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Jours tranquilles à Paris

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26 juin 2020

Naomi Klein : “Ne laissons pas les géants du web prendre le contrôle de nos vies !”

geands du web

THE INTERCEPT (NEW YORK)

Enseignement à distance, 5G, télémédecine, drones, commerce en ligne généralisé… Le “New Deal numérique” que les géants de la Silicon Valley nous promettent pour faire face au risque de pandémie menace profondément nos démocraties, s’inquiète Naomi Klein dans cet article publié par le site d’investigation The Intercept. Pour elle, loin de la dystopie high-tech qui nous est proposée, il faut au contraire repenser Internet comme un service public au service des citoyens.

Le 6 mai, le temps d’un instant fugace pendant le “point coronavirus” quotidien du gouverneur de New York, Andrew Cuomo, les mines sinistres qui peuplent nos écrans depuis des semaines ont laissé place à ce qui ressemblait à un sourire. “On est prêts, on est au taquet, a-t-il proclamé. On est des New-Yorkais, on est des battants, on en veut… On se rend compte que le changement est non seulement imminent, mais qu’il peut être positif si l’on s’y prend bien.”

La source de ces ondes inhabituellement positives était une apparition par vidéo interposée de l’ancien directeur général de Google, Eric Schmidt, qui se joignait au point presse du gouverneur pour annoncer qu’il venait de recevoir pour mission de prendre la direction d’un groupe d’experts chargé d’inventer l’avenir post-Covid dans l’État de New York [l’épicentre de l’épidémie de Covid-19 aux États-Unis], en mettant l’accent sur l’intégration systématique de la technologie dans tous les domaines de la vie locale.

“La priorité, a déclaré Eric Schmidt, c’est la télémédecine, l’enseignement à distance et le très haut débit… Il faut chercher des solutions qu’on puisse proposer dès maintenant, les mettre en œuvre dans les meilleurs délais et se servir de cette technologie pour améliorer la situation.” Pour ceux qui avaient encore des doutes sur les intentions de l’ancien patron de Google, on pouvait apercevoir derrière lui deux ailes d’ange dorées dans un cadre.

La veille, Andrew Cuomo avait annoncé un partenariat de même nature avec la Fondation Bill et Melinda Gates, visant à faire émerger un “système éducatif connecté”. Andrew Cuomo expliquait que la pandémie avait ouvert “une fenêtre historique pour l’intégration et la promotion des idées [de Bill Gates], le qualifiant de “visionnaire”. “Tous ces bâtiments, toutes ces salles de classe, à quoi ça sert avec toute la technologie qu’on a à notre disposition ?” demandait-il. Une question apparemment rhétorique.

Expérimentation grandeur nature

Cela a pris un peu de temps, mais quelque chose qui ressemble à une “stratégie du choc” version pandémie commence à prendre forme [selon la “stratégie du choc” théorisée par Naomi Klein, les tenants du capitalisme profitent des grandes catastrophes pour faire passer des réformes ultralibérales]. Appelons ça le “New Deal numérique” [sur le modèle du New Deal, la politique interventionniste du président Roosevelt lancée en 1933 après la crise de 1929, et du “New Deal écologique”, défendu par une partie des démocrates américains]. Bien plus technologique que tout ce qu’on a pu voir après les catastrophes précédentes, le modèle vers lequel nous nous dirigeons au pas de charge, tandis que l’hécatombe se poursuit, considère ces quelques mois d’isolement physique non comme un mal pour un bien (sauver des vies), mais comme une expérimentation grandeur nature permettant d’envisager un avenir sans contact pérenne et très lucratif.

Anuja Sonalker, directrice générale de Steer Tech, une entreprise du Maryland qui conçoit des logiciels de stationnement automatique, résumait récemment le nouvel argumentaire revu et corrigé à la sauce Covid-19 :

“On constate un net engouement pour les technologies sans contact qui ne passent pas par l’humain. L’humain représente un risque biologique. Pas la machine.”

C’est un avenir dans lequel nos logements ne seront plus jamais des espaces totalement privés mais feront également office, grâce au tout-numérique, d’établissement scolaire, de cabinet médical, de salle de sport et, si l’État le décrète, de prison. Évidemment, pour beaucoup d’entre nous, le domicile était déjà le prolongement du bureau et notre premier lieu de divertissement avant même la pandémie, et le suivi des détenus en milieu ouvert [grâce notamment au bracelet électronique] était en voie de généralisation. Reste que, sous l’effet de la frénésie ambiante, toutes ces tendances devraient connaître une accélération fulgurante.

Il s’agit d’un avenir dans lequel, pour les privilégiés, tout ou presque est livré à domicile, soit virtuellement grâce au cloud et au streaming, soit physiquement grâce aux véhicules autonomes et aux drones, puis “partagé” par écran interposé sur un réseau social. C’est un avenir qui emploie beaucoup moins d’enseignants, de médecins et de chauffeurs. Qui ne prend ni le liquide ni la carte de crédit (sous prétexte d’éviter toute propagation des virus). Où les transports en commun et le spectacle vivant sont réduits à leur plus simple expression.

Ses best-sellers No Logo et La Stratégie du choc en avaient fait l’une des égéries du mouvement altermondialiste dans les années 2000. Mais c’est pour son activisme écologique que l’on parle désormais de Naomi Klein. Infatigable pourfendeuse du capitalisme, la journaliste et essayiste canadienne (dont tous les livres sont traduits chez Actes Sud) voit dans le combat contre le réchauffement climatique la mère de toutes les luttes. Comme elle les analyse dans son dernier ouvrage (Plan B pour la planète), la crise climatique et la crise économique ont la même racine : la croyance en la “fiction” selon laquelle la nature serait “infinie”. Leur résolution ne peut donc advenir qu’à une condition : une rupture radicale avec l’économie de marché et le primat donné à la consommation. Promesse d’un quotidien austère et ascétique ? Non, en devenant plus sobres, nous pourrions bénéficier de “villes plus vivables” et inventer des vies “plus heureuses et à maints égards plus riches”, répond Naomi Klein dans un entretien donné à l’hebdomadaire américain The Nation.

C’est un avenir qui prétend fonctionner grâce à l’“intelligence artificielle”, mais qui tient en réalité grâce aux dizaines de millions d’employés anonymes qui triment à l’abri des regards dans les entrepôts, les centres de traitement de données, les plateformes de modération de contenus, les usines d’électronique, les mines de lithium, les exploitations agricoles géantes, les entreprises de transformation de viande, et les prisons, vulnérables à la maladie et à la surexploitation. C’est un avenir dans lequel nos moindres faits et gestes, nos moindres paroles, nos moindres interactions avec les autres sont géolocalisables, traçables et analysables grâce à une collaboration sans précédent entre l’État et les géants du numérique.

Si ce tableau vous semble familier, c’est parce que ce même avenir, où tout est piloté par des applications et repose sur des emplois précaires, nous était déjà vendu avant le Covid-19 au nom de la fluidité, du confort et de la personnalisation. Mais nous étions déjà très nombreux à nous inquiéter. Au sujet des problèmes de sécurité, de qualité et d’inégalité posés par la télémédecine ou l’enseignement à distance. Au sujet de la voiture autonome, qui risquait de faucher les piétons, ou des drones, qui risquaient d’abîmer les colis (ou de blesser des gens). Au sujet de la géolocalisation et de la dématérialisation des moyens de paiement, qui allaient nous déposséder de notre vie privée et renforcer la discrimination ethnique et sexuelle. Au sujet de réseaux sociaux sans scrupule qui polluent notre écologie de l’information et la santé mentale de nos enfants. Au sujet des “villes intelligentes” truffées de capteurs qui remplacent les pouvoirs locaux. Au sujet des “bons emplois” que ces technologies allaient faire disparaître. Au sujet des “mauvais” qu’elles allaient produire à la chaîne.

