Jacques Chirac, le Guignol
Par Maxime Goldbaum
En vingt-cinq ans de cohabitation, Jacques Chirac a autant contribué à populariser « Les Guignols de l’info » que les Guignols ont permis à Jacques Chirac de se forger une image de bon vivant. Jusqu’à contribuer à son élection en 1995 ?
Sa voix, son langage corporel, ses formules, heureuses ou malheureuses, ont fait de lui le « client idéal ». Figure de proue du Bébête Show, lancé en 1983 sur TF1, Jacques Chirac a également eu l’insigne honneur d’être une des premières marionnettes créées en 1988 dans l’émission qui s’appelait encore « Les Arènes de l’info ».
En vingt-cinq ans de cohabitation, Jacques Chirac a autant contribué à populariser « Les Guignols de l’info » que les Guignols ont permis à Jacques Chirac de se forger l’image de bon vivant, amateur de tête de veau et de bière Corona. Image qu’il a sciemment cultivée, à tel point que l’homme politique et sa caricature se sont longtemps confondus. Selon plusieurs observateurs, les Guignols auraient surtout concouru à le faire élire président de la République en 1995.
Le Chirac de latex, instrument de propagande
Pourtant, lorsqu’il découvre sa marionnette, Jacques Chirac est d’abord effaré : il y a désormais deux Chirac et sa marionnette dit tout haut ce qu’il s’applique à cacher, et notamment son fameux « Putain, deux ans ! » et ses rêves d’Elysée. « Les Guignols font de Chirac un loser complètement disjoncté », se plaint sa fille Claude. Elle envisage de demander grâce à Canal+, avant de se raviser : le Chirac de latex est un formidable instrument de propagande auprès des jeunes.
A ses débuts, il apparaît régulièrement en duo avec son meilleur ennemi, Valéry Giscard-d’Estaing, dépeint en vieillard sénile, que Chirac ne cesse de ridiculiser. « Le monsieur te demande » ne tarde pas à entrer dans le vocabulaire courant. Mais c’est véritablement en 1995, année d’élection présidentielle, que les trajectoires de Chirac et des Guignols vont culminer, puis s’entremêler.
Cette année-là, le Jacques Chirac en latex mange des pommes et se promène avec des couteaux plantés dans le dos par certains de ses « amis » de droite. Il donne de lui l’image sympathique d’un brave type victime de la trahison des ambitieux, en opposition à un Balladur détestable et à un Jospin maladroit. Selon plusieurs observateurs, la victoire finale de Chirac aurait été rendue en partie possible grâce au travail de sape entrepris pendant des mois par les Guignols.
Les jeunes exposés aux thèses développées par les Guignols
« En 1995, la violence de certains sketchs concernant Balladur a sans doute eu un effet sur le vote. En résumé, Balladur avait les électeurs âgés de son côté, ceux qui ne regardent pas “Les Guignols”, et Chirac a récupéré plus de votes jeunes qu’aucun candidat de droite avant lui », soulignait dans un article publié en 2002 Jean-Marc Lech, alors patron d’Ipsos, avant d’ajouter : « Les 18-32 ans sont particulièrement exposés aux thèses développées par les Guignols. Les études prouvent que ce public de nouveaux électeurs consomme peu les programmes des chaînes classiques et encore moins la presse écrite généraliste… »
Face à ces accusations de complaisance, le ton change. Les Guignols se montrent moins tendres avec un Jacques Chirac empêtré dans ses affaires judiciaires. « Supermenteur » fait son apparition. Une fois encore, il devient un phénomène de société. Les hommes politiques s’emparent du personnage. Le politologue et chercheur au CNRS Arnaud Mercier se montrait toutefois sceptique sur l’impact réel des Guignols :
« L’émission concerne avant tout un public qui ne vote pas en masse. En revanche, certains sketchs peuvent avoir une influence si, comme c’est parfois le cas, ils sont repris par les acteurs de la vie politique. En 1995, les jeunes militants RPR distribuaient des pommes dans les meetings. Aujourd’hui, les jeunes socialistes parlent de Supermenteur… Mais il ne faut jamais oublier que les auteurs des “Guignols” ne font que grossir ce qui existe déjà. Supermenteur n’est pas sorti de nulle part. Il correspond à une certaine réalité… »
Toutefois, entre les deux tours de l’élection présidentielle, les Guignols s’engagent et diffusent quasi quotidiennement des spots de campagne des deux candidats. Ceux de Jacques Chirac, en clair, le dépeignent, non sans ironie, comme un être idéal, alors que ceux de Jean-Marie Le Pen sont diffusés en crypté et le montrent vociférant, la bave aux lèvres.
« J’ai même lu dans des livres que le RPR avait créé à un moment une cellule à propos des Guignols, sur le thème : cette machine est faite pour nous tuer. Et maintenant on nous raconte que cette machine était faite pour l’élire. La vérité doit être entre les deux », expliquait en 1995 dans Libération Jean-François Halin, l’un des auteurs de l’époque avec Bruno Gaccio et Benoît Delépine.
« Je trouve ma marionnette sympathique »
La retraite politique de Jacques Chirac ne sonne pas le glas de sa marionnette. On y retrouve un homme tantôt désœuvré, tantôt farouche partisan de François Hollande. On ressort régulièrement son double en latex pour commenter les petits et grands événements de la vie politique. Même son épouse, Bernadette, voit son personnage s’étoffer, passant du rôle de faire-valoir, accrochée à son sac à main, à celle d’ex-première dame qui tire (quelques) ficelles en coulisse.
En 2009, l’ancien président de la République rompt son silence et accorde une interview à l’AFP, à la veille des vingt ans des Guignols : « Le plus souvent, en effet, je trouve ma marionnette sympathique. Même si je n’ai pas toujours été épargné », confessait-il. A la question de savoir si sa marionnette avait contribué à son élection, l’intéressé disait espérer que c’est « aussi pour d’autres raisons [qu’il a] été élu ! ». Seule certitude : Chirac a autant fait pour les Guignols que les Guignols ont fait pour Chirac.
Nécrologie - Jacques Chirac, l’ambition d’une vie
Par Béatrice Gurrey
Député, ministre, premier ministre, maire de Paris, président du RPR, de la République, Jacques Chirac est mort, le 26 septembre, à l’âge de 86 ans. Récit de quarante années de politique, dont douze au sommet de l’Etat.
S’il n’avait tenu qu’à lui, il serait parti plus vite. Ce 16 mai 2007, dans la cour de l’Elysée, Jacques Chirac se plie aux cérémonies de la passation de pouvoirs comme s’il était déjà ailleurs. Pourquoi prolonger des adieux qu’il ne goûte guère ? Et d’ailleurs, qu’y a-t-il à célébrer ? Sans doute pas la victoire de son camp, dont il a déserté les dogmes libéraux. Encore moins le succès éclatant d’un rival jadis proche de lui. La haute silhouette du président se cale dans la voiture noire, sa grande main surgit par la vitre, et voilà tout. Quarante années de présence dans la vie politique, dont douze au sommet de l’Etat, et puis plus rien, ou presque, sans crier gare.
Ce ne fut pas le moindre des mystères de Jacques Chirac, mort le 26 septembre à l’âge de 86 ans, que de disparaître ainsi de la scène publique. Lui qui avait mis tant d’énergie à conquérir le pouvoir, à le perdre, à le reconquérir – l’affaire d’une vie –, s’était appliqué à ne plus l’exercer dans la plus grande discrétion. Au moment d’entreprendre la rédaction de Mémoires, à l’âge où ses prédécesseurs avaient largement sacrifié à l’exercice, il s’interrogeait encore : « Qui cela peut-il intéresser ? » Au point que l’on avait presque oublié quel exceptionnel conquérant il fut, architecte d’un destin sans équivalent sous la Ve République.
François Mitterrand se voyait en dernier grand président du régime. Après lui, disait-il, l’Europe, la mondialisation, les institutions, réduiraient le chef de l’Etat au rôle de « super-premier ministre » – le rendant fragile. Mais, au fond, ce fut Jacques Chirac l’ultime président d’une époque, dont il avait épousé les modes en se mentant parfois à lui-même. Productiviste acharné en ministre de l’agriculture, puis chef de gouvernement ultralibéral, il devint le président du développement durable, voire l’avocat de l’altermondialisme. Comment survivre à toutes les modes, aux contradictions les plus inouïes, sans un incontestable panache ?
Longévité exceptionnelle
On a trop dit que Jacques Chirac ne s’aimait pas. Qu’il fut d’une modestie inusable et assez lucide sur ses défauts ne fait aucun doute. Pourtant, une telle carrière – neuf fois élu député, sept fois ministre, maire de Paris pendant dix-huit ans, deux fois premier ministre et deux fois président de la République – ne se construit pas sans une formidable confiance en soi, une force de vie, un goût des autres hors du commun. Et quelques cadavres sur le bord de la route. « Le grand » (1,92 m sous la toise) fut aussi servi par un physique peu ordinaire, propre à susciter la sympathie. Son immense carcasse l’aida à encaisser les coups et permit, malgré d’insondables moments de déprime, qu’on le qualifie souvent de « phénix ». Chirac, sans cesse renaissant de ses cendres…
Cette longévité exceptionnelle, le caractère romanesque de cette vie dévorée par la politique, n’ont plus cours. Ils n’ont jamais, non plus, couvert les critiques sur la minceur du bilan. Peut-être les ont-ils même exacerbées : tout cela pour cela ? Il entre dans cette sévérité une part légitime, mais aussi de la déception au regard d’un homme doté de beaucoup d’intelligence et de talent, mal utilisés parfois, dissimulés souvent. Jacques Chirac restera pourtant comme celui qui a dit non à la guerre d’Irak en 2003, face aux Etats-Unis de George Bush. Comme un amoureux sincère de la France, teinté de radical-socialisme, qui consolida son pilier laïque. Comme l’homme de la mémoire qui sut condamner la faute vichyste du pays, à défaut de le réconcilier avec l’Algérie. Enfin, comme le président qui fit entrer l’écologie au sommet de l’Etat : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. »
Généreux et cynique, amical et brutal
Etrange Chirac, tour à tour généreux et cynique, amical et brutal, naïf et rusé, pudique et jovial, mais aussi cultivé et secret. Tantôt républicain authentique, tantôt politicien filou, cachant sans cesse sa vraie nature ou endossant des vérités successives qui apparurent pour ce qu’elles étaient : de bons gros mensonges. Les Français l’ont adoré, haï, admiré pour son endurance, méprisé pour ses volte-face. Jusqu’à oublier qu’il sut aussi être constant : abolitionniste de toujours de la peine de mort, partisan déterminé du droit à l’avortement, farouche combattant de l’extrême droite. Il a offert pendant si longtemps à son peuple un parfait miroir : Chirac, l’homme de tous les paradoxes, était sans doute fait pour comprendre les Français et pour les conquérir. Peut-être moins pour les gouverner.
« On n’est pas sérieux quand on a 17 ans », écrivit Rimbaud. A cet âge, Chirac, lycéen à Louis-le-Grand, n’a rien de rimbaldien ou de romantique. Il cherche un sens à sa vie. Au début de l’année 1950, il signe, comme des centaines d’intellectuels et d’artistes, l’appel de Stockholm, qui exige « l’interdiction absolue de l’arme atomique ». Il ne songe pas encore aux compromis, aux trahisons et aux renoncements qu’impose la politique. Cette pétition lui vaudra d’être fiché par la sécurité militaire. Elle manquera de lui coûter un bon rang de sortie à l’école des élèves officiers de Saumur.
