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Jours tranquilles à Paris

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4 juillet 2020

Portrait - Jean Castex, un inconnu à Matignon

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Par Julie Carriat, Grégoire Biseau, Sarah Belouezzane

Chargé du déconfinement pendant la crise sanitaire, Jean Castex a été choisi par Emmanuel Macron pour remplacer Edouard Philippe. Haut fonctionnaire et élu local de droite, il a tenté vendredi d’installer sa différence, à l’heure où les oppositions voient en lui un simple collaborateur du chef de l’Etat.

Il y a à peine trois mois, des lustres en ces temps de crise sanitaire, Edouard Philippe présentait aux Français cet inconnu de 55 ans comme « un haut fonctionnaire qui connaît parfaitement le monde de la santé ».

Jean Castex, ex-pilote discret du déconfinement, a été propulsé, vendredi 3 juillet, à la tête du gouvernement. L’ancien secrétaire général adjoint de l’Elysée de Nicolas Sarkozy, maire de Prades (Pyrénées-Orientales), a rendu tout récemment sa carte au parti Les Républicains (LR). Par son parcours, l’énarque choisi par Emmanuel Macron pour son « nouveau chemin » porte tous les attributs d’une droite à l’ancienne, doublés toutefois d’un précieux alibi pour le chef de l’Etat : une expérience des mandats locaux et du dialogue social.

C’est cette veine que le nouveau premier ministre s’est employé à creuser, vendredi, lors de la passation des pouvoirs à Matignon, après avoir semblé crouler sous le poids des compliments adressés à Edouard Philippe, à moins que ce ne soit la longueur des applaudissements destinés à son prédécesseur.

« Les priorités devront évoluer »

« Un maire du Sud, du monde rural, vient donc remplacer un maire du nord de la Loire, d’une grande ville industrielle, maritime », a-t-il déclaré de son léger accent du Gers. C’était pour mieux souligner ensuite, l’air de rien, la nécessité d’une nouvelle gestion, plus ronde, moins « droit dans ses bottes » au vu de la gravité de la crise sociale à venir. « Les priorités devront donc évoluer, a-t-il lancé, les méthodes devront donc être adaptées et il nous faudra plus que jamais réunir la nation pour lutter contre cette crise qui s’installe. »

Quelques heures plus tard, sur le plateau de TF1, le nouveau premier ministre s’est décrit comme un « gaulliste social », avant d’égrener ses valeurs, « responsabilité », « laïcité », « autorité » et de reconnaître que « l’écologie n’est pas une option ».

Si Edouard Philippe s’autorisait volontiers à briller par ses talents oratoires, Jean Castex afficherait plutôt des dehors madrés. L’énarque a fait ses débuts dans une affectation modeste après la Cour des Comptes, la direction des affaires sanitaires et sociales du Var, au point que certains, à l’ENA, s’étonnaient du choix « bas de gamme » de leur brillant camarade. Entre autres coïncidences d’un parcours qui déroule tout l’annuaire de la haute administration, il a accueilli à cette époque comme stagiaire énarque Alexis Kohler, l’actuel secrétaire général de l’Elysée et bras droit incontournable d’Emmanuel Macron.

Proche de Xavier Bertrand et de Nicolas Sarkozy

Fin connaisseur du ministère de la santé, il fut d’abord directeur général de l’hospitalisation et de l’organisation des soins, à partir de 2005, un mandat au cours duquel la gauche lui reproche notamment l’installation d’une logique de coût dans les hôpitaux.

Il rejoindra ensuite le cabinet de Xavier Bertrand, ministre de la santé puis du travail de Jacques Chirac. Sous Nicolas Sarkozy, il accède en 2011 à un poste clé, secrétaire général adjoint de l’Elysée. Ses successeurs sous François Hollande auront pour nom Emmanuel Macron et Nicolas Revel, un triangle de « technos » aujourd’hui réuni.

La vraie rencontre entre Emmanuel Macron et Jean Castex n’a toutefois lieu qu’en 2017, lors de sa nomination au poste de délégué interministériel aux Jeux olympiques et paralympiques de 2024. Pendant la crise sanitaire, appelé pour piloter le déconfinement, il aura tenu sa réputation de discrétion et de « redoutable efficacité » selon Edouard Philippe, en dosant impératifs de prudence et de relance. Son adresse lui valait, avant qu’il ne devienne premier ministre, des louanges de tout bord.

Tous voient désormais en lui l’incarnation d’un gouvernement entièrement à la main d’Emmanuel Macron. Au sein de son ancienne famille politique, on confirme la lettre, « très succincte » arrivée vendredi matin au 238 rue de Vaugirard annonçant sa démission de LR, mais on réfute qu’il fasse partie du premier cercle de Nicolas Sarkozy.

Jean Castex, qui disait au début des années 2000 « politiquement, je suis de droite et je l’assume parfaitement », n’a jamais été de cette garde rapprochée à la fidélité sans faille à Nicolas Sarkozy, assure-t-on. « Je ne l’ai jamais vu aux réunions du dimanche soir, ni aux réunions de crise », tente de se remémorer l’un de ses membres. « Castex a été un techno de la Sarkozie, pas vraiment un politique », explique un autre.

Pour autant, le nouveau premier ministre semble jouir de l’« affection », du « respect » et même de « l’amitié » de l’ancien chef de l’Etat. De là à y voir un éclaireur des sarkozystes dans ce nouveau gouvernement ? Certains mettent en garde contre une analyse jugée hâtive, mais qui pourrait être confirmée par d’autres entrées au gouvernement.