Mais, surtout, nous nous inquiétions de la menace pour la démocratie que représente l’accumulation de pouvoir et de richesse par une poignée de géants du numérique qui sont les rois de la dérobade, se défaussant de leur responsabilité dans le paysage de désolation qu’ils laissent derrière eux dans les secteurs sur lesquels ils ont fait main basse, qu’il s’agisse des médias, du commerce ou des transports.

Ça, c’était dans un passé ancien : c’était en février. Aujourd’hui, la plupart de ces inquiétudes légitimes se trouvent balayées par un vent de panique [causé par la pandémie], et cette dystopie s’offre un relooking express. Aujourd’hui, sur fond d’hécatombe, on nous la vend assortie de la promesse suspecte que ces technologies seraient le seul et unique moyen de nous mettre à l’abri des pandémies, la condition sine qua non de la sécurité pour nos proches et nous-mêmes. Grâce à Andrew Cuomo et à ses divers partenariats avec des milliardaires (dont un avec l’ancien maire de New York et milliardaire Michael Bloomberg sur le dépistage et le traçage), l’État de New York se pose en vitrine de cet avenir qui fait froid dans le dos – mais les ambitions s’étendent bien au-delà des frontières de n’importe quel État américain ou pays.

Les intérêts d’Eric Schmidt

Tout tourne autour d’Eric Schmidt. Bien avant que les Américains n’ouvrent les yeux sur la menace du Covid-19, Eric Schmidt menait une campagne de lobbying et de communication agressive visant à promouvoir cette vision de la société “à la Black Mirror” qu’Andrew Cuomo vient d’autoriser à mettre en pratique. Au cœur de cette vision, il y a une association étroite entre l’État et une poignée de géants de la Silicon Valley – aux termes de laquelle les écoles publiques, les hôpitaux, les cabinets médicaux, la police et l’armée sous-traiteront (à grands frais) une bonne partie de leurs métiers de base à des sociétés technologiques privées.

C’est une vision dont Eric Schmidt fait la promotion à la présidence du Conseil de l’innovation pour la défense, qui adresse des avis au Pentagone sur l’essor de l’intelligence artificielle dans l’armée, mais aussi à la présidence de la puissante Commission nationale de sécurité sur l’intelligence artificielle, la NSCAI, qui conseille le Congrès sur “les progrès de l’intelligence artificielle, de l’apprentissage automatique et des technologies associées”, en vue de répondre “aux exigences de sécurité nationale et économique des États-Unis, notamment le risque économique”. Les deux instances comptent dans leurs rangs bon nombre de capitaines d’industrie de la Silicon Valley et de cadres supérieurs d’entreprises comme Oracle, Amazon, Microsoft, Facebook et, bien sûr, les anciens collègues d’Eric Schmidt chez Google.

En qualité de président, Eric Schmidt, qui détient toujours plus de 5,3 milliards de dollars d’actions chez Alphabet (la société mère de Google), ainsi que de substantielles participations dans d’autres entreprises du secteur, mène ce qui ressemble à une campagne d’extorsion de fonds à Washington pour le compte de la Silicon Valley. L’objectif numéro un des deux organismes [le Conseil de l’innovation pour la défense et la NSCAI] est une montée en flèche des dépenses publiques dans le domaine de l’intelligence artificielle et dans les infrastructures nécessaires au déploiement de technologies comme la 5G – des investissements qui bénéficieraient directement aux entreprises dans lesquelles Eric Schmidt et d’autres membres de ces instances ont tant de billes.

Exposée dans un premier temps lors de présentations à huis clos devant des parlementaires, puis dans des articles et des interviews destinés au grand public, l’idée-force de l’argumentaire d’Eric Schmidt est que la position dominante des États-Unis dans l’économie mondiale est directement menacée par la politique de la Chine, qui dépense sans compter pour se doter d’infrastructures de surveillance high-tech – en permettant à des entreprises chinoises comme Alibaba, Baidu et Huawei d’empocher les bénéfices de leurs applications commerciales.

La guerre contre la Chine

Le Centre d’information sur l’informatique et les libertés a eu accès récemment, grâce à une requête déposée au titre de la loi sur l’accès à l’information, à une présentation donnée par la NSCAI d’Eric Schmidt en mai 2019 [disponible en ligne]. On y découvre une série d’affirmations alarmistes, notamment sur le fait que le cadre réglementaire plutôt laxiste de la Chine et son goût démesuré pour la surveillance lui permettent de devancer les États-Unis dans un certain nombre de domaines, notamment “l’intelligence artificielle au service du diagnostic médical”, les véhicules autonomes, les infrastructures numériques, les “villes intelligentes”, le covoiturage et le paiement dématérialisé.

Les raisons citées [par la NSCAI] pour expliquer cet avantage concurrentiel de la Chine sont multiples, à commencer par le nombre considérable de consommateurs qui achètent en ligne, “l’absence de système bancaire traditionnel en Chine”, qui a permis à Pékin de passer outre le liquide et les cartes de crédit pour créer “un gigantesque marché du commerce électronique et des services numériques” grâce au “paiement dématérialisé”, mais aussi une grave pénurie de médecins qui a conduit l’État à collaborer étroitement avec des sociétés comme Tencent pour utiliser l’intelligence artificielle au profit de la médecine “prédictive”.

La présentation relevait aussi que les entreprises chinoises

“ont la possibilité de franchir rapidement les barrières réglementaires, alors que les initiatives américaines s’enlisent dans les procédures de conformité à la loi HIPAA [sur la confidentialité des dossiers médicaux] et d’homologation de la Food and Drug Administration [l’agence de sécurité sanitaire et alimentaire]”.

Mais la NSCAI expliquait surtout cet avantage concurrentiel par les partenariats public-privé que la Chine ne se fait pas prier pour signer dans les domaines de la surveillance de masse et de la collecte de données. La présentation soulignait l’“implication forte de l’État chinois, par exemple dans le déploiement de la reconnaissance faciale”. Elle précisait que “la surveillance est un client tout désigné de l’intelligence artificielle”, et plus loin que “la surveillance de masse est une des applications phares du deep learning [l’apprentissage profond, sur lequel se fonde notamment la reconnaissance faciale]”.

Une des pages de la présentation, intitulée “Collecte de données : surveillance = villes intelligentes”, relevait que la Chine, grâce à Alibaba – le principal concurrent chinois de Google –, faisait la course en tête. Ce qui est intéressant, parce qu’Alphabet, la maison mère de Google, nous vend précisément la même chose à travers sa filiale [consacrée à l’innovation urbaine] Sidewalk Labs, jetant son dévolu sur le centre de Toronto pour y établir son prototype de “ville intelligente”. Seulement voilà, le projet de Toronto vient d’être abandonné après deux années de polémiques à répétition liées au volume gigantesque de données à caractère personnel qu’Alphabet recueillerait, l’absence de garde-fous protégeant la vie privée des habitants et des avantages discutables pour la ville dans son ensemble.

