Au Pérou, l’oxygène se vend à prix d’or au marché noir
Amanda Chaparro (Lima, Correspondance)
C’est un « crime », une « trahison à la patrie ». Pilar Mazzetti, médecin et présidente du dénommé « commando Covid-19 » chargé de la lutte contre l’épidémie, n’a pas de mots assez durs pour qualifier la spéculation sur les prix de l’oxygène, tandis que le Pérou est confronté à une inquiétante pénurie de gaz médical et que pas loin de 10 000 patients sont actuellement hospitalisés. Deuxième pays le plus touché par le Covid-19 en Amérique latine en nombre de cas, après le Brésil, le Pérou a dépassé la barre symbolique des 200 000 malades et 5 903 morts au dernier bilan en date du jeudi 11 juin.
La demande d’oxygène dans les hôpitaux est de 40 % supérieure à la production disponible, selon le président du conseil des ministres, Vicente Zeballos. Actuellement, 216 tonnes d’oxygène sont utilisées chaque jour et il en manque 136 tonnes. Les besoins sont en constante augmentation. Le gouvernement calcule qu’ils seraient de l’ordre de 400 tonnes par jour, d’ici la fin du mois de juin. Des estimations qui cachent une réalité encore plus préoccupante. Selon Cesar Chaname, porte-parole de la sécurité sociale Essalud, c’est un « véritable tsunami » qui a déferlé sur le pays, avec une augmentation exponentielle de la demande de « 500 % à 600 % » depuis le début de la pandémie.
La pénurie a d’abord frappé la ville d’Iquitos en Amazonie – où des médecins avaient tiré le signal d’alarme il y a plusieurs semaines –, puis d’autres régions du nord du pays. Elle touche maintenant la capitale Lima, où vit un tiers de la population et qui concentre plus de 70 % des cas de malades du Covid-19. La semaine dernière, le gouvernement a annoncé que le Pérou était arrivé au maximum de sa production. A Lima, des images diffusées sur les chaînes de télévision nationale montrent des files d’attente de plusieurs dizaines de mètres devant des fournisseurs spécialisés. Les acheteurs sont prêts à patienter des heures, voire toute une nuit, pour se procurer de l’oxygène pour leurs parents malades. Le marché noir s’est développé et la spéculation va bon train. Selon le bureau du défenseur des droits, le prix du ballon d’oxygène de 10 m3 coûterait entre 3 500 et 6 000 soles, environ 900 à 1 500 euros. Un prix multiplié par dix par rapport au début de l’épidémie, dont le premier cas a été recensé le 5 mars. Toutefois, Cesar Chaname tempère : « Le marché noir représente seulement 2 % à 3 % de l’oxygène en circulation. »
Un rapport publié le 6 juin par le défenseur des droits, Walter Gutierrez, accuse le gouvernement du président Martin Vizcarra de ne pas avoir anticipé, alors qu’il avait été informé fin avril de la pénurie à venir. Jeudi 4 juin, le gouvernement a enfin décrété des mesures d’urgence. L’oxygène a été qualifié de « bien public » et de « ressource d’intérêt stratégique ». Le décret ordonne de donner la priorité à l’oxygène médical sur l’oxygène industriel. Mais ces déclarations arrivent tard et sont « insuffisantes », juge Walter Gutierrez, pour qui il faut des « mesures contraignantes ».
Avec la reprise de l’économie décidée en juin et le redémarrage de certaines activités stratégiques comme le secteur minier et la métallurgie, les besoins en oxygène industriel vont de nouveau augmenter et peser sur le secteur de la santé, s’inquiète le bureau du défenseur des droits. Le Pérou a annoncé l’importation de gaz médical à ses voisins colombien, équatorien et chilien. « Nous ne sommes qu’au début de la crise de l’oxygène, estime Ciro Vargas, médecin épidémiologiste et vice-président du Collège des médecins, il faut agir dans les plus brefs délais. »
Bataclan : l’œuvre de Banksy retrouvée en Italie
L’œuvre, peinte sur une porte du Bataclan, avant qu’elle ne soit dérobée. Photo AFP
Une peinture en hommage aux victimes de l’attentat du Bataclan, attribuée au mystérieux artiste Banksy, a été retrouvée en Italie. Réalisée sur une porte de la salle de concert, elle avait été volée en 2019.
« Nous avons récupéré la porte volée au Bataclan avec une œuvre de Banksy représentant la jeune fille triste », a indiqué, mercredi, un officier supérieur des carabiniers à Teramo, en Italie. L’opération a été initiée à la demande de la police française et menée en présence de policiers français, a précisé ce responsable.
« Je ne peux rien vous dire d’autre, une conférence de presse du procureur de l’Aquila », chef-lieu de la région des Abruzzes où l’œuvre a été retrouvée, « aura lieu demain matin (ce jeudi) », a-t-il juste ajouté.
Porte découpée à la meuleuse
Cette œuvre, attribuée au célèbre artiste britannique anonyme Banksy, avait été peinte sur une porte arrière de la salle de spectacle parisienne du Bataclan, en forme d’hommage sur le lieu même où 90 personnes ont été tuées, le 13 novembre 2015, lors des attaques terroristes qui ont frappé Paris.
Réalisée au pochoir et à la peinture blanche, l’œuvre attribuée à Banksy représente un personnage féminin à l’air triste sur l’une des sorties de secours, située derrière le Bataclan, dans le passage par lequel de nombreux spectateurs du concert des Eagles of Death Metal s’étaient échappés pendant l’attentat.
