libéraliser. Ainsi, sans doute, la « Cocotte-Minute éthiopienne », selon l’expression consacrée, échappait-elle au risque de l’explosion par surpression. A présent, il faudrait échapper au danger inverse, le vide relatif de l’entropie sécuritaire. Courant 2018, déjà, face à l’embrasement parfois mystérieux de micro-insurrections séparatistes, il y aurait un durcissement, de nouveaux excès des forces de l’ordre, dépassées.
Abiy Ahmed, face aux reproches qui lui sont faits depuis, se défend : « Nous prenons les mesures nécessaires pour maintenir l’Etat de droit. » Et d’ajouter, pour signifier que la période n’est plus à la violence, aux arrestations, aux tortures à volonté de l’ère précédente : « La différence est que, maintenant, nous ne détenons plus les gens en masse lorsqu’un individu est suspecté de crimes. »
L’enjeu, de plus, dépasse le cadre des frontières éthiopiennes, et va bien au-delà de celles de l’aspect sempiternel des disputes avec l’Erythrée. Si l’Ethiopie évite le pire, si Abiy Ahmed réussit ses réformes, ce pays de la Corne de l’Afrique pourra créer un pôle de stabilité, ancrer un modèle de développement économique avec des répercussions sur une grande partie du continent.
L’Afrique a besoin d’industrialisation. L’Ethiopie devrait en être le théâtre. Avec la capacité d’entraîner d’autres régions dans son sillage. Avec le Soudan voisin, désormais sur une voie prometteuse depuis que la chute de la dictature d’Omar Al-Bachir, en avril, s’y est effectuée sans basculer dans les conflits, c’est une chance supplémentaire de voir cette partie du continent, charnière entre l’Afrique de l’Est, l’Afrique du Nord et l’Afrique centrale, décoller.
Spirale de violences
Les obstacles à ce grand plan sont inévitablement nombreux. D’abord, Abiy Ahmed est confronté aux limites de sa course folle. L’opinion publique éthiopienne n’a pas suivi. On attendait des miracles, ils tardent à se concrétiser.
L’Ethiopie est aussi effrayée par cette spirale de violences qui menace son intégrité. Et puis, à force de compter sur son génie de l’autopromotion, Abiy a-t-il trop promis, trop fait miroiter ? On note que le processus de paix avec l’Erythrée n’avance pas, que les salaires restent indécents, que le décollage se fait attendre.
On s’inquiète de voir que le réchauffement des relations avec l’Egypte, crispée autour des questions de gestion des eaux du Nil dans le cadre du barrage de la Renaissance (inachevé), et œuvre des « parrains » régionaux, a été un feu de paille et se transforme à nouveau en hostilité ouverte. La tension entre les deux pays n’est pas neuve, mais Abiy Ahmed avait donné l’espoir d’apporter enfin de la raison et des solutions dans ce dossier. Peut-être n’était-ce que poudre aux yeux, montrant alors, par défaut, la faiblesse introduite dans les relations régionales par les propres manquements des parrains qui pèsent sur les pays concernés, notamment l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis.
Abiy Ahmed a aussi besoin de faire face à une opposition intérieure qui a changé de nature. Il a en grande partie libéralisé la vie politique, mais il subit désormais un ensemble de manœuvres mal éclaircies, mal comprises, mal décrites, qui aboutissent à cette explosion de conflits locaux. Il doit aussi faire face à ses propres faiblesses.
A aller si vite, le réel ne suit pas toujours, même s’il entre parfois dans les apparences d’échecs des calculs plus sophistiqués, mais moins glorieux, que les grandes déclarations ne le laissent penser. Un exemple : après les gestes symboliques de la paix avec l’Erythrée, chaque partenaire a engrangé tranquillement ses bénéfices : l’Erythrée a pu avancer le processus de levée des sanctions à son égard ; l’Ethiopie s’est débarrassée, au moins pour un temps, de mouvements protorebelles soutenus par ce voisin intransigeant. Tout le monde y gagne quelque chose, même si la paix est encore loin.
Mais le réalisme s’accommode mal du ton conquérant, qui suscite des espoirs d’une autre trempe. Et donc, autant de déceptions. Et puis on ne se plonge pas impunément dans les nœuds des relations régionales qui s’étendent entre l’Afrique et le Golfe. Côté diplomatie régionale, il a fallu se faire le voyageur de commerce des puissants parrains. Ainsi, en Somalie, où l’Ethiopie se retrouve à pousser les intérêts du groupe saoudo-émirati face à l’influence qataro-turque. Ce qui n’est pas très glorieux et par ailleurs pas sans risque.
L’instabilité menace
Alors, à l’intérieur, les récriminations sont nombreuses. On ne nourrit pas un peuple avec de la géopolitique ou des rêves d’industrialisation pour demain. On ne résout pas les différends avec l’Egypte avec des embrassades devant les caméras.
