
Par Vanessa Schneider, Solenn de Royer
A 57 ans, et trois mois après la mort de son père, auquel elle a consacré sa vie, la fille de Jacques Chirac reste fidèle au poste. Tout en veillant sur sa mère, cette femme de devoir s’attache à préserver la mémoire d’un clan politique.
Lorsque Claude Chirac s’est avancée de quelques pas, dans les allées du cimetière du Montparnasse, personne n’a bougé. Elle est désormais seule devant la tombe de son père, silhouette noire et fragile. Il fait un froid sec, ce lundi 30 septembre, et le ciel a viré au blanc. La fille de Jacques Chirac, 57 ans, vient d’assister à la messe d’adieu à Saint-Sulpice, sous le regard du monde politique et des Français. Mais là, au pied du caveau de famille où repose déjà sa sœur, Laurence, elle peut enfin être la fille qui enterre et pleure simplement son père. « Elle avait encore quelque chose à lui dire, se souvient la chanteuse Line Renaud. Aucun de nous ne s’est approché, pour la laisser seule avec lui. »
La veille, avec son mari, Frédéric Salat-Baroux, ancien secrétaire général de l’Élysée, elle est venue aux Invalides dire merci aux Parisiens venus se recueillir devant le cercueil du président. Elle remercie encore, une semaine plus tard, dans la salle des fêtes du palais, où Emmanuel Macron a convié tous les anciens collaborateurs de Jacques Chirac. Devant ces visages familiers, Claude Chirac ne retient pas ses larmes. Avant de s’éclipser, l’ancien conseiller diplomatique, Jean-David Levitte, qui sait le dévouement de la fille pour son père, lui glisse : « Vous allez pouvoir vivre maintenant. » Elle secoue la tête : « Non, pas encore… »
Il y a tant à faire. Vider le petit bureau du passage Landrieu, dans le 7e arrondissement de Paris, où une dernière collaboratrice gérait les affaires de l’ancien président. Répondre aux maires qui la sollicitent pour des inaugurations de rues Jacques-Chirac. Lire les registres de condoléances et les milliers de lettres qui continuent d’affluer. « Ça me rendrait malade de ne pas répondre, ne pas être à la hauteur », dit celle qui a toujours entendu son père déclamer que « toute lettre mérite réponse ».
Rencontrée un petit matin de décembre dans un café de la rue de Tournon, où Bernadette vit seule désormais, Claude Chirac se dit « bouleversée » par ces témoignages d’affection. « Un réconfort dans un moment de fragilité », confie celle qui continue de veiller sur sa mère, très affaiblie, aux côtés de trois aides-soignantes, Fidéline, Nadine et Lucia, que l’ancien président avait fini par considérer comme ses filles. Ces dernières années, à mesure que l’un et l’autre déclinaient, Claude a consacré tout son temps à ses parents, passant ses journées au rez-de-chaussée de l’hôtel particulier prêté par le milliardaire François Pinault, un intime des Chirac, à deux pas du jardin du Luxembourg. Ses voisins la voyaient entrer et sortir de la pharmacie, et faire le tour du Quartier latin en promenant Sumette, le chien de son père.
« CLAUDE NE PORTE PAS UNE MANTILLE NOIRE, NI SA CROIX. CHIRAC, C’EST TOUTE SA VIE MAIS ELLE N’A PAS SACRIFIÉ LA SIENNE. » CHRISTINE BRANCHU, EX-SECRÉTAIRE GÉNÉRALE DU GROUPE RPR À L’ASSEMBLÉE NATIONALE ET INTIME DE LA FAMILLE
« Elle est d’un dévouement exceptionnel », répètent tous ceux qui l’aiment, de Line Renaud à Muriel Robin, en passant par Michèle Laroque et son compagnon, François Baroin. Thierry Rey, le père de son fils, Martin, avec lequel elle est restée très liée, n’hésite pas à la qualifier de « sainte ». L’ancien champion du monde de judo utilise aussi le terme de « sacerdoce » : « Elle a été le rempart de son père, son pilier, son garde du corps, elle lui a consacré sa vie. » L’ex-bras droit de Jacques Chirac, Frédéric Salat-Baroux, qu’elle a rencontré à l’Élysée et épousé en 2011, nuance : « La référence religieuse n’est pas adaptée à Claude mais c’est quelque chose de l’ordre du don total, c’est vrai. Ce qu’elle a fait pour son père, pour ses parents, je n’ai jamais vu ça. Il y a chez elle une force, un désintéressement, un oubli complet de soi. »
Sacrificielle ? Elle n’aime pas le mot. Elle préfère dire : « Je suis une femme de devoir. » Mais elle n’en tire « aucune gloire ». « Il n’y a pas à pleurnicher, j’ai fait mes choix et je ne sais pas faire les choses à moitié », ajoute-t-elle. « Claude ne porte pas une mantille noire, ni sa croix. Chirac, c’est toute sa vie mais elle n’a pas sacrifié la sienne », veut croire l’ex-secrétaire générale du groupe RPR à l’Assemblée nationale, Christine Branchu, une intime de la famille.
