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Jours tranquilles à Paris

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23 juin 2020

Demeure du Chaos

demeure chaos

demeure

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23 juin 2020

Comment la Chine vend les « organes halal » de ses prisonniers Ouïghours aux riches

coeur humain

Enfermées dans des camps d'internement, les minorités musulmanes chinoises serviraient de banque à organes. Des organes appelés "halal" prélevés de force et revendus à prix d'or dans les pays du Golfe.

Par Justine Reix ; illustrations Benjamin Tejero

ILLUSTRATION DE BENJAMIN TEJERO

Il ne fait pas bon être d'une autre ethnie que les Han, la majoritaire, en Chine. Depuis de nombreuses années, les minorités religieuses sont persécutées en Chine. Musulmans, catholiques, Tibétains ou encore Falung gong sont considérés comme des ennemis de l'État de par leurs croyances. En 2014, des camps d'internement ont été construits dans la province autonome du Xinjiang, dans le nord-ouest de la Chine. Le but étant d'y enfermer des centaines de milliers de musulmans Ouïghours, Kirghiz, Hui et Kazakhs. Selon Amnesty International, un million de Ouïghours seraient actuellement détenus sans procès, ni raison particulière. Mais en plus de travail forcé dans ces camps, les organes des détenus seraient prélevés pour être revendus.

Après avoir longtemps nié l'existence de ces camps, la Chine a fini par les reconnaître officiellement, en octobre 2018, sous le nom de « camps de transformation par l'éducation». Certains n'en sortent jamais. Selon bon nombre d'enquêteurs la raison de ces disparitions serait simple : ils seraient tués pour leurs organes.

Depuis 2016, le gouvernement chinois a lancé une vaste campagne de bilan médical dans la région autonome du Xinjiang. Des tests uniquement obligatoires pour ses habitants Ouïghours âgés de 12 à 65 ans. Dans la batterie de tests proposés, du sang est prélevé mais aussi des examens échographiques sont parfois réalisés. Ces derniers permettent de visualiser la taille, la forme et la structure interne d'un organe. Des bilans médicaux douteux que la Chine n'a jamais cherché à justifier.

Pour beaucoup, cela ne fait aucun doute, ces tests permettent de récolter une base de données de futurs donneurs. Le journaliste d'investigation américain, Ethan Gutmann, a travaillé pendant plusieurs années sur les prélèvements d'organes en Chine. Pour lui, il est évident que la Chine tente de garder un œil sur les minorités ethniques à travers ces contrôles médicaux : « Tous les rescapés de camps que j'ai pu interviewer, qu'ils soient Ouïghours, Kazakh, Kyrgyz ou Hui, ont eu des prélèvements sanguins tous les mois. On pourrait se dire que c'est pour éviter des maladies infectieuses mais ce n'est pas possible puisque les Chinois Han représentent plus de la moitié de la population dans le Xinjiang et pourtant ils ne sont pas testés. Ces bilans permettent donc de les surveiller et de potentiellement les repérer pour des prélèvements d'organes. » Grâce à ces tests, le gouvernement peut donc connaître et collecter le groupe sanguin des Ouïghours ainsi que l'état de leurs organes.

La Chine fait partie des pays où le temps d'attente pour une greffe est le moins long. Pourtant dans la culture chinoise, il est important de garder intact le corps après la mort et donc ne pas faire don de ses organes. Alors que les dons d'organes ne sont pas monnaie courante, les donneurs sont pourtant toujours disponibles. Comment la Chine obtient-elle tous ces organes ? L'attente se compte souvent en jours et parfois en semaines. Alors que pour beaucoup de pays, il faut parfois attendre plusieurs mois voire années. Aux États-Unis, il faut en moyenne 3,6 ans pour obtenir une greffe alors que 145 millions de personnes sont enregistrées donneurs d'organes. En Chine, il faut environ 12 jours seulement pour la même demande alors que 373 536 personnes sont enregistrées donneurs d'organes. Certaines personnes apprennent même à l'avance la date exacte de la transplantation. En d'autres termes, les hôpitaux connaissent à l'avance les dates des décès des patients.

Les prélèvements d'organes ne sont pas nouveaux en Chine. Durant de nombreuses années, le pays a prélevé sur des condamnés à mort avant d'annoncer à la communauté internationale en 2015 la fin de cette pratique.

Enver Tohti, un ancien médecin ouïghour, a assisté et participé à des prélèvements d'organes sur des condamnés à mort en 1995. Il a, depuis, fui la Chine. Son chef de service lui a ordonné à l'époque de prélever des organes sur un condamné à mort. « On attendait les coups de feu pour sortir du véhicule dans lequel les autres médecins et moi étions. Il y avait plein de cadavres allongés par terre. Mon chef m'a ordonné de retirer un foie et un rein. Alors c'est ce que j'ai fait », raconte l'intéressé. Sauf que ce condamné à mort était encore en vie. Lorsque Enver Tohti a commencé à opérer l'homme, du sang a jailli, preuve que son coeur battait toujours. « Il a gesticulé. Son corps essayait de lutter mais il était trop faible pour résister. Il n'était pas mort et je lui ai quand même retiré son foie et son rein. Mon chef a récupéré les organes et m'a dit de tout oublier. » Les condamnés à mort ont longtemps servi de banques à organes et rien ne prouve que cette pratique s'est vraiment arrêtée en 2015.