« Castex est un alliage entre la haute fonction publique et l’élu local, il a la capacité de répondre aux crises du moment : sanitaire, économique et bientôt sociale », salue Franck Louvrier, ancien conseiller en communication de Nicolas Sarkozy et maire de La Baule-Escoublac (Loire-Atlantique).

Réélu maire de Prades à 76 %

Depuis quelques années, le haut fonctionnaire a pris du champ par rapport à LR. Sa dernière prise de position remonte à 2012 : dans la guerre entre Jean-François Copé et François Fillon pour le contrôle du parti, il avait soutenu le second, plus par opposition au premier que par réelle adhésion. Depuis, il se tenait à distance des écuries, se refusant, dans la primaire de 2016, à soutenir quiconque malgré les appels du pied des juppéistes.

Aussi, à LR, on affirme que son départ du parti n’est pas une grande perte et on souligne que Jean Castex et Christian Jacob, le patron de la formation de droite, ne se sont pas appelés et que d’ailleurs, ils ne se connaissent pas.

« Non seulement il est déjà un collaborateur de la Macronie, mais en plus il est difficile de considérer que ce monsieur ait un jour incarné une figure nationale de la droite. C’est un haut fonctionnaire, un collaborateur des pouvoirs. Ce n’est ni un défaut ni une qualité, c’est un profil qui n’a rien à voir avec les convictions politiques », avance Aurélien Pradié, député du Lot et numéro trois de LR.

Outre les réseaux politiques, l’expérience de M. Castex est à chercher dans son dialogue avec les corps intermédiaires. Recommandé à Nicolas Sarkozy par Raymond Soubie, qui fut conseiller social de l’ancien chef de l’Etat, l’homme entretient en effet avec les organisations syndicales d’excellentes relations de travail, et même des relations personnelles avec Jean-Claude Mailly, ex-secrétaire général de Force ouvrière, et des liens d’estime réciproque avec Bernard Thibault, de la CGT.

Cette affabilité, il la décline en outre chez lui à Prades. Maire depuis 2008, réélu à près 76 % à la mi-mars, il a cédé la place vendredi à son premier adjoint, mais assure, en douze ans, avoir rendu visite à presque tous les 6 000 habitants de la commune. Il aime à raconter que dès qu’un mécontent se fait jour, il fait en sorte d’aller sonner chez lui pour comprendre ce qui se passe. « C’est imparable », assure-t-il. Nul doute qu’il aura l’occasion d’éprouver la méthode à Matignon.

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4 juillet 2020

Le Voyage à Nantes

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4 juillet 2020

Cinéma : Le destin brisé de Sylvia Kristel, la star du film érotique « Emmanuelle »

En 1974, le film érotique « Emmanuelle » bousculait le box-office français et propulsait son actrice Sylvia Kristel au rang de star. Mais les années qui suivirent furent beaucoup moins joyeuse pour l'actrice néerlandaise...

Il était annoncé comme « la plus longue caresse du cinéma français ». En 1974, les Français se bousculaient alors en salles pour découvrir le film érotique de Just Jaeckin qui, fasciné par Le Dernier Tango à Paris, rêvait de son propre succès. Disponible depuis ce 1er juillet sur Netflix, ce long-métrage sur les tribulations charnelles d’une femme mariée en Thaïlande sera l’un des plus gros succès du cinéma hexagonal. Une ode à la jouissance qui fera émerger un nouveau visage, celui de Sylvia Kristel, à tout jamais associé à ce rôle.

Née à Utrecht (Pays-Bas) le 28 septembre 1952, Sylvia Kristel est la fille d’un couple d’hôteliers. Au moment de leur divorce, elle est envoyée, à 11 ans, dans un pensionnat religieux. Après une éducation chez les bonnes sœurs, elle multiplie les petits boulots, tente une carrière de mannequin et fait ses premiers pas au cinéma. À 20 ans, elle est repérée par le photographe Just Jaeckin : « Je n'avais jamais trouvé aucune comédienne française qui veuille interpréter Emmanuelle. Or, j'avais un copain cinéaste hollandais, Max Fisher, qui m'a dit : "Il y a King Vidor qui fait un casting pour un film, viens voir..." J'ai vu une quantité de filles très belles, puis je vois passer cette jeune femme aux cheveux courts et blonds. J'en suis tout de suite tombé cinématographiquement amoureux », expliquait-il au Nouvel Observateur. Elle accepte un cachet de 18 000 francs pour se dénuder devant les caméras, sans savoir qu’Emmanuelle s’apprête à devenir un phénomène, le symbole de la révolution sexuelle des années 70.

À la sortie, les files s’allongent devant les cinémas. Emmanuelle restera d’ailleurs à l’affiche pendant treize ans sur les Champs-Élysées, toisant l’avenue de son fauteuil en osier. La renommée de Sylvia Kristel est aussi internationale, le film est vu par 500 millions de personnes dans le monde, le président du Brésil ou des émirs du Golfe la courtisent. L’actrice néerlandaise joue dans Une femme fidèle de Roger Vadim ou Un linceul n’a pas de poches, de Jean-Pierre Mocky, mais peine déjà à se réinventer. Elle se rend aux États-Unis où sa carrière ne sera guère plus florissante, au-delà des soirées chic et d’une liaison avec Warren Beatty. Côté vie privée, l’actrice bataille avec une addiction à l’alcool, qui empire à sa rencontre, en 1979, avec l’acteur Ian McShane. Celui-ci l’initie à la drogue, l'entraîne dans une relation destructrice, et la brutalise même un jour au point qu'elle fait une fausse couche. S’ensuivent un mariage éclair avec Allan Turner, un magnat de l’immobilier, et une autre union avec le metteur en scène Philippe Blot, qui la laissera ruinée.

