Le monde de la nuit crie au secours
Par Louisa Benchabane, Clément Guillou
A l’heure du déconfinement, la colère s’accentue dans les cabarets et les discothèques qui, autant qu’une date de reprise, attendent la reconnaissance des pouvoirs publics.
Dans les loges du Moulin-Rouge, les effets personnels éparpillés des danseuses témoignent d’un départ précipité. Sur les coiffeuses en bois, le gel hydroalcoolique côtoie depuis longtemps les trousses de maquillage. Romane, dont le costume orné de milliers de strass et de plumes repose dans le casier, a « tout laissé en plan ». « Je pensais vite revenir. »
Depuis le 13 mars, le mythique cabaret et ses 800 places sont plongés dans le silence et l’obscurité. « Nos portes n’ont jamais été closes aussi longtemps, rappelle Jean-Victor Clerico, son directeur général. Même pendant la seconde guerre mondiale, l’établissement continuait d’accueillir du public. » La moquette rouge n’est foulée que par le personnel de maintenance et de sécurité, qui œuvre à la réouverture du lieu.
Quand ? La nuit se lamente de ne pas entendre un bruit. Ou alors des rires : ceux des députés lorsque l’un des leurs, Christophe Blanchet (LRM, Calvados), alerta pour la première fois à l’Assemblée sur le statut des discothèques, grandes absentes du processus de déconfinement. C’était le 19 mai. Neuf jours plus tard, le premier ministre, Edouard Philippe, les évoquait, pour dire qu’elles resteraient fermées au moins jusqu’au 21 juin. « Si on est capable de donner une date aux professionnels, cela leur donnera un espoir, insiste M. Blanchet. Il leur faut une réponse. Même si ça doit être septembre. »
Les loyers parfois à cinq chiffres, la difficulté de négocier avec les banques car le métier a mauvaise presse, il connaît : avant d’être député, il fut patron de boîte de nuit pendant vingt-quatre ans. Avec 38 collègues, il a écrit, mardi 16 juin, au chef du gouvernement pour alerter sur la nécessité « d’envisager une réouverture très rapide de ces établissements », avant l’été.
Interdiction de fumer et contrôle d’alcoolémie
Le monde de la nuit revendique 42 000 emplois directs, souvent des jeunes dont le pécule accumulé l’été paiera le loyer et les études. Il craint une hémorragie, qui accélérerait l’érosion du secteur. Il reste 1 600 discothèques en France, moitié moins qu’il y a trente ans et 400 de moins que lors de la dernière étude de la Sacem, en 2013.
L’effondrement du VIP Room, haut lieu de la nuit parisienne situé rue de Rivoli, qui a fermé définitivement pendant le confinement, a fait du bruit. Triste épilogue, après cinq années de difficultés. « Nous subissions les conséquences des attentats [de 2015] et la peur des gens de sortir, observe son patron, le médiatique Jean-Roch. Les manifestations des “gilets jaunes” chaque samedi se déroulaient près de chez nous. Et maintenant, le Covid-19. Ce n’était plus gérable. Je payais presque 100 000 euros par mois de loyer. » Sa voix émerge du bruit des travaux devant son club de Saint-Tropez (Var), qu’il n’imagine pas fermé cet été.
Loin des lieux emblématiques du monde de la nuit, les discothèques des villes moyennes représentent un univers en voie de disparition. Il y eut l’interdiction de fumer et les contrôles d’alcoolémie, les contraintes réglementaires et, parallèlement, l’essor des bars musicaux en ville et des soirées privées, quand chacun a pu s’improviser DJ. Le quart d’heure américain est devenu ringard, les Macumba et autres Calypso aussi.