23 juin 2020

Viki Fehner

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23 juin 2020

Véhicules électriques : la galère de la recharge

Les carences du système – si elles persistent – constitueront un frein à la mobilité zéro émission

Depuis peu propriétaire d’une voiture électrique, l’un des auteurs de cet article n’imaginait pas dans quel univers de complexité il avait mis le pied : celui de la recharge de son véhicule. Avant, pour lui, la difficulté à « faire le plein » consistait à ne pas confondre diesel et essence. Dans son nouvel univers automobile, c’est infiniment plus complexe. Pour se charger, il rencontre cinq formes différentes de prise (sa voiture n’a été livrée qu’avec deux) et trois ou quatre types de puissance. Beaucoup de bornes publiques de recharge sont gratuites, mais nombre d’entre elles sont défaillantes. Pour les payantes, le tarif est rarement affiché et les pièges fréquents (1 euro la première heure, 30 euros la deuxième).

Il n’est venu à l’idée de personne de généraliser la possibilité de payer sa charge avec une carte bancaire. Alors notre utilisateur court après les « pass », lesquels peuvent être fournis par une start-up, un constructeur automobile ou une enseigne commerciale. Dans ce monde baroque, Nissan a mis à disposition des bornes gratuites dans certaines grandes surfaces, mais son système de recharge rapide est incompatible avec la Zoe de son allié Renault. Bienvenue chez Kafka en mode branché !

Financer les bornes

A l’heure où le gouvernement a fait du véhicule électrique l’axe central de sa politique de relance automobile, la question de la recharge pourrait finir par constituer un sérieux frein au développement de la mobilité zéro émission. « 80 % à 90 % de nos clients se rechargent à la maison ou au bureau, constate Lionel French-Keogh, directeur général pour la France de Hyundai. La complexité de la charge lors d’un long parcours cantonne, pour le moment, le véhicule électrique aux flottes d’entreprise et au second véhicule des particuliers habitant en pavillon. »

Deux importantes carences existent. La première c’est la recharge rapide le long des autoroutes et grands axes routiers. Le démantèlement du réseau autoroutier d’EDF, Corridor, a aggravé la situation. Seules subsistent pour le moment sur les autoroutes françaises les bornes du réseau Ionity, issu d’un consortium de constructeurs étrangers (Daimler, BMW, VW, Ford, Hyundai), aux tarifs assez élevés (25 euros à 40 euros pour une autonomie de 300 kilomètres). Le deuxième problème est l’accès à la prise pour les Français vivant en habitat collectif (7 millions de ménages sur 29).

Conscients de ces difficultés, les pouvoirs publics se veulent volontaristes. Le secrétaire d’Etat aux transports, Jean-Baptiste Djebbari, a proposé d’intégrer au plan de relance automobile une accélération du déploiement de 100 000 bornes (il y en a actuellement 30 000) à l’horizon 2021 plutôt que 2022. Cent millions d’euros supplémentaires sont mis sur la table pour aider à financer les bornes publiques et privées. Une campagne de communication cet été expliquera les possibilités de se recharger. L’Etat insiste pour établir d’ici à la fin 2021, sur les aires d’autoroutes, 300 à 500 stations permettant de charger dix véhicules chacune. Le gouvernement a mis dans la boucle la PFA, l’entité publique qui coordonne la filière automobile et la Banque des territoires (Groupe Caisse des dépôts) pour le financement. Côté habitat collectif, la loi d’orientation des mobilités impose dans tous les immeubles nouveaux que 100 % des places de parking aient accès à une prise en 2022. « Mais cela reste très compliqué dans les copropriétés », constate Marc Mortureux, directeur général de la PFA.

Cohérence du déploiement

Du côté, d’Enedis, qui se charge de la connexion des points de recharge au réseau électrique, on affirme aussi « souhaiter une accélération sur le sujet ». Le distributeur d’électricité assure qu’il n’y a pas de difficulté à prévoir pour la stabilité du réseau dans les années à venir. Les bornes à forte puissance n’inquiètent pas le distributeur, même si elles pourraient créer, à terme, des pics de consommation d’électricité. « On se projette dans des scénarios à 15 millions de véhicules en 2035, et même là, on est serein », promet Dominique Lagarde, directeur du programme mobilité électrique d’Enedis.

Le problème réside plutôt dans la cohérence du déploiement « La typologie des bornes et des emplacements n’est pas optimale, explique M. Lagarde. Par exemple, avoir une borne de recharge longue durée au cœur d’un village, ce n’est pas forcément le besoin des utilisateurs. » C’est justement la difficulté : quels types de borne installer, et où ? « On va mettre beaucoup d’argent sur le sujet, mais le marché est dans le noir le plus complet, prévient Quentin Dérumeaux, consultant chez SIA Partners et auteur d’une étude sur les infrastructures de recharge. Le danger est grand que ce choc de subvention soit gâché, si rien n’est fait pour le coordonner », note le rapport de SIA.