Cinq mois après cette présentation, en novembre 2019, la NSCAI remettait un rapport préliminaire au Congrès dans lequel elle tirait la sonnette d’alarme : les États-Unis devaient rattraper la Chine sur ces technologies controversées. “Nous nous trouvons dans une situation de concurrence stratégique”, martelait le rapport, obtenu par le Centre d’information sur l’informatique et les libertés au titre de la loi sur l’accès à l’information. “L’intelligence artificielle est un enjeu central. L’avenir de notre sécurité et de notre économie nationales en dépend.”

Pousser l’État à investir massivement

Fin février, Eric Schmidt décidait d’orienter sa campagne vers le grand public, comprenant peut-être que les investissements massifs que sa commission réclamait ne seraient pas approuvés sans une forte adhésion.

Dans une tribune publiée par le New York Times [le 27 février dernier] et intitulée “J’étais le patron de Google : la Chine pourrait passer devant la Silicon Valley”, Eric Schmidt appelait de ses vœux “des partenariats inédits entre l’État et le secteur privé” et, une fois de plus, agitait la menace du péril jaune : “L’intelligence artificielle repoussera les frontières dans tous les domaines, des biotechnologies aux services bancaires, et constitue par ailleurs une priorité pour le domaine de la défense… Si la tendance actuelle se confirme, le total des investissements de la Chine dans la recherche-développement pourrait dépasser ceux des États-Unis sous dix ans, soit à peu près au moment où son économie devrait passer devant la nôtre. À moins d’infléchir cette tendance, nous nous retrouverions dans les années 2030 en concurrence avec un pays qui possède une économie plus puissante, qui investit davantage dans la recherche-développement, qui a donc une meilleure recherche, qui déploie davantage de nouvelles technologies, et qui dispose d’une infrastructure informatique plus solide. En somme, les Chinois ont l’intention de devenir la première force d’innovation de la planète, et les États-Unis ne se donnent pas les moyens nécessaires pour les battre.”

La seule solution, pour Eric Schmidt, serait une campagne d’investissements publics massifs. Rendant grâce à la Maison-Blanche d’avoir demandé le doublement des fonds alloués à la recherche sur l’intelligence artificielle et l’informatique quantique, il écrivait : “Il conviendrait de doubler une nouvelle fois les financements accordés à ces domaines afin de renforcer les capacités institutionnelles des laboratoires et des centres de recherche… Parallèlement, le Congrès devrait satisfaire la demande du président de revoir à la hausse (dans des proportions inédites depuis soixante-dix ans) les crédits alloués à la recherche-développement dans la défense, et le ministère de la Défense devrait mettre ces ressources à profit pour se doter de capacités de pointe dans les domaines de l’intelligence artificielle, de l’informatique quantique, de l’hypersonique et d’autres domaines technologiques prioritaires.”

C’était très exactement quinze jours avant que l’épidémie de Covid-19 ne soit élevée au rang de pandémie, et Eric Schmidt ne mentionnait nulle part que ce développement tous azimuts de la high-tech avait pour objectif de protéger la santé des Américains. On nous disait seulement qu’il était nécessaire pour éviter de se faire déborder par la Chine. Mais, bien sûr, le discours allait bientôt changer.

Durant les deux mois qui ont suivi, Eric Schmidt s’est appliqué à ripoliner les demandes formulées précédemment – accroissement massif des dépenses publiques en faveur de la recherche et des infrastructures technologiques, multiplication des partenariats public-privé dans le domaine de l’intelligence artificielle, assouplissement d’un grand nombre de garde-fous servant à assurer notre sécurité et à protéger notre vie privée. Aujourd’hui, toutes ces mesures (et bien d’autres encore) nous sont vendues comme le seul espoir de nous prémunir contre un virus qui devrait continuer à sévir pendant des années.

Au nom de la lutte contre la Covid-19 ?

Les géants du numérique avec lesquels Eric Schmidt entretient des liens étroits et qui peuplent les influents conseils consultatifs qu’il préside se sont tous repositionnés pour apparaître désormais comme les anges gardiens de la santé publique et les généreux laudateurs des “héros du quotidien” sans lesquels l’économie ne tourne pas (dont beaucoup, comme les chauffeurs livreurs, perdraient leur emploi si ces entreprises parviennent à leurs fins).

Moins de quinze jours après le début du confinement dans l’État de New York, Eric Schmidt publiait [le 27 mars] une autre tribune dans le Wall Street Journal dans laquelle il annonçait ce changement de pied et relayait clairement l’intention de la Silicon Valley de tirer parti de cette crise pour introduire des changements pérennes. “Comme les autres Américains, les acteurs du secteur des nouvelles technologies s’emploient à jouer leur rôle en soutenant celles et ceux qui luttent en première ligne contre la pandémie… Mais la question que tout Américain doit se poser est la suivante : à quoi voulons-nous que ce pays ressemble une fois que la pandémie sera derrière nous ? Comment les technologies émergentes qui sont actuellement mises à profit pour faire face à la crise peuvent-elles faire émerger un avenir meilleur ? Les entreprises comme Amazon possèdent un réel savoir-faire dans l’approvisionnement et la distribution. À l’avenir, elles auront à prodiguer des services et des conseils aux responsables politiques qui ne disposent pas des systèmes informatiques ni de l’expertise nécessaires. Il conviendra également de développer l’enseignement à distance, qui n’avait encore jamais été expérimenté à une telle échelle. Internet supprime l’exigence de proximité physique, ce qui permet aux élèves de suivre les cours des meilleurs enseignants, quel que soit le secteur géographique dans lequel ils sont domiciliés. La nécessité d’une expérimentation rapide à grande échelle accélérera par ailleurs la révolution biotechnologique… Enfin, le besoin d’une infrastructure numérique digne de ce nom se fait sentir depuis longtemps dans notre pays… Si nous voulons bâtir une économie et un système éducatif fondés sur la dématérialisation, nous avons besoin d’une population entièrement connectée et d’infrastructures extrêmement performantes. À cette fin, l’État doit consentir des investissements considérables – peut-être à la faveur d’un plan de relance – afin de transformer les infrastructures numériques nationales en misant sur les plateformes dématérialisées (cloud) et de les associer au réseau 5G.”

Voilà la vision qu’Eric Schmidt n’a eu de cesse de prêcher. Quinze jours après la publication de cette tribune, il qualifiait, lors d’une visioconférence organisée par le Club des économistes de New York, d’“expérience collective d’apprentissage à distance” le programme de fortune que les enseignants et les familles du pays ont été contraints de bricoler pendant la crise sanitaire. L’objet de cette expérience, disait-il, était de “comprendre comment les enfants apprennent à distance. Ces informations devraient nous permettre de concevoir de meilleurs outils pédagogiques d’enseignement à distance qui, conjugués au travail des enseignants, aideront les enfants à mieux apprendre.”

Pendant cette même visioconférence, Eric Schmidt appelait également de ses vœux l’essor de la télémédecine, de la 5G, du commerce électronique, et des autres items de la liste qu’il avait précédemment concoctée. Tout ça au nom de la lutte contre le virus.

Son commentaire le plus éloquent était toutefois le suivant :

“Ces entreprises que l’on prend plaisir à dénigrer apportent des bienfaits notables dans les domaines de la communication, de la santé publique et de la diffusion de l’information. Imaginez ce que serait votre vie aux États-Unis sans Amazon.”