Elle avait été volée en janvier 2019, avec la porte sur laquelle elle était peinte, découpée à la meuleuse.
Selon le quotidien La Repubblica, citant le procureur de l’Aquila, la porte a été retrouvée dans une ferme de la campagne des Abbruzes. L’opération a eu lieu sur une perquisition ordonnée par le parquet et cette découverte « a été rendue possible grâce aux enquêtes menées par le bureau du procureur en collaboration avec la police et la justice françaises », a précisé le journal.
Entretien - Peter Piot : « Il faut impliquer les personnes touchées dans la réponse à cette maladie »
Par Paul Benkimoun
Directeur de la London School of Hygiene and Tropical Medicine, le médecin et microbiologiste belge a été récemment nommé conseiller de la présidente de la commission européenne pour la recherche sur le Covid-19.
Directeur de la London School of Hygiene and Tropical Medicine, le médecin et microbiologiste belge Peter Piot fut l’un des codécouvreurs du virus Ebola avant d’être à la tête de l’Onusida (Programme commun des Nations unies sur le VIH-sida) de 1995 à 2008. Récemment nommé conseiller de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, pour la recherche sur le Covid-19, il a été lui-même sévèrement touché par le SARS-CoV-2.
Quel regard portez-vous sur la manière dont le monde a réagi face au Covid-19 ?
Ce que le Covid-19 nous a montré, c’est l’importance d’un leadership et d’avoir un bon système de santé publique préexistant.
A part Singapour, Taiwan et Hongkong, tout le monde a sous-estimé l’ampleur et la vitesse avec lesquelles le virus pouvait se répandre. Les nations asiatiques avaient conservé le mauvais souvenir de l’épidémie de SRAS [syndrome respiratoire aigu sévère] en 2003 et étaient plus sensibilisées. Ils ont réagi en conséquence. Les pays qui ont immédiatement mis en place des dispositifs de dépistage ont eu le moins de décès.
L’Allemagne a montré le chemin. Dès la fin janvier, elle disposait d’un test diagnostique et n’a pas attendu d’avoir beaucoup de cas pour l’utiliser à grande échelle.
A l’autre extrême, le Royaume-Uni a réagi tardivement et a commencé à parler de mise en quarantaine pour les voyageurs quand le nombre de cas était en diminution. C’était trop et trop tard. En France comme de l’autre côté de la Manche, les stocks de masques constitués après la pandémie grippale de 2009-2010 ont disparu des budgets. Et il y a eu un sous-investissement dans la santé publique.
Vous évoquiez le reflux de la pandémie. Pourrions-nous en être bientôt débarrassés ?
Nous n’en sommes qu’au début de l’épidémie. Il n’y a aucune raison qu’après avoir atteint cette ampleur, elle disparaisse spontanément.
Nous n’avons pas encore une immunité de groupe, même en Suède qui avait une stratégie misant là-dessus mais qui a échoué. Ce n’est que dans un an ou deux ans que nous pourrons faire le bilan de la riposte qui aura été la plus efficace.
La situation dans le monde mais aussi à l’intérieur des frontières nationales est hétérogène…
Cette pandémie est un ensemble de nombreuses épidémies locales. Toutes les régions d’un pays ne sont pas touchées uniformément. L’action doit donc être locale ou régionale.
La majorité des pays relâchent les mesures de distanciation physique. Des flambées épidémiques sont probables mais pas de grande ampleur dans l’immédiat. Nous ne devons pas adopter une approche « bulldozer » et fermer tous les pays, mais cela suppose un niveau d’information en temps réel, très précis et très local, sur l’épidémie afin de la maîtriser.
Donc, cela signifie vivre avec le Covid-19…
Oui, nous devons vivre avec le Covid-19 comme nous vivons avec le VIH. Nous devons admettre que l’éradication de ce virus n’est pas réalisable actuellement.
La seule maladie infectieuse qui ait été éradiquée est la variole et nous n’en sommes pas très loin avec la polio. Mais, c’est tout. Si nous ne contrôlons pas le Covid-19, le système de santé ne peut fonctionner normalement. Il nous faut donc une approche de réduction des risques en minimisant l’impact du Covid-19 et en réfléchissant à ce que nos sociétés sont prêtes à accepter pour cela.
Il n’est pas possible de revenir au même confinement, pas tous les deux mois… Il a des effets secondaires énormes et des répercussions sur les autres pathologies : une surmortalité par infarctus du myocarde, AVC, cancers, faute d’accès aux soins essentiels ; il y a un fort retentissement sur la santé mentale. Sans parler des problèmes économiques.
Vivre avec le Covid-19, cela signifie trouver des compromis entre la protection de la population et ne pas aggraver les problèmes. Il est nécessaire de modifier les comportements à grande échelle sur le port du masque, le lavage des mains et la distanciation physique. Dans beaucoup de pays, l’épidémie a surtout touché les maisons de retraite, les hôpitaux, le foyer des travailleurs du secteur de la santé, et les prisons. Nous devons concentrer nos efforts sur ces lieux.
Comment le continent africain va-t-il faire face à la pandémie ?