Principal problème : « Les opérateurs n’intègrent pas l’expérience de l’utilisateur », souligne M. Dérumeaux. Difficile, en tant qu’automobiliste, on l’a vu, de savoir combien on va payer, à qui, comment. M. Dérumeaux souligne la nécessité de la mise en place de réels « opérateurs de mobilité », qui puissent proposer des formules qui correspondent aux besoins des clients. « Le risque est sinon de voir se développer des réseaux très privés », prévient-il. Le seul d’ailleurs vraiment efficace pour la longue distance aujourd’hui est celui, complètement fermé, de Tesla. Cette absence de connaissance des usages est aussi dommageable pour les installateurs de points de recharge.

« Dans les 30 stations que nous avons équipées sur les grands axes, nous avons deux ou trois clients par jour… », soulignait récemment le PDG de Total, Patrick Pouyanné, dans un entretien au Monde. La situation appelle une régulation, observent plusieurs acteurs. Actuellement, c’est une start-up de 20 salariés qui fait office de service public unifié de la recharge grâce à son application collaborative, Chargemap, indispensable à qui veut bouger en voiture électrique en France. « On est très en retard sur le sujet, conclut un patron du secteur. Si le gouvernement ne fait pas ce qu’il faut, les clients ne vont pas changer leurs habitudes. »

22 juin 2020

Milo Moiré Photographiée par Peter Palm

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22 juin 2020

Chronique - La pénétration est-elle indépassable ?

Par Maïa Mazaurette

Alors qu’une majorité de femmes n’y trouvent pas leur compte en termes de plaisir, nous persistons à accorder à la pénétration vaginale une place centrale dans notre répertoire sexuel, constate Maïa Mazaurette, chroniqueuse de « La Matinale ».

LE SEXE SELON MAÏA

En avril 1924, la princesse Marie Bonaparte publiait un article intitulé « Considérations sur les causes anatomiques de la frigidité chez la femme ». Pour cette disciple de Freud, l’absence d’orgasmes « vaginaux » pouvait (devait ?) se corriger en rapprochant le clitoris de l’entrée du vagin. De préférence à coups de bistouri. Elle subira trois opérations chirurgicales successives… sans jamais connaître l’orgasme vaginal dont elle rêvait.

On se gardera de psychanalyser la psychanalyste, ou de moquer ses tentatives (il fallait un sacré courage pour tester cette théorie). Mais, un siècle après Marie Bonaparte, et depuis déjà des décennies, nous savons que les deux tiers des femmes n’atteignent pas l’orgasme par la seule grâce de la pénétration vaginale. Nous savons aussi que leur corps n’est pas dysfonctionnel : si le vagin était aussi sensible que le clitoris, l’accouchement serait encore plus douloureux. Les femmes refuseraient les grossesses, l’humanité disparaîtrait.

La pénétration vaginale est parfaite pour la reproduction. Elle n’est pas parfaite pour le plaisir des femmes. On pourrait se dire : « Intégrons d’autres pratiques dans notre répertoire, tout le monde sera content, cette diversité réglera notre problème de routine, on gagne sur tous les tableaux. »

Malheureusement, notre culture sexuelle est bonapartiste : elle s’acharne. Et elle produit en continu des stratégies permettant de contourner la réalité anatomique de la majorité des femmes… pour continuer à privilégier la pénétration. Petit tour d’horizon de notre créativité collective en la matière.

– La technique d’alignement coïtal (aussi appelée « broyage de maïs », ça ne s’invente pas). Dans sa version simple, il s’agit de modifier vos positions du Kama-sutra pour faire en sorte que la face dorsale du pénis frotte contre le clitoris… au détriment du confort des participants (personnellement, je n’ai aucune envie qu’on me broie quoi que ce soit, surtout à cet endroit). Dans sa version compliquée, cette technique nécessite un rapporteur, un compas et du papier millimétré, pour adopter des angles spécifiques. Cerise sur le gâteau coïtal : personne ne semble vraiment d’accord sur la manière de procéder, on peut donc trouver des schémas opposés les uns aux autres. Bon courage pour « broyer votre maïs » avec des manuels aussi confus.

– Les positions « magiques ». Si elles fonctionnaient, 100 % des hétérosexuelles auraient des orgasmes pendant la pénétration, et je serais occupée à boire une Margarita au lieu d’écrire cette chronique.

– Les cockrings vibrants. Non seulement la vibration a autant de chances d’engourdir le clitoris que de le faire décoller, mais, par nature, la pénétration consiste en des va-et-vient, ce qui signifie que le clitoris perd constamment le contact avec le sextoy. (Imaginez une masturbation qui s’interrompt chaque seconde.) L’idée, géniale sur le papier, est par ailleurs perturbée par des considérations bassement matérielles : l’objet doit rester de taille très raisonnable pour le confort de l’homme, mais, dans ce cas, premièrement, les moteurs manquent de puissance pour les femmes, deuxièmement, l’anneau en silicone a tendance à se casser. Les alternatives hors cockrings (papillons clitoridiens, bagues) se heurtent au même souci : soit c’est discret, soit c’est efficace.