Si Sylvia Kristel a joué dans une trentaine de films, aucun ne lui permettra de retrouver les succès de ses débuts. Sur les conseils de son agent américain, elle retourne aux Pays-Bas, se désintoxique, vit de sa peinture et réalise un court-métrage avec Roland Topor. Le sort continue toutefois de s’acharner sur elle : on lui diagnostique un cancer de la gorge en 2001, puis elle perd son compagnon Freddy de Vree subitement en 2004. Elle meurt en 2012, à l’âge de 60 ans.

4 juillet 2020

Exposition Sabine Weiss à Vannes

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3 juillet 2020

La lettre politique de Laurent Joffrin - Macron à Matignon…

Il y a une erreur dans le communiqué publié par l’Elysée. On y annonce que le Président a nommé Jean Castex Premier ministre. Il faut lire en fait : le Président a nommé Premier ministre… Emmanuel Macron. C’est la principale leçon de ce début de remaniement : en désignant un homme inconnu du public, sans assise partisane, loué pour son sens de l’organisation et du contact mais absent de la vie politique nationale, et donc sans autonomie, le Président a nommé un chef d’état-major ou, comme disait Nicolas Sarkozy, un «collaborateur». Le Président signifie par là qu’il joue désormais son va-tout, qu’il prend en main toutes les commandes, et incarnera, à lui seul ou presque, toutes les décisions qui seront prises dans les deux ans qui viennent. Jean Castex, en effet, certainement doué de grandes qualités, ne dispose pas d’un CV présageant son avènement.

Jadis, nommant Raymond Barre à Matignon, Valéry Giscard d’Estaing l’avait présenté comme «le meilleur économiste de France». Castex peut revendiquer celui de «meilleur déconfineur de France», spécialité tout de même plus étroite. Ou alors, autre option, celui de meilleur économiste de Prades (Pyrénées-Orientales), sa ville d’élection. On cite volontiers un de ses aphorismes récents, prononcé à propos du déconfinement : «Il faut y aller mollo.» Il sonne moins bien que «veni, vidi, vici» ou «on les aura». A priori inodore et sans saveur – nous verrons à l’usage –, cette nomination réduit pratiquement à néant l’hypothèse d’un «tournant» dans le quinquennat, à propos duquel on a beurré d’innombrables tartines. Ayant navigué entre Fillon, Sarkozy et Bertrand, Castex est un homme de droite de modèle courant, solidement pragmatique et conservateur. On ne le voit guère donner le coup de volant annoncé. Ce sera, selon toutes probabilités, un tournant en ligne droite… Une partie de la majorité demandait une mue sociale et écologique. Les réalistes de l’Elysée leur répondaient que les électeurs de gauche, déçus par Macron, ne reviendraient plus, ce qui n’est pas faux. Alors pourquoi se compliquer la vie ? Le macronisme reste donc là où il est tombé : un centre droit plutôt banal, confronté à une crise française multiforme et dirigé par un Président impopulaire. C’est la principale information de cette mini-révolution sur l’Olympe, qui laisse désormais «Jupiter» seul sur les cimes.

LAURENT JOFFRIN

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3 juillet 2020

Libération du 3 juillet 2020

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3 juillet 2020

A Hongkong, la loi de sécurité imposée par la Chine met brutalement fin à une exception démocratique

Le texte prévoit des peines allant jusqu’à la prison à perpétuité pour les ennemis du régime et une surveillance étendue par ses agences.

Par Florence de Changy 

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Arrestation lors de manifestations à Hongkong contre la nouvelle loi de sécurité nationale, le 1er juillet. DALE DE LA REY / AFP

C’est l’estocade finale. Pour beaucoup de Hongkongais qui se sont mobilisés depuis des années pour obtenir un peu plus de démocratie, la nouvelle loi de sécurité nationale imposée par l’Assemblée nationale populaire à Pékin, et promulguée à Hongkong un peu avant minuit mardi 30 juin par la chef de l’exécutif, Carrie Lam, marque la fin de Hongkong en tant que cité libre. « Pour les membres de la petite minorité qui menace la sécurité nationale, cette loi sera un glaive suspendu au-dessus de leur tête », a averti le gouvernement chinois.

La région administrative spéciale avait jusqu’à présent le privilège d’être la seule ville de Chine où les libertés individuelles étaient protégées. « Cette loi est faite pour terroriser, intimider, réduire Hongkong à néant, faire de Hongkong une ville dans laquelle il n’y aura plus de dissidence, plus de manifestations, plus d’opposition », déclare au Monde Claudia Mo, députée du camp prodémocratique.

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Alors que Hongkong marque, ce 1er juillet, les vingt-trois ans de sa rétrocession à la Chine, ce texte va limiter considérablement, voire annihiler, les libertés civiles et politiques de n’importe quel citoyen en désaccord avec le système chinois ou avec le gouvernement. « Fondamentalement, Pékin va pouvoir arrêter n’importe qui, pour n’importe quel crime, puisque c’est Pékin qui a le pouvoir d’affirmer ce que vous avez fait de mal et en quoi c’est mal », affirme un grand juriste qui, comme la plupart des gens contactés mercredi matin, n’a accepté de parler qu’à la condition explicite de ne pas être cité, une nouveauté dans cette ville. Il affirme avoir conseillé à tous ses amis de ne pas accepter la moindre interview, car « même parler et donner son avis est désormais dangereux ».