L’OBLIGATION DU PORT DU MASQUE ET LES SÉPARATIONS ENTRE LES CORPS SONT CONSIDÉRÉES COMME DES OBSTACLES MAJEURS À LA RÉOUVERTURE DES ÉTABLISSEMENTS
L’Alegra, à Châlons-en-Champagne (Marne), tient encore : l’une des plus grandes boîtes de nuit de France (3 200 m2 en pleine campagne) est capable d’accueillir plus de 2 000 personnes. On y vient même de Reims la bourgeoise. « Ce sont parfois les seuls lieux qui permettent la rencontre et l’échange dans des territoires reculés, plaide Thierry Fischesser, le propriétaire. C’est aussi un lieu nécessaire pour accéder à la culture. » Du haut de ses quarante ans d’expérience, il se dit faiseur de rencontres. « Avec la distanciation sociale, ça semble compromis. »
L’obligation du port du masque et les séparations entre les corps sont considérées comme des obstacles majeurs à la réouverture des établissements, quand bien même l’on pourrait y danser. L’émergence de foyers d’infection depuis le déconfinement, dans un bar bondé de Floride ou une boîte de nuit en Corée du Sud, au cœur d’un quartier branché de Séoul, n’a pas servi la cause des discothèques. Au début de la pandémie, un bar dansant d’une station de ski autrichienne a également été perçu comme l’un des foyers majeurs en Europe. Mais déjà, font observer les professionnels, la fête reprend progressivement dans des lieux hors de contrôle – appartements ou maisons louées entre particuliers.
Chaînes de textos colériques et actions coup de poing
« La disparition des dancings pourrait avoir un impact très fort sur la vie de tous leurs noctambules, estime Luc Gwiazdzinski, spécialiste du monde de la nuit et géographe à l’université de Grenoble. Ce sont des moteurs de l’économie dans les territoires. Mais parce qu’ils exercent la nuit, on les oublie. » Les gérants de boîtes de nuit semblent avoir autant souffert de cette invisibilité que des pertes sèches.
Le contraste est frappant avec les cafetiers, hôteliers et restaurateurs, gonflés d’orgueil d’être considérés avec sollicitude par le gouvernement, à l’heure du déconfinement. « Le gouvernement s’intéresse à ce qu’il consomme, se désole Thierry Fontaine, responsable des établissements de nuit à l’UMIH, le syndicat patronal. Il ne perçoit pas l’utilité des boîtes de nuit. Ce mutisme, les professionnels le vivent très mal. Ils veulent frapper fort. » Il mentionne des chaînes de textos colériques, des actions coup de poing organisées sur Facebook, et une rage du terrain qui le dépasserait.
Depuis plusieurs semaines, les représentants du monde de la nuit poussent leur protocole sanitaire auprès du secrétaire d’Etat au tourisme, Jean-Baptiste Lemoyne. Ils suggèrent d’accueillir 20 % à 30 % de clientèle en moins, afin de favoriser un minimum de distanciation physique, de prendre la température à l’entrée ou de disposer des distributeurs de gel hydroalcoolique dans les établissements. En revanche, les professionnels ne souhaitent pas, dans leur majorité, reprendre dans des conditions dégradées qui creuseraient leur déficit.
« Ils ont bien conscience des besoins de réassurance sanitaire, note M. Lemoyne. Je vais porter leurs propositions, mais le sujet a déjà été évoqué, et je sens bien que c’est un débat complexe au niveau interministériel. Il y a un risque à ne pas donner de perspectives. Et si la reprise doit être tardive, ils doivent savoir quelles seront les conditions d’accompagnement supplémentaires. » En Belgique, le ministre-président de Wallonie, Elio Di Rupo, a eu recours à un verbe québécois pour annoncer une possible réouverture des pistes en septembre : « Avec tout ce que nous avons connu, si nous pouvions aller dans une discothèque et s’épivarder [s’agiter de façon à se faire remarquer] un peu, ce serait très agréable. »
Tribune - « Colbert n’est pas l’auteur principal du Code noir, ni le maître-penseur de l’esclavage français »
Par Jacob Soll, Historien pour Le Monde
Jean-Baptiste Colbert, ministre de Louis XIV et bâtisseur de l’Etat centralisé, n’a ni créé la traite française, ni les plantations rappelle, dans une tribune au « Monde », l’historien américain Jacob Soll, un de ses plus grands spécialistes.