– L’utilisation de sextoys clitoridiens. Cette option fonctionne, mais elle n’est pas toujours très pratique : les « bons » vibrateurs ou pulsateurs prennent de la place, et, plus les corps des amants sont proches, plus les vibrations sont « écrasées ». Il faut alors se concentrer sur quelques positions favorables, comme les petites cuillers, le missionnaire au bord du lit (plus confortable que la table de la cuisine) ou l’Andromaque inversée (mais ça fait mal aux cuisses). Si vous arrivez à tenir en levrette sur un seul bras, vous avez tout mon respect et je retourne illico faire des pompes.

– Les autres pénétrations. Bizarrement, certains individus ont tendance à confondre « expansion du répertoire sexuel » avec « sodomie & fellation » – des pratiques toujours pénétratives… mais encore moins susceptibles de donner des orgasmes aux femmes.

– La méthode Coué. Oups, pardon, je voulais écrire : le mythe de la fusion sexuelle. Cette idée voulant que la pénétration permette aux participants de ne « faire plus qu’un » est d’autant plus séduisante qu’elle joue sur notre fibre romantique autant que sur notre soif de justice (moi aussi, j’aimerais bien que le plaisir soit égalitaire).

Alors d’accord, certaines personnes ressentent cette fusion sexuelle… mais de manière exceptionnelle. Notre culture nous fait pourtant considérer l’explosion des limites physiques comme une norme, dont l’aboutissement s’incarne dans le sacro-saint orgasme simultané. En réalité, cet idéal se retourne contre les amants : si les femmes et les hommes sont censés ressentir la même chose au même moment, et que la pénétration vaginale favorise le plaisir masculin, alors les femmes vont avoir tendance à mentir à leur partenaire. Et, parfois, à se mentir à elles-mêmes.

Cet arsenal (de techniques, d’idées) est révélateur : l’idée que le pénis cesse d’être au centre du jeu sexuel, même pendant quelques minutes, produit des résistances considérables.

Si nous investissions cette même énergie, cette même créativité, dans l’élaboration de rapports sexuels différents, dans la stimulation de la libido et du clitoris des femmes, on n’aurait plus d’embêtements sexuels depuis longtemps. Seulement, comme l’écrit Martin Page dans son ouvrage Au-delà de la pénétration (éditions Monstrograf, janvier 2020, 160 pages, 12 euros) : « La pénétration vaginale est une pratique symptomatique du génie humain : ça marche mal, ce n’est pas la meilleure manière d’avoir du plaisir, et pourtant c’est la norme. »

Pourquoi un tel acharnement ? Déjà, parce que notre imaginaire de la sexualité « légitime » tourne encore aujourd’hui autour de la reproduction. Ensuite, parce qu’il est difficile de changer les normes quand elles sont anciennes, intériorisées… et que le sujet est tabou.

Enfin, parce que si certains hommes sont clairement égoïstes, alors certaines femmes acceptent cet égoïsme. Socialisées dans l’art de négocier, biberonnées au sacrifice amoureux, elles privilégient la solution qui favorise leur conjoint. (Quitte à ce qu’il en paie le prix plus tard, quand elles auront perdu tout intérêt pour le sexe.)

Notre problème, ce n’est pas que les stratégies pro-pénétration existent (certaines produisent des résultats intéressants), mais qu’elles prennent la place d’une redéfinition du rapport sexuel. Tant que la pénétration vaginale sera synonyme de « vrai sexe », notre répertoire restera limité et relativement inefficace. C’est aux pratiques de s’adapter à nos corps. Pas l’inverse. D’ici à la mise en œuvre de ce renversement, nous resterons les princesses Bonaparte des temps modernes.

22 juin 2020

Vu sur internet - j'aime beaucoup

horse et black

22 juin 2020

Vague de chaleur attendue dès mardi, températures estivales en Bretagne

Une météo estivale est attendue à partir de mardi sur la Bretagne, avec au moins 25 °C. La chaleur sera plus pesante dans le centre et le sud de la France. Avant des orages en fin de semaine.

Après un début de mois de juin particulièrement maussade, l’été s’installe sur la Bretagne cette semaine, avec un franc soleil et des températures supérieures à la normale à cette époque de l’année. Dès mardi 23 juin, la hausse des températures va être sensible, pour atteindre 25 °C sur l’ensemble de la région, et même dépasser les 30 °C à l’Est, sur l’Ille-et-Vilaine et la Loire-Atlantique. Une tendance qui va s’étaler au moins jusqu’à vendredi.

Pic de chaleur entre mercredi et vendredi

Cet épisode de chaleur sera davantage marqué dans le centre et le Sud de la France, avec une possible canicule. Dans son bulletin spécial mis à jour ce dimanche, La Chaîne Météo précise en effet que ce « pic de forte chaleur attendu entre mercredi et vendredi », va se prolonger « sur certaines régions du centre-Est jusqu’à samedi ».

22 juin 2020

Ron Mueck

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22 juin 2020

Portrait - Jeanne Balibar, le cœur battant de la culture. (source : M. Le Monde)

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A 52 ans, la comédienne césarisée pour « Barbara » s’engage autant par ses choix audacieux au cinéma et au théâtre que par ses coups de gueule politiques. Elle fut à l’initiative de la tribune, publiée fin avril, fustigeant Macron pour son oubli de la culture dans la gestion du Covid-19.