L’armée n’a pourtant rien à craindre : le jeune Chirac s’est si bien rangé qu’il est devenu un vrai « fana-mili ». Pour la vie. C’est ainsi qu’il faut lire son premier acte présidentiel en 1995, la reprise des tirs nucléaires dans le Pacifique pour parachever la dissuasion militaire, et la professionnalisation de l’armée, en 1996. En ces années de formation où il flirte avec le socialisme, aux côtés de Michel Rocard, il a réussi Sciences Po, l’ENA, fait un voyage initiatique en cargo le long des côtes d’Afrique et sillonné l’Amérique, avant de revenir à Paris. Il s’est même transformé en vendeur très épisodique de L’Humanité. Et puis, il a rencontré une jeune fille « convenable ».
Des manières de hussard
Bernadette Chodron de Courcel, étudiante à Sciences Po à une époque où l’on n’y compte guère de filles, est issue d’une famille de diplomates et de militaires. Un oncle secrétaire général de l’Elysée auprès du Général de Gaulle, qu’il a accompagné à Londres en 1940. Un père directeur des faïenceries de Gien et des émaux de Briare. L’histoire, le capital, l’éducation : une future épouse parfaite pour le bel ambitieux. Elle imposera à sa famille cet énarque aux manières de hussard et fermera les yeux sur les innombrables incartades du séducteur – « Les femmes, ça galopait », dira-t-elle. Qui l’aurait pensé ? La jeune fille timide et déterminée deviendra un formidable atout politique : l’aile droite, conservatrice et catholique de son mari, son infatigable représentante en Corrèze, conseillère générale toujours réélue. Aussi à l’aise en dame patronnesse qu’en femme politique avisée. Un pilier.
Bernadette Chirac a toujours su trouver des alliés. Et d’abord la plus indispensable : sa belle-mère, dont elle s’assura d’emblée la complicité. Marie-Louise Chirac adulait son fils, ce garçon vif, intelligent, affectueux, né le 29 novembre 1932 à Paris, des années après le décès d’une sœur en bas âge, Jacqueline. S’il a toujours peur de décevoir son père, François (né Abel), un banquier devenu homme d’affaires, le jeune Jacques sait qu’il pourra toujours compter sur l’amour inconditionnel de sa mère. Elle lui donne la confiance, le goût de plaire, l’ambition. Du côté paternel, son grand-père, instituteur corrézien, laïque et franc-maçon, a légué au jeune Chirac un solide attachement aux principes républicains.
Son mariage, en mars 1956 à l’église Sainte-Clotilde, traditionnel et mondain, le sort de la moyenne bourgeoisie dont il est issu. Il n’y aura pas de lune de miel. Car le jeune sous-lieutenant part immédiatement en Algérie. Chirac est le dernier président de la Ve République qui a connu, enfant, la seconde guerre mondiale et qui est lui-même allé au feu. Avec un courage certain, et une confiance dans sa bonne étoile qui le conduisit à ne jamais rechercher de protection particulière. Il n’en voyait pas, le plus souvent, l’utilité. Combien de fois les services chargés d’assurer sa sécurité se sont-ils ingéniés à accomplir leur tâche malgré lui ? Jusqu’à se dissimuler pour lui donner l’illusion d’être seul… En 2002, il n’accorde guère d’importance à la tentative d’attentat perpétrée contre lui par un militant d’extrême droite, lors des cérémonies du 14-Juillet. « J’ai cru que c’était un pétard », dira-t-il, plaisantant à demi.
Chef de guerre, chef de meute bien plus tard au RPR, Chirac est aussi le dernier président qui a vécu, au plus près, la décolonisation qui a marqué toute une génération politique. Qu’un socialiste, Guy Mollet, ait demandé à l’Assemblée nationale de lui voter des « pouvoirs spéciaux », en mars 1956, pour conserver l’Algérie à la France, ne lui pose pas de problème particulier : à ses yeux, l’Algérie française est une évidence. Lorsqu’il y retourne après l’ENA, en 1959, en renfort administratif, il manque de se brouiller avec plusieurs de ses condisciples, dégoûtés par cette « sale guerre », par la torture, par les errements des politiques.
De fidèles amis lui épargneront une erreur de nature à ruiner ses ambitions. Il faudra bien toute la persuasion de Bernard Stasi et de Jacques Friedman, ses condisciples à l’ENA, pour le convaincre de signer avec 35 autres énarques une pétition de soutien au général de Gaulle, le 30 janvier 1960 dans Le Monde, après les barricades dressées contre lui, à Alger, par les pieds-noirs. Une signature, celle de l’appel de Stockholm, faillit compromettre sa carrière. Celle-ci la sauvera.
L’enfant gâté du pompidolisme
Il est désormais prêt pour l’envol. Son mentor s’appelle Georges Pompidou, le seul homme politique, peut-être, qu’il ait respecté. Les biographes ont retenu cette phrase du premier ministre d’alors, lancée sur le perron de Matignon, un matin d’avril 1967 : « Chirac, je vous ai réservé un strapontin, mais ne vous prenez surtout pas pour un ministre. » La légende veut que le jeune conseiller, chargé à Matignon des dossiers de l’équipement et des transports depuis 1962, ait ainsi appris qu’il devenait secrétaire d’Etat aux affaires sociales, chargé de l’emploi. Un parcours des plus classiques, dès lors que l’étape précédente s’est jouée sur le terrain électoral. Pompidou a envoyé quatre « jeunes loups » à l’assaut du Limousin rouge. Seul Chirac a été élu, début d’une longue histoire politique avec la Corrèze, qui prolongeait des racines familiales. La victoire méritait d’autant plus récompense que la majorité n’avait conservé son avantage à l’Assemblée nationale que d’une voix.
L’avenir s’annonce radieux pour le cadet du régime. Revoyons-le alors, sous la plume d’André Passeron, dans Le Monde : « Il devait garder de son passage sous les drapeaux l’allure de l’officier, un peu du style “cornichon”, de ces candidats à Saint-Cyr qui portent leurs convictions en sautoir, avec le cheveu net et toujours bien plaqué, la démarche alerte et décidée, la poignée de main franche, le regard direct, le sourire de circonstance. » Son dévouement à Pompidou est d’autant plus grand qu’il lui doit tout. Dans cette France bourgeoise et industrieuse, qui n’a plus que faire des guerriers, il se débrouillera pour assouvir sa soif d’aventure. Chargé de négociations secrètes avec la CGT en mai 1968, c’est pistolets en poche qu’il se rend à ses rendez-vous clandestins.
Un passage auprès de Valéry Giscard d’Estaing aux finances, qui le bluffe, auprès du Parlement, qui l’ennuie, et le voilà ministre de l’agriculture. Un rôle à sa mesure, dans lequel il se distingue de mille façons : coups de menton à Bruxelles, que son fond d’euroscepticisme encourage, généreuses subventions aux agriculteurs, que son habileté électorale lui souffle et moult flatteries « au cul des vaches », théâtre pour lequel il n’a guère besoin de forcer sa nature, un brin franchouillarde. Chaque semaine, il s’acquitte de son devoir d’élu local, serrant les mains par centaines, connu de tous et accessible à tous, providence parisienne d’une province rurale. L’ascension se poursuit, dans l’ombre de l’homme qui dynamise l’époque des « trente glorieuses ».
Dernier cadeau à l’enfant gâté du pompidolisme, couvé par le redoutable tandem de conseillers du Prince, Pierre Juillet et Marie-France Garaud : le ministère de l’intérieur. Avec une mission de confiance Place Beauvau – préparer les élections. La mort de Georges Pompidou va tout bouleverser. Elle affecte profondément Chirac, qui niera sa maladie jusqu’à l’absurde.
Cette disparition lui ouvre aussi la voie pour une stratégie plus personnelle. Toujours conseillé par Juillet et Garaud, le jeune ministre a tenté plusieurs fois de mettre la main sur le parti gaulliste, sans lequel aucune ambition présidentielle ne peut s’épanouir. Mais la plupart des barons, et les partisans de Jacques Chaban-Delmas en particulier, y demeurent ses adversaires irréductibles. Patient, Chirac dégagera donc la route de l’Elysée pour Valéry Giscard d’Estaing. Cette manœuvre, première encoche sur sa carabine, restera sous le nom de Manifeste des 43 : 39 parlementaires et quatre ministres de l’UDR, retournés un par un par Chirac, qui plaident pour une candidature unique, tuant ainsi dans l’œuf celle de Jacques Chaban-Delmas.
Le plus jeune chef de gouvernement depuis 1958
La récompense ne tarde pas. A 41 ans, le 27 mai 1974, Jacques Chirac devient premier ministre : le plus jeune chef de gouvernement depuis 1958. Un an avant d’accéder à Matignon, le cadet avait assuré : « Valéry Giscard d’Estaing est un des rares hommes d’Etat actuels. » Son aîné lui retourne le compliment, avant de lui confier la Rue de Varenne : « Jacques Chirac fait partie de cette génération d’hommes nouveaux qui auront des responsabilités croissantes en France. » Chacun avait vu juste. Mais nul ne soupçonnait que cette relation alimenterait la chronique de tant d’années de haine et de rancœur.
Comme le disait Alexandre Dumas père : « Il y a des services si grands qu’on ne peut les payer que par l’ingratitude. » Il n’y eut point d’état de grâce. Giscard juge terne et plat le discours de politique générale de son premier ministre. Pour preuve du peu de cas qu’il fait de lui, le président annonce d’emblée aux Français : « Je travaillerai directement avec les ministres. » S’ils s’accordent sur les réformes de société, les deux hommes s’opposeront très vite sur la stratégie économique face au premier choc pétrolier – rigueur pour l’un, relance pour l’autre. Dans l’un de ces euphémismes dont son bouillant caractère restait capable, Chirac admettra : « La conduite de la politique économique m’échappait un peu. » Quant à la composition du gouvernement, il n’en maîtrise rien, au fil des divers remaniements. D’humiliations en meurtrissures, l’issue ne fait plus de doute à l’été 1976.
L’émancipation s’est achevée en deux temps. Le 14 décembre 1974, un coup de force inspiré par Juillet et Garaud, tout en rapidité, génial et brutal, lui a permis de mettre la main sur l’UDR : il est élu secrétaire général au nez et à la barbe des barons gaullistes.
Une première dans l’histoire de la République
Le 25 août 1976, après l’annonce officielle de son départ par l’Elysée, il convoque la presse à Matignon. C’est une première dans l’histoire de la République. Les bureaux sont déjà vides. Il s’installe dans celui de Pierre Juillet pour énoncer ces mots célèbres : « Je ne dispose pas des moyens que j’estime aujourd’hui nécessaires pour assumer efficacement mes fonctions de premier ministre et, dans ces conditions, j’ai décidé d’y mettre fin. » Jamais un premier ministre n’avait dit aussi crûment son désaccord avec le chef de l’Etat. Ce n’est pas « Vous êtes viré », mais « Je m’en vais ». Entre « le monarque » et « l’agité », la rupture est consommée.
Ah ! la belle conquête qui commence… « L’agité » démissionnaire s’accorde une pause pieuse avant de partir en croisade, se réfugiant pour quelques jours à l’abbaye de Solesmes, dans la Sarthe. Puis il prononce, en octobre, à Egletons, en Corrèze, un discours-programme ponctué de renversants moulinets idéologiques : A bas les « collectivistes » ! Vive l’impôt sur le capital ! Jacques Chirac conclut : « Le grand rassemblement auquel je vous convie (…) devra allier la défense des valeurs essentielles du gaullisme aux aspirations d’un véritable travaillisme à la française. » La version française en somme, des « catch-all parties », les partis attrape-tout anglo-saxons. Le Rassemblement pour la République (RPR) est créé dans l’emphase, Porte de Versailles, à Paris, le 5 décembre 1976, devant 50 000 militants qui n’en finissent plus d’applaudir leur nouveau chef. Il leur a promis de combattre « la coalition socialo-communiste ». Il est élu avec 92,52 % des voix.