Au moment où les statues de commerçants d’esclaves tombent à Bristol (Royaume-Uni), il est difficile de ne pas ressentir des frissons d’émotion devant une justice en retard de presque trois cents ans.
Comment se fait-il que l’on ait pu vivre à l’ombre de ces monuments de l’horreur de l’esclavage parmi nous sans agir, sans réaction populaire depuis tant de siècles ?
Dans la foulée, pour les mêmes raisons, certains appellent maintenant au démantèlement des statues du grand ministre de Louis XIV, Jean-Baptiste Colbert (1619-1683).
Colbert, synonyme du Grand Siècle de la science, de l’art, et de l’érudition, maître policier et espion, père de la marine française et du ministère des affaires étrangères, créateur de Versailles, ennemi d’une noblesse libre, fondateur des Compagnies du Sénégal, des Indes et du Nord, et donc oui, l’homme qui a fait l’expansion du système colonial français et de sa mécanique mortelle, violente : l’esclavage.
Comment faire avec ce géant de l’histoire française, si clairement, responsable du marché transatlantique de la traite d’hommes ? Colbert suit la politique coloniale et esclavagiste commencée par Henri IV et par le cardinal de Richelieu. En 1626, Richelieu crée la Compagnie de Saint-Christophe et des îles adjacentes.
Soutenir l’industrie
C’est le rival de Colbert, Nicolas Fouquet, qui fonde en 1660 à la Martinique la plantation des Trois-Rivières (toujours grande productrice de rhum sous l’égide de Campari, et avec un hôtel de luxe !). Arrivant au pouvoir en 1661, Colbert n’a créé ni la traite française, ni les plantations. Il veut faire de la France un pays de commerce, riche de manufactures et d’or pour concurrencer les Hollandais et les Anglais qui ont un avantage sur les Français.
Dans une tradition classique romaine et machiavélienne, reprise par Jean Bodin (1529-1596), dans ses Six Livres de la République (1576), la survie de l’Etat et l’expansion de sa richesse passent par des colonies. Et dans le droit romain, l’esclavage est légal.
Du temps de Colbert, la brutalité est interne à la société féodale. Les esclaves, comme les paysans et les forçats, sont, dans la cosmologie catholique et aristotélicienne du temps, tous des êtres humains, avec des droits restreints.
Colbert est un homme dur et même cruel. Mais ni sa cruauté ni son attention ne sont portées vers les esclaves. L’idée des colonies c’est de prendre la richesse des pays concurrents et d’enrichir la France, ses villes et surtout son industrie.
Colbert donne le statut d’être humain aux esclaves
Colbert commence le Code noir en 1682 sous l’instruction de Louis XIV, avec l’aide des intendants et des gouverneurs des îles. Il est le premier des grands faiseurs de lois modernes en France. Il fait des ordonnances sur le commerce, la marine, les forêts, les poids et mesures, les chemins, les canaux, la police, les impôts, le droit et même des ordonnances sur les ordonnances ! Tout doit être codifié, aussi bien en France, qu’aux colonies.
Le Code noir, promulgué en 1685, est plutôt tardif dans cet important corpus légal. La France n’ayant pas d’ordonnances sur l’esclavage, Louis XIV et Colbert voulaient mettre les pratiques locales, souvent considérées comme trop brutales, sous le contrôle du gouvernement.
Suivant la lignée romaine et scolastique, Colbert donne le statut d’être humain aux esclaves mais leur donne peu de droits, à part ceux de se marier sans force, de pouvoir être affranchis et de ne pas être tués par leurs maîtres. Le pouvoir royal n’a pas ajouté de la cruauté, ni de nouvelles pratiques à l’esclavage. Colbert voulait des règles claires. Ces règles sont d’ailleurs plus douces que les pratiques en vigueur dans les îles anglaises et hollandaises.
Le Code noir n’est en fait qu’une continuation de la centralisation de l’administration sous Louis XIV. Comme les Espagnols, les Français ont essayé de mettre un minimum de contrôle juridique dans la traite, là où les Anglais n’avaient que des usages et pas de loi.
