
THE NEW YORKER (NEW YORK)
Quand cette pandémie de Covid-19 s’achèvera-t-elle ? L’histoire ne nous apporte pas d’indices, mais elle nous apprend que, par le passé, bactéries et virus ont décimé les populationset entraîné des tournants politiques, sanitaires et sociaux majeurs. Cet article est à retrouver chez votre marchand de journaux.
La première pandémie de l’histoire aurait commencé à Péluse, non loin de la ville actuelle de Port-Saïd dans le nord-est de l’Égypte. C’était en 541. Selon Procope de Césarée, contemporain de cette époque, la “pestilence” s’est propagée vers Alexandrie à l’ouest et vers la Palestine à l’est. Puis elle a poursuivi son chemin. L’historien byzantin y voyait une progression quasi délibérée : “Elle s’étendit jusqu’aux nations les plus éloignées, et il n’y eut point de coin, pour reculé qu’il pût être, où elle ne portât la corruption” [dans l’Histoire de la guerre contre les Perses].
Le premier symptôme de la peste était la fièvre. Souvent, d’après Procope, elle était si légère qu’elle “n’annonçait par le pouls aucun danger” [cité dans le Dictionnaire raisonné des sciences]. Mais quelques jours plus tard, les victimes présentaient les signes classiques de la peste bubonique – des grosseurs, dits “bubons”, à l’aine et aux aisselles.
Les souffrances étaient alors terribles : certains sombraient dans le coma, d’autres étaient pris de violentes hallucinations. Beaucoup vomissaient du sang. Ceux qui prenaient soin des malades “vivaient dans un état perpétuel d’épuisement”, note Procope. “Pour cette raison, tout le monde avait pitié d’eux tout autant que des souffrants.” Personne n’était capable de prédire qui périrait et qui guérirait.
L’empereur Justinien face à la peste
Au début de l’an 542, la peste frappe Constantinople. C’est à l’époque la capitale de l’Empire romain d’Orient, gouverné par l’empereur Justinien, récemment qualifié de “l’un des plus grands hommes d’État de l’histoire”.
Selon un autre historien, la première partie de son règne – qui a duré près de quarante ans – se distingue par “une frénésie de réformes sans précédent dans l’histoire romaine” [tiré de Comment l’Empire romain s’est effondré, Kyle Harper, éd. La Découverte]. Durant les quinze années précédant l’arrivée de la peste dans la capitale, Justinien codifie le droit romain, fait la paix avec les Perses, réforme l’administration fiscale de l’empire et bâtit Sainte-Sophie.
Face aux ravages de la peste, Justinien fait “son possible pour arrêter le cours de ce mal”, écrit Procope. L’empereur prend en charge l’inhumation des personnes abandonnées ou indigentes. Quand bien même, il est impossible de suivre en raison du nombre de morts trop élevé. (Procope l’a estimé à plus de 10 000 par jour, quoique personne ne soit en mesure de le confirmer.)
Jean d’Éphèse, également contemporain de Justinien, écrit que “personne ne s’aventurait à l’extérieur sans avoir écrit son nom sur une étiquette accrochée au cou ou au bras” [cité par K. Harper], dans l’éventualité où il serait soudainement frappé. À terme, les cadavres sont entassés aux abords de la ville, formant des fortifications.
La peste touche les misérables comme les puissants. Justinien lui-même contracte la maladie, mais fait partie des chanceux qui y survivent. Son règne, en revanche, ne s’en remet jamais. Les années précédant 542, les généraux de Justinien avaient repris aux Goths, aux Vandales et à d’autres Barbares une grande partie occidentale de l’Empire romain. Après 542, l’empereur peine à recruter des soldats et à les rémunérer. Les territoires que ses généraux avaient assujettis se révoltent. La peste arrive à Rome en 543, puis en Grande-Bretagne vers 544. Une nouvelle vague émerge à Constantinople en 558, une troisième en 573 et une de plus en 586.
La peste justinienne ne s’essouffle pas avant 750. À cette date, un nouvel ordre mondial prévaut. Une nouvelle religion puissante, l’islam, est née, et ses fidèles règnent sur un territoire correspondant pour une grande partie à l’ancien empire de Justinien, outre la péninsule arabe.