En Ethiopie, on commence à trouver que son slogan mis à toutes les sauces, « Medemer » (« travailler à l’unisson »), commence à tourner à la caricature, que les réformes patinent, et, enfin, que l’instabilité menace. Il a fallu se résoudre à annuler un recensement, de peur que ses résultats ne suscitent des violences supplémentaires. Des élections doivent être organisées en mai 2020. Il n’est pas certain qu’elles puissent se tenir.
Mais rien n’est perdu. En récompensant le premier ministre éthiopien, les jurés d’Oslo envoient un message important : la planète prend acte de l’importance de ce qui se joue en Ethiopie, le prix Nobel accorde ses honneurs à un homme qui les mérite, et devra, à toute force, continuer à avancer. On signale ainsi à quel point le destin du pays qu’il dirige s’inscrit dans celui du monde. Abiy Ahmed, Africain du XXIe siècle, est invité, et condamné, à continuer à écrire l’histoire de demain, comme il écrit déjà celle d’aujourd’hui.
EXTINCTION REBELLION à Paris !
Fausse identité, changement physique, dénonciation anonyme : ce que l'on sait de l'arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès...
Fausse identité, changement physique, dénonciation anonyme : ce que l'on sait de l'arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès en Ecosse
C'est l'épilogue d'une des affaires les plus mystérieuses de ces dernières années. Xavier Dupont de Ligonnès, soupçonné d'avoir tué sa femme et ses quatre enfants en 2011 à Nantes et activement recherché depuis, a été arrêté vendredi 11 octobre à l'aéroport de Glasgow, en Ecosse (Royaume-Uni), ont appris franceinfo et France Télévisions de sources concordantes, confirmant une information du Parisien.
Depuis huit ans, Xavier Dupont de Ligonnès était activement recherché. A maintes reprises, des signalements sont parvenus aux enquêteurs, dont les milliers de procès verbaux rédigés n'avaient pas permis de dire s'il était mort ou vivant, s'il avait pu organiser sa fuite ou s'il s'était suicidé. Franceinfo fait le point sur ce que l'on sait de cette arrestation.
Les enquêteurs ont reçu "une dénonciation anonyme"
Les enquêteurs français ont reçu, en début d'après-midi, vendredi, un appel de leurs homologues écossais indiquant que Xavier Dupont de Ligonnès allait monter dans un avion pour Glasgow, depuis l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle. Les policiers n'ont pas eu le temps de l'arrêter à Roissy et ont donc sollicité, via Europol, les services britanniques de Scotland Yard, qui ont ensuite procédé à son arrestation à sa sortie de l'avion, à Glasgow.
Selon une source proche du dossier interrogée par l'AFP, Xavier Dupont de Ligonnès voyageait sous une fausse identité avec un passeport français volé en 2014, et il aurait très probablement passé une partie de sa cavale au Royaume-Uni.
Il a été trahi par ses empreintes digitales
"XDDL" a été confondu par ses empreintes digitales, recueillies par la police écossaise. Ces empreintes vont être envoyées en France à la DCPJ (Direction centrale de la Police judiciaire). Xavier Dupont de Ligonnès n'a opposé aucune résistance. L'identification de son ADN est également en cours, mais les premiers marqueurs sont positifs, selon des sources proches de l'enquête.
Vendredi soir, le procureur de la République de Nantes, Pierre Sennès, a cependant appelé à la "prudence" concernant l'identité de la personne arrêtée : "Il y a une suspicion sur les empreintes mais c'est en cours de vérification, en cours de confirmation". Des enquêteurs "du service national de recherche des fugitifs et de la police judiciaire de Nantes" doivent se rendre en Ecosse samedi, a-t-il annoncé. Ils sont chargés de "faire des vérifications auprès de la personne qui a été arrêtée à l'aéroport de Glasgow pour s'assurer que c'est bien M. Dupont de Ligonnès".
Il avait changé d'aspect physique
Selon la DCPJ, Xavier Dupont de Ligonnès avait complètement changé d'apparence physique. "Il faut le voir pour le croire, il est absolument méconnaissable ! énonce un haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur auprès de Ouest-France. S’il n’y avait pas les empreintes, on ne penserait pas que c’est lui."
Xavier Dupont de Ligonnès avait été vu une dernière fois le 15 avril 2011, après une nuit passée au Formule 1 de Roquebrune-sur-Argens (Var). Un témoin l'avait aussi vu s'éloigner à pieds avec un sac sur le dos.
Il avait changé d'identité
L'homme arrêté à Glasgow vendredi a voyagé sous l'identité de G. Joao, domicilié à Limay (Yvelines). Une perquisition a été menée à cette adresse, vendredi soir, et des hommes en combinaison blanche de la police scientifique étaient notamment visibles. La perquisition s'est terminée vers 0h30.