Les épidémies voyagent. Il n’y a pas de raison que celle-ci évite l’Afrique. Le Covid-19 s’est pas mal implanté, notamment en Afrique du Sud dans la région du Cap, mais ce n’est pas aussi spectaculaire qu’en Europe ou dans les Amériques.
Est-ce une simple question de temps ? Le fait d’avoir une population plus jeune en moyenne que le Vieux Continent pourrait jouer. Des facteurs climatiques pourraient-ils atténuer le risque ? Nous l’ignorons. Reste que les mesures de distanciation physique ne sont pas applicables dans les grandes townships comme Khayelitsha, en Afrique du Sud, Kibera, au Kenya, ou les grandes villes africaines surpeuplées.
C’est le même problème en Inde. A Bombay, les cas explosent, certains hôpitaux placent deux malades par lit… Hongkong a une densité de population très élevée, mais ses habitants vont plus loin que les recommandations des autorités.
Que vous inspire la mobilisation internationale pour mettre au point un vaccin contre le Covid-19 ?
Ce qui a déjà été accompli en cinq mois est impressionnant. Des laboratoires universitaires ou commerciaux et non des moindres ont commencé à travailler dès janvier. Lors du Forum de Davos [21-24 janvier], la Coalition sur les innovations pour la préparation aux épidémies (CEPI) a accordé des financements à quatre projets de recherche sur les vaccins. Il existe plus d’une centaine d’initatives. Une dizaine d’entre elles peut-être aboutiront.
Qu’attend-on d’un vaccin contre le Covid-19 ?
Son cahier des charges comprend quatre conditions. Le vaccin doit démontrer qu’il protège contre l’infection, ou au moins atténue les effets de la maladie et réduise le nombre des décès. Cela implique des essais cliniques dans une population où l’incidence du Covid-19 soit suffisante. Elle diminue en Europe. Peut-être au Brésil… D’une manière générale, peu de vaccins sont efficaces sur les maladies respiratoires en dehors de celui contre le pneumocoque.
Le vaccin doit aussi ne pas avoir d’effets secondaires. Avec une administration à très grande échelle, des effets indésirables rares toucheraient un nombre important de personnes. Une fois ces deux premières conditions remplies, il ne faut pas espérer une autorisation de mise sur le marché avant 2021.
Troisième condition, des milliards de doses d’un vaccin contre le Covid-19 devront être produites. Une capacité de production qui n’existe pas à l’heure actuelle. Il faut investir pour acquérir et construire des unités de production répondant aux normes d’hygiène et de sécurité avant de savoir si le candidat vaccin va marcher.
Enfin, il faut tout faire pour que tous ceux qui ont besoin du vaccin y aient accès. L’initiative ACT, impulsée notamment par l’Union européenne, souligne la nécessité d’un accès équitable. C’est très important au moment où l’on voit un nationalisme vaccinal.
Donald Trump affirme que les vaccins produits aux Etats-Unis seront réservés aux Etats-Unis. Il faut à tout prix éviter cela. Néanmoins, il faudra faire des choix sur les priorités pour la vaccination. Cela donnera lieu à des débats très durs tant qu’il y aura une pénurie de vaccins.
Vous-mêmes avez été infecté par le SARS-CoV-2. Comment avez-vous vécu votre maladie ?
C’est une sale maladie avec des aspects chroniques chez beaucoup de ceux qui l’ont eue. Ironiquement, j’ai passé la plus grande partie de ma vie d’adulte à combattre les virus, à leur mener la vie dure. Là, un virus a pris sa revanche sur moi ! C’est quand même différent quand on en fait l’expérience personnelle : je deviens − pour reprendre une expression néerlandaise − un « expert d’expérience ». Comme cela est devenu habituel dans la lutte contre le sida, il faut impliquer les personnes touchées dans la réponse à cette maladie.
Marine Le Pen sur l’île de Sein pour commémorer l’appel du 18-Juin
Jeudi 18 juin sera commémoré le 80e anniversaire de l’appel du 18-Juin lancé par le général de Gaulle. Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national (RN), veut se rendre sur l’île, ce jour-là, accompagnée de cadres et parlementaires du RN, devant le monument qui honore la mémoire des marins bretons qui avaient rejoint la France Libre à Londres, en juin 1940. « C’est une manière (…) de rendre hommage à tous les Français qui se sont engagés dans cette voie de l’indépendance et de la résistance », a-t-elle expliqué sur BFMTV. Contacté, Didier Fouquet, le nouveau maire de Sein, ne cache pas son embarras. « Sur l’île, on n’apprécie pas trop cette démarche (…). On ne peut pas lui interdire de poser les pieds à Sein, mais nous lui demandons de dissocier sa démarche de la nôtre ». En clair, il souhaite que Marine Le Pen et ses proches ne participent pas aux cérémonies officielles.
Reportage - Vieillissement, précarité et Covid-19 : à Copacabana, chronique d’une catastrophe annoncée
Par Bruno Meyerfeld, Rio de Janeiro, correspondant
Tous les ingrédients étaient réunis pour faire du célèbre quartier de Rio de Janeiro un terrain favorable à la pandémie due au coronavirus. L’impéritie du gouvernement de Jair Bolsonaro a encore accéléré la donne. Et les rues autrefois glamour se sont transformées en épicentre de la crise sanitaire. Comme une parabole de la situation du Brésil.