Il ajoutait que les gens devaient “faire preuve d’un peu plus de gratitude à l’égard de ces entreprises qui disposaient des capitaux nécessaires, qui ont investi, qui ont conçu les outils dont on se sert aujourd’hui, et qui ont été d’une aide précieuse”.

Un discours qui nous rappelle que, jusqu’à une date très récente, la défiance grandissait encore dans l’opinion à l’encontre de ces entreprises. Les candidats à la présidentielle débattaient ouvertement de l’idée de démanteler les géants du numérique. Amazon a été forcé d’abandonner son projet d’installer son siège à New York en raison d’une forte opposition locale. Le projet Sidewalk Labs de Google était en crise chronique, et les propres salariés de Google refusaient de cautionner des outils de surveillance ayant des applications militaires.

Autrement dit, la démocratie – c’est-à-dire la participation importune du grand public à l’organisation des grandes institutions et de l’espace public – s’avérait être le principal obstacle à la vision qu’Eric Schmidt entendait mettre en place, d’abord depuis son fauteuil de directeur de Google et d’Alphabet, puis de celui de président de deux puissantes commissions conseillant le Congrès et le ministère de la Défense.

Court-circuter le service public

Comme l’attestent les documents de la NSCAI, cet exercice du pouvoir par le grand public et par des salariés de ces grands groupes a constitué – du point de vue de personnages comme Eric Schmidt ou Jeff Bezos, le patron d’Amazon – un frein exaspérant dans la course à l’intelligence artificielle en empêchant des flottes de voitures et de camions autonomes potentiellement dangereux de sillonner les routes, en empêchant que les dossiers médicaux des particuliers ne deviennent des armes entre les mains des employeurs, en empêchant que l’espace urbain ne soit envahi de dispositifs de reconnaissance faciale, et ainsi de suite.

Aujourd’hui, en pleine hécatombe, et dans le climat de peur et d’incertitude qui l’accompagne, ces entreprises voient une occasion manifeste d’en finir avec cet engagement démocratique afin de bénéficier du même type de pouvoir que leurs concurrentes chinoises, qui ont le luxe de pouvoir agir à leur guise sans être entravées par des recours intempestifs au droit du travail ou du citoyen.

Et tout va très vite. Le gouvernement australien a signé un contrat avec Amazon l’autorisant à enregistrer les données de son application controversée de traçage du virus, et son homologue canadien a fait de même pour la livraison de matériel médical, court-circuitant, on se demande pourquoi, le service postal public.

Et, en l’espace de quelques jours seulement, début mai, Alphabet a lancé une nouvelle initiative de Sidewalk Labs afin de repenser l’infrastructure urbaine, dotée d’un capital de lancement de 400 millions de dollars [365 millions d’euros]. Josh Marcuse, l’administrateur du Conseil de l’innovation pour la défense présidé par Eric Schmidt, a annoncé qu’il quittait son poste pour travailler à temps plein chez Google à la tête de la stratégie et de l’innovation pour le secteur public mondial – en d’autres termes, il aidera Google à exploiter quelques-uns des nombreux débouchés qu’Eric Schmidt et lui-même se sont employés à créer à coups de campagnes de lobbying.

Soyons clairs : la technologie jouera très certainement un rôle de tout premier plan dans la protection de la santé publique dans les mois et les années à venir. La question est de savoir si cette technologie sera soumise au contrôle de la démocratie et des citoyens, ou si elle sera imposée à la faveur de la frénésie sanitaire ambiante, sans que soient posées les questions de fond qui détermineront la forme que prendront nos vies dans les décennies à venir.

Des questions comme celles-ci, par exemple : puisque nous faisons le constat que le numérique est indispensable en période de crise, ces réseaux – et nos données – devraient-ils rester entre les mains d’acteurs privés comme Google, Amazon ou Apple ? S’ils sont financés en bonne partie par des fonds publics, les citoyens ne devraient-ils pas en être aussi les propriétaires et les contrôler ? Si Internet tient une place aussi grande dans nos vies, comme c’est à l’évidence le cas, ne faut-il pas le considérer comme un service public à but non lucratif ?

Et s’il ne fait aucun doute que la visioconférence permet un lien vital avec l’extérieur en période de confinement, la question de savoir si investir dans l’humain n’est pas le moyen le plus durable de nous protéger mérite un vrai débat. Prenons l’éducation. Eric Schmidt a raison de dire que les classes surchargées présentent un risque sanitaire, au moins jusqu’à ce que nous trouvions un vaccin. Mais, dans ce cas, pourquoi ne pas doubler le nombre d’enseignants et réduire la taille des classes de moitié ? Pourquoi ne pas s’assurer que chaque établissement scolaire ait une infirmière ?

Cela permettrait de créer des emplois dans un contexte économique digne de la grande dépression [la plus grave crise économique du XXe], et cela donnerait un peu plus d’espace au personnel et aux usagers de l’enseignement. Et si les bâtiments sont trop petits, pourquoi ne pas fractionner la journée en tranches horaires et accorder plus de place aux activités éducatives de plein air, en s’appuyant sur les nombreuses études qui montrent que le temps passé dans la nature améliore la capacité d’apprentissage des enfants ?

Des gadjets tape-à-l’œil au détriment de l’humain

La mise en œuvre de telles mesures prendrait du temps, à l’évidence. Mais c’est loin d’être aussi risqué que de faire table rase de méthodes qui ont fait leurs preuves : des humains adultes, qualifiés, qui enseignent à de jeunes humains qu’ils ont face à eux, dans des lieux où ces derniers apprennent qui plus est à se socialiser.

En apprenant l’existence du nouveau partenariat de l’État de New York avec la Fondation Gates, Andy Pallotta, président du syndicat des enseignants de l’État, a répliqué du tac au tac :

“Si nous voulons réinventer l’éducation, commençons donc par répondre aux besoins de travailleurs sociaux, de psychologues, d’infirmières scolaires, par proposer des activités artistiques enrichissantes, des cours de perfectionnement, et par réduire la taille des classes dans toute l’académie.”

Une fédération d’associations de parents d’élèves a également tenu à faire savoir que, si les parents avaient effectivement vécu une “expérience d’apprentissage à distance” (pour reprendre la formule d’Eric Schmidt), les conclusions en ont été alarmantes : “Depuis la fermeture des établissements à la mi-mars, l’inquiétude que nous inspirent les carences manifestes de l’enseignement sur écran n’a fait que croître.”

Outre la discrimination ethnique et sociale évidente qu’il engendre à l’égard des enfants qui n’ont pas Internet ni d’ordinateur à la maison (des problèmes que les géants du numérique rêvent de résoudre à coups d’achats massifs de matériel financés par l’argent public), de sérieuses questions se posent quant à la capacité de l’enseignement à distance à répondre aux besoins des élèves handicapés, comme la loi l’exige. Et il n’existe pas de solution technologique au problème que pose l’apprentissage dans un environnement familial surpeuplé et/ou violent.

La question n’est pas de savoir si les établissements doivent évoluer pour s’adapter à ce virus très contagieux pour lequel il n’existe ni remède ni vaccin. Comme toutes les autres structures d’accueil, ils changeront. Le problème, comme toujours dans ces périodes de traumatisme collectif, c’est l’absence de débat public sur la forme que doivent prendre ces changements et à qui ils doivent profiter. À des sociétés technologiques privées ou aux élèves ?