« Continentalisation » de l’ancienne colonie britannique

Manifestants détenus par les forces de l’ordre à Hongkong, le 1er juillet.

Manifestants détenus par les forces de l’ordre à Hongkong, le 1er juillet. Vincent Yu / AP

Théoriquement, jusqu’en 2047, Hongkong devait pourtant « gérer ses propres affaires » avec un « haut degré d’autonomie », mais les nombreuses restrictions détaillées dans cette nouvelle loi précipitent la « continentalisation » de l’ancienne colonie britannique. Jusqu’au 30 juin 2020, Hongkong fondait son exception au sein de l’ensemble chinois sur un Etat de droit solide et crédible, hérité du système britannique de la common law (le droit coutumier), et respecté par le reste du monde. En plaçant sa loi au-dessus de celle de Hongkong, Pékin s’attaque au cœur même de cette spécificité. Et bien que les milieux d’affaires font pour le moment mine de regarder ailleurs, se persuadant que tout ira bien – la Bourse a fermé en hausse mardi –, la fragilisation du cadre juridique de Hongkong risque tôt ou tard de porter atteinte au centre financier international.

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En six chapitres et soixante-six articles, le texte couvre quatre crimes, à savoir sécession, subversion, terrorisme et collusion avec une puissance étrangère. Ils sont passibles de la prison à perpétuité, même si des peines plus courtes sont prévues dans certaines circonstances « mineures ». L’article 33-3 précise par ailleurs que les peines seront allégées si l’accusé dénonce une autre personne.

Demander que des sanctions soient imposées sur Hongkong ou sur la Chine sera désormais considéré comme un crime de collusion avec un régime étranger. Or c’est exactement ce qu’ont fait, activement et publiquement, plusieurs membres de l’opposition depuis quelques mois en allant notamment à Washington, Londres et Berlin.

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« Mépris de Pékin »

« Inciter à la haine des gouvernements », qu’il s’agisse du pouvoir central à Pékin ou du gouvernement local, relève du crime de subversion. La quasi-totalité des slogans entendus dans les manifestations de Hongkong pourraient donc désormais tomber sous le coup de cette loi, selon l’interprétation que les juges et les autorités voudront en faire.

Alors que la population n’avait pas été informée du contenu du texte jusqu’à son entrée en vigueur dans la nuit, la version finale a surpris par sa portée. La loi inclut même des crimes commis en dehors de Hongkong et vise par exemple le fait d’être favorable à l’indépendance de Taïwan. Alors que la crise de Hongkong a considérablement renforcé les aspirations des Taïwanais à ne pas être réunifiés avec la Chine continentale, la présidente de l’île, Tsai Ing-wen, a tweeté : « Le mépris de Pékin à l’égard des aspirations des Hongkongais prouve qu’“un pays, deux systèmes” n’est pas viable. Beaucoup de choses ont changé à Hongkong depuis [la rétrocession en] 1997, mais le soutien de Taïwan aux Hongkongais qui aspirent à la liberté et à la démocratie n’a jamais changé. »

Carrie Lam, la chef de l’exécutif de Hongkong (au centre), présente, lors d’une conférence de presse, une copie de la nouvelle loi de sécurité nationale, avec la secrétaire à la justice, Teresa Cheng (à gauche), et le ministre de la sécurité, John Lee,le 1er juillet.

Carrie Lam, la chef de l’exécutif de Hongkong (au centre), présente, lors d’une conférence de presse, une copie de la nouvelle loi de sécurité nationale, avec la secrétaire à la justice, Teresa Cheng (à gauche), et le ministre de la sécurité, John Lee,le 1er juillet. STR / AFP

La loi, qui s’appliquera également aux étrangers, résidents permanents ou non, qui auraient commis un crime de sécurité nationale, prévoit un contrôle plus étroit des organisations non gouvernementales et des agences de presse et des journalistes étrangers. Selon le journal populaire d’opposition Apple Daily, la non-rétroactivité de la loi n’est pas clairement établie. En outre, n’importe quelle personne coupable d’un crime de sécurité nationale sera déclarée inéligible à vie.

« Superviser et guider »

Les procédures prévues par le texte sont tout aussi alarmantes, certains procès impliquant des questions de secret national ou d’ordre public devant avoir lieu à huis clos et sans jury dans certaines circonstances. Comme le redoutait la profession légale, il reviendra au chef de l’exécutif de nommer les juges qui présideront aux procès relevant de la sécurité nationale.

La loi prévoit même la possibilité que certains cas soient jugés en Chine, notamment « quand la sécurité nationale de Chine fait face à une menace substantielle réelle, quand des forces étrangères sont impliquées ou quand le gouvernement de Hongkong ne peut pas faire appliquer la loi ».

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De nouvelles agences verront le jour. Une « commission pour la protection de la sécurité nationale » sera composée d’officiels du gouvernement et d’un « conseiller » de Chine. Ses décisions seront sans appel et en aucun cas soumises à un recours judiciaire. La loi prévoit aussi que la police et le ministère de la justice de Hongkong forment de nouveaux services destinés à la sécurité nationale. Un autre bureau dont la fonction sera de préserver la sécurité nationale va prendre ses quartiers à Hongkong pour « superviser et guider » les autorités locales. Et si les inculpés auront droit à un avocat et à un « procès juste », ce sera « après un premier interrogatoire par le bureau ».