En septembre 2019, je me suis installé à Copacabana pour y vivre. Je ne m’attendais pas, en quelques mois seulement, à voir ce quartier mourir. Vivre dans ce lieu légendaire de Rio de Janeiro, pour moi, franco-brésilien, c’était d’abord le fruit du hasard. La quête ardue d’un appartement à travers la ville merveilleuse m’avait mené vers ce petit deux-pièces de la rue Santa-Clara. On s’y sentait bien, à deux pas du posto 3 de la plage et tout près du bucolique jardin Bairro Peixoto, où il fait si bon rêvasser à l’ombre des amandiers et des flamboyants.
Mais Copacabana, cet « arc de l’amour », cher à Vinicius de Moraes, doux père de la bossa-nova, ça restait aussi et encore pour moi un rêve, un objet de désir. Pourtant, en ce mois de juin, alors que la pandémie due au coronavirus déferle sur le Brésil, le poète reconnaîtrait-il sa plage chérie ? Avec près de 200 victimes et 1 700 cas officiellement recensés, Copacabana est aujourd’hui le quartier de Rio le plus touché par l’épidémie, avec les taux de décès et de contamination de loin les plus élevés de la ville.
La plage, méconnaissable
Après Sao Paulo, son éternelle rivale, Rio est devenue le deuxième épicentre du Covid-19 au Brésil. Près de 5 000 décès et de 40 000 cas positifs y ont été recensés (pour 40 000 morts et 800 000 malades au Brésil, devenu l’un des principaux foyers de la pandémie dans le monde). Face au drame en cours, les autorités locales ont réagi tardivement et surtout partiellement, fermant lieux culturels, églises, jardins et commerces non essentiels… mais se refusant à rendre le confinement de la population obligatoire.
Ci-gît donc Copacabana. Bienvenue à « Copacorona ». Commençons par l’évidence : la plage. Lors de notre dernier passage, fin mai, elle était méconnaissable. La mairie a interdit des semaines durant l’accès à l’eau et au sable, fermé kiosques et commerces, prohibé le stationnement des voitures, chassé les vendeurs ambulants. Sous le beau soleil, la « princesse de la mer » ressemble à un désert. « Un cimetière même ! », déprime Alonso Igual, 62 ans, vieux loup de mer qui tient depuis plus d’une décennie un château sculpté dans le sable pour touristes sur le front de mer.
Casquette délavée, barbe moutarde, peau tannée par le soleil, Alonso crapote sa Marlboro en silence, les yeux perdus sur le trottoir mosaïque pavé de noir et blanc, en forme de vague. Autrefois (il y a trois mois seulement), le Tout-Rio s’y pavanait à pas lent, impérial en minislip de bain rouge. Désormais, des Cariocas au regard inquiet y tracent rapidement leur route, bouches et narines masquées de près. « C’est triste de voir ça. Personne n’ose s’arrêter pour mon château. Je fais zéro reais par jour ! Tout le monde a peur… », rumine Alonso avant de balancer un crachat sur la promenade.
La pandémie a surpris Rio en plein hiver : le Carioca a froid, ferme portes et fenêtres (il fait 20 degrés). Dans ce blizzard (relatif), le silence prend ses aises, étire ses lourds bras et jambes sur les 78 rues, 5 avenues, 6 travessas et 3 ladeiras de Copacabana. Fini les bruyantes conversations entre voisins. Fini les rires. Fini la musique échappée des bars. Les grands axes se sont vidés. On ne sort que pour les courses au supermarché. L’asphalte appartient aux clochards solitaires, vêtus de couvertures et de sacs plastique. Le jour, il est hanté par les gangs de pigeons et la nuit par la mafia des ratazanas, ces terrifiants rats cariocas, de la taille de petits félins.
Le Copacabana Palace, fermé
Le Copacabanais (ou Copacabanense), je l’ai étudié pendant des mois : c’est un mammifère ultrasocial à sang chaud qui vit dénudé les trois quarts de l’année. Le voilà contraint de se revêtir d’un masque protecteur et de se tenir à distance de son prochain. « Les gens ont changé, ce n’est plus le même quartier », raconte Sandro Aurélio, pharmacien de 29 ans, qui effectue des livraisons un peu partout le long de la plage. « Avant, on papotait beaucoup avec les clients. Certains me prenaient même dans les bras ! Aujourd’hui, c’est à peine s’ils ouvrent la porte ou osent taper leur code de carte bancaire… et ils ne parlent plus que du coronavirus. »
À « Copacorona », la rue est métallique : on marche entre des rideaux de fer. Nombreux sont les lieux, ouverts nuit et jour depuis des décennies, à l’avoir baissé. C’est le cas du Pavão Azul, célèbre « pé-sujo » (« pied sale » : troquet miteux) ouvert en 1957, où on pouvait il y a peu s’envoyer entre amis sous les néons graisseux des bières glacées, coupées au mauvais maïs. Le même sort a frappé le libanais Baalbeck, et ses esfihas aux épinards, le portugais Adega Perola et ses sardines grillées, La Trattoria et son risotto truffé, le Galeto Sat’s et ses cœurs de poulet à picorer ou encore le Cervantes et son inégalable sandwich ananas-dinde-fromage.