La variole a tué plus d’1 milliard de personnes
Parallèlement, l’essentiel de l’Europe occidentale est désormais sous le contrôle des Francs. Rome ne compte plus que 30 000 habitants. La peste est-elle partiellement responsable de ce déclin ? Si tel est le cas, l’histoire est écrite non seulement par les hommes, mais aussi par les microbes.
Tout comme les microbes infectent le corps de nombreuses façons, les épidémies affectent le corps politique de nombreuses façons. Les épidémies sont brèves ou prolongées, ou, comme la peste de Justinien, récurrentes. Souvent concomitantes des guerres, elles s’allient à l’agresseur ou à l’agressé. Les maladies épidémiques deviennent parfois endémiques, c’est-à-dire qu’elles sont constamment présentes au sein de la population. Elles ne reprennent la forme d’une épidémie que lorsqu’elles sont introduites dans une nouvelle région ou quand les circonstances évoluent.
Dessin de Lauzan, Chili.Dessin de Lauzan, Chili.
La variole, parfois surnommée le “monstre tacheté”, appartient à cette dernière catégorie. Elle aurait tué plus d’un milliard de personnes avant d’être éradiquée au milieu du XXe siècle. Personne ne sait exactement d’où elle est venue : le virus – appartenant au genre qui comprend la variole des vaches, des camélidés et des singes – aurait contaminé des humains à l’époque où ils ont commencé à domestiquer des animaux.
On retrouve des traces de la variole chez des momies égyptiennes, y compris celle de Ramsès V, qui est mort en 1157 avant J.-C. Les Romains semblent avoir attrapé la variole près de l’emplacement actuel de Bagdad, lorsqu’ils sont allés y combattre l’un de leurs nombreux ennemis, les Parthes, en 162.
Le médecin Claude Galien [129-201] a signalé que ceux qui souffraient de la nouvelle maladie présentaient une éruption cutanée qui était “ulcérée dans la plupart des cas et complètement sèche” (l’épidémie est parfois surnommée la “peste galénique”). Marc Aurèle, le dernier des supposés “cinq bons empereurs”, est mort en 180 – peut-être de la variole.
Au XVe siècle, comme l’écrit Joshua S. Loomis dans Epidemics : The Impact of Germs and Their Power Over Humanity [“Épidémies : incidence des microbes et leur pouvoir sur l’humanité”, inédit en français], la variole est endémique en Europe et en Asie, c’est-à-dire que la majorité de la population y est vraisemblablement exposée au cours de sa vie. En moyenne, le taux de mortalité atteint le seuil terrifiant de 30 %, mais il est beaucoup plus élevé chez les jeunes enfants – plus de 90 % dans certaines régions.
Quand les Européens importaient les maladies
Joshua Loomis, professeur de biologie à l’East Stroudsburg University, écrit qu’en raison de la gravité du danger il n’était “pas rare que les parents ne donnent pas de nom à leurs enfants tant qu’ils n’avaient pas survécu à la variole”. Quiconque ne succombait pas était ensuite immunisé à vie (même si beaucoup finissaient aveugles ou balafrés d’affreuses cicatrices).
En raison de cette dynamique, il fallait compter une grande épidémie environ une fois tous les vingt ans, à mesure qu’augmentait le nombre de personnes n’ayant pas été contaminées dans l’enfance. Comme l’observe Joshua Loomis de manière plutôt cavalière, les Européens ont ainsi eu un avantage notable à l’époque où ils ont “commencé à explorer des terres lointaines, où ils sont entrés en contact avec les populations locales”.
Alfred W. Crosby, l’historien à l’origine de l’expression “l’échange colombien” [qui désigne les nombreux échanges qui ont eu lieu après la découverte de l’Amérique : échanges de biens, de bétail, mais aussi de micro-organismes], a aussi imaginé l’expression “épidémie en terre vierge”, celle qui d’après lui se produit quand “les populations à risque n’ont eu aucun contact antérieur avec les maladies qui les frappent et se trouvent quasi impuissantes sur le plan immunologique”.