La rédaction du Code noir ne se termine que deux ans après la mort de Colbert en 1683. C’est son fils, le marquis de Seignelay (1651-1690), qui est chargé par le roi de finir et même de refaire le Code. Louis XIV voulait alors briser le pouvoir de la famille Colbert, en le partageant avec celle des Le Tellier dont la figure centrale est le marquis de Louvois (1641-1691). Le Code noir fut donc clairement modifié sous le contrôle de Louis XIV, notamment en ce qui concerne les pratiques de police. La même année, en 1685, le roi oblige aussi Seignelay à rédiger la révocation de l’édit de Nantes qui bannit les protestants de France.
Trente-neuf ans plus tard, en 1724, alors que la guerre commerciale faisait rage entre la France et l’Angleterre, un nouveau Code noir apparaît en Louisiane, bien plus dur et cruel que le code de Colbert et inspiré, comme en Angleterre, par les pratiques locales. Il permettait des punitions telles que le fouet et le démembrement, le marquage au fer et des contrôles stricts sur tous les aspects de la vie des esclaves.
Créateur de l’Etat moderne et centralisé
Mettre à bas les statues de Colbert n’a donc pas de sens. Il n’est pas l’auteur principal du Code noir, ni le maître-penseur de l’esclavage français. Il est plutôt créateur de l’Etat moderne et centralisé.
En tant que tel, il représente souvent l’antithèse du néolibéralisme économique. Et s’il faut se demander pourquoi il y a une salle Colbert à l’Assemblée nationale, l’idée est peut-être que mettre Colbert dans le palais des représentants du peuple, c’est signifier que ce sont eux et non plus le roi ou l’empereur qui ont la main sur le gouvernement.
Retirer Colbert de l’Assemblée serait donc en finir avec le symbole que l’Etat moderne doit se soumettre à la démocratie. Ce serait donner satisfaction à Bonaparte qui avec tant de force avait repris le gouvernement des mains du peuple et de la République. S’il y a une figure qui sans équivoque soutint l’esclavage et fit abattre les droits des anciens esclaves français, ce fut Bonaparte.
Jacob Soll est professeur de philosophie, d’histoire et comptabilité à l’université de Californie du Sud (Los Angeles), ancien élève de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), auteur notamment de « The Information Master : Jean-Baptiste Colbert’s Secret State Intelligence System » (The University of Michigan Press, 2009).
Affaire Fillon : Nicole Belloubet veut « lever le doute délétère », après les propos de l’ex-procureure financière
Source : Le Monde
Eliane Houlette a dénoncé les « pressions » qu’elle aurait subies de la part de sa supérieure hiérarchique, alors que la justice venait d’être saisie du scandale Fillon.
Pour sortir la justice financière de la tourmente, la garde des sceaux Nicole Belloubet est montée au créneau. Il faut « lever le doute délétère » né après les propos de l’ex-procureure financière Eliane Houlette disant avoir subi des « pressions » lors de l’enquête sur l’affaire Fillon, estime Nicole Belloubet dans le Journal du dimanche (JDD) du 21 juin. Les déclarations d’Eliane Houlette « ont, à tort ou à raison, distillé le doute sur l’indépendance et l’impartialité de la justice dans la conduite de cette affaire », souligne la ministre de la justice.
L’ancienne procureure nationale financière, à la retraite depuis un an, s’est émue le 10 juin devant une commission parlementaire du « contrôle très étroit » qu’aurait exercé le parquet général, son autorité de tutelle directe, dans la conduite des investigations lancées en pleine campagne présidentielle de 2017.
Vendredi, elle a précisé que les pressions mentionnées ne portaient « pas sur les faits reprochés à M. Fillon ni sur le bien-fondé des poursuites », mais « étaient d’ordre purement procédural ». « M. Fillon n’a pas été mis en examen à la demande ou sous la pression du pouvoir exécutif », a-t-elle insisté.
Le respect de l’indépendance de la justice vérifié par le CSM
Mais ses premières déclarations ont déclenché une avalanche de réactions de politiques critiquant une instrumentalisation de la justice dans cette affaire ultrasensible. Et notamment à droite, qui y voit la preuve que son candidat a été victime, en 2017, d’un « traquenard » politico-judiciaire.