Il ne fallait pas enfermer Jeanne Balibar. Trente ans qu’elle donne de la voix de Paris à Berlin, sur scène ou au cinéma. A rester recluse dans son appartement du 11e arrondissement à Paris, contrainte à faire « des gestes barricades qui n’ont rien de révolutionnaire », elle est partie en toupie. Fin avril, tournant à grandes enjambées dans son salon, Marlboro entre les doigts, elle commence à écrire un texte dans son coin, puis tonne de sa voix de tragédienne au téléphone auprès de quelques amies : « Dix-sept millions pour Air France, sept pour le tourisme, cinq pour Renault… Et rien pour la culture ! »

La comédienne Marina Foïs applaudit, la réalisatrice Catherine Corsini est raccord avec l’actrice en pleine tempête shakespearienne : « C’est l’état d’urgence ! Exigeons un New Deal, un plan Marshall pour la culture ! » La cinéaste Pascale Ferran, camarade de lutte pour les sans-papiers, la pousse à monter au front. « Ecris et on en fera une tribune, ta voix va porter. » En fin d’après-midi, Jeanne Balibar se met au clavier : « Monsieur le Président, cet oubli de l’art et de la culture, réparez-le ! » « Depuis six semaines, le ministre de la culture ne dit strictement rien. Des “je ne sais pas” à la pelle, quelques mots sur les théâtres privés, semble-t-il, de vagues encouragements, peut-être, aux assureurs pour assurer contre le Covid-19… »

Elle voit le paquebot de la culture sombrer avec, à son bord, les acteurs bankable et ceux qui doivent se contenter de seconds rôles, mais aussi les chauffeurs, les ouvreuses, les cuisiniers, les attachés de presse, les agents, les auteurs… Surtout n’oublier personne : « Comment feront les intermittents pour continuer à manger ? Comment feront les auteurs qui ne bénéficient même pas de ce régime ? tape Jeanne Balibar. Comment feront toutes celles et tous ceux que vous oubliez avec nous et dont l’emploi est comme le nôtre, discontinu ? » Festivals annulés, tournages interrompus, concerts supprimés, théâtres et salles de spectacle fermés, près de deux millions de travailleurs vont basculer au RSA, selon elle.

Une « trahison sociale »

Le réalisateur Michel Hazanavicius, souvent en pointe des combats de la profession, rallie la bande des quatre femmes. Jeanne Balibar, dit-il, « a eu l’intuition de montrer le vide total de la politique culturelle ». Il fallait du courage à une époque où « la moindre prise de position d’un acteur est moquée et vole en éclats » : « Il n’y a que des coups à prendre ». Du temps de Piccoli, Montand ou Signoret, ajoute le réalisateur, « la parole des artistes était légitime, les politiques s’arrachaient leur soutien. Aujourd’hui, ils nous fuient ».

La tribune, lestée dans un premier temps de 250 signatures illustres et inconnues, est publiée sur le site du Monde le 30 avril. Le lendemain, jour de Fête du travail sans muguet ni cortèges, coup de fil matinal chez Jeanne Balibar. Une conseillère de l’Elysée, d’un ton ampoulé : « Nous avions quelque chose en préparation pour la culture, mais votre tribune a accéléré le mouvement… » Quelques jours plus tard, le président organise une consultation en visioconférence avec quelques artistes réputés sympathiques, tels Sandrine Kiberlain, Eric Toledano et Olivier Nakache. Jeanne Balibar n’a pas été invitée.

Le 6 mai, Emmanuel Macron, en bras de chemise, son ministre au teint pâle à ses côtés, annonce « une année blanche » pour les intermittents et les incite à « enfourcher le tigre ». Les courtisans applaudissent, les optimistes reprennent espoir. Comediante ! Tragediante ! protestent Jeanne Balibar et ses amis. Le président a sauvé les intermittents du RSA, mais il n’a pas eu un mot pour les petites mains en contrat court. Ils flairent une « entourloupe », Jeanne Balibar se remet à son clavier.

« J’AI ÉTÉ VIRÉE ENCEINTE, HARCELÉE SEXUELLEMENT… ET MAINTENANT JE SUBIS L’INVISIBILITÉ DES ACTRICES DE 50 ANS. »

JEANNE BALIBAR

Nouvelle tribune, proposée cette fois à Libération, où elle n’a que des amis. Mais les journaux préfèrent les premières, les mots neufs. Son texte en faveur des sans-grade est publié en bas de page, sans les signatures pourtant encore plus nombreuses. Le chef de service de Libé a gardé un bon moment l’oreille endolorie après son coup de fil aux aurores : « Elle hurlait et m’a traité comme un valet qui aurait fait couler un bain un peu trop froid », raconte-t-il en riant. Laurent Joffrin, le directeur du journal, a lui aussi eu droit à la colère théâtralisée de Jeanne Balibar : « Trahison sociale ! » Elle sait parler très fort, peut hurler en allemand, chanter en italien, pleurer en récitant Shakespeare dans le texte. Et elle manie aussi très bien la rhétorique marxiste-léniniste.