Mais le plus célèbre des claquemurés, c’est évidemment le Copacabana Palace, symbole de la plage et phare de « Copa ». En ce mois de juin, le somptueux hôtel couleur crème me fait l’impression d’une grosse pannacotta congelée. Ouvert en 1923, il est portes et piscines closes pour la première fois en un siècle. Les 550 employés ont été renvoyés chez eux et les 225 chambres sont vides (à l’exception d’une seule, occupée par le chanteur Jorge Ben Jor, qui y réside à l’année). À l’entrée, une dizaine de drapeaux de pays du monde entier claquent au vent. Juste pour la forme. Tout est allé si vite, personne n’a eu le temps de se préparer.
Empruntons la petite rue arborée Domingos Ferreira, parallèle à la plage : sur la façade noire ornée de vaguelettes jaunes du théâtre Sesc Pompeia sont toujours collées les affiches des spectacles du mois de mars. Eglises, temples et synagogues ont quant à eux renoncé à leur show hebdomadaire : le culte se fait désormais en ligne sur YouTube. À l’extrême sud de la plage, le fort militaire de Copacabana, reconverti en musée, a retrouvé sa vocation de bunker, ses vieux canons pointés en vain vers le Pain de Sucre, inutiles dans la bataille qui se joue sur la terre ferme.
Une génération qui disparaît
Les portiers d’immeuble (invariablement originaires de la région du Nordeste) font office de soldats. « On est en première ligne, me confie Carley, débarqué il y a deux décennies depuis Hidrolândia, loin, très loin dans le Ceará. Dans mon immeuble, tout le monde se confine, il y a des gens que je n’ai pas vus depuis des mois. On a deux dames, âgées de 94 et 99 ans… Pour elles, je fais tout : les courses, les retraits d’argent, j’organise des rendez-vous médicaux. Elles se sentent très seules, on discute souvent au téléphone ou à la fenêtre, pour passer le temps. Je me sens très responsable. C’est comme si j’étais de leur famille. » Carley veut nous rassurer : « Pour l’instant, on n’a eu aucun mort. »
Dans le quartier, c’est pourtant une génération qui disparaît, emportée par le Covid-19. Il y a João Lourenço dos Santos, dit « Maguila », professeur bien-aimé de futevolei sur la plage, décédé à 70 ans, mais aussi Luiz Alfredo Garcia-Roza, célèbre auteur policier, inventeur du « Copacabana noir », parti à 83 ans. Dans les hôpitaux du coin sont aussi décédés plusieurs gloires cariocas, tel le père de l’art cinétique, Abraham Palatnik, 92 ans, ou Lourdes Catão, 93 ans, surnommée « la Locomotive », ancienne gloire de beauté glamour des années 1950 et 1960, à la grande époque de Rio et de Copabana.
Cet âge d’or, je connais quelqu’un qui l’a vécu : ma tante Antonieta, que, dans la famille, on appelle tous affectueusement « Tatà ». C’était une vraie Copacabanaise pur jus, indépendante, chic et fière de l’être. Tatà fumait des cigarettes américaines, servait le déjeuner dans de la porcelaine française et faisait de la gym sur la plage, coachée par une entraîneuse allemande. Elle fréquentait le cinéma Roxy, orné d’une belle colonnade rouge, sur l’avenue Nossa Senhora, faisait ses courses dans la luxueuse galerie Art déco Menescal et dînait de crustacés sur le front de mer, au restaurant Fiorentina. Dans son immeuble, l’Edifício Bagdá, au 28, rue Edmundo-Lins, l’entrée était décorée avec faste de grands tapis rouges, reproduisant le luxe fantasmé des palais orientaux.
Synonyme de luxe, glamour et modernité
À son époque, Copacabana était synonyme de luxe, de glamour, de modernité et donnait le ton au pays entier. Quelques décennies plus tôt, ce n’était pourtant qu’une simple plage. Un sertão lointain et exotique, séparé de Rio de Janeiro par de noirs sommets granitiques et recouverts de forêt sauvage. Le lieu est habité par une poignée de pêcheurs et de marins : des peruleiros, de retour du Pérou et de Bolivie, qui ont construit là une minuscule chapelle où trône l’image d’une vierge, célébrée sur les bords du lac Titicaca, de l’autre côté du continent : Notre-Dame de Copacabana. Elle donne son nom à cette baie incognita.
DÈS LE DÉPART, LA FUTURE « COPACORONA » EST PENSÉE COMME UN SUMMUM DE L’HYGIÈNE, MAIS AUSSI DE LA MODERNITÉ ET DU CHIC. (…) DÈS LES ANNÉES 1930, COPACABANA EST LA « PETITE PRINCESSE DE LA MER », UNE MARQUE QU’ON S’ARRACHE ET QUI ATTIRE LES PLUS GRANDS.
Celle-ci ne le restera pas longtemps. À la fin du XIXe siècle, le Brésil saute à pieds joints dans la modernité. L’esclavage est aboli, la République proclamée. La capitale, Rio de Janeiro, se sent à l’étroit dans sa baie de Guanabara. Elle réclame une nouvelle frontière. Son regard se porte vers le sud, direction l’océan et les plages de l’Atlantique. Dès 1892, la voie est ouverte, avec l’inauguration d’un premier tunnel (aujourd’hui surnommé « túnel velho » : le « vieux tunnel »), percé sous le morne de la Saudade. Un Novo Rio commence.