LR, un parti exsangue en quête de chef
Article de Julie Carriat
Les adhérents du parti de droite, déboussolés par les défaites successives, ont jusqu’à dimanche pour élire leur nouveau président
Deux ans à peine après l’élection de Laurent Wauquiez, les adhérents du parti Les Républicains (LR) sont appelés aux urnes les 12 et 13 octobre pour désigner un successeur à même d’assurer la survie de leur parti. Depuis 2017, les troupes ont fondu : de 235 000 adhérents en 2017, le parti en a perdu 100 000 et revendique désormais 131 268 adhérents à jour de cotisation.
En 2017, M. Wauquiez avait été élu avec 74,64 % des voix et la participation, honorable, de 100 000 militants. Ce week-end, le parti mise sur moitié moins environ. « Ce serait pas mal si on arrivait à 60 000 », estime un député LR. Le vote, électronique, aura lieu du samedi 12 octobre, 20 heures, au dimanche 13, même heure ; quelque 200 permanences ouvriront pour assister, si besoin, les militants munis de codes reçus dans leur messagerie électronique et leur permettre de départager les trois députés candidats.
Question pronostic, rares sont ceux qui envisagent un second tour, ou alors avec effroi. « Je vois Christian Jacob passer au premier tour, confie l’un de ses soutiens à l’Assemblée. C’est lui ou le chaos. Si c’est pas lui, on éteint la lumière. »
En face, les députés du Vaucluse Julien Aubert et de l’Yonne Guillaume Larrivé contestent. « Rebellez-vous ! », ont-ils lancé pendant la campagne à des militants déboussolés, les invitant à s’affranchir des conseils de vote des présidents de fédération, largement favorables à Christian Jacob, député de Seine-et-Marne et président du groupe LR à l’Assemblée nationale. « L’idée que ce soit plié au premier tour me semble probable mais pas plausible », a déclaré M. Aubert à l’avant-veille du scrutin, tout en estimant que dépasser 30 % serait une « très bonne nouvelle ». Pour contrer la fatalité, les deux challengeurs se sont promis de se nommer mutuellement vice-président du parti si l’un d’entre eux était élu.
La tenue d’un second tour, qui donnerait lieu à un report des voix entre les deux quadras, serait en tout cas un désaveu pour Christian Jacob et la preuve que la discipline des fédérations n’est plus ce qu’elle était.
Pour expliquer l’incertitude des militants, il faut admettre aussi que le casting n’a pas déchaîné les passions. Connu sur la scène parlementaire, M. Jacob l’est moins du grand public. Quant à M. Aubert, empêché il y a deux ans de se présenter faute de parrainages, c’est l’un de ses premiers tours de piste nationaux, comme pour M. Larrivé, révélé à l’été 2018 comme corapporteur de la commission d’enquête sur l’affaire Benalla à l’Assemblée nationale.
Présidence ingrate
Quel que soit le gagnant, cette présidence s’annonce ingrate. Conformément au vœu du président par intérim Jean Leonetti, les candidats ont mis à distance toute ambition présidentielle. Ces temps-ci, les vues sur 2022 se cultivent plutôt à l’extérieur du parti, comme pour les présidents de région et anciens LR Xavier Bertrand (Hauts-de-France) ou Valérie Pécresse (Ile-de-France).
Cette fois-ci donc, on ne pourra accuser le président de LR d’être obnubilé par des horizons nationaux, un procès qui avait été fait notamment à Laurent Wauquiez dans son exercice solitaire du pouvoir, rue de Vaugirard. L’enjeu sera de garantir la survie du parti, en passant d’abord le cap des élections municipales, puis en permettant sa reconstruction d’ici à 2022.
De ce point de vue, les trois candidats incarnent des droites distinctes. M. Jacob est un chiraquien historique, ses deux concurrents appartiennent à la génération d’Emmanuel Macron, que Julien Aubert a même côtoyé à l’ENA. « C’est quelqu’un du passé », jugent ses détracteurs, tandis que ses soutiens, nombreux dans l’état-major, pourfendent l’opportunisme de quadras vexés par l’ascension fulgurante du chef de l’Etat.
S’il fallait résumer leurs postures : M. Jacob est tenant d’une droite large et d’un rassemblement maximal, sur le modèle de l’UMP, M. Aubert assume une nostalgie du RPR et la constitution d’une ligne droitière abandonnant les centristes, déjà nombreux à avoir quitté d’eux-mêmes les rangs de LR. M. Larrivé, enfin, parle de transformation tout en revendiquant un héritage sarkozyste et une sensibilité libérale et régalienne. Sur l’échiquier, bon gré mal gré, Julien Aubert est celui qui réunit les parrains les plus à droite. Soutenu par plusieurs parlementaires curieux des discours de Marion Maréchal, dont le député de l’Ain Xavier Breton et le sénateur du Val-d’Oise Sébastien Meurant, il sera ce week-end le choix d’Erik Tegnér, relais auprès des LR de la petite-fille de Jean-Marie Le Pen, adhérent du parti et ancien frontiste.