La même question se pose pour la santé. Éviter les cabinets médicaux et les hôpitaux pendant une pandémie relève du bon sens. Mais la télémédecine souffre de sérieuses lacunes. Il conviendrait de lancer un débat étayé sur les avantages et les inconvénients d’allouer de précieuses ressources publiques à la télémédecine – et non au recrutement d’infirmières mieux formées, munies de tout le matériel de protection nécessaire, qui peuvent se déplacer au domicile des patients pour établir un diagnostic et les soigner.

Le plus urgent étant peut-être de trouver le juste milieu entre les applications de traçage du virus, qui peuvent avoir un rôle à jouer si elles sont assorties des dispositifs de protection de la vie privée ad hoc, et les appels à la création d’un “corps sanitaire de proximité”, qui emploierait des millions d’Américains chargés non seulement de remonter la chaîne de contamination, mais aussi de s’assurer que tout le monde dispose des ressources matérielles et de l’aide nécessaires pour passer la quarantaine en toute sécurité.

Dans tous les cas, nous sommes face à un choix concret et difficile, entre, d’un côté, investir dans l’humain et, de l’autre, investir dans la technologie. Car la cruelle vérité, c’est qu’en l’état actuel des choses il est peu probable que nous investissions dans les deux. Le refus de Washington de transférer les ressources nécessaires aux États et aux villes signifie que la crise sanitaire va très vite céder la place à une austérité budgétaire fabriquée de toutes pièces. Les écoles publiques, les universités, les hôpitaux et les opérateurs de réseaux de transport se posent des questions existentielles sur leur avenir.

Si la campagne de lobbying acharnée des géants du numérique sur l’enseignement à distance, la télémédecine, la 5G et les véhicules autonomes (leur “New Deal numérique”) porte ses fruits, il n’y aura tout bonnement plus d’argent dans les caisses pour faire face aux autres urgences, notamment le “New Deal écologique”, dont notre planète a un criant besoin. Au contraire : le prix à payer pour tous ces gadgets tape-à-l’œil sera une vague de licenciements dans l’enseignement et des fermetures d’hôpitaux.

La technologie nous fournit des outils puissants, mais toutes les solutions ne sont pas technologiques. Et l’inconvénient majeur de confier à des hommes comme Bill Gates et Eric Schmidt des décisions cruciales sur la manière de “réinventer” nos villes et nos États est qu’ils ont passé leur vie à démontrer qu’il n’existait aucun problème que la technologie ne puisse résoudre.

Pour eux, et pour beaucoup d’autres dans la Silicon Valley, la pandémie est l’occasion rêvée de recevoir non seulement la gratitude, mais également la considération et le pouvoir dont ils ont l’impression d’avoir été injustement privés. En mettant l’ancien patron de Google à la tête de la commission qui déterminera les modalités du déconfinement dans l’État de New York, Andrew Cuomo lui a donné quelque chose qui ressemble fort à un blanc-seing.

Naomi Klein

Source

The Intercept

NEW YORK https://theintercept.com/

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26 juin 2020

Extrait d'un shooting - photo : Jacques Snap

shooting 645

26 juin 2020

Après la parenthèse Ivry, le siège du PS de retour à Paris

Article de Sylvia Zappi

Adieu la banlieue, retour à Paris ! Le Parti socialiste (PS) pourrait repasser le périphérique d’ici à la fin de l’année 2020. Le premier secrétaire, Olivier Faure, a annoncé à son bureau national, mardi 23 juin, qu’il était en discussion avec la Fondation Jean Jaurès (FJJ) pour acquérir les locaux de son centre d’archives de la cité Malesherbes, dans le 9e arrondissement de la capitale. La décision n’est pas encore prise formellement mais l’hypothèse soulage déjà élus et salariés du PS alors que la FJJ est, elle, intéressée par les locaux actuels du parti à Ivry-sur-Seine. Cela fait pourtant à peine deux ans que le PS s’est installé dans une petite rue modeste de cette commune du Val-de-Marne, après avoir quitté la rue de Solférino.

Le symbole avait été affiché comme un rapprochement des socialistes avec leurs racines populaires : « Nous avons fait le choix de réintégrer un quartier qui est plus proche de ce que nous portons, et de ceux pour qui nous nous battons », assurait le premier secrétaire, lors de l’inauguration de l’ancienne manufacture flambant neuve, en janvier 2019. Mais le spleen a vite gagné les rangs de certains élus, déçus de voir leur parti relégué loin des lieux de décision parisiens.

Olivier Faure savait que la FJJ, créée par Pierre Mauroy, était désireuse de déménager ses archives et souhaitait pouvoir mieux accueillir les quelque 300 chercheurs qui les consultent annuellement. Son centre de la cité Malesherbes ne fait que 400 m2. Trop petit pour le parti. Mais le confinement a bouleversé les habitudes militantes. Avec des élus et permanents en télétravail forcé, les 1 000 m2 d’Ivry sont devenus trop spacieux pour le PS. D’autant que cet espace était peu investi. Olivier Faure avait bien du mal à convaincre ses camarades de s’y déplacer. Il y avait bien plus de présents lors des bureaux nationaux en visioconférence durant le confinement qu’en présentiel au siège avant.

C’est lors d’un déjeuner, début mars, que le dossier a été scellé avec Henri Nallet, président de la FJJ. Le conseil d’administration de la fondation a donné son feu vert, mercredi 24 juin. « Nous n’avons pour le moment affirmé qu’un principe d’intérêt réciproque. Mais c’est vrai que le siège d’Ivry correspond exactement à ce que nous cherchons », confirme Gilles Finchelstein, son directeur général. La transaction pourrait prendre la forme d’un échange ou d’une vente croisée et ne devrait intervenir que d’ici trois mois. Au lendemain d’élections municipales qui s’annoncent plutôt favorables pour la gauche, et le PS en particulier, le numéro un pourrait offrir à nouveau une vitrine parisienne à son parti.

26 juin 2020

Cinéma "La Rivière" à Etel

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26 juin 2020

Anna Johansson

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26 juin 2020

Les alignements d’Erdeven sont composés de plusieurs centaines de monolithes sur près de 2 km.

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Les alignements de menhirs de Kerzerho

L’ensemble Kerzerho-Varques abrite plusieurs centaines de menhirs sur près de 2 kilomètres avec une disposition assez similaire aux alignements de Carnac : une dizaine de files de menhirs, dont le départ à l’extrémité occidentale pouvait être formé par une enceinte mégalithique. En 1884, Félix Gaillard signalait à Erdeven 1 100 menhirs debout et 5 000 couchés.

Les alignements de Kerzerho sont composés aujourd’hui de quelques 190 menhirs.

Itinéraire vers le bois du Varques

A 80 mètres au nord de l’extrémité occidentale des alignements se dresse une file transversale de menhirs, orientée approximativement nord-sud. Elle comporte plusieurs menhirs de très grande taille, les « géants d’Erdeven » dont quelques uns ont été redressés par Félix Gaillard à la fin du XIXe siècle. Ils sont accessibles en empruntant le petit chemin creux à gauche des alignements de Kerzerho.