Infatigable, imbattable, inusable
Un parti, des troupes, un fief en Corrèze : il ne manque plus à ce Rastignac déjà mûr, 44 ans, que de partir à l’assaut de la capitale. Un combat d’autant plus excitant que Valéry Giscard d’Estaing a déjà désigné son candidat : Michel d’Ornano. En campagne, Chirac est infatigable, imbattable, inusable. Comme il le sera toujours, au fil des ans. Le bretteur jette dans cette bataille à risque, où le ministre de l’industrie est le favori des sondages, toutes ses forces. Il saura se souvenir, en 1995 contre Edouard Balladur, qu’une victoire promise à un autre peut être arrachée. Le 25 mars 1977, elle est totale. Le voilà à la tête de 36 000 fonctionnaires, d’un budget de plus de 7 milliards de francs et d’un des plus beaux bureaux de la République. Une merveilleuse base arrière pour continuer la conquête…
C’est pourtant le mauvais temps qui s’annonce, malgré ses réélections successives à Paris, malgré un succès sans partage aux législatives de 1978. Le temps de voir revenir les ennemis qu’il a laissés sur sa route. Le temps des échecs et des erreurs. Le temps d’apprendre la douleur. Au guerrier qui se sentait indestructible, une route verglacée de Corrèze rappelle, un soir de novembre 1978, que l’homme est vulnérable. « Je ne pensais pas que l’on pouvait souffrir autant », confiera-t-il à l’un de ses biographes, après cet accident de voiture qui l’a laissé à deux doigts de la paralysie.
Sur son lit d’hôpital, veillé le plus souvent par Bernadette Chirac, il survole sans y prêter assez d’attention le texte que Pierre Juillet lui apporte pour une dernière relecture : l’« Appel de Cochin » que Jacques Chirac lance le 6 décembre 1978, six mois avant les premières élections européennes au suffrage universel, n’a d’autre but que de se démarquer de Giscard, le libéral, fervent partisan de l’Europe. Et de prendre date, en vue de l’élection présidentielle de 1981. Mais ses formules outrées transforment cet acte tactique en faute politique. « Comme toujours, lorsqu’il s’agit de l’abaissement de la France, le parti de l’étranger est à l’œuvre, avec sa voix paisible et rassurante. Français, ne l’écoutez pas. C’est l’engourdissement qui précède la paix de la mort. »
Juillet et Garaud, « les diaboliques »
En fait de mort, l’Appel de Cochin sonne surtout le glas des relations entre Jacques Chirac et ses conseillers Juillet et Garaud – « les diaboliques », comme on les surnomme à Paris. Tout y concourt. Le résultat désastreux des élections européennes de 1979 qui voient le RPR passer du statut de premier parti de France à celui de Petit Poucet, derrière l’UDF, le PS et le PCF ; le départ de Jérôme Monod du RPR, qui ne supporte plus l’« archaïsme » de Pierre Juillet, privant Jacques Chirac d’un ami précieux ; et, enfin, l’inimitié de Bernadette Chirac, qui n’a jamais accepté l’emprise de Juillet et de « Marie-la-France » sur son mari – pas plus qu’elle n’adhère à leur patriotisme de terroir. En septembre 1979, elle accorde à l’hebdomadaire Elle un entretien d’une rare franchise, résumant d’un mot cinglant ses relations avec Marie-France Garaud : « Elle me prenait pour une parfaite imbécile. » Bernadette Chirac s’assurait ainsi que ces conseillers honnis ne reviendraient jamais.
Jacques Chirac n’a jamais été un européen forcené. Il fut simplement convaincu assez tôt, par Jérôme Monod et Alain Juppé, que son destin présidentiel passait par l’Europe. A nouveau premier ministre en 1986, il défend l’Acte unique et approuve l’entrée de l’Espagne et du Portugal dans la Communauté européenne, combattue naguère avec tant de vigueur au nom des intérêts des agriculteurs. L’année d’après, il assure que les vieux débats idéologiques sont dépassés : « L’accord est à peu près général sur ce que doit être l’Europe de demain », déclare-t-il dans un entretien au Monde.
Et pourtant ! Il sera quasiment seul au RPR, en 1992, à défendre le traité de Maastricht. Le référendum proposé par François Mitterrand n’a réussi qu’à un cheveu : 51,04 %. Un oui fragile qui revient au visage de Jacques Chirac président. Aux élections européennes de 1999, la liste dirigée par l’impossible tandem composé du libéral Alain Madelin et du souverainiste Philippe Séguin se défait en pleine campagne. Que dire, enfin, du référendum de mai 2005, perdu sans appel ? Valéry Giscard d’Estaing, père de la Constitution européenne qu’il s’agissait d’entériner, avait lâché, toujours vachard : « Il n’est pas crédible. »
Politique par plaisir
Européen par calcul, mais politique par plaisir. Il a fait élire Giscard en 1974, il le fait battre en 1981. Pour cette première candidature à l’élection majeure de la vie politique française, lui revient le rôle de troisième homme : un petit 18 % derrière les deux finalistes, Mitterrand et Giscard. C’est au candidat socialiste, qu’il a vu secrètement, que Jacques Chirac donne un coup de pouce. « Le 10 mai, dit-il entre les deux tours, chacun devra voter selon sa conscience. » Puis il précise, du bout des lèvres : « A titre personnel, je ne peux que voter pour M. Giscard d’Estaing. » Une façon à peine dissimulée d’éliminer le candidat de droite, tandis qu’au RPR les consignes vont bon train pour voter socialiste. Cette élection n’est pas faite pour gagner, mais pour se placer sur l’échiquier de la présidentielle. Avec le parti gaulliste. A Jean Lecanuet, le président de l’UDF qui le contacte au lendemain de l’élection de François Mitterrand, Chirac, chef incontesté de la droite, rétorque : « Giscard, c’est fini, voyons. Il est mort. »
Mitterrand et Chirac ont appartenu au tout petit club des présidents réélus, tissant au fil des ans une relation assez subtile. « Peut-être va-t-il prendre une autre mesure de ce qu’il est, de ce qu’il peut », écrivait en 1976 le fédérateur de la gauche. Mais pour ajouter aussitôt : « Non, ce professionnel du mot nu, qu’une image écorcherait, ce rhéteur du complément direct qui n’a jamais poussé ses études jusqu’au conditionnel, n’est à l’aise que dans la simplicité des fausses évidences. »
Cette flèche empoisonnée, de même que la douloureuse expérience de la cohabitation, n’aura pas impressionné Chirac au point de ne pas apprendre de Mitterrand : lorsque l’ancien chef de l’Etat disparaît, le 8 janvier 1996, il lui rend un hommage qui étonne et émeut les Français. D’autant plus que, nommé à Matignon par le président socialiste douze ans plus tôt, c’est à droite que Jacques Chirac a gouverné. Une droite libérale, musclée, qui rappelle le « facho Chirac » des années 1970. A l’heure du libéralisme économique triomphant de Ronald Reagan et Margaret Thatcher, il engage un impressionnant train de privatisations.
Un cavalier désarçonné
Edouard Balladur, nommé ministre d’Etat « de l’économie, des finances et de la privatisation », s’y applique : les banques, TF1, tout y passe… Libéralisation aussi du côté des universités que le projet Devaquet prévoit de mettre en concurrence, tandis que leur accès doit devenir sélectif. La réforme sombre avec les manifestations, et le ministre démissionne après la mort de Malik Oussekine, un jeune homme tué par les policiers voltigeurs à moto de Charles Pasqua. La cohabitation a tourné à l’affrontement permanent, sur le social, l’économie, les libertés, les prérogatives de chacun.
Si le pouvoir avait bel et bien glissé vers Matignon, si l’autorité de Mitterrand avait été contestée, le vieux président n’était pas disposé à se « laisser arracher livre de chair après livre de chair ». La fin de la partie fut sans appel : pour la deuxième fois, en 1988, Jacques Chirac échoue à la présidentielle. Il n’a même pas fait le plein des voix gaullistes. Il ne recueille que 19,94 % des suffrages.
C’est alors un cavalier désarçonné, à l’audace éparpillée, dont les troupes ont perdu la foi. Il a 56 ans. Il n’a plus l’âge d’être un rebelle et moins d’énergie pour la guerre. Et partout poussent les ambitions. Oh ! bien sûr, il y aura la jolie victoire des élections municipales de 1989 : pas une mairie d’arrondissement pour les socialistes. Paris reste un précieux bastion. Mais la fin des années 1980 se montre cruelle avec Chirac : de la révolte de Pasqua et Séguin à l’offensive des quadras « Rénovateurs » prétendant repeindre la droite aux couleurs de la modernité, les convoitises présidentielles s’aiguisent.
Un père dévasté de chagrin
Ce n’est plus de grognards, de gourous ou de mentors que Jacques Chirac a besoin. Il ira puiser son énergie ailleurs. Dans la peine, peut-être. Car c’est un père dévasté de chagrin. A la défaite politique s’est ajouté un drame intime qu’il n’évoquera jamais – ou seulement à la veille de quitter le pouvoir. Laurence, fille aînée des Chirac et portrait de son père, a sombré dans une grave anorexie au sortir de l’adolescence, après une méningite. Son état de faiblesse lui interdit de passer l’internat de médecine, alors qu’elle est devenue une brillante étudiante.
En avril 1990, ses parents et sa sœur sont à peine partis en voyage en Thaïlande qu’elle se défenestre du quatrième étage de son appartement parisien. Cette tentative de suicide – neuf au total, dira sa mère – la laisse lourdement handicapée. La rumeur de sa disparition court alors dans le pays, au point que les lettres de condoléances afflueront à la Mairie de Paris, ajoutant à la tragédie. Sa mort surviendra accidentellement le 14 avril 2016, à l’âge de 58 ans, alors que son père est déjà atteint depuis plusieurs années d’une maladie neurologique. Il assiste à l’enterrement en fauteuil roulant.
Le clan Chirac ressortira indissolublement lié de ce drame familial qui a commencé dans les années 1980. Comment expliquer autrement le rôle de Claude Chirac, la fille cadette, qui arrivera peu à peu au cœur même du pouvoir présidentiel ? C’est après l’échec politique de 1988 doublé de ces tourments privés que Jacques Chirac fait venir sa fille à l’Hôtel de Ville pour s’occuper de sa communication. Peu importe que dans les couloirs du RPR ou de la mairie, on l’ait surnommée « fifille ». Son père a tranché d’un mot : « La présence de Claude n’est pas négociable. »
L’ami de trente ans à Matignon
Bernadette Chirac elle-même a beau s’insurger contre l’obsession de leur fille, déterminée à faire de son père un homme moderne, éternellement jeune, rompu aux techniques de communication importées d’Amérique, elle n’aura pas d’autre choix. Et d’ailleurs, Chirac ne veut plus se passer d’elle. Dans ce monde politique où chacun se trahit chaque matin, en qui avoir confiance sinon dans ses plus proches ?
Malgré tout, il faudra longtemps à Jacques Chirac pour comprendre qu’Edouard Balladur va porter ses propres couleurs à l’élection présidentielle de 1995. « Edouard prend goût à la politique. Il ferait un bon premier ministre, vous ne trouvez pas ? » En 1988, déjà, Chirac sonde Juppé, qui répond du tac au tac : « Etes-vous sûr qu’il ne rêve pas d’habits plus grands ? » Le maire de Paris se contente d’éclater de rire. Des histoires comme celle-ci, il y en a mille, rapportées au fil des ans par les plus fidèles des chiraquiens, au premier rang desquels Jean-Louis Debré.