Il se remplit vite : dès 1920, le quartier compte 17 000 âmes. Au tournant du siècle, les bains de mer sont à la mode, censés exterminer les virus en tout genre. Brassées par de puissants courants marins, les fraîches eaux de Copacabana sont réputées pour leur propreté et attirent toute une petite faune de jeunes médecins, journalistes, avocats, industriels, qui a soif d’eau salée et surtout de lumière. Cette nouvelle aristocratie, « elite praina » (élite de la plage), se construit des chalets, cottages et bungalows, puis de petits palais excentriques sur le modèle de ceux de Biarritz ou de Long Island, et enfin de splendides immeubles Art déco, avec parking inclus pour garer la Porsche et la Cadillac.
Dès le départ, la future « Copacorona » est pensée comme un summum de l’hygiène, mais aussi de la modernité et du chic. On s’y rend en tramway, en voiture, voire en aéronefs, qui, au début du siècle, atterrissent sur le sable fin. Les rues sont asphaltées et éclairées par la fée électricité. On y ouvre le premier cinéma du Brésil dès 1909, puis le premier fast-food, le premier centre commercial, les premiers gratte-ciel. Le Brésilien y goûte ses premières glaces et y avale ses premiers hot dogs. Dès les années 1930, Copacabana est la « petite princesse de la mer », une marque qu’on s’arrache et qui attire les plus grands.
Le culte du corps musclé, bronzé et dénudé
Au Copacabana Palace, le marbre est de Carrare, le cristal de Bohême et les meubles sont français, bien entendu. Toutes les stars y défilent, comme dans un film : Edith Piaf, Ray Charles, Nat King Cole et Marlene Dietrich chantent dans la Golden Room, où Orson Welles s’enivre jusqu’à plus soif et Ginger Rogers donne des cours de danse. Dans les chambres, Joséphine Baker et Le Corbusier vivent une brève liaison, Sartre et Beauvoir goûtent à un luxe bien bourgeois. Au bord de la piscine, Mick Jagger et Janis Joplin font de discrètes longueurs (cette dernière se fera virer manu militari du palace pour avoir osé nager dans le plus simple appareil).
Le quartier s’endort la journée à la plage et se réveille la nuit tombée. Ici play-boys, jetsetteurs et autres socialites vivent le « grand monde » (en français dans le texte). On trouve cinémas, théâtres, clubs de musiques et surtout « boates » hétéros et gay, où la jeunesse s’enivre, danse et chante à tue-tête sous les volutes du lança perfume, ce spray désodorisant à base d’éther et chloroforme que l’on inhale à plein nez pour ses effets euphorisants. « Copa » c’est la « capitale interdite de l’amour », selon un tube des années 1950, un lieu de transgression, où tout est exposé et réinventé, à commencer par le corps : celui-ci doit impérativement être musclé, bronzé et surtout dénudé.
Fini les armures de coton : place au maillot de bain synthétique, qui colle à la peau, et dévoile peu à peu bras, jambes, épaules, puis les seins et enfin les fesses. À Copacabana, allongé sur cette petite baie de lumière, le Brésilien est un Narcisse heureux. Il se contemple et s’aime. Il devient un héros de film d’action, un super-Brésilien, « superhomme », « supersympa », « supervivant », « superchaud », comme le chantera en 1968 Caetano Veloso dans son Superbacana. À Copacabana, le Brésil est parfait, à l’aise dans ses contradictions : tout à la fois naturel et moderne, aristo et bohème, frénétique et paresseux, nu et élégant, achevé et infini. Pour la première fois, il est universel. Evidemment, ça ne durera pas.
Une densité de plus de 20 000 personnes au m2
Limité par les montagnes au nord et l’océan au sud, le petit quartier ne peut s’étendre au-delà d’un petit kilomètre de large sur quatre de long. Résultat : Copacabana est rapidement saturé. Entre 1920 et 1970, la population y augmente de 1 500 % (elle dépasse aujourd’hui les 160 000 âmes) ! À Copacabana, on compte plus de 20 000 êtres humains au kilomètre carré : quatre fois la densité moyenne de Rio et près de cinquante fois celle de Brasilia, qui ravit, en 1960, le titre de capitale à la « ville merveilleuse ».
On compense le manque de place par la hauteur et le manque de temps par la laideur. Dès les années 1950, une frénésie de construction s’empare de Copacabana, qui abandonne tout style architectural. Les derniers chalets sont rasés ou abandonnés. Place aux blocs de ciment tristes et aux cages à lapins. Un immeuble symbolise la transformation du quartier, le duzentão, au 200, rue Barata-Ribeiro : une baleine de béton couleur saumon pourri, surpeuplée et délabrée, comptant 507 appartements (45 par étage).
À 73 ans, Jane di Castro est l’une des grandes figures du quartier. « J’ai connu l’époque où les rues étaient pleines jour et nuit : personne ne voulait rentrer chez soi ! », se souvient cette transsexuelle à la chevelure blonde, chanteuse de profession (et coiffeuse à ses heures). Mais le Drink, « boate » où elle chanta tant de fois, a fermé, comme tant d’autres clubs fameux, comme les boutiques de luxe, comme presque tous les cinémas et les théâtres, remplacés par des églises évangéliques (désormais aussi nombreuses que les catholiques).
L’eau de mer, autrefois si pure, est souillée par les égouts. Les avenues aux allures d’autoroutes sont polluées par le passage quotidien de dizaines de milliers de voitures. « Le glamour s’en est allé », soupire Jane di Castro, qui incrimine les nouveaux venus. « À partir des années 1980-1990, avec l’arrivée du métro, les gens des quartiers populaires, moins éduqués, ont commencé à débarquer en masse et à s’installer ici. Les gens élégants et chics sont partis, maintenant, au bord de la plage, il n’y a plus que des gros ventres très laids en slips de bain ! », dit-elle, mépris de classe assumé.