L’amour du risque

Les enjeux de la culture, côté marge, l’actrice connaît. Vingt-cinq ans de cinéma d’auteur (chez Arnaud Desplechin, Jacques Rivette, Raoul Ruiz, Olivier Assayas…), un César en 2018 (pour Barbara, de Mathieu Amalric), des performances de légende dans les pièces de Frank Castorf (La Dame aux camélias, Les Frères Karamazov, Bajazet), deux albums (Paramour, Slalom Dame), un film en tant que réalisatrice (Merveilles à Montfermeil, sorti en janvier), de la danse également. Jeanne Balibar, c’est une star à l’ancienne, une Jeanne Moreau dopée à la prise de risque.

D’ailleurs, c’est en voyant l’actrice de Buñuel jouer le Récit de la servante Zerline, mis en scène par Klaus Grüber en 1987, qu’elle a décidé de grimper sur les planches. À 52 ans, sa silhouette de longue dame brune, sa voix inimitable, ses choix artistiques fantasques et chatoyants, sa fantaisie, sa liberté la classent en haut des marches. « Elle a un côté Ava Gardner, très hollywoodien, décrit Carole Bellaïche, sa photographe et amie. Et en même temps on la sent prête à prendre tous les risques, partir dans toutes les aventures, même au plus profond de l’abîme. » Autre proche, Bulle Ogier la voit « en diva rock’n’roll », et Emmanuelle Béart, héroïne douce-dingue dans son film Merveilles à Montfermeil, en « réjouisseuse qui fait s’envoler ».

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Cela ne va pas sans angoisses qui, chez Balibar, prennent la forme de nœuds gordiens dans la tête. Marina Foïs résume cette peur des acteurs : une « terreur du projet qui ne vient pas qui nous envahit ». Et cette « sensation que tout est construit sur du sable » est démultipliée chez son amie : « Artiste comme elle est dans la vie, elle avance sans filet ni plan de carrière. » Au cours Florent, où elles se sont connues au début des années 1990, Balibar, « très belle, très mince, très singulière », était une star en puissance. « On savait tous qu’elle deviendrait une grande. » Déjà une voix, et une grande gueule, engagée dans la lutte contre le sida, pour les sans-papiers, contre la loi Hadopi…

En ce mois de juin, elle relaie sur Instagram la parole d’Assa Traoré réclamant justice pour son frère. « Elle s’engage dans tout ce qu’elle fait, avec une pensée politique permanente, assure son proche ami le penseur Philippe Mangeot, président d’Act Up à la fin des années 1990. Quelle actrice prend autant de risques aujourd’hui ? » Pour autant, Balibar n’est pas une forcenée du militantisme. Les tractages et les manifs, elle les laisse aux plus motivés. Quand elle s’engage, elle aime être sur le devant de la scène.

Dépendance aux Assedic

Et pourtant, sous ces airs de diva haut perchée, Balibar a des angoisses très terre à terre. Et l’angoisse est parfois matérielle, la vie en liberté rendant les fins de mois compliqués. « Quand on réussit à échapper à certaines normes artistiques, on se trouve pris dans les normes sociales… J’ai une image de femme libre, mais la vérité, c’est que j’ai très peu de propositions, je ne vis pas de mon travail. » Désignant son appartement, les meubles seventies, les livres, les DVD, le piano Gaveau, la photo de Robert Frank tirée de la série The Americans, elle assure : « Tout ce luxe, c’est le père de mes enfants [Mathieu Amalric] qui le permet. »

Jeanne Balibar a connu Avignon, la Comédie-Française, l’amour inconditionnel des critiques de Télérama, des Inrocks et des Cahiers du cinéma. Mais elle voudrait tout : la gloire et l’argent, Hollywood et le théâtre radical allemand… Tout, sauf sa dépendance financière « aux Assedic », comme elle dit, et à Mathieu Amalric. Là-dessus, la féministe s’emballe. « Mère, c’est le mauvais rôle », lâche-t-elle en paraphrasant Delphine Seyrig, une de ses rares idoles. Sa carrière étincelante et pourtant si modeste sur son compte en banque ? La faute à la misogynie : « J’ai été virée enceinte, harcelée sexuellement… et maintenant je subis l’invisibilité des actrices de 50 ans. »

Regard noir, bouche serrée, elle se prédit une funeste traversée du désert post-épidémie : « Je n’ai plus aucun projet, sinon de devenir junkie à Instagram. » D’ici à la fin de 2020, encore quelques dates incertaines pour la tournée de Bajazet, la sortie sine die de deux films, l’un de Xavier Giannoli adapté des Illusions perdues, de Balzac, avec Gérard Depardieu et Vincent Lacoste, et Memoria, une fable signée du cinéaste thaïlandais palmé à Cannes, Apichatpong Weerasethakul, où elle partage l’affiche avec son double blond, Tilda Swinton. « Un an de chômage devant moi et puis rien », lâche-t-elle de sa voix grave.