Quoi qu’il en soit, lorsque la cohabitation repasse les plats, en 1993, Chirac n’en veut pas. Il a « déjà donné », dit-il, et ne sera plus premier ministre. C’est donc « Edouard », l’ami de trente ans, tout en componction, qui va à Matignon. Chirac se pense tranquille, à l’abri derrière la règle non écrite qui veut qu’un premier ministre ne gagne jamais la présidentielle. Mais il ne s’attend certainement pas à voir partir presque tous ceux dont il a fait la carrière, irrésistiblement attirés par les sirènes du pouvoir. Tous derrière Balladur et son équipe, Nicolas Sarkozy en tête, qui lui rejouent Le Mépris.
« Laisser le cœur au vestiaire »
Trahi à son tour, oublié, délaissé, Chirac a mis le temps qu’il fallait pour remonter en selle. Du discrédit et de l’isolement, il a fait une force, transformant son passif en capital. Comme tout grand politique après l’incontournable traversée du désert. Lentement mais sûrement, sillonnant sans relâche le pays, serrant des milliers de mains, haranguant, embrassant, selon le conseil de François Mitterrand qui lui convient si bien : « Prendre la France à bras-le-corps. » Au formidable élan vital qui l’emporte vers les autres, s’ajoute une intuition très sûre pour le choix du thème de campagne : la fameuse « fracture sociale ». Il remonte inexorablement la pente face à Edouard Balladur. Cynique, roublard, impitoyable, mais humaniste, républicain, chaleureux, tel est Chirac.
Entrer dans la peau d’un président est une autre affaire. Etre soi-même et différent, avec les attributs du pouvoir. Digérer l’immense joie de la victoire. Dépasser le souvenir exaltant d’une traversée de Paris, le 7 mai 1995 au soir, fenêtre ouverte, main brandie, dans une voiture héritée de Georges Pompidou et pieusement conservée. Comprendre que tout commence, alors que le but d’une vie, presque trente ans de politique, est atteint. C’est une autre dialectique que celle de la conquête. C’est au sommet que soufflent les vents les plus vifs et que l’oxygène se fait rare. Là que tout se complique. Là que s’accumulent les masques mais que l’homme ne peut échapper à sa vérité. « C’est une des rançons du pouvoir véritable : il faut laisser le cœur au vestiaire », constatait le futur président dans un manuscrit jamais publié, intitulé « Les mille sources ».
Il a gagné avec Philippe Séguin, l’inspirateur de la campagne, l’héritier du gaullisme social, l’imprécateur anti-maastrichtien ; il gouvernera avec Alain Juppé, l’européen convaincu, l’orthodoxe du budget, le technocrate corseté. Juppé, le préféré, « le meilleur d’entre nous », qui rassure sans rivaliser. Le « fils politique » de l’époque. Le 26 octobre 1995, moins de six mois après son élection, le président de la République annonce à la télévision « le tournant de la rigueur ». A Helmut Kohl, le chancelier allemand, il avait assuré d’emblée : « Je ne veux pas qu’il y ait de doute dans ton esprit sur ma volonté de respecter le traité de Maastricht et de réduire les déficits au plus tard fin 1998 pour remplir les critères. » Des critères bien incompatibles avec la générosité budgétaire supposée réduire la fracture sociale.
La France ne s’ennuie pas, elle gronde
Les Français, eux, s’inquiètent. Les jeunes, dans les universités, ont engagé depuis plusieurs semaines un mouvement de grève qui sera le plus long qu’aient mené les étudiants depuis mai 1968. La France ne s’ennuie pas, elle gronde. Les enfants des soixante-huitards veulent des salles pour travailler, des bibliothèques pour étudier, des enseignants pour progresser. Les fonctionnaires et les salariés des grandes entreprises publiques, cheminots en tête, prennent le relais, en décembre, pour un mouvement social qui va paralyser la France pendant tout un mois. L’annonce, le 15 novembre à l’Assemblée nationale, du plan Juppé pour la réforme du financement de la Sécurité sociale et la disparition progressive des « régimes spéciaux » de retraite a mis le pays dans la rue. C’est la disparition de leur Etat-providence, hérité de l’après-guerre et du gaullisme, qui hérisse tant les Français.
Jacques Chirac est arrivé à la première place dans un monde moins sûr, dans une France angoissée par le chômage. « Peut-être », admet-il à la télévision, a-t-il sous-estimé les difficultés. Il dit qu’il faut du courage pour assumer son poste, et qu’il n’en manque pas. Il dit qu’il faut du temps pour récolter ce que l’on sème et pense qu’il a sept ans devant lui.
Le temps, pourtant, va lui manquer. Le 21 avril 1997, le président de la République prononce la dissolution de l’Assemblée nationale. Des trois boutons sur lesquels il peut appuyer : remaniement, référendum, dissolution, il a déjà utilisé le premier. Six mois jour pour jour après le second tour de la présidentielle, le gouvernement Juppé a été remanié. Les femmes, en particulier, affublées du sobriquet de « Juppettes », sont remerciées. Jacques Chirac n’aura de cesse de rectifier la désastreuse image laissée par cette charrette féminine. Alain Madelin, le libéral, lui, a déjà démissionné depuis trois mois.
« Tu ne vas quand même pas dissoudre ! »
Mais ce n’est pas de ce remaniement que l’on vient parler au chef de l’Etat : amis, conseillers, élus, sondeurs, tous se relaient auprès de Chirac pour le conjurer de se défaire de son premier ministre si impopulaire. « Oui, mais qui? » pour le remplacer, répond-il invariablement. Et il décide de dissoudre. Lorsque son ami de toujours, Pierre Mazeaud, futur président du Conseil constitutionnel, comprend qu’il va recourir à cette arme atomique, il enrage : « Tu ne vas quand même pas dissoudre ! De Gaulle dissout quand les mecs sont dans la rue ! Tu es un arbitre, article 5. » Ce président, gardien de la Constitution, qui « assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics », procède pourtant bel et bien à une dissolution de convenance.
Car, au-delà du sauvetage du premier ministre, il s’agit d’administrer une purge majeure à cette famille de droite toujours divisée entre chiraquiens et balladuriens. Au ministère des finances, de surcroît, les analystes expliquent que la conjoncture est atone, que la croissance ne reviendra pas. Il faudra encore donner un « tour de vis » budgétaire. Autant dire que les élections législatives de 1998 seront compromises pour la droite. Le résultat de la dissolution est implacable : 220 députés de droite se sont fait hara-kiri. Chirac les avait entraînés dans le sillage de sa victoire, il les emporte dans le tourbillon d’un « coup » magistralement raté.
Dès le premier tour, le 25 mai 1997, le président comprend que tout est perdu. Le 26 au matin, il se sépare de Juppé. Et se retrouve, dans son bureau, K.-O. debout : « Mais qu’est-ce que j’ai fait ? Que s’est-il passé ? » L’ami qui l’écoute ne répond rien. Terrible et douloureux monologue, où la réponse s’impose d’elle-même. Le chef de l’Etat, selon l’une de ces expressions qu’il affectionne, s’est tiré une balle dans le pied. Il sait qu’il est, déjà, un président de cohabitation. Triste palais, que le pouvoir déserte. Et pour longtemps. Car la cohabitation va durer cinq ans.
Chirac-Jospin, cohabitation courtoise
Pour comble, contrairement aux mauvais augures de Bercy, la croissance revient, souriant à la « dream team » de la gauche plurielle, conduite par Lionel Jospin. Evidemment, « Battling Jack », comme l’avaient surnommé les Anglais, ne reste pas longtemps abattu. Comme toujours, phénix renaissant de ses cendres, il affiche au conseil des ministres une mine réjouie. Jean-Pierre Chevènement racontera : « Il nous serrait la main avec un grand sourire, comme si nous étions l’équipe de France qui venait de gagner la Coupe du monde de foot. » Et il n’est pas exclu que, dans ce gouvernement, il trouve certains ministres sympathiques.
C’est donc une cohabitation plutôt courtoise qui s’engage, même si chacun reste sur ses gardes, car Chirac comme Jospin pensent déjà qu’ils s’opposeront, cinq ans plus tard. « Cette situation institutionnelle particulière, je l’ai déjà vécue. C’était en 1986, j’étais premier ministre. J’avais pu alors apprécier le rôle fondamental du président de la République, garant de nos institutions », ironise le président. Fort de son expérience avec François Mitterrand, il marque ses prérogatives, toutes ses prérogatives. Sur le plan international, « domaine réservé » par excellence, mais aussi sur le plan intérieur, chaque fois que l’occasion s’en présente, comme sur les 35 heures, qu’il qualifie d’« expérimentation hasardeuse ».
Bon an mal an, Chirac s’installe dans le rôle de premier opposant. Puisque le pouvoir est au repos forcé, à l’Elysée, ce sont aussi cinq ans de réflexion. Il reçoit, écoute… et s’ennuie. Pour cet homme qui n’aime rien tant que l’action, la pénitence est rude. Au bout du compte, cela fera tout de même une doctrine et un programme. Pour plus tard. Pour un septennat réussi, cette fois.
Règlements de comptes dans la famille gaulliste
Mais voilà que ce pouvoir si chèrement conquis et si bêtement perdu se dérobe plus encore, et s’abîme. Les règlements de comptes de la dissolution n’en finissent pas dans la famille gaulliste. Séguin rafle haut la main le RPR face à Juppé et devient le patron de la droite. En 1998, lors des élections régionales, quelques brebis galeuses du RPR enfreignent l’interdiction d’une alliance avec le Front national. Puis s’annoncent les très délicates élections européennes de 1999. Les souverainistes Charles Pasqua, en rupture de RPR, et Philippe de Villiers font la course en tête. Voilà le président condamné à appeler Nicolas Sarkozy, banni depuis son échec avec Balladur, à la rescousse.
L’année suivante, en 2000, Jacques Chirac est obligé d’avaler le quinquennat. Valéry Giscard d’Estaing et Lionel Jospin lui ont mitonné cette potion bien amère. Une page de la Ve République se tourne, contre son gré. Cela change tout, mais il n’en prendra jamais la mesure. Ses « chers compatriotes » vont néanmoins l’approuver, par référendum, à plus de 73 %, mais avec un très fort taux d’abstention.
Deux jours avant ce scrutin, le 22 septembre 2000, une bombe a explosé. Le Monde publie la très gênante confession de Jean-Claude Méry, ex-financier occulte du RPR, décédé d’un cancer en 1999, qui met en cause Jacques Chirac sur une cassette vidéo. « Abracadabrantesque ! », s’écrie le président, que le lettré Dominique de Villepin a renseigné, car il a lu Rimbaud. « On disserte sur des faits invraisemblables qui ont eu lieu il y a plus de quatorze ans », plaide aussi le chef de l’Etat à la télévision, dans un admirable lapsus.
Un an plus tard, le juge Halphen sera dessaisi de l’affaire pour vice de forme. Jamais en panne d’imagination, la machine à fabriquer les mots de l’Elysée trouvera « Pschitt », un an plus tard, pour qualifier une histoire de billets d’avion payés en liquide pour Jacques Chirac et ses proches, entre 1992 et 1995. Le président s’abritera enfin derrière le rempart habilement dressé par le président du Conseil constitutionnel, Roland Dumas, qui a réaffirmé en droit, en 1999, l’immunité du locataire de l’Elysée.