Face aux ténors repliés en région, les candidats divergent. Christian Jacob affiche pour slogan « Rassembler, réconcilier, rebâtir ». « Si on a vraiment l’envie de travailler ensemble, c’est dans la famille, la grande maison que nous devons le faire », a-t-il martelé pendant sa campagne, professant le souhait « d’ouvrir les portes et les fenêtres ». Il maintient un dialogue avec les anciens LR, dont Valérie Pécresse, vue en tête-à-tête après sa déclaration de candidature, et Xavier Bertrand, qui en a été prévenu.
Pour ses deux concurrents, cette « grande maison » ne va pas de soi, même s’il leur arrive de rêver à la possibilité d’un retour. « Ceux qui sont partis par la porte, on ne les laissera pas forcément rentrer par la fenêtre », prévient M. Aubert. « Je ne vais pas aller me prostituer pour demander à X ou Y de bien vouloir revenir », abonde M. Larrivé.
Surenchère
Les campagnes ont eu des différences de style. M. Jacob s’est refusé à débattre avec ses concurrents. M. Larrivé et M. Aubert se sont jetés dans la bataille avec appétit, quitte à tomber parfois dans la surenchère de propositions plus à droite les unes que les autres, à apporter leur soutien au polémiste Eric Zemmour après ses propos contre les immigrés et l’islam.
Les adhérents étaient le cœur de cible : Christian Jacob leur a promis une gestion interne associant davantage les élus locaux, tandis que ses rivaux ont proposé la suppression de la primaire ouverte, avec des alternatives variables (intégration de sympathisants, conseil électoral) et des référendums militants. Sans dérouler de véritables programmes, les candidats ont abordé d’autres thèmes. L’immigration notamment, à la faveur d’une droitisation des débats, favorisée par l’inscription du sujet à l’agenda par le chef de l’Etat, sur lequel les trois candidats n’ont pas manqué de se positionner. Le thème, médité de longue date par M. Larrivé, lui a fourni l’occasion de s’illustrer par des thèses proches de celles de l’extrême droite : fin du droit du sol, suspension du regroupement familial, sortie de certaines conventions internationales, quand M. Aubert proposait « un blocus de la marine nationale ». Même M. Jacob, dont le leitmotiv rassembleur semblait parfois incompatible avec l’élaboration d’un projet précis, a publié douze pistes, incluant notamment l’idée d’un retour aux lois Pasqua limitant le droit du sol.
Quelle que soit l’issue du vote, le défi s’annonce de taille. Jean-François Copé, candidat victorieux en 2012 à l’issue d’une campagne fratricide face à François Fillon, en sait quelque chose. Jeudi, sur France Inter, il résumait ainsi : « Après le désastre de la présidentielle et ces deux années d’errance lamentable qui ont abouti à 8 % des voix aux européennes, il y a tout à refaire de fond en comble ! »
"Thierry Mugler : Couturissime" : six choses à savoir sur le couturier avant de voir l’exposition de Rotterdam
Après Montréal, la première rétrospective consacrée à Thierry Mugler s'installe à Rotterdam à partir du 13 octobre. 140 tenues, costumes, croquis et archives - retraçant 35 ans de carrière - revisitent l'univers de ce couturier visionnaire, metteur en scène et photographe.
Créateur, couturier, metteur en scène, photographe, réalisateur et parfumeur, Thierry Mugler a d’abord été un danseur qui "a inventé le langage du corps" dans la mode, une liberté dans la coupe. L’exposition Thierry Mugler : Couturissime retrace le parcours de ce créateur français à l’œuvre visionnaire singulière. Première rétrospective et première monographie, après une première mondiale à Montréal, l'exposition entame sa tournée avec 140 tenues jamais exposées, accessoires, costumes de scène, clips, vidéos, archives, croquis, et la centaine d’images signées par les plus grands photographes de mode.
"Mes visions créatives n’ont pas de limite… Il y a toujours une solution Muglériene et mon seul rêve est de fasciner, transporter, envoûter l’esprit humain grâce à tous les véhicules artistiques qu’offre la vie pour rendre hommage le mieux et le plus joyeusement possible à l’univers sublime où nous vivons et au plus bel animal sur terre : l’être humain. Croyons en demain. Vive le futur".