A travers un itinéraire de deux heures environ, vous pouvez découvrir un patrimoine mégalithique remarquable traversant tout le bois du Varques pour aller jusqu’à l’imposant dolmen de Crucuno à Plouharnel. Vous serez guidés par des panneaux vous indiquant les principaux monuments de cet itinéraire.

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26 juin 2020

Poutine met en scène la victoire de la Russie sur le nazisme

MOSCOU - correspondant Le Monde

Comme pour rattraper le temps perdu, la Russie a célébré les 75 ans de la victoire sur l’Allemagne nazie, mercredi 24 juin, avec un faste appuyé. « Cette victoire a forgé la destinée de la planète pour des décennies et est restée dans l’histoire comme la plus grandiose par son ampleur, par son importance et par sa hauteur spirituelle et morale », a dit le président russe, Vladimir Poutine, à la tribune installée sur la place Rouge, à la veille d’un vote crucial pour son avenir personnel. Les célébrations, qui avaient été annulées le 9 mai à cause de l’épidémie due au coronavirus, ont débuté à Vladivostok, à sept fuseaux horaires de la capitale, avec un défilé de 1 600 soldats, blindés et même des systèmes de défense antimissiles S-400. Des défilés d’ampleurs diverses ont eu lieu dans 25 villes.

A Moscou, ce sont 14 000 militaires qui ont paradé, accompagnés de 234 unités motorisées et 75 avions et hélicoptères, mais sans les nouveaux missiles supersoniques « invincibles » que Moscou se vante d’avoir développés. Quelques détachements étrangers, dont un chinois, ont également foulé les pavés de la place Rouge. Les traditionnels « hourras ! » lancés à pleine poitrine par les jeunes soldats étaient audibles à des centaines de mètres à la ronde.

Pour le Kremlin, il s’agissait de montrer que cette parade était tout sauf une commémoration par défaut, après les célébrations très réduites du 9-Mai. La date du 24 juin correspond au premier défilé de la victoire organisé à Moscou en 1945. La pratique avait ensuite été abandonnée avant de faire son retour en 1965, le 9 mai, jour de la capitulation allemande. Ce n’est que dans les années 1990, que le défilé est devenu annuel.

Impossible toutefois de ne pas sentir le spectre du coronavirus planer sur ces célébrations, moment fort traditionnel de la diplomatie russe qui vire volontiers à la démonstration de force. Des hôtes de marque, comme les présidents chinois, Xi Jinping, ou français, Emmanuel Macron, ont renoncé au déplacement, laissant la tribune officielle aux dirigeants de la Communauté des Etats indépendants (CEI) et au président serbe Aleksandar Vucic. Le Biélorusse Alexandre Loukachenko, qui affronte une contestation importante dans son pays, était au côté de Vladimir Poutine avec son fils cadet Nikolaï.

Surtout, les célébrations étaient amputées de leur dimension populaire : à Moscou et dans la plupart des villes organisatrices, les autorités avaient demandé aux citoyens de rester chez eux, devant leur télévision. Pour autant, ni les soldats participant au défilé, ni les officiels en tribune, ni même les vétérans invités à leurs côtés ne portaient de masque. De la même façon, le défilé du « régiment immortel », devenu très populaire ces dernières années, ne se tiendra que le 26 juillet. Les Russes y défilent avec le portrait de leurs ancêtres ayant participé à la guerre.

Dans une quinzaine de régions, les gouverneurs ont même décidé d’annuler toute célébration, avec l’accord du Kremlin. Cette prudence rappelle que l’épidémie est loin d’être stabilisée en Russie, malgré les assurances données par le pouvoir central dès la mi-mai. Dans plusieurs régions, elle est même en expansion. Le 24 juin, 7 116 nouveaux cas étaient annoncés dans le pays, pour un total de 606 881.

A Moscou, où le coronavirus est en recul, le maire, Sergueï Sobianine, considérait toutefois fin mai que les restrictions dureraient des mois. Il les a finalement levées du jour au lendemain, le 8 juin. De l’avis de nombre d’observateurs, c’est le Kremlin qui lui a tordu le bras, précisément pour pouvoir organiser le défilé et, surtout, le vote constitutionnel du 1er juillet. Parallèlement à la réouverture des cafés, des parcs ou des instituts de beauté, le défilé militaire doit ainsi marquer le retour à la normale et relever le moral des électeurs.

Les célébrations de la victoire se tiennent à la veille de l’ouverture des bureaux de vote, jeudi, pour le scrutin organisé par le Kremlin sur sa réforme constitutionnelle. Pour faire face à la situation sanitaire, les opérations de vote sont étalées sur une semaine. Les électeurs doivent valider quarante-six modifications constitutionnelles proposées par le Kremlin en début d’année. La principale concerne la « remise à zéro » des mandats de Vladimir Poutine, lui permettant de rester au pouvoir après 2024.

D’autres modifications, souvent symboliques, ont également été ajoutées, destinées à graver dans le marbre l’héritage politique et idéologique de M. Poutine, mais aussi à augmenter la participation et l’intérêt des électeurs. L’une d’elles concerne précisément la défense de la « vérité historique » et la « mémoire des défenseurs de la patrie ».

Obsession mémorielle

Le rôle de l’histoire comme outil de mobilisation nationale s’est renforcé ces dernières années, et la mémoire de la guerre occupe là une place centrale. Ce récit insiste uniquement sur le caractère glorieux de la victoire et le sacrifice immense consenti par les peuples de l’Union soviétique. Les questionnements sur les épisodes sombres de cette période, à commencer par le protocole secret du pacte Molotov-Ribbentrop en 1939 dans lequel Moscou et Berlin se partagent l’Europe de l’Est et notamment la Pologne, sont de plus en plus tus, quand ils ne sont pas tout simplement interdits.

Cette obsession mémorielle a pris une dimension conflictuelle au cours de ces derniers mois. Moscou a multiplié les passes d’armes avec ses voisins ou avec les Etats occidentaux au sujet de la guerre et de son déclenchement, attribuant notamment à Varsovie la responsabilité du déclenchement des hostilités.

Vladimir Poutine a de nouveau sonné la charge la semaine passée dans une longue tribune publiée dans la revue américaine National Interest, accusant l’Occident d’un « révisionnisme » historique qui déstabilise « les principes d’un développement pacifique » du monde. Mercredi, à la tribune, le président russe s’est montré plus consensuel, rappelant seulement que, selon lui, l’Union soviétique avait « détruit 75 % des avions, chars et pièces d’artillerie de l’ennemi ». Il a aussi appelé la communauté internationale à « renforcer l’amitié, la confiance entre les peuples ainsi que l’ouverture d’un dialogue et une coopération sur les questions actuelles ».

26 juin 2020

Viki Odintcova

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25 juin 2020

Charlize Theron : “Je suis fan de Céline Sciamma”

Dans le choix de ses rôles et au sein de sa société de production, Charlize Theron prône un regard inclusif et éthique sur le monde, ce que confirme aujourd’hui The Old Guard sur Netflix. Rencontre avec une actrice-productrice qui, au sein du système hollywoodien, veut changer la donne.

Interviewer Charlize Theron est une expérience pour le moins intense. La première fois, c’était à Berlin, pour Atomic Blonde. Monde d’après oblige, c’est par téléphone que nous nous parlons cette fois, pour The Old Guard, un film Netflix dans lequel elle incarne, les cheveux courts et teinte en brune, la cheffe d’un gang de justicier·ères immortel·les (mis en ligne le 10 juillet). Cette chance de pouvoir s’entretenir à nouveau avec elle se teinte pourtant d’une légère appréhension : l’autorité qu’elle dégage, la force, la densité et l’intelligence qui émanent de sa parole intimident un peu.