N’importe qui aurait sombré. Pas lui, qui annonce tout sourire et sur fond de verdure sa candidature à l’élection présidentielle de 2002, le 11 février, à Avignon. Le programme est tout prêt, avec sa réforme des retraites, sa baisse d’impôts de 30 %, son nouveau dialogue social, son contrat jeunes, son revenu minimum d’activité, ses abaissements de charges pour les entreprises, son « programme massif de reconstruction des logements pour supprimer les ghettos », ses mesures pour l’égalité des sexes. Cela s’appelle : « La France en grand, la France ensemble. » Pendant la campagne s’engage une vertigineuse course à l’échalote sur la sécurité. Bénéficiaire principal : le candidat de l’extrême droite et président du Front national.
Un certain 21 avril 2002, avec l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour, le président de la République comprend d’un même mouvement qu’il a gagné une élection et gâché le bonheur d’être réélu. Il y eut sans doute peu de jours plus terribles pour quelqu’un qui – malgré un dérapage odieux de fin de banquet en 1991 sur « le bruit et l’odeur des immigrés » – n’a cessé de combattre le racisme, l’extrémisme, l’intolérance, la peur de l’autre. « Une fête affreusement gâchée, un adversaire qu’il déteste, des thèses qu’il vomit », assure le fidèle François Baroin.
Chirac lui-même, bien que réélu, ou peut-être justement à cause de cela, se sent coupable. N’est-ce pas en particulier à lui qu’il faut attribuer cette abstention, ce rejet du politique que montre le résultat de l’élection ? Elu à 82 %, sans même avoir atteint 20 % au premier tour, le miraculé déclare : « Cela m’oblige. » Il pense se donner tous les moyens pour réussir : un premier ministre à sa main, Jean-Pierre Raffarin, une majorité absolue de 365 députés, un grand parti, l’UMP, qui marie toutes les droites, le vieux RPR, les libéraux et une partie des centristes. Avec à sa tête Alain Juppé. Aux ministres, il recommande, tel Pompidou l’exhortant à la modestie : « Je ne veux pas voir une bande de coqs se pavaner. »
Comment et pourquoi tout va à nouveau de travers ? Ce n’est pas que le diagnostic soit mauvais, ou mal posé. Celui de la fracture sociale, toujours. Celui de la mondialisation, qui exige une adaptation de plus en plus rapide, avec l’extraordinaire puissance qui se développe dans les pays émergents. C’est bien une crise sociale, morale, politique que traverse le pays. « Il faut que les Français aient rapidement le sentiment que nous faisons bouger les choses. Je donnerai les moyens qu’il faudra », assure-t-il aux principaux ministres qui défilent à l’Elysée. Le Chirac sympathique et familier, cynique et rigolard, s’est effacé pour faire place à un président guindé et silencieux. A l’attention de la presse, Claude Chirac a fabriqué un président de carton-pâte, aux mots soigneusement lissés, aux crocs limés.
Du reste, les débuts sont loin d’être catastrophiques. Pour ce premier 14-Juillet du quinquennat, exercice obligé qui tombe souvent à plat dans une France en vacances, Chirac ne s’est pas trompé. Les trois grands chantiers qu’il lance sur la sécurité routière, le cancer et les handicapés resteront comme l’une des grandes réussites de son second mandat. Avec une croissance molle et un climat social toujours sous tension, Jean-Pierre Raffarin et François Fillon réussissent néanmoins à faire passer, en 2003, une réforme des retraites à laquelle la gauche, malgré une montagne de rapports qui en soulignaient tous l’urgence, ne s’était pas attaquée. Il y aura, dans toute la France, jusqu’à un million de manifestants pour la contester. Pourtant, le 24 juillet 2003, elle est adoptée.
Le masque s’est abaissé
Mais, dans l’an II du quinquennat, c’est surtout l’opposition à la guerre d’Irak qui va mobiliser Jacques Chirac. Un combat dans lequel il prend le Quai d’Orsay à rebours, nourri de convictions profondes et d’une connaissance sans faille de l’histoire et de la région. Il n’y a d’ailleurs plus que cela qui l’intéresse vraiment. Cette scène internationale où se tutoient les grands. Il y fait merveille, porté par une popularité sans précédent.
Comment savoir que le pire est à venir ? Cela commence, en janvier 2004, par la condamnation d’Alain Juppé à dix-huit mois de prison avec sursis et dix ans d’inéligibilité pour prise illégale d’intérêts, dans l’affaire du financement du RPR. C’est peu dire que Jacques Chirac est effondré – une des très rares occasions où le masque s’est abaissé. Sa grande carcasse paraît alors minée du dedans, même si, en appel, le verdict se révèle moins sévère pour son ancien premier ministre. L’année est ponctuée d’échecs, hormis une timide réforme de l’assurance-maladie : le cafouillage autour de la suppression du lundi de Pentecôte marque l’usure du premier ministre ; la cuisante défaite aux élections régionales met la droite à nu ; et la prise de l’UMP à la hussarde par Nicolas Sarkozy marque la fin politique de Jacques Chirac. Car le président a trouvé là son principal opposant. Ministre très populaire, incroyable chouchou des médias et successeur autodésigné. Lors de l’interview télévisée du 14 juillet 2004, le tonitruant « je décide et il exécute » présidentiel, à propos de son ministre de l’intérieur, apparaît au mieux comme une rodomontade.
Au fond, les tensions n’ont jamais cessé dans la majorité : celle, majeure, qui oppose les « sociaux », dont Chirac prend toujours le parti, et les libéraux. Et qui recouvre les désaccords sur le rythme et la nature des réformes qu’il convient d’entreprendre.
Elizabeth II avait qualifié 1992 d’« annus horribilis ». Pour Jacques Chirac, ce fut sans conteste 2005. Après le mouvement des lycéens contre la loi Fillon, la démission forcée du ministre de l’économie, Hervé Gaymard, emporté par le scandale d’un appartement somptueux – au moment où le chômage passe la barre des 10 % –, survient la claque magistrale au référendum européen du mois de mai. Ce désastre politique majeur, qui entraîne l’arrivée de Dominique de Villepin pour remplacer Jean-Pierre Raffarin à Matignon, précède de quelques mois l’accident vasculaire cérébral du président. Après sa semaine d’hospitalisation à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce, son agenda est allégé et son image fanée. Soudain, il se sent terriblement mortel. Le mouvement de violences dans les banlieues en novembre 2005, inédit par sa durée, jugé trop longtemps par l’Elysée comme un simple problème de sécurité que Nicolas Sarkozy aurait dû traiter, achèvera cette année terrible.
Et, malgré tout, il s’est remis à espérer. Un chômage en baisse, un premier ministre qui réussit… L’affaire Clearstream, et surtout la colère des jeunes qui s’opposent au contrat première embauche, auront raison de cet espoir. « C’est un homme de cœur, pas un homme d’Etat », disait son ami Mazeaud. Sans doute est-ce cette qualité-là que les Français ont reconnue, portant leur ancien président au faîte d’une popularité inédite dès lors qu’il quitta le pouvoir. Même le procès des emplois fictifs de la mairie de Paris, à l’occasion duquel la justice le condamnera, le 15 décembre 2011, à deux ans de prison avec sursis ; même la maladie, qui le dispensera d’y assister, n’auront pas raison de cette empathie.
Avec lui disparaît « le monde d’hier », comme l’écrivait Stefan Zweig. Celui d’une génération de politiques qui n’a pas subi la IVe République mais qui l’a connue, née à la politique avec la guerre froide, tout en ayant vu la chute du mur de Berlin et avec elle la mort des idéologies. Jacques Chirac fut le dernier président d’une époque, à la charnière d’un temps où s’effacent les grands hommes de l’Histoire. Il fut aussi Jacques le fataliste, qui savait de toute éternité que les phénix meurent aussi.
Le tout petit monde des dernières années de Jacques Chirac
Par Béatrice Gurrey
L’ancien président de la République, diminué par une maladie neurodégénérative et plusieurs ennuis de santé, avait vu sa vie radicalement changer.
L’hiver vient à peine de commencer et demain, c’est Noël. En ce 23 décembre 2015, le temps est doux à faire peur. Sur toutes les antennes, la météo annonce des températures « au-delà des moyennes saisonnières ». C’est ce jour-là, au début de cet étrange hiver, que Jacques Chirac est entré dans sa nouvelle demeure, un hôtel particulier de la rue de Tournon, dans le 6e arrondissement de Paris. Se rappelle-t-il seulement avoir alerté le monde, treize ans auparavant, sur les dégâts annoncés du réchauffement climatique ? Il est très loin maintenant de Johannesburg, en Afrique du Sud, et de cette phrase qu’il prononça devant une centaine de chefs d’Etat, ses pairs : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. »
Les bruits de la ville, le vacarme du monde, rien ne semble avoir de prise sur cette forteresse raffinée construite au XVIIIe siècle, propriété de son grand ami, François Pinault. Et où il s’est éteint, le 26 septembre. « Les temps avaient changé, le passé était révolu, les plaisirs terminés : c’était le temps du chagrin. » Ces quelques vers d’un poète chinois du IXe siècle, Bai Juyi, figurent dans un livre que Jacques Chirac assurait avoir « lu dix fois ». Venus du fond des temps, ils disent la tristesse de l’empereur déchu et des jours à venir. Y pense-t-il, parfois ?
Nul ne sait quels méandres son esprit emprunte. L’épaisse carapace derrière laquelle il s’est toujours abrité, forgée par quarante années de vie politique, ne l’a jamais porté aux confidences. Mais il est désormais atteint par une maladie neurodégénérative qui grignote sa mémoire, dégrade ses défenses psychologiques et réduit pratiquement à néant le contrôle extrême qu’il avait de lui-même.
« Son état ne présente aucune inquiétude »
Il entre derrière les hauts murs de la rue de Tournon, ce 9 décembre 2015, peu après son 83e anniversaire, sur une civière. Il vient tout droit de l’hôpital de la Pitié-Salpétrière. Un communiqué très vague de sa fille Claude avait élégamment noyé le poisson, comme au temps de l’Elysée. « Il devrait rester à l’hôpital pendant quelques jours, voire une petite semaine. Son état ne présente aucune inquiétude. »
En réalité, il y est resté deux semaines et s’est fait opérer d’un rein. Il se murmure que l’ancien président a subi cette lourde intervention en raison d’un cancer. Ses « chers compatriotes » sont touchés par la maladie, toujours plus nombreux, mais si leur ancien président en est comme eux victime, ils n’ont pas le droit de le savoir, ou l’occasion de compatir. Lui qui a pris tellement au sérieux le « Plan cancer » en 2002.
L’urgence dicte son déménagement. L’état de santé de Jacques Chirac ne lui permet plus d’habiter le vaste appartement du Quai Voltaire, mis à sa disposition par la famille Hariri, à la fin de son mandat présidentiel, en 2007. Ce somptueux logement de huit pièces, 400 m2 face à la Seine, a suscité une polémique, qu’un communiqué de son entourage, aussi franc qu’à l’ordinaire, a tenté d’apaiser : « M. et Mme Chirac occuperont à titre très provisoire un appartement Quai Voltaire qui leur est prêté (…), le temps de trouver leur domicile définitif. »
Le « très provisoire » va durer huit ans. En réalité, cet appartement a été acheté pour eux, des années auparavant, par l’ancien premier ministre libanais, Rafic Hariri. C’était à la veille de la présidentielle incertaine de 2002. Comment prévoir que Jacques Chirac serait triomphalement réélu par 82 % des voix, contre Jean-Marie Le Pen ? Une victoire au goût si amer…
Retour aux sources
Mais les voilà désormais dans l’hôtel particulier des Pinault, où Bernadette Chirac n’a pas tardé à rejoindre son mari. Quel retour aux sources et quelle boucle du destin… Jacques et Bernadette Chirac se sont mariés soixante ans plus tôt, à la mairie du 6e arrondissement, à deux pas. Leurs parents, les Chirac et les Chodron de Courcel, habitaient ce quartier, non loin les uns des autres. Un soir très particulier de mai 1995, c’est déjà rue de Tournon que Bernadette Chirac est venue fêter la victoire de son mari. Le nouveau président, après une fameuse course-poursuite dans Paris avec la moto de Benoît Duquesne, y avait déposé son épouse. Ah son visage radieux ce soir-là ! Il avait filé à la mairie de Paris, tandis que Bernadette sablait le champagne en compagnie de Maryvonne et François Pinault, de Grégory Peck et sa femme, de Line Renaud et d’une poignée de fidèles.