Le président de la République Emmanuel Macron a donc saisi pour avis le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) afin de vérifier que le Parquet national financier (PNF) a bien mené en « toute sérénité, sans pression » de l’exécutif son enquête sur les époux Fillon.
« Le CSM est, aux termes de la Constitution, l’organe qui assiste le président de la République pour garantir l’indépendance de la justice, relève la ministre. Il pourra apprécier si le pouvoir hiérarchique de la procureure générale de Paris, qui résulte de l’organisation de notre “parquet à la française” et n’est pas contestable en soi, a été exercé dans des conditions de nature à porter atteinte à l’indépendance de la justice. »
Le CSM pourra « entendre l’ensemble des protagonistes », souligne Nicole Belloubet, qui n’exclut pas de diligenter une inspection judiciaire, si le Conseil « l’estime nécessaire ».
Interrogée sur l’indépendance du parquet, la garde des sceaux redit être « favorable » à ce que les magistrats du parquet soient nommés sur avis conforme du CSM, comme les juges. Emmanuel Macron avait annoncé une réforme en ce sens, mais celle-ci a été repoussée sine die. Source : Le Monde
Etats-Unis : Trump ne parvient pas à mobiliser pour son premier meeting depuis trois mois
Par Gilles Paris, Tulsa, envoyé spécial - Le Monde
Dans le bastion républicain de l’Oklahoma, le président américain a assuré que son rival Joe Biden était « la marionnette de l’aile gauche radicale démocrate » et s’est perdu dans les outrances et les longues digressions.
L’équipe de campagne de Donald Trump espérait une vague de fidèles pour le premier meeting du président depuis le début du mois de mars. Elle a été déçue. Dans le bastion républicain de l’Oklahoma, le principal complexe sportif de la ville de Tulsa, était loin d’être plein lorsque le locataire de la Maison Blanche y a fait son entrée en début de soirée, samedi 20 juin. L’esplanade sur laquelle avait été installé un écran géant, à deux pas de la salle, était, elle, complètement déserte.
Donald Trump, qui assure toujours s’exprimer dans des enceintes combles, a mis ce revers sur le compte de « personnes mauvaises » faisant « de mauvaises choses » qui s’étaient rassemblées à proximité pour protester contre les violences policières. Les heurts avec les sympathisants trumpistes ont été pourtant très limités, bien trop pour expliquer que ces derniers puissent avoir été découragés d’aller entendre le président, comme ce dernier l’a pourtant assuré.
Donald Trump n’a pas mentionné l’effet dissuasif qu’a pu jouer l’épidémie de Covid-19, dans un Etat où les cas de contaminations sont en hausse, comme par ailleurs en Arizona, au Texas et en Floride, des Etats initialement relativement épargnés par la pandémie.
Alors que six personnes parmi les organisateurs du meeting avaient été testées positives et placées en quarantaine dans la matinée, cette progression de la maladie a suscité un commentaire alambiqué de Donald Trump à propos la campagne de dépistage conduite aux Etats-Unis, qualifiée d’« arme à double tranchant ».
Les « fils de pute » de Boeing
« Quand on fait ce volume de dépistage, on trouve plus de gens, on trouve plus de cas. Alors j’ai dit : ralentissez le dépistage », a assuré le président des Etats-Unis, qui a donné au « virus chinois » le nom qui se voulait manifestement sarcastique de « Kung flu », le second terme désignant la grippe en anglais. L’entourage présidentiel a assuré ultérieurement qu’il s’agissait d’une plaisanterie.
Les masques prônés par les Centres de contrôle et de prévention des maladies (CDC) avaient été mis à la disposition de l’assistance, mais ils ont très peu été utilisés. Cette agence fédérale déconseille les rassemblements dans des espaces fermés semblables au meeting de Tulsa.