« Nous ne devons pas avoir peur »

Plusieurs figures du camp de l’opposition prodémocratie ont appelé coûte que coûte à manifester mercredi après-midi malgré l’interdiction de la police. C’est la première fois depuis un grand rassemblement d’un demi-million de personnes en 2003 que la police interdit cette marche. « Nous espérons que tous les Hongkongais descendent dans la rue pour s’opposer à la loi de sécurité nationale. Nous ne devons pas avoir peur. Si nous avons peur, nous perdrons nos droits et nos libertés inéluctablement », a déclaré l’un des leaders du front civil des droits de l’homme, organisateur habituel des plus grandes manifestations.

La police a fait usage d’un canon à eau pour disperser des manifestants, et trente personnes ont été arrêtées pour violation de cette nouvelle législation, rassemblement illégal, refus d’obtempérer et possession d’armes, selon les forces de l’ordre. Le premier homme arrêté au motif de ce nouveau texte portait un drapeau avec les caractères « Hong Kong Independence ».

Avec déjà près de 10 000 arrestations en un an de protestation, de nombreux cas documentés d’abus par la police sur les personnes arrêtées, et à présent la menace de cette loi, il est probable que la majorité des Hongkongais choisissent la prudence en restant chez eux.

Les réactions internationales ont été virulentes, notamment en provenance des Etats-Unis. « La loi draconienne sur la sécurité nationale montre ce qui fait le plus peur à Pékin : la liberté de penser et d’agir des Hongkongais », a tweeté le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo. Le seul appui à cette loi draconienne et liberticide est venu de Cuba, qui, au nom de 52 autres pays, a proposé une motion de soutien à cette loi lors de l’ouverture de la 44e session du Conseil des droits de l’homme des Nations unies à Genève.

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A Causeway Bay, quartier très commerçant de l’île de Hongkong, quelques militants prochinois qui étendent régulièrement des pancartes vantant « le rêve chinois » en agitant le drapeau rouge aux 5 étoiles jaunes étaient un peu plus nombreux que d’habitude, mercredi après-midi, alors que le reste de Hongkong était en deuil.

Florence de Changy(Hongkong, correspondance)

3 juillet 2020

Accusée d'esthétiser les maladies mentales, cette Une de "Vogue" ne passe pas

vogue portugal

La couverture du nouveau numéro de l'édition portugaise du magazine met en scène une femme nue recroquevillée sur elle-même dans la salle de bains d'un asile psychiatrique.

MODE - Ça ne passe pas, mais alors pas du tout. Depuis qu’elle a été dévoilée sur les réseaux sociaux le jeudi 2 juillet, l’une des couvertures du nouveau numéro de l’édition portugaise du magazine de modeVogue a fait réagir plus d’une personne.

Le cliché en question, réalisé par le photographe Branislav Simoncik, se déroule dans une salle de bain austère. Il met en scène une femme nue recroquevillée sur elle-même dans une baignoire. Autour d’elle, deux infirmières. L’une d’elle lui verse de l’eau sur le corps.

Le titre “The Madness Issue” [en français, “Le numéro de la folie”] laisse entendre que le tableau se tient dans un hôpital psychiatrique. ”Ça parle d’amour. Ça parle de la vie. Ça parle de nous. Ça parle de vous. Ça parle de maintenant. Ça parle de santé. Ça parle de santé mentale”, peut-on lire en légende.

3 juillet 2020

Antiracisme - Black Lives Matter provoque un examen de conscience mondial

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FINANCIAL TIMES (LONDRES)

Tout comme la vague #Metoo, Black Lives Matter a déclenché un mouvement international de protestations et de réflexion en faveur de l’égalité raciale. Mais la fascination exercée par les États-Unis ne doit pas faire oublier d’autres inégalités et violences locales.

Alors que de Düsseldorf à Jakarta des manifestants descendaient dans les rues pour manifester leur solidarité au mouvement Black Lives Matter déclenché par le meurtre de George Floyd, Igoni Barrett se trouvait à Amsterdam.

Ce romancier nigérian et jamaïcain, qui s’était retrouvé bloqué par le confinement dans le pays de son épouse, a été surpris par la formidable mobilisation contre les injustices raciales dans toutes les villes des Pays-Bas – bien plus massive que dans son pays, le Nigeria.

Paradoxalement, explique-t-il, par son histoire coloniale et ses importantes minorités noires, l’Europe prend beaucoup plus à cœur la question des inégalités raciales que le Nigeria, pays majoritairement noir. “Même dans une petite ville comme Tilburg (dans le sud des Pays-Bas), les manifestants défilaient par milliers. Beaucoup de jeunes Blancs se rendent compte de l’injustice du système policier ou carcéral et estiment que cela ne les représente pas.”

Prendre conscience de son passé collectif

La mort de George Floyd à Minneapolis, asphyxié par un policier blanc, relayée par des vidéos insoutenables, a conduit toutes sortes de gens d’un bout à l’autre du monde à s’interroger sur leur rapport personnel et national aux inégalités et aux préjugés raciaux.

Tout comme la vague #MeToo avait éveillé dans le monde entier les consciences sur les violences faites aux femmes et les droits des femmes, Black Lives Matter a soulevé un mouvement international de protestations en faveur de l’égalité raciale.

“Les répercussions de la mort de George Floyd et de la façon dont il a été déshumanisé ont dépassé les États-Unis pour se propager à l’ensemble de la planète, obligeant chacun à prendre conscience de son passé collectif”, estime pour sa part Ellen Johnson Sirleaf, ancienne présidente du Liberia et Prix Nobel de la paix.

Les manifestations au Liberia et ailleurs sont à son sens “une expression de solidarité avec notre diaspora aux États-Unis et une reconnaissance des préjudices que nous avons eu à subir du fait de la traite des esclaves, de la colonisation et du pillage de nos ressources.”

