Par Olivier Faye, Alexandre Lemarié, Solenn de Royer - Le Monde
De Paris à Biarritz, en passant par Lyon, le chef de l’Etat n’a pas tranché entre les candidats rivaux issus de son camp, laissant le champ libre aux luttes fratricides.
Comme souvent, c’est dans le bureau d’Emmanuel Macron que les affaires de la majorité se règlent… Ou ne se règlent pas. Dimanche 26 janvier, le chef de l’Etat convoquait à l’Elysée le dissident Cédric Villani pour tenter de le convaincre de se ranger derrière le candidat officiel de La République en marche (LRM) aux élections municipales à Paris, Benjamin Griveaux. En vain. En sortant de son rendez-vous, le mathématicien a déclaré maintenir sa candidature, actant « une divergence majeure » avec le chef de l’Etat. Un camouflet infligé en direct sur les chaînes d’information en continu. En réponse, le délégué général de LRM, Stanislas Guerini, a annoncé lancer une procédure d’exclusion du parti présidentiel contre le député de l’Essonne.
Enième épisode d’un psychodrame qui signe une gestion chaotique des élections municipales par les macronistes. En particulier de la part du président de la République, qui s’est impliqué à tous les niveaux de la chaîne de montage, téléphonant aux uns, recevant les autres, et appliquant une règle insécurisante pour tous : celle du darwinisme politique. Manière de laisser les concurrences s’échauffer et de voir qui tiendra debout à l’arrivée.
Une stratégie appliquée au cas parisien, jusqu’à ce que les sondages laissent apparaître, à moins de deux mois du scrutin, que la réélection d’Anne Hidalgo pouvait être en bonne voie. « L’exclusion de Villani, il aurait fallu la faire avant que cela ne fasse tache d’huile, regrette un député LRM. Le darwinisme, c’est une façon d’expliquer une mauvaise gestion de ces élections municipales. »
Dossier embarrassant pour la majorité
Car le scénario s’est répété à l’envi depuis des mois. A Biarritz, M. Macron laisse ainsi deux de ses ministres s’affronter sur deux listes différentes, et n’a toujours pas tranché. Après plusieurs semaines de flottement, le chef de l’Etat a reçu à l’Elysée des dirigeants du parti, le 17 janvier, pour tenter de clore rapidement ce dossier aussi sensible qu’embarrassant pour la majorité. Mais il a une nouvelle fois tergiversé.
Le bureau exécutif de LRM devrait prendre position, mercredi, en accordant un soutien au maire MoDem sortant, Michel Veunac, allié au secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, Jean-Baptiste Lemoyne. Et ainsi opter en faveur de ce dernier dans le duel fratricide qui l’oppose au ministre de l’agriculture, Didier Guillaume, qui a lancé sa propre liste.
« Le président procrastine toujours avant de décider », regrette un responsable de la majorité. Ce n’est pas faute, pourtant, d’avoir le dossier sur sa table depuis longtemps. « On est plusieurs à avoir dit depuis de longs mois qu’il se passe un truc à Biarritz. Chacun s’est dit que ça allait se régler tout seul, alors que, dès le départ, il y avait tous les ingrédients pour que ça mousse », s’agace un conseiller de l’exécutif.
Mais M. Macron n’a pas pour habitude d’empêcher les initiatives. « Il a un mal fou à dire aux gens d’arrêter de faire des choses dont ils ont envie, ça lui est personnellement coûteux », observe une ministre. Ce « fonctionnement libéral » a parfois « ses limites », regrette un familier du pouvoir : « Laisser les gens faire, c’est bien. Laisser le bordel s’installer, c’est moins bien… »
Affectif
Une dimension stratégique, qui s’accompagne d’un caractère affectif. « Le président déteste choisir entre les gens qu’il aime », explique un proche. Pendant des mois, M. Macron a eu par exemple toutes les peines du monde à mettre un terme au bras de fer opposant Gérard Collomb et David Kimelfeld pour la présidence de la métropole de Lyon, alors que tous deux font partie de la majorité. Il a finalement arbitré en octobre 2019 en faveur du premier, qui est l’un de ses soutiens historiques. Cela n’a pas empêché M. Kimelfeld de se lancer en dissident, malgré les multiples efforts du chef de l’Etat pour tenter de les rabibocher.
Macron avait ainsi reçu les deux rivaux à l’Elysée, le 18 juillet. Il avait proposé à Kimelfeld de laisser la métropole à Collomb pendant trois ans, avant d’en prendre les rênes à mi-mandat. Fin de non-recevoir de l’actuel patron de la métropole, qui s’est même payé le luxe de ne pas prendre le président au téléphone, alors qu’il se trouvait dans un TGV entre Paris et Lyon, le 16 octobre, à quelques heures de son premier meeting. Ce jour-là, M. Macron lui laisse un message : « De grâce, évitons les divisions qui conduiront à un immense gâchis. Il faut se remettre autour de la table. Je compte sur toi. » Encore une fois, en vain.
Cette incapacité à trancher certains cas stratégiques s’accompagne d’une propension à se disperser, et à s’attacher à des dossiers de moindre importance. « Il fait du micromanagement et s’occupe parfois de beaucoup de petites choses – en nous demandant par exemple de répondre à un maire d’une commune de 4 000 habitants – alors qu’on a un problème non résolu dans une grosse ville », soupire un stratège macroniste, au fait de la préparation des municipales. Ce souci de « s’occuper de tout » n’a pas empêché l’émergence de dissidences au sein de la majorité dans plusieurs villes, que ce soit à Villeurbanne, Annecy, Metz ou Besançon.
« Erreurs de casting »
Aux yeux de ses fidèles, les difficultés rencontrées par le chef de l’Etat dans la préparation des municipales illustrent une faiblesse de sa part dans la gestion des ressources humaines. « Il a beaucoup de qualités mais en tant que DRH, Emmanuel Macron n’est pas bon », estime une ministre. Depuis le début du quinquennat, ses propres troupes reconnaissent plusieurs « erreurs de casting » de sa part, comme le choix d’imposer Nathalie Loiseau en tête de liste aux élections européennes ou plus récemment, de proposer Sylvie Goulard au poste de commissaire européen. Outre une incapacité à anticiper les départs de certains ministres de poids, comme Nicolas Hulot et Gérard Collomb en 2018, le chef de l’Etat prend toujours beaucoup de temps pour remplacer les partants, lors des remaniements. Depuis 2017, seize ministres ont déjà quitté le gouvernement.
Au-delà d’un « problème de banc de touche », certains de ses proches évoquent un déficit d’expérience politique. « Le président n’a jamais été chef de parti, explique l’un d’eux. Contrairement à Sarkozy et Hollande, qui veillaient à placer leurs fidèles à la bonne place, Macron n’a jamais eu d’appétence pour les réseaux politiques constitués. Il n’a pas cette culture. »
La sienne, davantage héritée du monde de l’entreprise, consiste plutôt à jouer la concurrence interne. « Comme il n’a pas été formé dans les partis politiques ou dans des organisations de jeunesse qui lui auraient donné l’ADN de la gestion des conflits internes, il croit que chacun doit faire la preuve de sa propre force pour gagner », analyse un ministre. Au risque de distiller le poison de la division.