L’aventure « Bajazet »

2019 avait pourtant été une année faste, dans la dynamique du succès de Barbara. Dans la pièce Bajazet, présentée en décembre par Frank Castorf à la MC93, à Bobigny, l’actrice a repoussé les limites. Nue la plupart du temps, présente pendant les cinq heures du spectacle, corps et visage sous les néons, elle joue un texte impossible à retenir pour le commun des mortels, mix de Racine et ­d’Antonin Artaud. « Elle était totalement engagée, raconte Hortense Archambault, directrice de la MC93. C’est elle qui a poussé Castorf à monter la pièce en français, et cela a été une grande traversée dramaturgique ! Il y a eu une première réunion, les acteurs se sont saisis de la matière et sont montés sur le plateau au fur et à mesure. Et c’est tout, très peu de répétitions… Seuls les immenses acteurs sont capables de cela, c’est terriblement risqué. »

Bulle Ogier, fascinée par ses facilités et sa mémoire – « Jacques Rivette avait été stupéfait de la voir apprendre l’italien en quinze jours, il était très admiratif » – l’a vue évoluer en vingt ans, « passer d’une diction durassienne au registre de Delphine Seyrig, avant de devenir elle-même dans les spectacles de Castorf ». Dans Bajazet, Bulle Ogier a découvert chez Balibar une violence qu’elle ne lui soupçonnait pas : « Je ne pouvais imaginer qu’elle irait aussi loin. »

A la fin de l’année, l’actrice était sur le flanc. « J’étais surmenée, mon histoire d’amour avec Castorf était terminée, j’ai décidé de faire un break, en attendant les propositions, nous dit-elle. Puis le Covid est arrivé. » Elle se tait et verse des larmes en silence, sur son histoire d’amour défaite. « Celui qui rompt est parfois le plus malheureux, il porte la responsabilité des choses. »

Attaques sur la Macronie

Jeanne Balibar est sans filtre, comme les clopes de Michel Piccoli dans Les Choses de la vie, ce Piccoli qui vient de mourir et qu’elle pleure comme une orpheline, lui qui était, comme elle, toujours prêt à dégoupiller une vérité. En 2018, recevant le César de la meilleure actrice pour Barbara, ruban blanc contre les violences faites aux femmes sur sa robe de star, elle cite Jeanne Moreau et Delphine Seyrig et improvise un époustouflant plaidoyer féministe dans lequel elle évoque entre autres la solidarité entre les actrices.

Un an plus tard, quand Emmanuel Macron s’épanche, déclarant avoir pleuré en regardant Les Misérables, film de Ladj Ly dans lequel elle tient le rôle de la commissaire, elle riposte dans So Film : « Tant qu’il n’y aura pas de bouleversement de la politique fiscale, ça ne sert a rien d’aller voir un film et dire “je suis bouleversé”. C’est de la merde. »

En janvier, dans « Clique », l’émission présentée par Mouloud Achour sur Canal+, où le gouvernement a l’habitude d’en prendre pour son grade, elle en rajoute une couche : « Mes enfants m’ont demandé de dire un truc. “C’est vraiment un pur schlag, ce mec”. » « Schlag », dans les quartiers, c’est le mec largué, qui fait n’importe quoi, l’épouvantail des fils de Mathieu Amalric et Jeanne Balibar, l’un rappeur, l’autre redevenu étudiant après avoir passé un CAP de cuisinier. Tous deux militent à l’extrême gauche, on les soupçonne d’inspirer leur mère, qui ne demande pas mieux.

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« CE N’EST PAS UNE MUSE. C’EST UNE COAUTRICE, CAPABLE DE SE LIVRER SANS LIMITES AUX HOMMES QUI LA DIRIGENT. » PHILIPPE MANGEOT

Dans les Cahiers du cinéma, elle provoquait encore, en janvier : « Si on interdit le voile dans l’espace public comme signe d’adhésion à une religion, il faut aussi interdire le complet cravate des banquiers et PDG comme signe d’adhésion à la religion de l’argent. » En mai, interrogée dans son salon, elle s’en est prise de nouveau au premier de cordée sur France Inter : « Le 17 mars, on a entendu le président de la République dire que personne ne serait laissé sur le bord de la route, mais on n’a toujours rien entendu sur la culture ni le pain de ceux qui sont en contrat court… Tous ces gens vont crever ! »

Premiers engagements

A quelques arrondissements de chez Jeanne Balibar, l’historienne Emmanuelle Loyer sourit en écoutant sa vieille amie entonner la Révolution. Elles étaient ensemble en khâgne à Henri-IV, au temps où Charles Pasqua faisait la chasse aux étudiants dans le Quartier latin. Fille unique, Jeanne habitait rive gauche, elle avait une mère magnifique, Françoise Balibar, qui enseignait la théorie de la relativité en tailleur Saint Laurent. La khâgneuse avait aussi un père célèbre et communiste, Etienne Balibar, professeur à la Sorbonne et auteur, avec Louis Althusser et d’autres, de Lire le Capital (­éditions François Maspero, 1965). Sa réputation, bien qu’un peu en baisse après la chute du Mur, résistait du côté de la rue d’Ulm.