La première “épidémie en terre vierge” des Amériques – ou, pour reprendre une autre expression d’Alfred Crosby, la “première pandémie du Nouveau Monde” – commence à la fin de 1518. Cette année-là, quelqu’un – probablement venu d’Espagne – importe la variole à Hispaniola [l’île où se trouvent actuellement Haïti et la République dominicaine]. Christophe Colomb avait débarqué sur l’île vingt-cinq ans plus tôt, et les Taïnos autochtones avaient déjà beaucoup souffert. La petite vérole fait alors des ravages parmi ceux qui sont encore là.
Deux frères jésuites racontent, dans un courrier adressé au roi d’Espagne, Charles Ier, début 1519, qu’un tiers des insulaires sont frappés : “Il sied à Notre Seigneur d’impartir une épidémie de variole chez lesdits Indiens, et elle ne cesse pas.” De Hispaniola, la maladie se propage jusqu’à Porto Rico. En deux ans, les premiers cas se déclarent à la capitale aztèque de Tenochtitlán, à l’emplacement actuel de la ville de Mexico : c’est en partie ce qui permet à Hernán Cortés de conquérir la capitale en 1521. “En de nombreux endroits, écrit un prêtre espagnol,
il arrivait que tous les membres d’un foyer meurent, et, comme il était impossible d’inhumer le très grand nombre de défunts, on démolissait la maison sur leurs dépouilles.”
La variole serait parvenue dans l’Empire inca avant les Espagnols. Les contaminations fusent d’un village à l’autre plus rapidement que les conquistadors ne se déplacent.
Il est impossible de déterminer combien de personnes succombent à la première pandémie du Nouveau Monde, parce que les archives sont fragmentées et que les Européens ont apporté avec eux de nombreuses autres maladies, notamment la rougeole, le typhus et la diphtérie. Au total, les microbes importés ont sans doute tué des dizaines de millions de personnes.
“La découverte de l’Amérique a été suivie de ce qui pourrait être le plus grand désastre démographique de l’histoire de l’humanité”,
a écrit William M. Denevan, professeur émérite à l’université de Wisconsin-Madison. Ce désastre bouscule le cours de l’histoire, non seulement en Europe et dans les Amériques, mais aussi en Afrique : confrontés à une pénurie de main-d’œuvre, les Espagnols se tournent progressivement vers le trafic d’esclaves.
La naissance de la période de quarantaine
Le mot “quarantaine” est issu de l’italien quaranta. Comme l’explique Frank M. Snowden dans Epidemics and Society : From the Black Death to the Present [“Épidémies et société : de la peste noire à nos jours”, inédit en français], cette forme d’isolement s’est développée bien avant que les gens ne sachent exactement ce qu’ils essayaient d’endiguer. La période de quarante jours a été choisie non pour des raisons médicales, mais théologiques, “car l’Ancien et le Nouveau Testaments multiplient les références au nombre 40 dans le contexte de la purification : les quarante jours et quarante nuits du déluge dans la Genèse, les quarante ans d’errance dans le désert pour les Israélites, […] et les quarante jours du Carême”.
Les premières quarantaines officielles sont organisées pour lutter contre la peste noire, qui, entre 1347 et 1351, tue environ un tiers des Européens et déclenche ce qui a ensuite été nommé la “deuxième pandémie de peste”. Comme la première, cette nouvelle vague fait des ravages par intermittence. La peste se propage, puis régresse, mais ne tarde jamais à flamber de nouveau.
C’est lors d’un de ces pics, au XVe siècle, que les Vénitiens construisent des lazarets – établissements d’isolement – sur les îles périphériques, où les navires sont contraints d’amarrer. Les Vénitiens étaient convaincus qu’en aérant les embarcations, ils éventaient les vapeurs responsables de la peste. Si cette théorie était erronée, les résultats étaient néanmoins bénéfiques : la période de quarante jours était suffisante pour tuer les rats et les marins contaminés. Frank Snowden, professeur émérite à Yale, assimile ce type de mesures à l’avènement d’une “politique de santé publique” et avance qu’elles ont participé à légitimer “l’accumulation de pouvoir” par l’État moderne.
Expliquer ce qui a enfin permis d’enrayer la deuxième pandémie suscite de nombreux débats ; l’une des dernières grandes épidémies en Europe a eu lieu à Marseille en 1720. Que les dispositifs de lutte contre la maladie aient été efficaces ou non, ils ont souvent provoqué, selon les termes de Frank Snowden, “des esquives, des résistances et des émeutes”. Les mesures de santé publique se heurtent à la religion et aux traditions, comme c’est encore le cas aujourd’hui. La crainte d’être séparé de ses proches pousse de nombreuses familles à dissimuler les cas. Et, souvent, ceux qui sont chargés de faire appliquer les règles se soucient peu de protéger le grand public.