Voici six choses que vous ne savez peut-être pas concernant ce couturier :
1 - Il obtient le plus gros budget de la Comédie-Française pour les costumes de Macbeth & Lady M
Le 6 juillet 1985, lors de la soirée d’ouverture du Festival d’Avignon, dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, les spectateurs découvrent une version renouvelée de Macbeth de William Shakespeare. Disposant du plus gros budget de la Comédie-Française depuis sa fondation en 1680, le couturier a créé 70 costumes et accessoires : "Les acteurs sont tous dans des armures et des cuirasses magistrales, des musculatures-pourpoints, en cuir et en métal, alors qu’ils sont vulnérables en dessous". Véritable cage dorée, la robe de Lady Macbeth – une imposante structure métallique autoportante – s’ouvre pour révéler la reine déchue dans une robe simple en chiffon déchaussée de ses hautes plates-formes. Engoncées dans d’énormes fraises en satin plissé évoquant des billots de guillotine, les sorcières sont chauves : historiquement, la tonte était pour une femme une humiliation et une punition ultimes. Leurs sublimes robes Renaissance sont déchirées et calcinées, des appliques de latex créent les brûlures de fagots enflammés dans leur traîne.
2 - Il est le premier à présenter en Occident un défilé-spectacle ouvert au public
"Ma seule vraie vocation, c’est le spectacle". Loin des défilés haute couture convenus, organisés dans des salons privés, il révolutionne la mode avec ses défilés-spectacles et ses mannequins vedettes. Le podium devient comédie musicale, bulles de bande dessinée, écran hollywoodien ou cabaret glamour : ses mannequins incarnent des personnages de fiction, des superhéroines affranchies et pleines d’humour. Important un concept instauré en 1973 par le couturier japonais Issey Miyake, Thierry Mugler est, en 1984, le premier créateur à présenter en Occident un défilé-spectacle ouvert au public. Dans la salle du Zénith à Paris, 6.000 personnes assistent à un "opéra mode" réunissant 60 mannequins portant 350 modèles.
3 - Il lance la tendance des guest stars sur les podiums
Thierry Mugler comprend qu’avec les célébrités vient la célébrité. Leurs apparitions figurent parmi les moments les plus mémorables de ses défilés. Il lance la tendance des guest stars sur ses podiums en y invitant chanteuses et actrices hollywoodiennes. Avec la génération des top-models, cette extravagance caractérise les années 1980. Ses vêtements sont portés par des stars de la scène comme David Bowie, James Brown, Céline Dion, Madonna, Lady Gaga et Beyoncé.
4 - Il réalise ses propres campagnes de pub
Inséparable de l’essor des revues, la photographie de mode se substitue aux illustrations pour s’imposer dans les années 1960. A cette époque, les annonceurs n’appartiennent pas à de puissants groupes de luxe. Le rôle des rédactrices en chef grandit, leur permettant de soutenir de jeunes talents. A la tête de Vogue (France), Francine Crescent propulse la carrière de Mugler. Elle donne aussi carte blanche a deux maîtres qui bouleversent les codes de la photographie de mode : l’Australo-Allemand Helmut Newton et le Francais Guy Bourdin. Le déclic pour la photographie se produit en 1976, quand Mugler demande à Newton de réaliser une campagne publicitaire : intervenant constamment durant la séance photo, Newton lui répond : "Si tu es tellement sûr de ce que tu veux, pourquoi ne le fais-tu pas toi-même ?". Mugler se lance alors, réalisant ses campagnes visuelles, inspiré par son propre univers. Il photographie ses créations portées par ses muses, dont Iman et Jerry Hall, dans des lieux extrêmes, vierges et inaccessibles : un iceberg au Groenland, les dunes du Sahara, les aigles du Chrysler Building ou le toit de l’Opéra de Paris.
5 - Il invente des silhouettes robotiques ou des super-héroïnes
"J’ai toujours essayé, dans mon travail, de rendre les gens plus forts en apparence qu’ils ne le sont vraiment". Thierry Mugler imagine des silhouettes aérodynamiques et robotiques qui deviendront emblématiques. Il s’inspire de la science-fiction et des super-héroïnes de bande dessinée, des armures médiévales et des uniformes, du design industriel et des automobiles futuristes. En 1989, il présente sa collection Buick en hommage à l’Americain Harley J. Earl, qui a dessiné les ailerons des Cadillac Eldorado en 1959. Le couturier conçoit des fourreaux amovibles ou "décapotables", des bustiers "pare-chocs", des ceintures "radiateur", sans oublier le sac "aileron". Son chef-d’oeuvre demeure sa Maschinenmensch [femmerobot] : en 1995, lors du défilé anniversaire des vingt ans de sa maison, la mannequin, coiffée d’un grand chapeau et vêtue d’une robe en mousseline noire sous un manteau de satin violet, révèle son corps robotisé, hommage au robot Futura du roman Metropolis. La cuirasse s’articule grâce à des empiècements rattachés par du cuir et du caoutchouc, une structure interne en plastique facilitant les mouvements sur la peau.