Claude Chirac, qui a gardé l’appartement de ses grands-parents paternels, au 90, rue de Seine, choisit tout naturellement la mairie du 6e pour épouser, en 2011, l’ancien secrétaire général de l’Elysée, Frédéric Salat-Baroux, avec lequel elle vit depuis quatre ans. Le fils de François Pinault, François-Henri, s’y est marié aussi, avec l’actrice Salma Hayek. En face de la mairie, l’imposante église Saint-Sulpice, flanquée de ses deux tours et bordée, à l’autre extrémité, par la chapelle de la Vierge qui jouxte quasiment l’hôtel particulier des Pinault. C’est dans cette église, désignée cathédrale diocésaine après l’incendie de Notre-Dame, que doit avoir lieu, lundi 30 septembre, l’hommage de la Nation à son ancien président. Etonnant hasard.
Un tout petit périmètre. Un tout petit monde. Et une unité de lieu symbolique pour la tragédie qui se noue. Moins de quatre mois après l’installation des Chirac, leur fille aînée, Laurence, disparaît accidentellement. A 58 ans, elle mène une existence de quasi-recluse, secondée par un personnel spécialisé. Depuis qu’elle est devenue anorexique à l’adolescence, après avoir contracté une méningite, elle n’a jamais cessé de recevoir des soins et la douloureuse attention de sa famille, en particulier celle de Bernadette Chirac. Une tentative de suicide plus grave que les autres dans les années 1990, l’a laissée durablement handicapée.
Une partie de Jacques Chirac meurt
Elle a cependant retrouvé une vie presque normale. Jusqu’à ce dimanche d’avril 2016, où elle fait une fausse-route alimentaire, s’étouffe et sombre dans le coma. Le jeudi 14, on annonce sa mort. Ce jour-là, une partie de Jacques Chirac meurt aussi. Malgré la maladie, malgré ses troubles irréversibles de la mémoire, il mesure pleinement la douleur de cette perte. Quant à Bernadette Chirac, si elle fait tout d’abord face au pire deuil que l’on puisse imaginer avec la force de caractère qui la caractérise, elle ne tarde pas à chavirer, elle aussi. Malgré la sollicitude des siens et l’indéfectible soutien de Nicolas Sarkozy.
Les toutes dernières photos que l’on verra de Jacques Chirac sont des fragments volés, à la sortie de l’église Sainte-Clotilde, où a lieu la messe funéraire de Laurence. On n’aperçoit de lui que les roues d’un fauteuil et le haut de sa tête inclinée. Des hommes en noir ont formé une haie autour de lui. On ne verra rien d’autre et c’est très bien ainsi, car il n’est pas venu au cimetière du Montparnasse pour la mise au tombeau.
Quel sens a désormais la vie ? Bernadette Chirac, qui avait tout d’abord établi sa chambre au premier étage de l’hôtel particulier, où elle accédait par un ascenseur intérieur, est désormais contrainte d’utiliser, elle aussi, un fauteuil roulant et rejoint son mari, installé d’emblée au rez-de-chaussée. Le temps est venu où les salons deviennent des chambres et les politiques de simples humains que le chagrin dévore. La vie quotidienne se réduit à cet univers, dans lequel l’espace se rétracte, les heures s’allongent, l’esprit s’égare. Cet endroit où tout a commencé et où tout a fini.
Pendant quelques années, après le procès des emplois fictifs de la mairie de Paris et la déclaration officielle de sa maladie, Jacques Chirac séjournait l’été, avec sa famille, dans une résidence de Mohamed VI, le roi du Maroc, à proximité d’Agadir. Entourés de serviteurs discrets, sans convives qui pourraient entendre ou répéter leurs conversations – voilà qui convenait très bien à Claude Chirac. Son plaisir à lui ? Humer l’air de l’Atlantique, siroter des verres dans la marina d’Agadir, serrer des mains, voir du monde. S’asseoir à la terrasse d’un restaurant au bout de la plage, d’où l’on peut embrasser toute la baie. Faire des photos avec des enfants ou des touristes. Y sourire, les yeux usés d’avoir longtemps regardé la mer.
La France entière retient son souffle
Il y séjourne pour la dernière fois à la fin de l’été 2016, quatre mois après la mort de Laurence. Les médecins se sont montrés réticents à l’idée de ce voyage, mais son épouse a pensé que ce séjour au bord de la mer leur ferait tous du bien. Le roi du Maroc a fait faire un fauteuil roulant spécial pour qu’il puisse accéder à la plage. Dans la nuit du dimanche 18 septembre 2016 pourtant, deux jets privés affrétés par Mohamed VI se posent à l’aéroport du Bourget. A bord de l’un d’eux, Jacques Chirac, rapatrié d’urgence et transporté immédiatement à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière.
Il souffre d’une pathologie pulmonaire grave et d’une gêne respiratoire qui peut se révéler fatale. Ses poumons s’emplissent d’eau, son cœur est devenu trop faible. Le retour précipité de l’ancien président affole toutes les rédactions. Le téléphone sonne ou vibre, sans arrêt.
Cette fois, il va passer presque un mois à l’hôpital. Vingt-six jours exactement, dont certains d’angoisse absolue pour ses proches et sans doute pour lui-même. Les Français s’émeuvent et s’alarment. Des messages publics de sympathie affluent du monde politique, en particulier des candidats à la primaire pour la présidentielle de 2017, Alain Juppé, Nicolas Sarkozy, François Fillon, que le vieux lion connaît par cœur. « Affectueuses pensées », « prompt rétablissement », la droite à l’unisson souhaite à son vieux chef de sortir de cette mauvaise passe.
Même à gauche, au gouvernement ou ailleurs, on s’inquiète de son sort. François Hollande, à qui Jacques Chirac a tendu la main pour monter sur le trône, s’enquiert personnellement de sa santé auprès de la famille. Le président en exercice promet qu’il sera là, pour la prochaine remise annuelle du Prix de la Fondation Chirac, au musée du Quai Branly.
Suspendue au souffle presque imperceptible de son ancien président, la France entière retient le sien. Elle s’est mise à l’aimer comme jamais, toutes générations confondues, des trentenaires fans du « swag Chirac », aux retraités qui l’ont toujours connu. Jusqu’à ce tweet, ahurissant, de Christine Boutin. La députée des Yvelines, « annonce », le 21 septembre 2016, la mort de Jacques Chirac. Bernadette Chirac est hospitalisée à son tour, à la Pitié-Salpêtrière comme son mari, épuisée et ébranlée. Elle y reste quatre jours. Cette fois, Frédéric Salat-Baroux, le mari de Claude Chirac, d’ordinaire si calme, sort de ses gonds. « Dans quel monde vit-on où l’on soit contraint de rappeler [les] principes fondamentaux d’humanité et de respect ? »
Vintage et immortel
Le 13 octobre, l’ancien président sort de l’hôpital. L’aile sombre de la mort vient de le frôler. Entre professeurs de médecine, d’un hôpital à l’autre, on se murmure la vérité : « Si ce n’avait pas été lui, il n’aurait pas été réanimé. » A bout de souffle, dans tous les sens du terme, il a failli se noyer dans son propre chagrin. On a pompé tant d’eau dans ses poumons, des litres de larmes. Un père meurtri pleurait en for intérieur sa fille chérie et disparue.
Hormis la tristesse, que reste-t-il ? Le monde s’est rétréci à cet appartement, auquel bien peu de personnes accèdent. Seuls quelques fidèles, à compter sur les doigts d’une main, ont vu jusqu’au bout l’ancien président, au premier rang desquels François Pinault. Il a fallu renoncer à tout. Aux villégiatures, aux promenades d’un autre temps avec l’ami Jean-Louis Debré, aux brunchs japonais de l’hôtel Ritz qu’il adorait, aux mille et une petites choses qui faisaient le sel de la vie. Quand bien même rien ne parvenait à combler le vide du pouvoir.
Chaque jour, fidèle vestale de la dernière flamme et dernière joie de son père, Claude Chirac est venue rue de Tournon. Elle a tout réglé, de bout en bout, à sa manière volontaire et inflexible. Elle a fait face, à intervalles réguliers, aux rumeurs, obligée de démentir, jusqu’à ce 26 septembre, la mort de son père. Il a disparu, mais il reste partout. Il est vintage et immortel. Il est notre nostalgie.
Mort de Chirac : Macron loue « une certaine idée de la France »
Par Cédric Pietralunga, Olivier Faye
L’actuel chef de l’Etat s’est adressé aux Français pour dire sa « tristesse » et son « émotion », lors d’une allocution télévisée, jeudi, jour de la mort de l’ancien président de la République.
Le 8 janvier 1996, a noté Emmanuel Macron, Jacques Chirac avait su trouver des « mots lumineux » pour saluer la mémoire de François Mitterrand, tout juste décédé. C’est dire la montagne qui se dressait face à l’actuel chef de l’Etat, jeudi 26 septembre, au moment de s’adresser aux Français pour dire sa « tristesse » et son « émotion » après la mort de son si populaire prédécesseur corrézien. De cet « homme d’Etat que nous aimions autant qu’il nous aimait », de ce « destin français », comme l’a souligné le président de la République, lors d’une allocution prononcée depuis le palais de l’Elysée. De ce héraut de la politique à l’ancienne, qui mit trente ans à conquérir le pouvoir suprême, là où Emmanuel Macron s’y est propulsé en moins de trois ans.
Le 8 janvier 1996, Jacques Chirac avait su capter l’émotion du pays, et s’installer dans la lignée des chefs d’Etat de la Ve République. Jeudi, son lointain successeur s’est efforcé d’attraper l’esprit de celui qui sut incarner mieux que personne le rôle de père de la nation. Chirac, héritier de Charles de Gaulle et surtout de Georges Pompidou, « incarna une certaine idée de la France », selon M. Macron, en présidant aux destinées de ce pays « dont il a constamment veillé à l’unité, à la cohésion, et qu’il a protégé courageusement contre les extrêmes et la haine ». Un homme qui dut affronter, comme lui, l’extrême droite au second tour de l’élection présidentielle. C’était en 2002, face à Jean-Marie Le Pen, quand Emmanuel Macron a trouvé face à lui Marine Le Pen, en 2017.
« A la hauteur de l’histoire »
Jacques Chirac, aux yeux du chef de l’Etat, incarnait aussi « une certaine idée du monde », par son engagement en faveur de l’environnement, qui l’a hissé « à la hauteur de l’histoire », estime M. Macron. « Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs », avait-il déclaré, en 2002. Par son opposition, aussi, à la guerre menée par les Etats-Unis en Irak, en 2003, représentant alors une « France indépendante et fière », loue M. Macron. Ces deux aspects, l’actuel locataire de l’Elysée les a mis en avant comme pour tendre un miroir qui refléterait sa propre action, lui qui entend porter la question écologique de par le monde, tout en érigeant la France en « puissance d’équilibre » sur le plan géopolitique.