Prenons l’exemple du choléra. Sur l’échelle des maladies terrifiantes, le choléra arrive sans doute en troisième position, derrière la peste et la variole. Le choléra est provoqué par une bactérie en forme de virgule, Vibrio cholerae, et durant l’essentiel de l’histoire humaine elle n’est pas sortie du delta du Gange. Puis, au XIXe siècle, les navires à vapeur et le colonialisme font voyager le microbe. La première pandémie cholérique démarre en 1817 près de Calcutta. Elle se déplace par voie terrestre jusqu’à la Thaïlande actuelle et par voie maritime jusqu’à Oman, d’où elle poursuit son itinéraire jusqu’à Zanzibar. La deuxième pandémie de choléra commence en 1829, également en Inde. Elle se propage progressivement en Russie jusqu’en Europe, pour ensuite rejoindre les États-Unis.
La suspicion suscitée par les médecins
Contrairement à la peste et à la variole, qui touchent sans distinction toutes les classes sociales, le choléra – qui circule dans la nourriture ou l’eau contaminées – est principalement une maladie qui frappe les habitats urbains insalubres. Quand la deuxième pandémie arrive en Russie, le tsar Nicolas Ier met en place des quarantaines strictes. Elles ralentissent peut-être la propagation, mais elles n’aident aucunement ceux qui sont déjà contaminés. La situation, selon Joshua Loomis, est exacerbée par des responsables sanitaires qui rassemblent au même endroit les malades du choléra et ceux souffrant d’autres maux. La rumeur veut que des médecins cherchent délibérément à tuer les patients.
Au printemps 1831, des émeutes éclatent à Saint-Pétersbourg. Un manifestant sorti d’échauffourées raconte qu’un médecin a été ciblé “par quelques cailloux ; il n’est pas près de nous oublier”. Le printemps suivant, des émeutes liées au choléra se déclarent à Liverpool. Là encore, les docteurs sont les principales cibles : ils sont accusés d’empoisonner les victimes du choléra et de bleuir leur teint. (Le choléra est surnommé la “peur bleue”, car les victimes sont parfois déshydratées au point de prendre une couleur rappelant l’ardoise). Des manifestations comparables éclatent à Aberdeen, Glasgow et Dublin.
En 1883, pendant la cinquième pandémie cholérique, le médecin allemand Robert Koch détermine l’origine de la maladie en isolant la bactérie Vibrio cholerae. L’année suivante, Naples est frappée. La ville envoie des inspecteurs pour confisquer les produits frais suspects. Des équipes de nettoyage sont aussi déployées : elles débarquent arme au poing dans les quartiers insalubres de la ville.
À juste titre, les Napolitains accueillent les inspecteurs et les nettoyeurs avec scepticisme. Et ils réagissent avec un grand sens de l’humour, faute de tomber juste sur le plan épidémiologique. Frank Snowden écrit qu’ils entreprennent de “consommer les fruits défendus en quantités démesurées, tandis que des spectateurs applaudissent et parient sur le plus gros mangeur”.
Émeutes cholériques
Huit ans plus tard, toujours durant la cinquième pandémie, l’une des plus violentes émeutes cholériques éclate dans la ville qui est aujourd’hui Donetsk, en Ukraine. Des dizaines de commerces sont pillés, et des habitations et entreprises sont incendiées. Les autorités de Saint-Pétersbourg ripostent par une répression contre les travailleurs, qu’ils accusent de promouvoir l’“anarchie”. Selon Joshua Loomis, cette répression entraîne de nouvelles manifestations, lesquelles dopent la répression : ce cercle vicieux déclenché par le choléra contribue ainsi à “préparer le terrain” de la révolution russe.
La septième pandémie de choléra commence en 1961, sur l’île indonésienne de Sulawesi. Les dix années suivantes, la maladie se propage en Inde, en Union soviétique et dans plusieurs pays d’Afrique. Après vingt-cinq ans sans épidémie de grande ampleur, le Pérou est frappé en 1991, faisant 3 500 victimes. Une autre épidémie, sur le territoire actuel de la République démocratique du Congo, fait 12 000 morts en 1994.