Sous influence américaine

Comme le mouvement #MeToo avait été amorcé par les révélations sur le comportement sexuel prédateur du producteur Harvey Weinstein, les appels actuels en faveur de la justice raciale sont partis de l’histoire d’un seul individu. Et comme #MeToo, le retentissement international du débat démontre qu’en dépit de leurs traumatismes et de leurs manquements évidents, les États-Unis restent pour une bonne part du monde une référence morale et politique.

À l’heure où la Cour suprême américaine vient de rendre un arrêt [le 15 juin] déclarant qu’il est illégal de licencier quelqu’un au motif qu’il est homosexuel ou transgenre, la culture américaine continue d’exercer une énorme influence dans le monde.

“Aujourd’hui, tout le monde a le regard braqué sur les États-Unis”, constate l’écrivaine ghanéenne Ayesha Harruna Attah, auteur de plusieurs ouvrages sur l’esclavage :

“Je suis convaincue que le mouvement actuel réveillera les consciences, et je ne suis pas mécontente qu’il ait commencé en Amérique. Il était important d’ouvrir ce débat.”

Un miroir tendu

Or, ce que les gens ont vu dans le miroir brandi par Black Lives Matter a été très différent selon qu’ils se situent d’un côté ou de l’autre de l’histoire de l’esclavage, des violences policières et de l’intolérance raciale.

En Australie, où le hashtag #AboriginalLivesMatter (“#LesVies AborigènesComptent”) a fait florès sur les réseaux sociaux, les protestations ont été axées sur le traitement réservé à cette population victime de massacres, d’expropriations et d’incarcérations massives depuis l’arrivée des colons blancs au XVIIIe siècle.

En Pologne, une polémique est née sur l’utilisation du terme “Murzyn” (dérivé du latin “Maurus”, Maure, Africain, équivalent de “nègre”) qui, dans l’esprit de nombreux Polonais, est un mot neutre, mais auquel d’autres reconnaissent un sens péjoratif. Lors d’une manifestation organisée à Varsovie, une jeune fille noire défilait avec une pancarte proclamant “Arrêtez de me traiter de ‘Murzyn’.”

En Grande-Bretagne, l’histoire coloniale a également laissé de profondes cicatrices. À Bristol, la statue du trafiquant d’esclaves Edward Colston a été déboulonnée et précipitée dans le fleuve. Cette initiative a divisé l’opinion, les uns dénonçant l’arbitraire de la “justice des foules”, d’autres estimant que ce sort était tout à fait mérité pour un personnage qui avait participé à ce commerce infamant.

À Oxford, l’Oriel College a cédé à des années de pressions et retiré de son campus la statue de Cecil Rhodes, impérialiste britannique accusé par des militants d’avoir posé les bases de l’apartheid en Afrique du Sud. Et le 17 juin, à l’occasion de la reprise des championnats d’Angleterre de football, chaque joueur a posé un genou à terre avant le coup d’envoi.

Le meurtre de George Floyd a également trouvé un écho particulier au Soudan, récemment marqué par le génocide orchestré par l’élite majoritairement arabe à l’encontre des populations noires, notamment au Darfour.

À en croire Muzan Alneel, ingénieure qui a participé aux manifestations qui, l’année dernière, ont abouti au renversement du dictateur Omar Al-Bachir, les revendications d’égalité raciale et de limitation des pouvoirs de la police et de l’armée ont trouvé une forte résonance au Soudan.

En juin dernier, lors d’une manifestation à Khartoum, les forces de sécurité ont tué de sang-froid plus de cent manifestants et jeté leurs corps dans le Nil. “Pour nous, ‘police’ et ‘brutalité’ sont synonymes”, affirme-t-elle, soulignant que le régime de Bachir consacrait jusqu’à 70 % des dépenses publiques à l’appareil de répression militaire – chiffre qui donne tout son sens au slogan exigeant de “démanteler la police”, nouveau cri de ralliement dans les grandes villes américaines.

Machine de propagande

Le gouffre qui sépare les idéaux exprimés dans la Constitution américaine de leur réalité est depuis longtemps le trait le plus marquant de l’histoire américaine, poursuit Mme Alneel. “Au vu de son système de santé, de ses méthodes policières et de l’état de sa démocratie, qui peut encore prétendre que les États-Unis appartiennent au monde développé ? s’interroge-t-elle, relevant que l’industrie du cinéma a contribué à diffuser les mythes américains dans le monde entier. Pour Muzan Alneel :

“Nous ne sommes pas en train d’assister à la triste histoire de l’effondrement du rêve américain, mais à la très belle histoire de l’effondrement de la machine de propagande et de la révélation des vrais combats auxquels sont confrontés les gens.”

Le journaliste nigérian Dele Olojede, lauréat du prix Pulitzer qui partage son temps entre l’Afrique du Sud et les États-Unis, estime lui aussi que le meurtre de George Floyd n’est que le dernier événement tragique venu entacher l’image de marque de l’Amérique. “Nous avons face à nous une Amérique totalement humiliée, à la réputation en lambeaux. Un grand nombre de gens hors des États-Unis – et peut-être à l’intérieur – commencent à se dire que l’empire américain a vécu. D’après moi, la crise du Covid n’y est pas étrangère”, glisse-t-il en évoquant la gestion désastreuse de la pandémie par Washington. “Soudain, tout le monde a compris que l’empereur était nu.”