La bohème et les plus fortunés ont fui
L’aristocratie de plage a abandonné le navire par la première chaloupe. Le dernier carré des socialites et play-boys vit reclus dans l’édifice Chopin de l’Avenida Atlântica, collé au Copacabana Palace, et reconverti en véritable forteresse du luxe. Là, après de longues et chaotiques tractations par WhatsApp, on a finalement réussi à obtenir un rendez-vous avec la très excentrique Narcisa Tamborindeguy. À 53 ans, cette grande mondaine, héritière d’une richissime famille basco-portugaise, reçoit le visiteur dans son salon, donnant sur l’océan, rempli de miroirs et de peintures à son effigie, qu’elle parcourt nerveusement en talons hauts et robe vermillon, digne d’une d’impératrice de péplum.
« COPACABANA N’EST PLUS LE CENTRE DU MONDE. C’EST DEVENU UNE SORTE DE BANLIEUE DANS UNE VILLE DE PROVINCE. » ANA DE HOLLANDA, EX-MINISTRE DE LA CULTURE
En guise d’interview, on se voit remettre quatre feuilles blanches format A4, les réponses à nos questions préécrites en rose fluo. On en extrait une phrase, vaguement mélancolique : « Ce quartier, pour moi, reste la “princesse de la mer”, il fait partie de ma vie, je suis née ici, j’y suis attachée, je n’en sors que pour sortir du Brésil. »
Narcisa doit se sentir bien seule. La bohème a fui vers le nord, à Laranjeiras et à Santa Teresa, les plus fortunés ont migré vers l’ouest, direction Ipanema, Leblon et Barra da Tijuca. Hormis quelques nostalgiques, ils sont bien peu dans le quartier à se revendiquer encore haut et fort Copacabanais. Ana de Hollanda, ex-ministre de la culture, sœur du chanteur Chico Buarque, est l’une des rares exceptions. « Copacabana n’est plus le centre du monde. C’est devenu une sorte de banlieue dans une ville de province. Ici, au moins, les gens ne sont pas chichiteux, l’inélégance est assumée. Alors, oui, il y a des nids-de-poule, un lampadaire sur deux fonctionne… mais j’aime bien cette décadence ! », me raconte-t-elle, depuis son petit salon, où trône, accroché au mur couleur sable, un poème dédicacé écrit de la main du poète Vinicius de Moraes, l’amoureux de « Copa ».
Une mauvaise réputation
Mais c’est un fait : le quartier traîne aujourd’hui une sale réputation. La décadente de Rio accueille désormais les plus marginaux de la société, garotas de programa (« prostitués ») et sans-abri par centaines. À Copacabana, les règlements de comptes et les attaques à main armée sont réguliers. Ils ont parfois lieu en plein soleil et à même la plage. La nuit, dans les rues vides et humides du « Rio noir », ça ne sent plus le lança perfume, mais plutôt les effluves de Javel du crack. Lors de la première nuit dans mon studio de Santa Clara, des coups de feu éclatèrent au bout de la rue : je me souviens encore du bruit des détonations, se réverbérant en écho le long des façades ; de l’image des voisins d’en face fuyant dans leur arrière-cuisine ; puis de ce silence angoissé qui avait nappé l’asphalte… le décor était planté.
Surtout, la « petite princesse » est devenue une vieille reine ridée. Le quartier est aujourd’hui le plus âgé de Rio et du Brésil : un habitant sur trois a plus de 60 ans. Sur l’Avenida Atlântica, à part les touristes, passent en nombre des Copacabanais aux cheveux blancs, à canne ou en déambulateur, voire en chaise roulante. Pour eux, tout est prévu : des salles de sport, des files de supermarché et des postes de police sont réservés aux seniors. « Je n’ai aucun ami de mon âge par ici. Quand on sort le soir, c’est quasiment jamais à Copacabana », confie Yannick, 30 ans, jeune résident du quartier.