Jeanne avait fait une croix sur une carrière de danseuse étoile, ses parents ayant refusé qu’elle entre à l’Opéra de Paris, et préparait Normale-Sup, son tribut à sa famille d’universitaires. « J’avais arraché de haute lutte de faire sport-études en danse au lycée, mais, après le bac, il m’a fallu rentrer dans le rang, raconte-t-elle. Dans ma famille, l’art était sacralisé, mais ce n’était pas pour nous, il fallait être bien prétentieux pour se croire artiste. »

Manifester sur le boulevard Saint-Michel, risquer les coups de matraque et les lacrymos étaient permis. Fin 1986, Jeanne Balibar et Emmanuelle Loyer, 18 ans, défilent contre le projet de loi Devaquet, visant à réformer l’université, pleurent Malik Oussekine mort rue Monsieur-le-Prince sous les coups de CRS et lisent les romantiques allemands pendant des nuits entières. « Un peu trop sans doute, remarque Emmanuelle Loyer. L’amour-passion nous a joué des tours. »

Une actrice incendiaire

L’amour, pour Jeanne Balibar, n’est pas du marivaudage. Elle y a laissé quelques plumes, et gagné des galons. A 20 ans, fraîche ­normalienne, elle s’est enfuie du domicile familial pour suivre un amoureux à Cambridge, au prétexte de préparer l’agrégation ­d’histoire. L’exil, loin de la rue d’Ulm et des exigences familiales, a décidé de son destin. En rentrant à Paris, elle s’inscrit au cours Florent et, trois mois plus tard, réussit le Conservatoire. Puis elle est recrutée sans période d’essai à la Comédie-Française, d’où elle s’envole vite, comme Isabelle Adjani en son temps.

« LES GENS QUI PRÉTENDENT TOUT EXPLIQUER ME DÉRANGENT, CE N’EST PAS LE RÔLE DE L’ART. » JEANNE BALIBAR

Sa carrière décolle à Avignon en 1993 dans Dom Juan, mis en scène par Jacques Lassalle. Ses cothurnes du cours Florent, Sandrine Kiberlain, Marina Foïs, Eric Ruf, Edouard Baer, sont aux premières loges dans la Cour d’honneur du Palais des papes. Au cinéma, ses rôles au côté de Mathieu Amalric puis sous sa direction notamment font d’elle une actrice de premier plan.

A 45 ans, nouvel amour, nouveau pays. Elle rejoint Frank Castorf à Berlin et joue dans les dernières productions de la Volksbühne, institution du théâtre engagé berlinois dont la dissolution, fin 2019, sonne la fin de l’histoire d’amour. Amoureuse, Balibar n’est jamais potiche. « Ce n’est pas une muse, assure Philippe Mangeot, qui l’a connue à Cambridge et a suivi ses aventures artistiques et amoureuses. C’est une coautrice, capable de se livrer sans limites aux hommes qui la dirigent. »

Que serait le film Barbara sans elle ? Et Les Frères Karamazov, mis en scène en 2016 par Castorf dans une friche industrielle glaciale de la Seine-Sainte-Denis ? Politique à fond, la pièce de l’ex-citoyen d’Allemagne de l’Est l’a mise sur la voie des artistes engagés. « Elle y était centrale, magistrale, une vraie machine intellectuelle », témoigne Hortense Archambault, qui a produit le spectacle à Saint-Denis.

Utopie politique

Mais rien, ajoute Philippe Mangeot, l’ami de toujours, ne décrit mieux Jeanne Balibar que son propre film, Merveilles à Montfermeil, sorti en janvier. Elle y a travaillé pendant sept ans, y a rassemblé toutes ses convictions, a réuni ses amies Bulle Ogier et Emmanuelle Béart, sa troupe d’acteurs de théâtre, Valérie Dréville et Jean-Quentin Châtelain. Et presque tous ses hommes, Amalric, Katerine, Castorf, jusqu’à son père, Etienne Balibar, incarné par un buste de Lénine qui traîne dans plusieurs scènes.

Les critiques, certaines très enthousiastes et d’autres sévères, ont parlé de « comédie loufoque », ce qui l’a énervée. « Est-ce qu’on dit de Nanni Moretti qu’il est loufoque ? C’est parce que je suis une femme qui fait du cinéma ? C’est un film politique, un manifeste ! » Loufoque, peut-être pas, mais fantasque sûrement et mystique un brin, cette histoire d’une maire de Montfermeil (Emmanuelle Béart) qui veut réenchanter la politique en instaurant entre autres la sieste ­quotidienne obligatoire ou une fête de la brioche.

On ne comprend pas tout – pourquoi Jeanne divorce de Ramzy alors qu’ils s’aiment, pourquoi des œufs sont écrasés sur une effigie de Macron comme dans un rite vaudou (référence au réalisateur et ethnologue Jean Rouch), pourquoi les habitants dansent seuls à la fin… Elle assume : « Les gens qui prétendent tout expliquer me dérangent, ce n’est pas le rôle de l’art. » Elle confie, sans qu’on soit plus avancé : « Ça raconte mon expérience de la maternité, je ne comprends pas tout et je ne cherche pas à comprendre. »

Il suffit de se laisser porter par la poésie, faire comme Emmanuelle Béart, la maire qui finit en burn-out, débordée par ses administrés comme une mère par sa marmaille. Merveilles à Montfermeil exprime « l’incompréhensible », définition de la culture pour laquelle elle se bat. Sorti début janvier, le film a connu une carrière modeste. Et s’est retrouvé confiné, comme sa réalisatrice. Depuis, la cage s’est rouverte. Mais la liberté a un goût amer, et l’espoir d’un grand soir pour la culture risque de s’évanouir dans l’indifférence.

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