
Par Amir Akef, Alger, correspondance - Le Monde
Face aux pressions des militaires, le chef de l’Etat algérien a été contraint mardi, dans un « souci d’apaisement », d’anticiper son départ initialement annoncé d’ici à la fin de son mandat le 28 avril.
La retraite politique d’Abdelaziz Bouteflika aura finalement été plus rapide et chaotique que prévu. Alors qu’il avait annoncé lundi 1er avril sa démission « avant le 28 avril » – terme légal de son mandat – le président algérien a dû lâcher prise vingt-quatre heures plus tard sous la menace à peine voilée de l’armée qui, se prévalant du soutien de la rue, ne semblait guère apprécier les manœuvres dilatoires du clan présidentiel.
M. Bouteflika a rendu publique sa « démission » dans la soirée de mardi 2 avril en réponse à une sommation, quelques minutes plus tôt, du chef de l’armée, le général Ahmed Gaïd Salah, lui enjoignant de mettre en œuvre « immédiatement » les dispositions de l’article 102 de la Constitution. Ce dernier prévoit l’« empêchement » pour raison de santé ou la démission volontaire. La brutale accélération des événements a trahi l’existence d’un violent conflit au sommet de l’Etat entre l’entourage de M. Bouteflika et l’armée.
Faisant référence à cette épreuve de force, M. Bouteflika affirme dans sa lettre de démission remise au président du Conseil constitutionnel avoir pris sa décision en son « âme et conscience » dans le but de « contribuer à l’apaisement des cœurs et des esprits ». Son geste, a-t-il ajouté, « procède de [son] souci d’éviter que des excès verbaux qui marquent malencontreusement l’actualité ne dégénèrent en dérapages potentiellement dangereux ». Les formules soulignent en creux la virulence des affrontements qui ont déchiré ces derniers jours les cercles du pouvoir à Alger.
Tension au paroxysme
Entre l’armée qui voulait hâter le pas de la transition post-Bouteflika, soucieuse d’apparaître ainsi comme l’alliée du mouvement protestataire mobilisé depuis le 22 février, et le clan présidentiel s’efforçant de gagner du temps, la tension avait atteint ces derniers jours son paroxysme. Le chef de l’armée Gaïd Salah avait été exaspéré par la révélation d’une tentative de Saïd Bouteflika, le frère du président, de proposer à Liamine Zéroual, ancien chef de l’Etat (1994-1999), de prendre la direction d’un organe de transition. Saïd Bouteflika aurait recouru à cette fin à la médiation de l’ancien chef des services de renseignements, le général Mohamed Mediène, dit « Toufik »,
M. Zéroual a confirmé mardi la rencontre avec le général « Toufik » tout en précisant avoir décliné l’offre. Il prétend aussi avoir conseillé à l’ex-patron des renseignements, ennemi de longue date de Gaïd Salah, de « ne pas entraver le mouvement populaire » des Algériens qui « ont repris le contrôle de leur destin en main ».
La version de M. Zéroual, qui dément de fait les affirmations diffusées samedi par la chaîne Echourouk TV sur une implication des services français, est venue confirmer les assertions du chef d’état-major sur l’existence de manœuvres dilatoires de l’entourage de M. Bouteflika. Ces dernières, à l’initiative de Saïd Bouteflika, auraient visé à entraver la mise en œuvre de la solution préconisée par l’armée.
Dans un long communiqué rendu public mardi à l’issue d’une réunion des hauts responsables de l’Armée nationale populaire (ANP) au siège de l’état-major, le général Gaïd Salah a ainsi fait référence à des « réunions suspectes » pour « comploter contre les revendications du peuple et adopter des pseudo-solutions en dehors du cadre de la Constitution afin d’entraver les démarches de l’ANP ».
Authenticité contestée
Détail étonnant, Gaïd Salah conteste résolument l’authenticité du communiqué du 1er avril – « attribué au président de la République » – annonçant la démission du chef de l’Etat d’ici la fin de son mandat (28 avril). Ce communiqué, a-t-il assuré, émane « d’entités non constitutionnelles ». Dans ce cadre, Gaïd Salah charge sans ménagement l’entourage de M. Bouteflika qu’il qualifie de « bande ».
Il fustige en outre de « vastes opérations de pillage et de dilapidation » qui ont permis à une « poignée de personnes d’amasser des richesses immenses par des voies illégales et dans un court laps de temps, en toute impunité, profitant de leur accointance avec certains centres de décision douteux, et qui tentent ces derniers jours de faire fuir ces capitaux volés et s’enfuir vers l’étranger ». Le propos vise une dizaine d’oligarques, proches de Saïd Bouteflika, dont l’ancien patron des patrons, Ali Haddad, qui font l’objet d’enquêtes et de mesures d’interdiction de quitter le territoire.
Ce communiqué de Gaïd Salah, qui a précipité les événements, contenait enfin une menace implicite adressée au clan présidentiel qui s’employait à épargner à M. Bouteflika l’« empêchement » constitutionnel (article 102) proposé par le chef d’état-major dès le 26 mars. « Il n’y a plus lieu de perdre davantage de temps », a mis en garde Gaïd Salah qui a appelé à « appliquer immédiatement la solution constitutionnelle proposée, à savoir la mise en application des articles 7, 8 et 102 ».
Outre l’article 102 relatif à l’« empêchement » du chef de l’Etat, les articles 7 et 8 de la Constitution renvoient à la « souveraineté » et au « pouvoir constituant » du peuple, soit une main tendue au mouvement protestataire. « Notre décision est claire et irrévocable », a ajouté le général Salah. Dès lors, la pression sur le clan présidentiel est devenue trop forte. Une rumeur a même fait état d’une arrestation « imminente » des frères Bouteflika, Saïd et Nacer. Ces derniers ont cédé.
« Vacance » définitive de la présidence
Et maintenant ? La notification officielle de la démission au Conseil constitutionnel devrait être suivie d’un constat de « vacance » définitive de la présidence de la République, laquelle sera communiquée au Parlement. En vertu de l’article 102 de la Constitution, le président du Conseil de la nation – ou Sénat – Abdelkader Bensalah devrait en principe assumer l’intérim du chef de l’Etat pour une durée de quatre-vingt-dix jours au maximum au cours de laquelle des élections présidentielles devront être organisées.
Le recours « littéral » à l’article 102 implique également que la charge d’organiser le scrutin présidentiel reviendra à l’actuel gouvernement, nommé par M. Bouteflika. Or cette perspective est rejetée par les acteurs du mouvement populaire qui estiment inacceptable une application stricte de l’article 102. Celle-ci permettrait en effet aux figures du régime, Abdelkader Bensalah, président du Conseil de la nation (Sénat) et Noureddine Bedoui, premier ministre, de gérer la transition. Aussi la désignation d’un gouvernement de personnalités intègres issues du mouvement populaire exigerait-t-elle de déroger à cet article 102.
Dans une déclaration au HuffPost Algérie, l’avocat Mustapha Bouchachi, l’une des figures les plus en vue de la contestation, a qualifié de « d’acte positif » la démission du président Bouteflika mais, a-t-il ajouté, « tout reste à faire » car les « Algériens demandent le départ du système ». « Si l’on veut réellement “écouter le peuple” il faut appliquer l’article 7 [établissant que « le peuple est la source de tout pouvoir »] » a-t-il précisé en appelant à « entamer une transition » sous l’égide d’« un gouvernement d’union nationale ».
La sortie définitive de M. Bouteflika met désormais l’armée directement face aux exigences populaires. Les appels à manifester vendredi 5 avril continuent à être diffusés sur les réseaux sociaux.