Et pourtant, s’étonne M. Olojede, les États-Unis continuent à exercer une irrésistible fascination sur l’imaginaire collectif mondial. “Si le pays a été si fortement atteint dans sa réputation, c’est parce qu’il se pose en grand défenseur des valeurs fondamentales, et que le reste du monde attend de lui qu’il défende ces valeurs”, estime-t-il, ajoutant que l’Amérique s’efforce toujours de redresser le tir et d’en revenir aux idéaux énoncés dans ses textes fondateurs. “Lorsque Xi Jinping enferme un million de Ouïgours [dans les camps de rééducation] cela ne soulève pas la moindre vague de protestations dans le monde. Pour la simple et bonne raison que personne n’attend de la Chine qu’elle respecte les droits humains.”

Les écueils de la politique identitaire

L’artiste chinois dissident Ai Weiwei, réfugié en Allemagne, a dénoncé à travers ses œuvres les brutalités étatiques – des écoliers chinois morts dans l’effondrement de leurs salles de classe aux migrants syriens et africains abandonnés et condamnés à la noyade en Méditerranée.

Il soutient la lutte pour la justice sociale des Noirs, mais estime que toute politique identitaire – qu’il s’agisse des droits des femmes ou des Africains-Américains – risque d’être trop restrictive. “Un homme a été sauvagement tué, certes, mais ce jour-là, comme tous les jours, des réfugiés sont morts en mer, sans que personne se porte à leur secours – certains allant même jusqu’à les pousser par-dessus bord, rappelle-t-il. L’Occident n’est pas très sensible aux souffrances qu’endurent les peuples d’Asie. Apparemment, pour les Occidentaux, les vies asiatiques ne comptent pas. Plus de 150 Tibétains, l’une des nationalités les plus violemment opprimées, se sont immolés pour protester contre le régime chinois, mais qui s’en émeut ?”

“Il ne s’agit pas uniquement de brutalités policières, ni même de savoir si les vies noires comptent ou de #MeToo, poursuit M. Ai. Nous ne pouvons pas nous scinder en factions avec des revendications distinctes, nous devons être solidaires les uns des autres et admettre que lorsque les droits d’un groupe sont foulés aux pieds, cela nous concerne tous.”

Aparna Gopalan, chercheuse indienne chargée de cours à Harvard, s’est indignée de voir ses propres concitoyens se donner bonne conscience en arborant la cause #BlackLivesMatter comme un accessoire de mode. Comment peuvent-ils se rallier à ce mot d’ordre, s’ils ne sont pas prêts à contester les violentes discriminations en Inde, où les meurtres extrajudiciaires commis par la police d’État, pudiquement appelés des “confrontations”, sont monnaie courante et où les dalits, cette caste d’Indiens à la peau sombre que l’on appelait jadis les “intouchables”, sont régulièrement la cible de massacres ?

Avant de s’empresser de reprocher aux États-Unis leurs préjugés raciaux, les Indiens seraient bien inspirés de s’interroger sur leur propre nationalisme, incarné par l’idéologie dominante de l’Hindutva [l’“hindouité”, soutenue par le Premier ministre Narendra Modi], rappelle Mme Gopalan, citant les violences contre les musulmans et le cas du jeune Faizan, un garçon de 23 ans qui, en février dernier, a été sauvagement tabassé par la police et contraint de chanter l’hymne national avant de mourir sous les coups. “Pour Faizan et les nombreux autres musulmans qui ont été assassinés de la sorte, il n’y a eu ni manifestation, ni arrestation, ni poursuites, ni mise à pied, ni indignation publique”, écrit-elle.

Slogans restrictifs

Eddin Khoo, écrivain et historien d’origine sino-indienne, défend depuis longtemps la culture et les droits des minorités de son pays, la Malaisie. Comme Mme Gopalan et M. Ai, il se méfie de cette tendance à s’approprier les slogans restrictifs de la politique identitaire aux États-Unis où, dit-il, les expériences et aspirations d’autres communautés minoritaires sont souvent oubliées. “Le mouvement des droits civiques a été une extraordinaire inspiration pour le monde, mais je trouve que le langage et la rhétorique d’aujourd’hui sont tellement restreints que c’est déprimant, fait-il observer. Il faut bien entendu s’opposer à des pratiques telles que le profilage racial et les violences policières, mais en lieu et place des longues lettres de prison de Martin Luther King, nous n’avons aujourd’hui que des slogans pour réseaux sociaux.”

M. Khoo craint que les expériences des communautés opprimées ne soient perçues qu’à travers un prisme purement américain. “On veut maintenant déboulonner une statue du Mahatma Gandhi !” s’insurge-t-il à propos des appels en Afrique et ailleurs à abattre les statues du héros de la libération de l’Inde au prétexte qu’il aurait eu des remarques désobligeantes sur les Noirs. “C’est insensé. Pour quelqu’un comme Gandhi, le problème est qu’il a été élevé au statut de saint, et dès lors qu’on lui rend sa dimension humaine, il devient un criminel.”

On ne fait qu’appauvrir la culture, poursuit M. Khoo, lorsque l’on retire des programmes scolaires des livres comme Les Aventures de Huckleberry Finn ou Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, deux ouvrages notoirement antiracistes, au prétexte que leurs personnages utilisent un langage raciste. La Malaisie affiche depuis des siècles une grande tolérance à l’égard de la sexualité, y compris des bisexuels et des transgenres.

Pourtant, au lieu de puiser dans leur propre passé, les Malais et d’autres pays d’Asie du Sud-Est choisissent désormais de s’aligner sur le code moral des États-Unis. Et Eddin Khoo de souligner :

“C’est ma principale réserve sur la politique identitaire, qui pousse chacun dans ses retranchements. On s’attache alors à protéger son propre territoire, sans pratiquement plus laisser de place à la réflexion intellectuelle.”