Les trois mois d’interruption de meeting causés par la pandémie se sont accompagnés d’une série de revers pour Donald Trump. Critiqué pour sa gestion de la crise sanitaire, ébranlé par l’effondrement de l’économie consécutif à la mise à l’arrêt du pays, déstabilisé par le mouvement contre les violences policières, le président est à la peine pour l’instant dans les intentions de vote face au candidat démocrate Joe Biden.
Son intervention a été comme de coutume entrecoupée de longues digressions, dont une interminable explication sur son allure gauche lorsqu’il avait descendu un pan incliné, accroché au bras d’un militaire, lors de la cérémonie de remise des diplômes aux élèves officiers de l’académie militaire de West Point, une semaine plus tôt. Donald Trump a également qualifié l’entreprise aéronautique Boeing de « fils de pute » en racontant ses négociations pour faire baisser le prix de l’appareil destiné à remplacer l’actuel Air Force One.
« Joe Biden est la marionnette de la Chine »
La cohérence du discours du président a reposé essentiellement sur la dénonciation d’un péril démocrate. Privé des bons indicateurs économiques qu’il mettait systématiquement en avant au début de l’année, Donald Trump. Il dénonçait alors le « carnage » laissé par le président démocrate Barack Obama. Il a agité le tableau d’une désolation similaire dans le cas d’une victoire de son adversaire, présenté comme le jouet de son entourage.
« Joe Biden est la marionnette de l’aile gauche radicale démocrate », comme « de la Chine » et « de l’Iran », a-t-il affirmé, assurant que les élues du Congrès Ilhan Omar et Alexandria Ocasio-Cortez, les figures les plus décriées de la gauche démocrate chez les républicains, auraient un rôle majeur dans son équipe en cas de victoire.
Il a particulièrement stigmatisé la première, née en Somalie, et qui a vécu dans un camp de réfugiés au Kenya avant d’émigrer aux Etats-Unis, sans égard pour le fait que le père de cette dernière avait été emporté par le Covid-19 quelques jours plus tôt.
Le président a soufflé sur toutes les braises de la guerre culturelle américaine en prônant une peine de prison d’un an pour toute personne brûlant la bannière étoilée. Il a assuré que les démocrates « veulent écraser la liberté religieuse car ils ne veulent pas de religion, faire taire les croyants, endoctriner vos enfants avec des mensonges haineux et vicieux sur notre pays, subventionner l’avortement tardif et l’exécution après la naissance » d’enfants non désirés.
« La foule de gauche essaie de vandaliser notre histoire »
Obligé de décaler d’un jour son meeting à Tulsa, théâtre en 1921 des pires violences contre les Afro-Américains, parce qu’il coïncidait initialement avec la commémoration de la libération des esclaves, Donald Trump s’y est présenté en défenseurs des statues de figures confédérées visées par les manifestations qui dénonçaient initialement les violences policières. « La foule déchaînée de gauche essaie de vandaliser notre histoire, de profaner nos monuments, nos beaux monuments, de démolir nos statues et de punir, de faire taire et de persécuter quiconque ne se conforme pas à leurs exigences de contrôle absolu et total », a-t-il assuré.
Une victoire de Joe Biden en novembre serait synonyme de chaos pour le pays tout entier, a conclu le président des Etats-Unis, avant de promettre de rendre « l’Amérique de nouveau riche », « forte », « fière » et « sûre » pour ses concitoyens.
Vallée des Saints : « Il faut cesser la course à toujours plus de visiteurs »
Philippe Abjean veut rappeler que la dimension spirituelle de la Vallée des Saints est fondamentale et s’inquiète d’une « dérive affairiste » sur le site.
Dans un contexte de turbulences, Philippe Abjean, fondateur de la Vallée des Saints, en rappelle les principes fondateurs dans un livre (*). Et exprime ses craintes face à un « plan de déstabilisation destiné à gommer la dimension spirituelle du projet ».
D’où est venu ce concept de la Vallée des Saints ?