6 - Bien avant tout le monde, il délaisse la fourrure pour les matières synthétiques
Bien avant Jean Paul Gaultier, Prada ou John Galliano, Thierry Mugler fait le choix de refuser la fourrure et les plumes rares. "Depuis toujours, je suis fasciné par le plus bel animal sur terre : l’être humain". Selon lui, la séduction humaine réfère au monde animal qui inspire ses créations fantastiques. Les nymphes aquatiques peuplent les fonds marins de sa collection Les Atlantes : bustiers "coquillage" en verre cranté, accessoires "oursin", robe à effet "raie manta", crêtes en relief bleu espadon… Ses extravagantes Méduses résultent d’une technique inédite utilisant de l’organza plissé, bombé à la main puis laqué, avec des insertions de caoutchouc rappelant des tentacules. Son bestiaire s’inspire des reptiles, des insectes, des oiseaux et des papillons. Innovateur, le créateur n’utilise pas de fourrure mais des matières synthétiques. Il refuse les peaux luxueuses ou les plumes rares mais imite les pelages ou les carapaces. En 1997-1998, deux collections redonnent un second souffle a la haute couture française : Les Insectes comprennent un fourreau à traîne de velours noir, orné d’ailes de papillon en plumes de coq de la maison Lemarié ; La Chimère dévoile une créature mythologique avec une armure articulée, des écailles brodées de cristaux, de diamants fantaisie, de plumes et de crins de cheval.
Exposition Thierry Mugler : Couturissime du 13 octobre 2019 au 8 mars 2020. Kunsthal Rotterdam. Museumpark. Westzeedijk 341 3015 AA Rotterdam.
Le Moulin Rouge, premier "music-hall", a 130 ans
Par Pierre Ropert
Avec 130 ans au compteur, le Moulin Rouge est devenu un lieu emblématique de la capitale. Retour sur les origines de ce haut lieu parisien, grande inspiration de Toulouse-Lautrec, où se produisait "La Goulue" ou encore "Le Pétomane", grâce aux archives de France Culture.
Le Moulin Rouge a 130 ans. Plus qu'un haut lieu du tourisme parisien, symbole suranné du Pigalle aux mœurs légères, il est devenu, en plus d'un siècle, une véritable institution parisienne. Lorsqu'il ouvre ses portes, le 6 octobre 1889, l'exposition universelle de Paris est sur le point de s'achever, et la situation politique comme économique est explosive. Pourtant, du beau monde se presse rapidement aux portes du Moulin Rouge. On y croise petits bourgeois en mal de sensations et venus s'encanailler, autant que l'intelligentsia parisienne, représentée par le peintre Toulouse-Lautrec. Plongée dans les archives de France Culture, pour remonter aux origines du Moulin Rouge et de ses premiers spectacles.
Le Moulin Rouge, premier "music-hall"
On doit la naissance du Moulin Rouge à Charles Zidler et Joseph Oller qui, avant de créer ce music-hall, étaient surtout connus pour avoir créé l"hippodrome du pont de l'Alma. "On a complètement oublié Joseph Oller alors qu'il a été un des grands précurseurs, à la fois du PMU, du théâtre et du 'music-hall' en France", rappelait ainsi Jacques Pessis, auteur du livre Le Moulin Rouge, et invité en mai 1996 de l'émission Lieux de Mémoire, où il retraçait les origines de ce haut lieu de la nuit parisienne.
Le créateur du Moulin Rouge est un personnage extraordinaire qui s’appelle Joseph Oller. C’est un homme d’origine espagnole qui avait assisté dans sa jeunesse en Espagne à des combats de coq, et de ces combats de coq il a eu l’idée de faire des paris sur les courses de chevaux. Il a inventé de ce qui est devenu plus tard le PMU. Et avec l’argent gagné, au départ dans l’illégalité et ensuite dans la légalité, il a créé différents théâtres à Paris dont le Moulin Rouge, mais il y a aussi créé un lieu qui s’appelle l’Olympia, qui était un hangar au départ… Et comme Joseph Oller parlait mal anglais il a demandé “Comment dit on musique en anglais ?”, on lui a dit “music”, “Et comment dit on hangar”, “hall”. Et c’est comme ça que le music-hall est né, en 1893, quatre ans après la création du Moulin Rouge. C’était un génie du spectacle, il a senti que c’était le moment de créer un lieu comme ça dans Paris, et il ne s’est jamais trompé.
Bourgeoisie et intelligentsia parisienne
L'ouverture du Moulin Rouge attire rapidement à Pigalle la bourgeoisie de Boulogne et Neuilly, venue s'encanailler. Ça a été un immense événement que personne n’attendait à part son créateur Joseph Oller. On a vu toute la bourgeoisie de Boulogne et Neuilly déferler place Blanche et venir au Moulin Rouge pour une soirée inoubliable. Ces gens-là qui vivaient entre eux, car il n’y avait pas la télévision et la radio, se sont transmis l’information par le bouche-à-oreille. Et pendant des années et des années le Moulin Rouge est devenu le symbole de la vie parisienne.