Insondable, l’actrice résistera dans un premier temps à une interprétation idéologique de son œuvre, comme lors de notre premier entretien. Son travail parle pour elle. Dans sa filmographie qui couvre maintenant trois décennies, il y a plusieurs ruptures. La plus évidente est le premier film auquel elle participe en tant qu’actrice et productrice : Monster de Patty Jenkins (2003), rôle qui lui vaudra un Oscar de la meilleure actrice. Elle y incarne une femme qui se prostitue, dit “fuck” à tout-va, tombe amoureuse d’une femme et devient une tueuse d’hommes en série.

Un récit qui rappelle un roman, français, sorti dix années auparavant et porté à l’écran trois ans plus tôt, Baise-moi de Virginie Despentes (1994). Il y a un peu de Despentes chez Theron. Elles partagent un féminisme primitif, déchaîné, de force brute, de transpiration, de sang et de chair. Mais il y a aussi un peu de Delphine Seyrig chez l’actrice américaine.

Bien que ses films ne soient pas toujours à la hauteur de leur projet politique, elle se tient depuis Mad Max : Fury Road (2015), autre pivot dans sa carrière, sur une trace, une ornière, une tranchée qui taille dans le patriarcat une place nouvelle pour les femmes à l’écran. Et comme l’actrice française, elle a prolongé son entreprise idéologique au-delà de son travail d’actrice.

Les titres et les sujets des œuvres dans lesquelles elle a engagé sa société de production sont sans équivoque : Monster, Brain on Fire (film centré sur une journaliste atteinte de troubles psychiatriques), Atomic Blonde (film d’action féministe), Girlboss (série Netflix sur une jeune entrepreneuse), Mindhunter (série sur des serial killers), Private War (biopic sur la reporter de guerre Marie Colvin) et à présent The Old Guard. A ces titres s’ajoutent les films féministes dans lesquels elle a joué sans les produire, comme Scandale (2019).

Il y a chez Charlize Theron une pensée politique à l’œuvre, un féminisme éminemment combatif, un projet artistique qui, tout en se déployant à l’intérieur de l’industrie, regarde le monde non pas comme il est mais comme il devrait être. Rencontre avec une icône du féminisme contemporain.

A quel moment avez-vous décidé de jouer et produire The Old Guard ?

Charlize Theron — C'était durant la seconde semaine de tournage de Scandale. Mon agent m'a envoyé le roman graphique dont le film est l'adaptation. D'habitude, je ne lance rien de nouveau quand j'ai un projet en cours, mais le roman graphique m'a happée. Il était à la fois hyper-efficace et l'ampleur de l'émotion déployée par ses personnages m'a tout de suite plu. Donc j'ai décidé de rejoindre le projet, et Netflix en a acheté les droits de diffusion.

Vous jouez ici un rôle de guerrière immortelle. Et vous aviez un jour déclaré que la chose dont vous étiez le plus fière dans votre carrière était votre longévité. Pourquoi ?

Je suis passionnée par mon métier. La pire chose qui pourrait m'arriver est de ne plus pouvoir l'exercer. J'y ai déjà été confrontée à 19 ans lorsque j'ai dû mettre fin à ma carrière de danseuse et renoncer à une passion très puissante. Cette expérience traumatisante m'a marquée et j'ai décidé que plus jamais je ne revivrais cela. Je cherchais une activité qui puisse remplacer la danse et j'ai trouvé le jeu, puis la production, qui sont des activités qui me nourrissent assez d'un point de vue créatif.

Dans le film, votre personnage déclare : "Nous avons tous un rôle à jouer." Pensez-vous aussi cela ?

Oui, je pense que nous avons tous·tes de la valeur, que nous avons tous un rôle à jouer dans la société. Il est parfois difficile de le trouver, de s'y confronter, mais nous avons tous∙tes une responsabilité. C'est très clairement un film sur le sens que l'on peut donner à son existence.

Quel serait votre rôle, en tant qu'actrice et productrice ?

Je suis naturellement encline à explorer la condition humaine de façon aussi vraie et juste que possible. Je veux trouver des histoires qui parlent aux spectateur∙trices, qui génèrent de l'empathie, de l'humanité, mais montrent aussi nos fragilités et témoignent de notre droit à faire des erreurs. Et je veux aussi que mes films reflètent le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui.

The Old Guard est justement remarquable pour sa diversité. Ce n'est pas si souvent que l'on voit un film d'action porté par un quatuor constitué d'un personnage principal féminin secondé par un personnage de jeune femme noire et un couple homosexuel, et tout cela sans que ce ne soit à aucun moment le sujet du film.

Oui, cette diversité est très importante pour moi. Je veux la mettre en place à la fois devant et derrière la caméra. Il y avait la même diversité de sexe, d'origine et d'orientation sexuelle dans tous les départements. Lorsque nous avons tourné au Maroc, il était aussi important pour moi d'engager des technicien∙nes locaux∙ales. Ma société de production, Denver and Delilah Productions, veut s'impliquer dans des projets ayant une certaine éthique et nous voulons le faire en étant cohérent∙es à chaque étape de la fabrication du film.

“Réduire mes personnages à leur force, c'est les réduire à un autre cliché, alors que je vise la complexité. Je cherche à échapper aux catégories”

Furiosa dans Mad Max : Fury Road, Lorraine Broughton dans Atomic Blonde, Andy dans The Old Guard et même la Megyn Kelly de Scandale : ces personnages ont des similitudes. Ce sont des femmes puissantes, fortes, qui paraissent de sang-froid au premier abord mais qui cachent leur lot de sensibilité et de traumatismes.

C'est vrai qu'on peut établir des correspondances entre mes personnages. Un peu à la manière d'un peintre, on pourrait dire que je les dessine à partir d'un premier coup de pinceau qui se ressemble d'une toile à l'autre, d'un personnage à l'autre. Mais, comme je fais ce métier depuis longtemps, je travaille ensuite une foule de détails qui rendent pour moi le tableau final très différent. Et puis je crois que j'en ai aussi assez qu'on me dise que j'incarne des "personnages féminins forts"... Poseriez-vous ce genre de question à un homme ?

Non, mais je poserais ce type de question à un homme dont les rôles démontent systématiquement les clichés sur la masculinité.

En fait, cela me dérange parce que mes personnages sont forts, mais ils sont plus que ça. Ils ne sont pas unidimensionnels. Les réduire à leur force, c'est toujours les réduire à un autre cliché, alors que je vise la complexité. Je cherche à échapper aux catégories. Plus que les personnages masculins, les personnages féminins sont soumis à une catégorisation à laquelle je veux à tout prix échapper. Alors, oui, j'aime jouer des personnages de femmes fortes, mais je les montre également fragiles à certains moments. Le fond du problème, c'est que nous manquons de représentations de femmes vraiment complexes.

Alors, dès que l'une d'entre elles se détache d'un stéréotype, on veut lui en attribuer un autre. J'aime incarner des femmes complexes et différentes les unes des autres, tout simplement. Dire qu'une femme est forte ou puissante, c'est quelque part la déplacer d'une case à une autre. Je ne veux pas qu'on me colle une étiquette. D'autant que lorsque vous évoquez des parcours d'acteurs qui déconstruisent la masculinité, je n'en vois pas tellement. Vous en voyez, vous ?