« COPACABANA EST LE QUARTIER LE PLUS ÂGÉ, LE PLUS DENSE, LE PLUS SALE ET LE PLUS PRÉCARISÉ DE RIO. AJOUTEZ À CELA QU’IL DEMEURE LE PLUS TOURISTIQUE, ET VOUS AVEZ LE COCKTAIL PARFAIT POUR CRÉER UN GRAND CLUSTER. » HUGO CRASSO OLIVEIRA DE NASCIMENTO, MÉDECIN
Les anciens gratte-ciel de la jeunesse dorée sont devenus des Ehpad verticaux, remplis de vieux monsieurs et de dames âgées nostalgiques. Ainsi, la rigolote Dona Augusta, 94 ans, confinée chez elle, toute contente d’avoir de la visite, et qui reçoit debout, avec le sourire (mais sans masque) dans son petit appartement à la moquette poivre et sel. « J’ai vécu le Copacabana du temps de Bardot ! », dit-elle, le regard pétillant, avant de pester sec : « Tout est terminé maintenant, Copacabana, c’est un quartier vulgaire, pauvre et violent. J’ai peur quand je sors, je n’ai même plus envie de descendre dans la rue. D’ailleurs, je ne me souviens même plus de quand je suis allée à la plage pour la dernière fois. »
Le « super-Brésilien » de Copacabana a explosé en plein vol, et la pandémie s’est contentée d’achever un quartier mourant. « Il est tout à fait logique et naturel que ce quartier soit devenu l’un des épicentres du coronavirus au Brésil », nous explique Hugo Crasso Oliveira de Nascimento, 31 ans, médecin de famille, grosses moustaches noires dissimulées sous son masque chirurgical. « Copacabana est le quartier le plus âgé, le plus dense, le plus sale et le plus précarisé de Rio, donc forcément le plus vulnérable, résume-t-il. Ajoutez à cela qu’il demeure le plus touristique, donc le plus exposé, et vous avez le cocktail parfait pour créer un grand cluster. »
Des crises économiques à répétition
Copacabana compte six favelas, où habitent au moins 10 % de sa population. « Le coronavirus n’a pas résorbé la fracture sociale, au contraire ! », déplore Vânia Ribeiro, dynamique vice-président de l’association des habitants de la favela de Tabajaras qui donne rendez-vous pour papoter au calme sur le toit d’un centre commercial, dont les commerces sont quasiment tous fermés. Dans sa communauté, « beaucoup travaillent dans le secteur informel, comme vendeurs ambulants sur la plage, par exemple. Aujourd’hui, elle est fermée et ils n’ont plus de salaire, plus rien pour s’acheter à manger et aucune aide de la mairie », explique-t-elle.
Vânia a déjà dénombré 9 morts du Covid-19 et des centaines de cas suspects dans la favela, bâtie sur les pentes du morne de São João, juste en surplomb de l’un des meilleurs hôpitaux du pays, le Copa Star. Peut-elle y envoyer les malades du Covid-19 ? « Bien sûr que non ! C’est un hôpital privé, qui n’accueille que l’élite, totalement inaccessible pour nous, répond Vânia. Il refuse de nous recevoir, même pour une consultation de routine. Malgré la pandémie et le fait que les hôpitaux publics soient débordés, impossible de le faire changer d’avis. »
La déchéance de Copacabana, c’est finalement celle de Rio. « Mais, pour nous, les Copacabanais, la chute a été plus rude, car on partait de très, très haut », me fait remarquer Katia Vieira Amorim, 65 ans, dont la boutique hors du temps, Perucas Lady, sur la Barrata Ribeiro, propose depuis cinq décennies des perruques faites main dans un décor de théâtre. Elle aussi a connu sa déchéance. « Autrefois, on avait 11 boutiques dans tout Rio, qu’on a dû fermer une à une… On avait aussi une belle façade tout en bronze. Il a fallu démonter. (…) Des voleurs venaient la nuit pour la découper et la revendre », poursuit Katia.
Les crises économiques à répétition, dont celle qui dure depuis 2014, ont eu raison de la plupart des boutiques historiques du quartier. Ni la croissance de la lumineuse décennie Lula, ni les Jeux olympiques d’été organisés en 2016 n’ont permis de renverser la tendance et de redynamiser ce quartier à bout de souffle, abandonné à son sort et aux touristes.
Un score plébiscitaire pour Jair Bolsonaro
Katia, elle, peste contre les gouverneurs successifs de Rio de Janeiro, pratiquement tous passés par la case prison pour des affaires de détournement de fonds publics. « Ces politiciens corrompus et incompétents ont laissé ce merveilleux quartier plein de vie se dégrader d’année en année ! », attaque-t-elle.
Est-ce ce sentiment de déclassement, cette fierté blessée, qui a poussé les Copacabanais à se jeter dans les bras de Jair Bolsonaro ? Lors de l’élection présidentielle de 2018, ce dernier a remporté ici la majorité des voix dès le premier tour et un score plébiscitaire de 61 % au second. L’Avenida Atlântica, autrefois prisée par les intellectuels de gauche, est devenue le point de rassemblement des manifestants d’extrême droite, exigeant la levée des mesures de confinement et un retour de la dictature militaire. « On n’est plus très bien vu dans le coin », reconnaît Mathias Bidart, chaleureux Argentin et guitariste au bar Bip-Bip, dernier bastion de gauche de la plage, décoré de drapeaux du Mouvement des sans-terre et du Parti des travailleurs. « En novembre 2019, quand on a célébré la libération de prison de Lula, les voisins nous ont jeté des œufs », se rappelle-t-il.
Appauvrissement, explosion des inégalités et de la violence, évangélisation, déculturation, vieillissement et maintenant extrême droite et coronavirus… Copacabana a accompagné, voire anticipé, tous les changements profonds du Brésil. Pourra-t-elle réinventer son avenir ou a-t-elle joué sa dernière chanson ? Quelques semaines seulement avant l’arrivée du Covid-19, j’ai quitté Copacabana. Ni dégoûté ni lassé. Peut-être un peu déçu. Avant de laisser le quartier, histoire de « tuer la saudade », comme on dit au Brésil, je suis repassé une dernière fois au 28, rue Edmundo-Lins. « Tatà » est partie depuis longtemps, décédée en 2008, à l’âge canonique de 96 ans. À l’entrée de l’Edifício Bagdá, les grands tapis rouges ont été retirés et une vilaine grille en métal installée. Le grand spectacle de Copacabana paraissait bel et bien terminé.