Surtout, le Moulin Rouge voit défiler nombre d'artistes montmartrois. On peut y croiser Auguste Renoir, Georges Braque, Aristide Bruant, Guillaume Apollinaire ou encore Picasso, et nombre d'entre eux rendent hommage aux soirées qui s'y déroulent dans leur oeuvre. Mais le plus assidu d'entre eux est certainement le peintre Henri de Toulouse-Lautrec :
Le connétable des nuits de Montmartre c'est Toulouse-Lautrec. Toulouse-Lautrec était, on le sait, un grand monsieur d’une taille tout simplement bien au-dessous de la moyenne, et Madame Tristan Bernard disait de lui : “Il est si petit qu’il me donne le vertige”.
En décembre 2015, l'émission Les Regardeurs proposait une visite guidée du Moulin Rouge à travers une peinture d'Henri de Toulouse-Lautrec intitulée "Au Moulin Rouge" :
De "La Goulue" au "Pétomane"
La Goulue offrait aux amateurs le spectacle de sa grâce rose, blonde, charnue et décoiffait d’un geste prompt, un bon coup de pied, canaille, son partenaire masculin, avant de faire le grand écart avec une souplesse...
Les comédiens qui se produisent au Moulin Rouge écopent d'étranges sobriquets : la Goulue, le Désossé, la Môme Fromage ou encore Grille d'égout se partagent l'affiche. Pour Jacques Pessis, ces surnoms sont "le langage du petit peuple à Montmartre. Grille d’égout, c’est parce qu’elle avait les dents écartées ! [...] Il n’y a pas de mépris, ce sont des personnages : le Moulin Rouge c’était la commedia dell'arte. Ce sont des personnages sur scène, ils portent un nom ou un surnom. Chacun avait un rôle, et ces rôles étaient distribués par Joseph Oller qui tirait les ficelles".
Parmi les grands noms du Moulin Rouge, c'est certainement Louise Weber, surnommée "La Goulue", qui fait le succès de l'établissement. Symbole vivant du "french cancan", connue pour son audace, elle danse avec Jules-Etienne Edme Renaudin, dit "Valentin Le Désossé", et est l'une des artistes les mieux payées de Paris. Elle est également l'un des modèles de Toulouse-Lautrec.
L'autre immense succès du Moulin Rouge à ses débuts n'est autre que Joseph Pujol, dit "Le Pétomane". Connu pour sa capacité à moduler des sons grâce à sa maîtrise des muscles abdominaux, il fait les grandes heures de l'établissement... jusqu'à ce qu'il monte un spectacle indépendant pour aider une amie dans le besoin. Le Moulin Rouge l'attaque en justice et se voit dédommager de 3 000 francs (11 000 euros) alors que leur vedette rapportait près de 20 000 francs par jour. Joseph Pujol se décide alors à quitter le Moulin Rouge pour rejoindre un spectacle itinérant en proclamant :
Je péterai peut-être moins haut, mais librement.
S'il n'existe aucun enregistrement des performances du Pétomane, Lieux de Mémoire permettait d'écouter un aperçu sonore de cette étrange prestation :
Le french cancan, ou le "quadrille naturaliste"
Le célèbre "french cancan", danse symbolique du Moulin Rouge, est en réalité une danse dérivée de la "quadrille naturaliste", une danse de salon très en vogue au début du XIXe siècle, comme le racontait Jacques Pessis. Le cancan, c’est une danse de Montmartre qui s’appelle le quadrille naturaliste et qui existe depuis les années 1840. Un jour, Charles Morton, l’inventeur du music-hall anglais, part en France, revient en Angleterre, et dit “J’y ai découvert une danse extraordinaire”. On ne peut pas l’appeler comme ça, quadrille naturaliste. Mais c’est une danse qui fait du bruit : le cancan. C’est une danse française : french. C’est comme ça que le French cancan est né. Curieusement cette danse est allée en Angleterre et est revenue en France avec le mot anglais. Et le French cancan c’est tout simplement la quadrille naturaliste de Montmartre.
Au Moulin Rouge, c'est "La Goulue" qui réintroduit le "french cancan", lui donne sa popularité ainsi que des règles modernisées. D'autres danseuses du music-hall de la place Blanche, comme Grille d’Égout ou Nini Pattes en l'air, se chargeront de dispenser des cours pour enseigner cette danse très mal perçue par les moralisateurs.
“Chambre 212”, romanesque à tous les étages
Chambre 212 - Christophe Honoré
Un film de chambre mélancolique et enlevé qui met en scène les souvenirs d'une femme qui aimait les hommes. Porté par l'urgence et le sens du romanesque du cinéaste.