Enfin, Emmanuel Macron a tenu à souligner les qualités d’un homme qui « aimait profondément les gens dans toute leur diversité ». « Les plus humbles, les plus fragiles, les plus faibles, furent sa grande cause », a-t-il souligné. Une attention constante qui valut à Jacques Chirac un « attachement affectueux, quasi filial » des Français. Son successeur, parfois qualifié de « président des riches », tente pour sa part de construire ce lien et de dépasser l’acrimonie exprimée à son endroit lors de la crise des « gilets jaunes ».
Pointilleux comme à son habitude, Emmanuel Macron avait soigné les détails de cette intervention, préparée durant la journée avec sa garde rapprochée. Sur le bureau du Salon doré, au premier étage de l’Elysée, le chef de l’Etat avait posé un seul objet : un petit cadre en bronze représentant le Général de Gaulle. Il lui avait été offert par Jacques Chirac, en juillet 2017, lors de leur seule rencontre, pour « marquer la continuité de la République par-delà les appartenances politiques ». On le sait moins, mais M. Macron travaille également tous les jours, dans le salon d’Angle du palais, sur un bureau utilisé un temps par le Corrézien après son départ de l’Elysée : une pièce de béton signée Francesco Passaniti.
« Il faut laisser le pays se recueillir »
Selon son entourage, Emmanuel Macron n’a pas hésité plus de quelques minutes à annuler sa participation au grand débat sur les retraites qui était prévue à Rodez, jeudi soir, pour lancer la concertation sur cette réforme phare de la deuxième partie de son quinquennat. « En avril, le président avait déjà reporté sa conférence de presse de sortie du grand débat national à cause de l’incendie de Notre-Dame. La décision a été, cette fois aussi, facile à prendre », assure un proche. L’heure est au recueillement, pas aux dossiers qui fâchent.
Comme au moment de la mort du colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame, en mars 2018, ou de Johnny Hallyday, en décembre 2017, Emmanuel Macron veut accompagner l’émotion populaire. Mais il sait, cette fois, qu’il doit agir avec tact. Le chef de l’Etat n’a jamais été un proche de Jacques Chirac, et n’a pas plus revendiqué de filiation avec celui que Nicolas Sarkozy avait dépeint en « roi fainéant ». « Il n’était pas trop dans le radar », reconnaît un ex-membre du cabinet élyséen. « Il ne faut pas surjouer l’empathie, et donner le sentiment qu’on veut récupérer l’événement », met d’ailleurs en garde un élu macroniste. D’autres, à droite, comme François Baroin ou Christian Jacob, auraient plus de légitimité à le faire.
Dans une forme d’œcuménisme républicain, le chef de l’Etat a d’ailleurs décidé d’ouvrir l’Elysée en hommage à l’ancien président. Dès 21 heures jeudi soir, un recueil a été installé dans le vestibule d’honneur de l’Hôtel d’Evreux, afin que les Français puissent y « exprimer leurs condoléances ». L’Elysée restera ouvert jusque dimanche soir, pour absorber la longue file qui se formait dès le début de la soirée. C’était aussi une demande de la famille Chirac, qui souhaitait qu’un lieu soit trouvé pour que les nostalgiques de l’ancien président puissent lui dire au revoir, lui qui n’avait jamais connu d’année sans mandat électoral entre 1967 et 2007.
Comme pour le Général de Gaulle, en 1970, pour Georges Pompidou, en 1974, et pour François Mitterrand, en 1996, une journée de deuil national a été décrétée par le chef de l’Etat, même s’il ne s’agit pas d’une obligation. Elle se tiendra le lundi 30 septembre. Une cérémonie religieuse se déroulera à midi dans l’église Saint-Sulpice, à Paris, la cathédrale Notre-Dame n’étant plus accessible depuis son incendie. Nombre de chefs d’Etat, de responsables politiques et de dignitaires y sont attendus. Le débat sur l’immigration, prévu lundi 30 septembre, à l’Assemblée nationale, avec notamment un discours du premier ministre, Edouard Philippe, a été reporté. « Il faut laisser le pays se recueillir », explique-t-on à l’Elysée. Il sera bien temps, ensuite, de reprendre le combat politique.
Jacques Chirac, frère, père ou grand-père de toutes les générations
Par Raphaëlle Bacqué
De nombreuses personnes sont venues signer le registre de condoléances mis à disposition par l’Elysée pour rendre hommage à l’ancien chef d’Etat qui a accompagné un morceau de leur propre existence.
Dans le crépuscule qui tombe peu à peu sur l’Elysée, une petite foule avance lentement. Des hommes et des femmes de tous les âges, parfois si jeunes que l’on doute qu’ils aient jamais eu à voter pour l’homme qui vient de « s’éteindre paisiblement », comme l’a fait savoir sa famille, ce jeudi 26 septembre. C’est ainsi : les présidents qui meurent emportent souvent un peu de notre vie avec eux, et ceux qui sont là, patientant en file indienne jusque devant la place Beauvau, dans le 8e arrondissement de Paris, viennent autant rendre hommage à l’ancien chef d’Etat que se souvenir qu’il a accompagné un morceau de leur propre existence.
Jacques Chirac est mort quelques heures plus tôt. Alors que la rumeur d’une aggravation de son état de santé courait depuis plusieurs jours, son gendre Frédéric Salat-Baroux a annoncé la nouvelle à l’Agence France-Presse (AFP) autour de midi, et déjà cette information engloutit tout. Sur toutes les chaînes de télévision, toutes les radios, plus rien n’existe. Pas même cette grave explosion d’une usine chimique à Rouen qui, en d’autres circonstances, aurait frappé les esprits. Emmanuel Macron l’a bien saisi. « Nous, Français, nous perdons un homme d’Etat que nous aimions autant qu’il nous aimait », a-t-il souligné en décidant d’ouvrir le palais de l’Elysée, dès 20 heures et « aussi longtemps qu’il le faudra », à cette longue file venue témoigner son attachement au président défunt.
Ce décès ne ressemble pas tout à fait à celui des présidents précédents. De Gaulle avait disparu comme un monument qui s’effondre. Pompidou, par surprise. Le jour de la mort de François Mitterrand, une partie du pays s’était précipitée vers les fleuristes pour acheter des milliers de roses rouges – symbole du parti socialiste. Puis, on avait vu se dresser les affidés, sourcilleux comme des gardiens du temple, pour empêcher que s’expriment des réserves ou que l’on réclame un inventaire.
Une image légendaire
Jacques Chirac, lui, s’est éteint sans drame ni trauma, retiré depuis plusieurs années de la vie publique pour mieux dissimuler les ravages de la vieillesse. Au 4, rue de Tournon, dans le bel hôtel particulier mis à disposition des Chirac par l’homme d’affaires François Pinault, le secret a été si étroitement préservé que plus personne dans le quartier n’a vu Jacques Chirac depuis déjà plusieurs années et cette méconnaissance a largement contribué à préserver intacte une image légendaire.
Cela ne fait pas dix minutes que sa mort a été annoncée que fleurissent déjà sur les télévisions et les réseaux sociaux, ces chromos d’une époque disparue. Un grand type en costume large, la clope au bec et la blague facile et c’est comme si la nostalgie pour un monde qui ne reviendra plus s’était substituée aux éloges qui habituellement accompagnent les deuils.
Chirac a de la chance : les archives regorgent de photos, d’extraits de débats, de saynètes qui sont comme autant de moments cultes que même les plus jeunes connaissent. Y a-t-il un autre responsable politique dont la figure et la voix ont été autant déclinées en sketchs ou même en chansons ? Ses expressions à la Audiard, son accent français face aux services israéliens − « What do you want ? Me to go back to my plane ? » − ses mimiques et jusqu’à sa marionnette ont envahi en un instant les écrans et les réseaux sociaux.
A peine une heure après sa mort, ont débarqué rue de Tournon, une dizaine de journalistes japonais qui commentent depuis Paris les images diffusées au Japon de Chirac à Kyoto, Chirac au combat de sumo, Chirac en compagnie de l’empereur. Ce ne sont plus des nécrologies, c’est une longue rétrospective des meilleurs moments d’un acteur.
« Ils racontent un homme »
Ce qui frappe, pourtant, c’est la tournure qu’ont vite pris, en France, les hommages. La mort, généralement, ne souffre pas les réserves. Mais Jacques Chirac est ainsi fait qu’il a laissé derrière lui un cortège d’amis lucides. Pas de panégyrique excessif, pas d’embaumement symbolique sous les compliments trop appuyés. Non, les chiraquiens acceptent que l’on passe son bilan politique au scanner, conscients de ses insuffisances et de ses contradictions. « Oui, il y a des critiques à faire, mais je n’ai pas envie de les chercher », a reconnu très tôt dans l’après-midi le Marseillais Renaud Muselier, comme un résumé de l’état d’esprit des anciens fidèles. Ils ne défendent pas un héritage. Ils racontent un homme. Tant pis pour les ratages ou les scandales qui accompagnèrent sa vie. Même l’ancien juge d’instruction Eric Halphen, qui a longtemps poursuivi Chirac dans l’affaire des HLM de la ville de Paris, ne trouve pas vraiment de contradicteurs lorsqu’il s’insurge sur Franceinfo : « Il a abaissé la fonction présidentielle en utilisant pour sa conquête de mauvais chemins. »
Au fond, dans un temps si prompt à vilipender les politiques, Jacques Chirac réussit ce curieux miracle de susciter une affection qui déborde largement son camp, mais une affection sans aveuglement.
On ne regrette pas un grand homme. D’ailleurs, qui songerait à le qualifier ainsi ? Dès les premières heures, la minceur du bilan – au moins sur le plan intérieur –, s’est exprimée sans fard. Sa « plasticité » idéologique, pour ne pas dire sa démagogie, est rappelée partout. Comme ses affaires judiciaires ou ses erreurs stratégiques. Mais un mot revient sans cesse : « sympathique ». C’est comme un sauvetage ou une compensation : l’humain chaleureux semble sans cesse invoqué comme pour rattraper le président médiocre. Même Lionel Jospin, si longtemps exaspéré par ce Chirac avec lequel il avait vécu une cohabitation tendue, de 1997 à 2002, assure « garder le souvenir de la vitalité de l’homme et des moments de cordialité que l’exercice du pouvoir peut préserver ».
Un geste attentif dans une cour de ferme, un regard rieur sur un plateau de télévision, voilà ce qui emporte le morceau dans cet instant de deuil. Certes, un ancien adversaire comme Valéry Giscard d’Estaing n’a rien oublié des trahisons passées. « J’ai appris avec beaucoup d’émotion la nouvelle de la disparition de l’ancien président de la République, Jacques Chirac. J’adresse à son épouse et à ses proches un message de profondes condoléances », a-t-il écrit avec un laconisme révélateur, dans un communiqué publié en début d’après-midi. Mais les autres figures de la droite ont choisi de souligner l’aspect le moins discuté de Jacques Chirac : son humanité.
Une somme de bons mots
« Je l’ai aimé simplement pour sa main, qui savait prendre la vôtre avec chaleur, souligne ainsi, dans une belle lettre manuscrite, Bruno Le Maire qui fût son ministre de l’agriculture. Je l’ai aimé pour cet appel téléphonique un soir de Noël, quand, après une année de travail harassante, il avait tenu à me joindre dans une vallée des Alpes pour me remercier avec ces mots si simples : “Je suis désolé du temps que j’ai pris à vos enfants”. »
François Fillon, qui avait disparu depuis deux ans après sa défaite à l’élection présidentielle, réapparaît soudain pour raconter, malgré leur mésentente passée, ce président qui accompagna aussi sa propre vie politique. « C’était même difficile d’avoir des conflits avec lui, reconnaît-il. Je me souviens d’avoir vu dix fois Philippe Séguin partir déjeuner avec Chirac avec la ferme intention d’en découdre. Puis, lorsqu’il rentrait, on lui demandait : “Alors ?” “Alors on a parlé de foot”. »…
C’était donc cela, ce grand fauve du pouvoir ? Une somme de bons mots, un appétit féroce et une cuirasse sur laquelle tout glisse ? Depuis que les hommages s’enchaînent, il devient clair que l’extraordinaire longévité politique du président est pour beaucoup dans sa capacité à transcender les générations. Quel Français de plus de 20 ans ne l’a pas connu dans l’un ou l’autre moment de sa vie ? « Jacques Chirac, c’est quand même l’homme politique qui aura réussi à la fois, à me faire descendre dans la rue contre les lois Devaquet de son gouvernement à l’automne 1986, et à me faire voter pour lui au nom de la défense de la République en mai 2002 », écrit ainsi Thierry, un lecteur du Monde.