Selon de nombreuses analyses, la septième pandémie se poursuit à ce jour. En octobre 2010, le choléra se déclare dans les campagnes haïtiennes, avant de se répandre rapidement à Port-au-Prince et dans d’autres grandes villes. C’est neuf mois après qu’un séisme de magnitude 7 a anéanti le pays. Des rumeurs commencent à circuler selon lesquelles l’épidémie vient d’une base où sont logés des soldats originaires du Népal, chargés du maintien de la paix pour les Nations unies.
Des émeutes éclatent à Cap-Haïtien ; au moins deux personnes y meurent et les vols devant acheminer du ravitaillement sont suspendus. Pendant des années, les Nations unies nient que ses troupes ont importé le choléra en Haïti, mais l’organisation finit par admettre que les rumeurs disaient vrai. Depuis 2010, 800 000 Haïtiens ont été touchés et près de 10 000 sont morts.

Le cas des Juifs de Strasbourg
Les épidémies sont, par définition, source de divisions. Le voisin vers qui on se tourne en temps normal devient une éventuelle source de contamination. Les gestes du quotidien deviennent des risques de transmission. Les autorités qui appliquent la quarantaine deviennent des agents d’oppression. Tout au long de l’histoire, les populations ont reproché les épidémies à ceux qui venaient de l’extérieur (parfois, comme dans le cas des casques bleus en Haïti, elles ont eu raison).
Frank Snowden donne l’exemple des Juifs de Strasbourg pendant la peste noire : des notables locaux avaient décidé que les Juifs étaient à l’origine du fléau – faisant valoir qu’ils avaient empoisonné les puits – et ils leur ont fait une proposition : convertissez-vous ou périssez. La moitié de la communauté fait le choix de la conversion. Le 14 février 1349,
Les autres sont “rassemblés, emmenés au cimetière juif et brûlés vifs”.
Le pape Clément VI émet des bulles apostoliques où il signale que les Juifs meurent aussi de la peste et qu’ils n’ont aucun motif de s’empoisonner eux-mêmes, mais cet avis ne semble pas avoir beaucoup pesé. En 1349, les communautés juives de Francfort, Mayence et Cologne sont exterminées. Pour fuir les violences, les Juifs émigrent en masse vers la Pologne et la Russie, transformant à jamais la démographie européenne.
À chaque tragédie, telle que celle qui se déroule aujourd’hui, il est tentant de se tourner vers le passé pour déterminer ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Près de 1 500 ans ont passé depuis la peste justinienne et, avec la peste, la variole, le choléra, la grippe, la poliomyélite, la rougeole, le paludisme et le typhus, il reste un nombre épidémique d’épidémies méritant réflexion.
Différences majeures
Malheureusement, en dépit de tous les points communs que l’on identifie, il y a au moins autant de différences déconcertantes. Pendant les émeutes dues au choléra, les populations n’ont pas accusé les étrangers mais les initiés, puisque les médecins et les fonctionnaires de l’État étaient ciblés.
La variole a aidé les Espagnols à conquérir les Empires aztèque et inca, mais d’autres maladies ont fait tomber des puissances coloniales. Pendant la révolution haïtienne, par exemple, Napoléon a voulu reprendre cette colonie française en 1802 avec environ 50 000 hommes. Mais comme ses soldats meurent en grand nombre de la fièvre jaune, au bout d’un an il renonce et décide par ailleurs de vendre la Louisiane aux États-Unis.
Même les données mathématiques varient énormément d’une épidémie à l’autre. C’est ce que note Adam Kucharski, professeur à l’École d’hygiène et de médecine tropicale de Londres, et auteur du livre Rules of Contagion [“Règles de la contagion”, inédit en français] : selon lui, les variations dépendent de facteurs tels que le mode de transmission, la durée de la contagion et les structures sociales qu’exploite chaque maladie. “Dans mon milieu, on dit que ‘celui qui a vécu une pandémie a vécu… une pandémie’”, écrit-il. On ne peut hasarder que très peu de prédictions sur le Covid-19, mais une chose est sûre, cette maladie sera à son tour le sujet de nombreuses histoires.
Elizabeth Kolbert