L’année dernière, après une incursion du côté du film pour enfants avec ses gracieux Malheurs de Sophie en 2016, Christophe Honoré revenait à la base, au cœur. Du moins à ce qui, dans l’imaginaire, cimente ses films, en constitue la sève : des histoires d’amour tragiquement écourtées.
Plaire, aimer et courir vite pouvait alors se lire comme le nouveau volume de ces récits d’agonie. A cette étoffe familière, Honoré greffait une note autobiographique. Plus archéologue des sensations que biographe appliqué, l’ancien étudiant rennais tapissait les murs de son film de fétiches adorés et ravivait l’odeur et la saveur d’un temps de ruines.
Sur l’écran, les souvenirs tronqués provoquaient la sensation, galvanisante, de pénétrer dans la chambre d’un garçon de 20 ans, pas encore tout à fait cinéaste, ni romancier.
L'exploration de l'antre mental du cinéaste
De cette émouvante invitation, Honoré a tiré la matière de son nouveau film. Cette fois, ce n’est plus seulement l’antre mental du cinéaste qu’il nous est permis d’explorer, mais celui de Maria (Chiara Mastroianni).
Installée dans un hôtel, après une rupture incertaine, en face du domicile conjugal qu’elle partage avec Richard (Benjamin Biolay), cette professeure de droit voudrait se retirer du monde, réfléchir à sa vie et au désir consumé de son couple amoché.
Comble de l’ironie, à peine l’épaisse moquette de cette chambre 212 foulée, ses souvenirs – portant les traits de Vincent Lacoste (Richard, jeune), de Stéphane Roger (sa "volonté" à la tête d’Aznavour) et d’une ribambelle d'anciens amants aux gueules d’apollons – se pressent à la porte.
Agile et emporté, drôle et léger
Comédie de remariage, abreuvée des éclatantes histoires de mort et de renaissance amoureuses qui ont fait la gloire du cinéma américain (Howard Hawks, Ernst Lubitsch, Leo McCarey ou Woody Allen), Chambre 212 a tout de l’anti-Plaire, aimer et courir vite.
Agile et emporté, drôle et léger, gouverné par la torpeur mi-amusée, mi-inquiète de son héroïne tempétueuse, habillé d’une artificialité nouvelle (le studio contre les habituels décors naturels), le film, habité par une forme d’urgence, brise la ronde funèbre des œuvres précédentes d’Honoré, en adoucit les angles, en apaise les brûlures.
Pourtant, de l’un à l’autre, c’est le même geste qui se perpétue et se creuse, car il s’agit toujours d’extirper de l’oubli les éclats disloqués d’une vie, d’invoquer les joies et les douleurs passées pour mieux les enterrer.
Dans cette chambre d’hôtel filmée comme une maison de poupées, les revenants surgissent en domino dans le fracas des claquements de porte, et chaque pièce, d'où cette femme qui aimait les hommes observe le spectacle de sa vie, se dresse comme l’estrade psychanalytique d’un règlement de comptes intime.
La chambre à coucher, un genre en soi
La chambre à coucher a toujours occupé une place centrale chez Honoré et dans le cinéma français, qui, grâce aux amoureux allongés des films de la Nouvelle Vague, en a fait un genre en soi. Ces quelques mètres carrés qui logent une intimité par usage dérobée, brusquement offerte à nos yeux avides, ce bout d’espace et abri secret semble contenir en son sein tous les ingrédients de son cinéma.
Rien d’étonnant alors à ce que cette Chambre 212 en restitue les armatures, en cartographie les motifs, les influences (légèrement déplacées ici puisque davantage aimantées par les figures d’Alain Resnais et de Bertrand Blier que de Jacques Demy), pour saisir, au plus près, la petite musique interne de son auteur.
Une rue de Paris, un appartement, une chambre, des hommes et des femmes qui s’aiment ou se sont aimés, des âmes perdues ou ressuscitées et des volutes de fumée à n’en plus finir… Sur cette scène immuable, encore des milliers d’histoires naîtront.
La petite mythologie d’un monde
Le romanesque est partout, semble murmurer le film, qui fabrique, avec joie et modestie, la petite mythologie d’un monde. Au centre de ce territoire se tient sa reine, Chiara Mastroianni, dont le génie comique avait rarement atteint une telle puissance.
"Je suis un nombre d’hommes dont tu ne peux avoir idée", confie Maria à l’une de ses innombrables conquêtes. Résonne alors toute la bouleversante mélodie d’une œuvre profondément endeuillée, mais dont les épisodes, jamais rétrécis par le poids de la perte, ouvrent toujours vers un ailleurs, énigmatique et incertain, mais bel et bien là.
Chambre 212 de Christophe Honoré, avec Chiara Mastroianni, Vincent Lacoste, Camille Cottin, Benjamin Biolay (Fr., Lux., Bel., 2019, 1 h 27)




