« L’émotion efface le bilan »
Le 6 décembre 2017, les Français avaient tous en eux quelque chose de Johnny Hallyday. La mort de Jacques Chirac semble réunir pareillement, quels que soit les âges. Il est le frère, le père ou le grand-père de toutes les générations, une figure familière pour la plupart. Le Monde, qui a proposé à ses lecteurs d’apporter leurs témoignages, recueille en quelques minutes une série de démonstrations d’attachement à l’homme, malgré les regards sévères sur son action politique. « La tristesse du peuple français est aussi grande que la sympathie qu’il éprouvait pour lui, ce qui semble rattraper globalement un septennat raté et un quinquennat moyen. L’émotion efface le bilan », reconnaît ainsi Romain. « Enfant à l’école primaire en 1999 j’avais dû écrire le nom de trois adultes en qui j’avais entièrement confiance et qui me protégeraient, écrit de son côté Alban sur le fil de discussion ouvert par le journal. J’avais écrit le nom de mon père, celui de son meilleur ami… et Jacques Chirac. Je le voyais tout le temps à la télé et il me semblait si gentil. Pourtant ma famille était tout sauf pour le RPR ! »
Le quotidien britannique The Guardian résume le phénomène en une ligne lapidaire sous-titrant sa nécrologie : « One of France’s favourite politicians, despite a presidency marked by inaction » (« L’un des politiciens favoris en France, malgré une présidence marquée par l’inaction »).
Dès les premières heures après l’annonce du décès, une photo géante a été déployée à Tulle sur l’hôtel du département de Corrèze et des livres d’or ont été ouverts dans le village de Sarran, fief des Chirac. La « Corrèze est orpheline », « la Corrèze est en deuil », répètent en boucle les élus de droite comme de gauche du département. A quelque deux kilomètres de là, c’est un pont à Mostar, autrefois bombardé pendant la guerre en ex-Yougoslavie, qui a été habillé aux couleurs de la France en hommage à Jacques Chirac, qui avait rompu avec la neutralité affichée de François Mitterrand dans cette guerre des années 90 au cœur de l’Europe.
Restent les irréductibles adversaires. Ceux-là ont vite compris qu’en une journée de deuil, ils sont inaudibles. Mais on reconnaît la vigueur de leur détestation à la sécheresse de leurs communiqués. « Mort, même l’ennemi a droit au respect », a lâché en une phrase Jean-Marie Le Pen en début d’après-midi, comme si en dire d’avantage était au-dessus de ses forces. « Chirac, une carrière de politicien bourgeois qui aura coché toutes les cases, dénonce de son côté la porte-parole de Lutte ouvrière, Nathalie Arthaud, avant de lister “attaques anti ouvrières, “bruit et odeur” contre les immigrés jusqu’aux affaires et autres emplois fictifs ».
A 21 heures, les illuminations de la tour Eiffel se sont éteintes, en signe de deuil. Il a fallu attendre minuit pour que la pluie qui tombait drue sur Paris finisse par dissuader les derniers badauds venus signer le registre de condoléances mis à disposition par l’Elysée. Il n’est alors resté sur le perron du palais présidentiel qu’un portrait de l’ancien chef de l’Etat, sourire aux lèvres et regard flottant. Comme un souvenir s’effilochant dans la nuit.
Woody Allen nous offre un superbe “Jour de pluie à New York”
Article de Murielle Joudet
Un jour de pluie à New York - Woody Allen
Un trio de jeunes adultes talentueux emportés dans un tourbillon enthousiaste par l'un des plus beaux personnages de l'œuvre de Woody Allen : New York. Une vraie cure de jouvence.
“La ville a pris le dessus”, avoue Gatsby (Timothée Chalamet) à sa mère, en tentant de lui expliquer son séjour mouvementé à New York, suite d’errements et de rencontres qui l’ont fait dévier de son dessein initial : un week-end en amoureux avec Ashleigh (Elle Fanning), sa petite amie qui s’est aussi fait kidnapper par la ville. Cette phrase, une longue liste de personnages alleniens auraient pu se l’approprier, tant New York est chez Woody Allen cette zone d’intensité que ses personnages arpentent à la recherche d’un départ de fiction qui toujours arrive – quant au reste de l’Amérique, il serait comme désespérément dépourvu de cette électricité fictionnelle.
A ce titre, Un jour de pluie à New York ressemble de loin à un nouveau Woody Allen, un film de plus : péripéties romantiques, acteurs contaminés par le jeu allenien (fiévreux, logorrhéique et bardé de références culturelles), Manhattan pareil à un inamovible décor de cinéma. La merveille de ce film tient à un léger décalage opéré sur cette petite musique : si Allen offre régulièrement ses récits à de jeunes acteurs, il n'a jamais autant voulu capter à travers ce trio-là (Chalamet, Fanning, Gomez) l'idée même de jeunesse, synonyme chez lui d'élan vital, d'optimisme indestructible. On se souvient qu'il dispose parfois, ici et là, de petites touches de jeunes filles surdouées et séduisantes, énergiques et perdues dans un monde d'adultes fatigués qui semble être la norme (Mariel Hemingway dans Manhattan, Juliette Lewis dans Maris et Femmes...).
Une zone de lumière dans le regard du cinéaste
Alors, tous ces beaux acteurs, juvéniles, célèbres, talentueux, hyper-techniques et superbement gracieux dans leur manière d’intégrer si évidemment le monde d’Allen, créent un décalage, un pas de côté et une zone de lumière dans le regard du cinéaste qui, on le sent, semble vouloir fixer leur beauté une bonne fois pour toutes, se frotter à leur soleil.
C’est la magie renouvelée pendant 1 heure 30 du dernier plan de Manhattan, où le cinéaste-acteur se faisait contaminer par la joie de vivre d'Hemingway. Il faut voir ce petit lutin de Fanning annoncer à son copain (ils sont tous deux étudiants à Tucson en Arizona) qu’elle doit se rendre à New York pour interviewer son réalisateur préféré : elle en parle comme d’un départ imminent pour le plus grand des parcs d’attractions, un voyage vers le monde d’Oz, le monde d’Allen.
Un film de Woody Allen mais comme déréalisé, un Midnight in Paris à domicile. Manhattan filmé comme une coulée d’enthousiasme, de libido, où la seule connexion possible entre deux êtres semble être le flirt, l’envie de s’embrasser et de coucher ensemble, que le cinéaste systématise ici jusqu’au rêve. Il y a cette magnifique rencontre entre Chan (Selena Gomez, rémanence définitive de Judy Garland : même voix, même air de bébé abîmé qu'on devine sous les manières adultes) et Gatsby qui, d’un trottoir de la ville, se retrouve sur le tournage d’un film, comme si l’un menait naturellement à l’autre.
Il se souvient d’elle, la sœur d’une ancienne petite copine qui a bien grandi. Ils doivent jouer sans transition une scène de baiser, s’y reprennent plusieurs fois avant de la réussir. Ils s’y reprennent une dernière fois à la toute fin, lorsque Gatsby décide de ne pas quitter cette ville dont il veut rester l’acteur.
Chaque plan est un tableau pourvu de sa propre météo
Ces jeunes adultes, qu’on aimerait pouvoir qualifier d’enfants, Allen les filme, Vittorio Storaro les éclaire, et sa photographie apporte à Un jour de pluie à New York une part d’abstraction rêveuse et d’artifice qui transforme chaque plan en tableau pourvu de sa propre météo : une coulée de lumière jaune qui caresse la joue de Fanning, un écran de pluie qui brouille son visage, une séquence d’averse et de gris qui révèle la blancheur surnaturelle de son corps. Le chef-opérateur commente le songe du cinéaste.
Pas de hasard : lorsque Gatsby, qui avait prévu d’aller voir une expo de l'œuvre pétrifiée d'angoisse de Weegee (dont Manhattan était le terrain privilégié), suit finalement Chan au MET, ils déambulent parmi les portraits de Sargent et les paysages de Monet. La scène est splendide, parce que ces deux-là n’admirent pas les tableaux ; ils sont sereins, détachés, comme à égalité face aux chefs-d’œuvre, se sachant être, eux aussi, les sujets d’un tableau éclatant.
“Un jour de pluie à New York” de Woody Allen, avec Timothée Chalamet, Elle Fanning, Selena Gomez (E.-U., 2019, 1 h 32)
Martin Scorsese présentera “The Irishman” au Festival Lumière de Lyon
Article de isa Trichès
Le réalisateur américain sera présent à Lyon pour l'avant-première sur grand écran de son prochain film, produit par - et pour - Netflix.
Le Festival Lumière, institution lyonnaise, fête ses dix ans cette année. Pour cet anniversaire, l'organisation de l'événement a préparé une édition qui devrait séduire les cinéphiles. Ce jeudi 19 septembre, le festival a annoncé sur son compte Twitter la venue exceptionnelle de Martin Scorsese, qui présentera le 15 octobre à l'Auditorium de Lyon The Irishman.
Une sortie en salles limitée
Une occasion de voir sur grand écran ce film produit par Netflix. En effet, les conditions très strictes de diffusion inhérentes aux partenariats avec la plateforme américaine privent le film d'une sortie en salles. Jugé excellent candidat à la course aux Oscars, The Irishman ne fera l'objet que d'une sortie limitée dans quelques cinémas américains et britanniques. Et ce, pour la simple raison que le règlement de l'Académie stipule que seuls les films projetés pendant au moins sept jours consécutifs dans la région de Los Angeles peuvent prétendre à une nomination aux Oscars.
Mais Netflix, au-delà de ses ambitions commerciales, veut aussi se faire une place symbolique dans l'industrie cinématographique - la plateforme vient d'ailleurs de rejoindre la Motion Picture Association of America, qui réunit tous les grands studios américains. Une stratégie qui passe par la présentation de ses films en festivals, afin qu'ils reçoivent l'approbation de la profession. En plus d'une projection lyonnaise, le film de Scorsese sera donc présenté au Festival du Film de New York, à celui de Londres, puis au Festival de Rome.
Robert De Niro et Al Pacino au casting
The Irishman, qui a coûté environ 175 millions de dollars, marque le retour de Robert De Niro et Joe Pesci chez Scorsese, qui les avait dirigés pour la dernière fois en 1995 dans Casino. A leurs côtés, Al Pacino, aujourd'hui 79 ans, fait son entrée dans l'univers du réalisateur.
Le film commence après la Seconde Guerre mondiale et raconte sur plusieurs décennies l'histoire du crime organisé, avec ses rouages, ses rivalités et ses liens étroits avec le milieu politique.
Rendez-vous donc le 15 octobre à Lyon.
The Irishman sera disponible sur Netflix le 27 novembre.
A titre d'information, le Festival remettra cette année le Prix Lumière à Francis Ford Coppola. Un hommage accompagné d'une masterclass du réalisateur et d'une rétrospective de ses films.




















