Vendredi dernier - A Alger, une huitième marche pour la dignité et le départ des « 3B »
Par Ali Ezhar, Alger
D’importantes manifestations se sont déroulées vendredi à travers l’Algérie pour demander la fin « système au pouvoir », alors que la date de la présidentielle a été fixée au 4 juillet.
Et Alger s’embrume. En cette fin de journée, le gaz lacrymogène vient de recouvrir la place de la Grande Poste. « Mais que font ces policiers ? », hurle cet homme d’une quarantaine d’années en se griffant les joues. « Hey, les jeunes, ne cassez rien », implore-t-il ; mais ces minots n’ont pas eu le temps de l’entendre, trop absorbés par balancer des pierres en direction des CRS.
De leur côté, ces agents, épaulés par le groupement des opérations spéciales de la police (l’équivalent du RAID), s’abaissent à ramasser ces cailloux tombés à leurs pieds pour les jeter à leur tour vers ces jeunes, partis se réfugier en contrebas, près du port. D’autres policiers continuent à leur tirer de la « lacrymo » et certaines grenades finissent même par atterrir dans des appartements voisins.
Surréaliste face-à-face… Et gare à celui qui a filmé cet échange d’une poignée de minutes, les policiers vérifient les téléphones et peuvent les confisquer.
Panique. Mouvement de foule
Jusqu’à présent, ce coin béni de la capitale avait toujours été épargné par ce genre d’affrontements qui se déroulaient en marge des grandes marches sur les hauteurs du boulevard Mohamed V. Mais ce 12 avril, huitième vendredi de rang de la contestation contre le « système » en place, l’attitude de la police, aux effectifs plus imposants que les dernières fois, a changé ; elle semble avoir un message à faire passer : « Le gouvernement ne veut plus qu’on marche les vendredis », résume Mehdi, 30 ans, opposant depuis le premier jour.
Les exemples pour attester ce qu’il avance ne manquent pas : vers 13 h 40, à l’angle de la rue Didouche-Mourad et Mikideche-Mouloud, la brigade antiémeute a utilisé le canon à eau d’un de ses véhicules sur la foule compacte – en présence de pas mal d’enfants – qui n’avait rien d’hostile. Un peu plus tard, les policiers ont copieusement arrosé de gaz lacrymogène les marcheurs massés place Maurice-Audin pour les disperser. Panique. Mouvement de foule. On se demande comment personne n’a fini piétiné… « Cette répression, c’est de la provocation pour briser notre mouvement pacifique », argue Mehdi.
Pas question pour ces centaines de milliers d’Algérois – et des millions à travers le pays – de quitter la rue « même s’il faut en mourir », lance Halima, la soixantaine, retraitée de la fonction publique. Pour ce huitième vendredi de marche pour la « dignité », le peuple algérien a, une nouvelle fois, montrer son plus beau sourire. « De toute façon, nous avons que cela comme arme, explique une autre manifestante, venue avec ses deux jeunes filles. Il faut rester pacifique et montrer qu’on ne tape avec rien. »
« Pour nous, ils sont illégitimes »
La foule, déterminée comme jamais, a adopté une formule qui synthétise à merveille ce qu’elle revendique : « Yatnahaw gaa3 », « qu’ils partent tous » en arabe. Pendant des heures, en dansant, en chantant, sous le rythme des darboukas, cette foule, enlacée dans son fanion vert et rouge, a crié « dégage » aux « trois B », surnommés « le triangle des Bermudes » : Abdelkader Bensalah, le président par intérim depuis la démission d’Abdelaziz Bouteflika (le 2 avril), Nourredine Bedoui, premier ministre et Tayeb Belaiz, président du Conseil constitutionnel, tous des très proches de « Boutef ».
Le nouveau chef d’Etat provisoire a particulièrement été visé : un manifestant a simulé sa pendaison, et on l’a qualifié de « Marocain », parce qu’il serait né dans ce Royaume, ce qu’il a toujours démenti. « Mais ça veut pas dire que nous sommes contre les Marocains, précise Ahmed, 44 ans. Cela signifie que pour nous, c’est un étranger. »
Les marcheurs ont exigé la démission des « 3B » ainsi que celle du chef de l’Armée nationale populaire (ANP), le général Ahmed Gaïd Salah. « Pour nous, ils sont illégitimes, assure Mohamed, la cinquantaine. Avec le départ de Bouteflika, ils n’ont plus rien à faire au pouvoir. Ils s’appuient sur la Constitution pour justifier leur présence, mais elle a tellement été bafouée qu’elle n’a plus de sens. Tout cela est illogique. »
Comme lui, les marcheurs réclament l’annulation de la présidentielle annoncée pour le 4 juillet car ils n’ont « aucune confiance » en ces dirigeants de l’Etat, symboles du « système corrompu » des années « Boutef ». « Expliquez-moi comment nous pouvons aller voter ? Si ces gens que nous dénonçons organisent l’élection, nous sommes foutus », veut croire Ahmed, 37 ans. Son ami, qui lui tient l’épaule, ajoute : « Ce que nous voulons, c’est le changement radical du système. Nous refusons que cette mafia organise l’élection. Ils ont de gros moyens et vont pouvoir imposer un candidat. Ils sont spécialistes des fraudes. » Ils craignent que leur révolution pacifique soit confisquée par le futur candidat du pouvoir en place.
« Donner une chance aux jeunes »
Non loin de là, l’avocat Mustapha Bouchachi s’offre un bain de foule et, autour de lui, ses supporters scandent des « Bouchachi président ». « Il existe des gens intègres, et heureusement. Et c’est aussi le moment de donner une chance aux jeunes : combien sortent-ils diplômés des universités ? Pas d’inquiétude », se veut rassurante, Halima, la manifestante. Elle souhaite, comme tant d’autres, l’instauration d’une assemblée constituante capable de gérer la transition politique et d’organiser des élections « libres et démocratiques ».
A la fin de la marche, les manifestants ont nettoyé les traces des affrontements. Certains se sont pris en photo devant une camionnette de police calcinée. La Direction générale de la sûreté nationale a annoncé 83 blessés du côté des forces de l’ordre et 180 interpellations.
Elle a également informé avoir arrêté un « groupe de terroristes » qui « planifiaient de commettre des exactions contre les citoyens, profitant de la densité humaine générée par la mobilisation » et fustigé « des étrangers venus spécialement pour attiser les tensions et pousser les jeunes à recourir à des formes d’expression radicales ». Sans donner plus de détails…
Quoi qu’il en soit, des marcheurs se sont « excusés » auprès de CRS pour les jets de pierres et des policiers ont répondu être « désolés » à leur tour de la situation. Ils se sont donnés rendez vendredi prochain.