Selon Luiz Felipe de Alencastro, historien brésilien, l’expérience américaine des brutalités policières rencontre un écho plus immédiat au Brésil où l’économie des plantations s’est bâtie sur l’esclavage africain. “À chaque fois que quelqu’un est assassiné dans les favelas [majoritairement peuplées d’Afro-Brésiliens] il y a des manifestations, mais la police réagit avec une grande brutalité”, assure-t-il.

Violences policières

Après le meurtre de Floyd, les gens sont descendus dans la rue dans des dizaines de villes pour protester contre les récentes violences policières dans un pays dont le président, Jair Bolsonaro, a fait campagne en promettant l’immunité à la police pour tuer les criminels “comme des cafards”.

Bien que les Brésiliens d’origine africaine représentent une part importante de la population du pays – qui a fait venir sur son sol 4 millions d’esclaves africains, soit près de dix fois plus que les États-Unis –, comme leurs homologues américains, ils sont défavorisés socialement et économiquement. Les luttes des Africains-Américains ont inspiré les Brésiliens, qui ont remporté un certain nombre de victoires, comme l’instauration de quotas dans les universités. “Même Bolsonaro ne peut pas revenir là-dessus”, souligne M. Alencastro.

La situation est très différente au Nigeria où Igoni Barrett a grandi sans connaître les préjugés raciaux, auxquels il n’a été exposé qu’à l’âge de 32 ans, lorsqu’il s’est mis en quête des origines de son père en Jamaïque. Pendant son séjour sur l’île, les Jamaïcains à la peau plus claire lui faisaient sans cesse des remarques sur sa peau foncée. “Ce n’est pas un hasard si les gens disent souvent : ‘Je ne savais pas que j’étais noir avant d’aller dans un pays blanc’”, témoigne-t-il.

S’attaquer au préjugé racial

Rentré au Nigeria, il s’est intéressé à la nature du préjugé racial dans son roman Blackass [“Cul noir”, non traduit en français], dont le personnage principal, entraîné dans une métamorphose kafkaïenne, découvre un matin qu’il est devenu blanc. Bien qu’il reste exactement la même personne, sa vie change du tout au tout, sa peau blanche lui ouvrant des bien meilleures perspectives professionnelles et amoureuses.

Le personnage se pare alors d’une certaine arrogance. Dans une parodie des traitements de blanchiment de la peau utilisés par des millions de gens en Afrique et ailleurs, il essaie de se blanchir les fesses – seule partie de son anatomie qui est restée noire et menace à tout instant de le trahir.

Le racisme est un phénomène complexe et profondément enraciné, soutient Igoni Barrett. Il en veut pour preuve les Nigérians ayant fait des études supérieures qui raillent l’argot des Africains-Américains, et une minorité de Jamaïcains qui s’en prennent aux Noirs américains en disant : “Vous avez plutôt la belle vie et beaucoup de Jamaïcains seraient prêts à tout pour émigrer aux États-Unis.”

Mais M. Barrett n’est pas dupe : “Ces Africains n’auraient jamais eu leur place dans des universités comme Harvard et Yale et décroché des doctorats si ces gens-là ne s’étaient pas battus. Si un Jamaïcain ou un Nigérian peut aller aux États-Unis et garder la tête haute, c’est parce que les Noirs américains mènent ce combat depuis quatre cents ans.”

David Pilling

Cet article a été publié dans sa version originale le 21/06/2020.

Source

Financial Times

LONDRES www.ft.com

3 juillet 2020

Une ville japonaise interdit l'utilisation du téléphone intelligent en marchant

telephone-cellulaire-distraction

Une femme, distraite par son téléphone cellulaire, fonce sur un poteau en marchant.

L'interdiction adoptée fin juin ne prévoit toutefois pas de sanctions à l'encontre des personnes utilisant leur cellulaire en marchant.

L'interdiction de regarder son écran de téléphone en marchant est entrée en vigueur mercredi dans une ville de la banlieue de Yokohama, près de Tokyo.

Les voyageuses et voyageurs arrivant à la gare de Yamato étaient accueillis par des messages sur des bannières annonçant qu'il était désormais interdit de consulter son téléphone en marchant sur la voie publique et dans les parcs de la ville. C'est ce qu'a constaté l'Agence France-Presse (AFP) sur place.

L'usage des téléphones intelligents en marchant est interdit. Veuillez les utiliser après avoir cessé de marcher, avertissait une voix féminine enregistrée, à proximité d'hommes, masques chirurgicaux sur le visage, tenant en silence les bannières.

Cette interdiction adoptée fin juin par la Municipalité ne prévoit toutefois pas de sanctions à l'encontre des personnes récalcitrantes. Les autorités locales comptent plutôt sur des campagnes d'information pour la faire respecter.

Peu de personnes rivées sur leurs écrans de téléphone tout en se déplaçant étaient visibles mercredi dans les rues de Yamato, mais une pluie battante y était sans doute pour quelque chose.

Kenzo Mori, un habitant de Yamato âgé de 64 ans, saluait l'initiative.

Je vois souvent des gens qui utilisent leurs portables en marchant. Ils ne font pas attention à leur environnement. Les personnes âgées n'arrivent pas toujours à les éviter, a-t-il déclaré à l'AFP.

Arika Ina, 17 ans, jugeait aussi cette habitude dangereuse, mais s'interrogeait sur la nécessité de l'interdire formellement. Je ne pense pas que l'on ait besoin d'un texte pour l'interdire. On peut éviter [ce comportement] en étant simplement plus attentionné envers les autres, a-t-elle estimé.

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