Brad Pitt dans Ad Astra, Matt Damon et Michael Douglas dans Behind the Candelabra (Ma vie avec Liberace), Philip Seymour Hoffman dans Capote ou Tom Hanks dans Philadelphia..., mais il s'agit toujours de déconstructions ponctuelles.

Exactement, aucune star masculine n'a vraiment consacré sa carrière à se libérer des stéréotypes de genre. Les hommes sont certes moins soumis à ces catégorisations, mais ils le sont tout de même. Et je ne sens pas vraiment de volonté de s'en libérer. C'est dommage, parce qu'il y a un réel besoin.

A contrario, il se dégage de votre carrière une vraie cohérence politique, surtout depuis quelques années.

A nouveau, je pense qu'il s'agit d'un commentaire plus sociétal que politique. Par exemple, dans le cas de Scandale, le harcèlement sexuel n'a pour moi rien à voir avec la politique, ce n'est pas un débat qui peut avoir lieu entre des républicains et des démocrates. C'est même pour moi la chose la moins politique qui soit, pour moi il s'agit de bon sens. Dans le cas de The Old Guard, il y a une part politique dans le sens où le film parle aussi de notre époque, de manipulation génétique et de l'avidité d'une grande entreprise et des lobbys.

Mais, dans le fond, il s'agit de parler d'humanité et de la valeur de l'existence. Si nous n'étions pas capables de mourir, que ferions-nous ? Si nous étions immortel·les, quel sens aurait la vie ? Comment regarderions-nous le monde ? C'est pour moi une question qui dépasse la politique. Mes films ont par contre des partis pris sociétaux très forts. Mes personnages respirent l'air d'un monde que j'ai envie de retranscrire et d'analyser.

The Old Guard est aussi un film sur la cicatrisation. Le premier plan du film est un travelling sur une fissure qui sillonne un mur et très concrètement le pouvoir de votre personnage est sa capacité à cicatriser de n'importe quelle blessure quasi instantanément. Cette esthétique de la plaie parcourt votre filmographie. Ces personnages endurent de terribles blessures mais sont aussi capables d'en infliger. Est-ce que le cinéma est pour vous un sport de combat ?

Ecoutez, j'ai grandi dans un pays (L'Afrique du Sud – ndlr) avec énormément d'inégalités et de violence. Dans mon sang, il y a un élément qui me dit que la vie est un combat. Rien ne vient facilement, il faut travailler dur et se battre. Pour moi, se battre n'est pas une chose négative. Je veux que les histoires que je pense nécessaires occupent plus de place dans l'industrie. Et c'est vrai qu'il se joue une lutte derrière cela. Mais je me bats aussi pour mes enfants, pour mes amis, pour la planète, pour les gens dont la parole est inaudible.

La condition féminine et l'inversion des stéréotypes de genre sont au cœur de votre cinéma. Ce film en est un nouvel exemple.

Oui. Le problème est que nous ne devrions même pas avoir cette conversation. Cela devrait être normalisé. Enormément de femmes se sentent frustrées. En général, les femmes ont droit à quelques bonnes années durant lesquelles elles ont des opportunités. Puis nous touchons un plafond de verre alors que les hommes continuent de progresser.

C'est très perceptible dans l'industrie du cinéma. Alors oui, je parlerais toujours de cela car je sens qu'en tant que productrice et actrice, j'ai une responsabilité envers la condition féminine. Tout autour de moi, j'entends beaucoup de femmes qui sont épuisées et en colère face à cette inégalité. A mon niveau et grâce à ma société de production, j'essaie de renverser les inégalités, en mettant en place plus de diversité.

“Pour moi, un·e artiste véritable veut créer quelque chose qui dialogue avec son époque, en en prenant ou pas le contre-pied”

Et j'ai le sentiment que vous désirez mener ce combat en restant dans le système, en faisant des blockbusters destinés à l'audience la plus large possible. Pensez-vous qu'un blockbuster puisse changer la société ?

Je pense surtout que les spectateur∙trices sont habitué·es à écouter les mêmes histoires. Et je pense que, d'une certaine façon, The Old Guard et mes autres films s'écartent des schémas classiques pour parler au plus grand nombre, pour inclure chaque personne. Pour moi, un film avec uniquement des personnages d'hommes blancs hétérosexuels et virils ne s'adresse qu'à une petite partie de la population, et donc, en un sens, cela affaiblit son aura de blockbuster puisqu'il n'est pas représentatif de la diversité de notre société.

Quand nous faisions les projections tests du film à Los Angeles, il est arrivé que le public soit constitué en majorité de personnes non-blanches et cela nous a montré à quel point des spectateur·trices issu·es des minorités pouvaient très positivement réagir à un tel film.

A quel moment avez-vous réalisé que votre œuvre serait animée par un principe d'égalité entre les hommes et les femmes, et même entre les êtres humains en général ?

Pour moi, un·e artiste véritable veut créer quelque chose qui dialogue avec son époque, en en prenant le contre-pied ou pas d'ailleurs. Je pense avoir compris cela à l'époque où j'ai réalisé que mon travail en tant que mannequin ne me satisfaisait plus d'un point de vue créatif et donc aussi éthique et moral. Puisque, comme je vous l'ai dit, je pense qu'un∙e artiste a une responsabilité dans la façon dont il regarde le monde.

Même quand il s'agit d'un récit qui se déroule dans le passé comme dans Mindhunter. Il s'agit d'une série sur le comportement psychologique des hommes à l'égard des femmes, avec un personnage, Wendy, qui se bat pour vivre sa sexualité et pour s'imposer dans un monde d'hommes. Mais, au-delà de ça, c'est une série qui se demande tout simplement : pourquoi les gens font-ils des choses aussi horribles ?

Votre vision du cinéma entre en résonance avec un film français sorti l'an dernier, Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. L'avez-vous vu ?

Oui, c'est un de mes films préférés, c'est incroyable, je l'ai vu quatre fois. Je pense que je l'adore parce qu'il correspond à tout ce pour quoi je me bats et ce dont nous avons parlé dans cet entretien. Le film n'essaie pas d'expliquer la sexualité ou la lutte pour une forme de sexualité ou la difficulté d'assumer une sexualité. J'ai senti que je regardais juste une magnifique histoire d'amour qui avait toute la complexité qu'une romance peut avoir, sans qu'il n'y ait jamais de lourdeur dans le propos. Elle filme ces deux femmes avec un regard d'une telle finesse ! Et les deux actrices sont incroyables. C'est vraiment sublime.

Je suis fan du travail de Céline Sciamma. Il y a trois ans, j'ai essayé de la rencontrer après avoir vu Bande de filles, que j'avais aussi adoré. Je voulais lui proposer de développer quelque chose avec elle. Nous nous sommes croisées en début d'année, pendant la saison des récompenses du cinéma américain. Je suis sûre que nous ferons un jour quelque chose ensemble. J'adorerais travailler avec elle, elle est incroyable.

The Old Guard de Gina Prince-Bythewood, avec Charlize Theron, Chiwetel Ejiofor, Matthias Schoenaerts (E.-U., 2020, 2h05). Sur Netflix le 10 juillet

25 juin 2020

Référendum ?

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