La Vallée des Saints est fille du Tro Breiz, né en 1994. Au départ, au-delà de la marche collective de l’été, l’idée était de créer un itinéraire permanent balisé et d’y installer, à chacun des 800 km, une statue géante de saint breton. Nous avons implanté la première à Landrévarzec (29) puis, très vite, on s’est heurté aux normes et aux a priori guère bienveillants. De fil en aiguille, l’idée s’est imposée de les rassembler sur un site : Carnoët (22). Ce que raconte ce livre dans lequel j’ai voulu aussi rappeler les valeurs de départ.
Quelles sont ses valeurs ?
La gratuité de l’accès au site, tout d’abord, d’autant plus que les statues sont financées à 100 % par des dons. Il fallait le rappeler à un moment où se fait jour un risque de dérive affairiste sur le site. Par ailleurs, la valeur de sens était essentielle, savoir où on va et d’où on vient. La Vallée des Saints évoque ainsi 15 siècles d’Histoire de la Bretagne, depuis l‘arrivée des moines gallois, cornouaillais et irlandais en terre d’Armorique. Une manière aussi de rappeler cette culture populaire qui était en train de disparaître ; les légendes bretonnes ne sont pas que du folklore mais les mythes fondateurs de nos paroisses qui sont devenues les communes.
Ce projet est également assis sur une démarche artistique, en confiant du travail à des sculpteurs qui ne croulent pas sous les commandes depuis qu’on ne fait plus de cathédrales. Enfin, la valeur spirituelle est fondamentale. Au-delà même de son inspiration chrétienne, la Vallée des Saints est aussi une invitation à se sculpter soi-même, c’est-à-dire à se délester du superflu pour retrouver l’essentiel.
Qu’est-ce qui fait le succès de la vallée des Saints ?
Paradoxalement, le fait qu’on avait tout faux ! On ne cochait aucune case. On misait sur une connotation spirituelle en pleine époque de laïcisation, sur le temps long à l’ère de l’éphémère et du jetable, sur du mécénat en période de crise économique, sur l’Histoire à une époque d’amnésie générale… Les cabinets d’étude n’y croyaient pas. On était à contre-courant et c’est ce qui a marché.
Un succès qui dérange ou attise des appétits ?
La Vallée des Saints dérange parce qu’elle exprime une identité bretonne et spirituelle. Qu’il y ait un plan organisé de déstabilisation, c’est l’évidence et le proche avenir devrait le confirmer. Le succès attire des investisseurs à l’affût. Qu’il y ait eu un entrisme idéologique orchestré, bien peu chrétien, c’est ce que beaucoup assurent. Quand on débaptise des saints pour les remplacer par des géants dans la documentation ce n’est pas neutre. Et une campagne en cours rebaptise la Vallée des Saints « Monument valley » dans un pathétique clin d’œil à l’Amérique ! Qu’il y ait instrumentalisation aussi d’ambitions personnelles ou d’erreurs de gestion, c’est très vraisemblable.
Ces problèmes de gestion peuvent-ils sonner le glas de la Vallée des Saints ?
En fait, la Vallée des Saints, association dont le but est de réunir le financement nécessaire à la réalisation des statues, se porte bien. Ce n’est pas le cas, en revanche, de la filiale commerciale Terre de Granit, en charge, de façon autonome, de la gestion de la boutique et de l’espace restauration. Ses déficits récurrents assèchent la trésorerie de l’association en grande difficulté désormais pour organiser des chantiers de sculpture remis, pour la plupart, aux calendes grecques. Et il faut cesser la course à toujours plus de visiteurs mais mettre en place une fréquentation raisonnée et contrôlée. Ce qui compte ce n’est pas le nombre de passages mais le nombre de personnes à qui la Vallée des Saints aura pu apporter quelque chose.
La Vallée des Saints sera-t-elle épargnée par les « déboulonnages » ?
Nous sommes en effet au temps des déboulonneurs de statues. Au propre et au figuré. Nos statues sont comme des défenses immunitaires et identitaires bretonnes à rebours d’un marché mondialisé où il faut gommer toute culture. Alors je m’attends à tout…
(*) « Un Rêve de pierre. Du Tro Breiz à la vallée des Saints » (Salvator)
