Claude Chirac n’avait pourtant pas prévu ça, cette vie au service de son père, du président de la République, de la France. Adolescente, elle se fait mettre à la porte de son école catholique, rêve de devenir vétérinaire. Après un passage à Assas et une année à Sciences Po, qu’elle n’a pas aimé, elle ne sait pas quoi faire. Elle est alors cette jeune fille des années 1980 qui fait la fête au château de Bity, l’été, en Corrèze, et dans les boîtes de nuit parisiennes avec d’autres « fils de ». Ses amis s’appellent Vincent Lindon, Stéphanie de Monaco, Paul Belmondo ou Anthony Delon. Elle écoute Madonna et Prince dans son Walkman, se coupe les cheveux au carré, glisse des créoles à ses oreilles. Ses parents l’ont à l’œil. Jean-Claude Laumond, le chauffeur du maire de Paris, est mandaté par Chirac pour la chaperonner : « Je ne veux pas d’emmerdes avec Claude. »
Père absent, mère « old school »
De son enfance, elle s’attache à garder le souvenir d’une période joyeuse, normale et simple. Pourtant, d’emblée, rien n’a été normal et simple. Et la joie n’a pas duré. Elle a 4 ans quand son père entre en politique, 11 ans lorsqu’il est nommé premier ministre, le début d’un parcours dans les palais de la République. Elle loge à Matignon, va à l’école en voiture avec chauffeur. À partir de 1977, la famille s’installe à l’Hôtel de ville de Paris. Une vie de privilèges, sans jamais en abuser, jure-t-elle. « Mes parents nous ont toujours dit que nous étions là de passage. »
La politique, elle la regarde de loin. Comme son père, qui ne passe ni week-end ni vacances avec ses filles. Bernadette prend en charge leur éducation. Une mère old school mais beaucoup moins rigide qu’il n’y paraît, selon sa fille. « Elle a toujours été une femme “en dehors de la boîte”, une personnalité hors normes qui a épousé Jacques Chirac contre l’avis de ses parents et a repris des études d’archéologie contre celui de son mari, premier ministre ! » Claude s’amuse encore des voyages de nuit entre Paris et la Corrèze, le long de la nationale 20, dans la « voiture pourrie » de Bernadette. Cette dernière déposait ses filles chez des amis le temps de faire ses bonnes œuvres dans les maisons de retraite de la région. « Elle était ouverte, j’invitais mes amis en vacances, elle adorait rire avec eux. »
Jacques Chirac, lui, n’est pas seulement le bel homme qui enjambait les portiques du métro, clope au bec, c’est aussi un père absent. Un « repère », note-t-elle dans une formulation involontairement lacanienne. Exigeant, strict, et qui se charge de rappeler les valeurs, parfois vertement. Claude se souvient encore de sa colère quand il l’avait surprise avec sa sœur quittant une chambre d’hôtel des flacons de gel douche plein les poches : « Ce n’est pas convenable ! », tonnait alors Chirac lorsqu’il était très fâché. Plus tard, il y eut une monumentale gifle paternelle qui lui déchira l’oreille, après la découverte d’un garçon dans son lit, à Bity.

« LA FAMILLE AURAIT PU EXPLOSER, [LA MALADIE DE LAURENCE] NOUS A AU CONTRAIRE SOUDÉS À VIE, ARRIMÉS LES UNS AUX AUTRES. CEUX QUI ONT CHERCHÉ À NOUS OPPOSER AVEC MA MÈRE N’ONT RIEN COMPRIS : NOUS SOMMES TRÈS UNIES, NOUS AVONS VÉCU UNE ÉPREUVE DE VIE QUI EST UN CIMENT. » CLAUDE CHIRAC
Entre-temps, tout a basculé. Quand Claude a 10 ans, la famille découvre la maladie de sa sœur aînée, 15 ans. L’anorexie destructrice de Laurence, sa souffrance, ses tentatives de suicide – un chemin de croix pour cette jeune femme brillante – est une brûlure pour la famille dont le cœur s’est fragmenté. « Il y a eu un avant et un après, confie Claude. Tout change brutalement et définitivement. L’attention se déplace sur la personne fragilisée. J’ai dû grandir beaucoup plus vite que je ne l’aurais fait autrement. Mes parents ont compté sur moi très tôt. Malgré mon jeune âge, il fallait faire face. Ils ne m’ont protégée de rien. Ils attendaient de moi que je ne crée pas d’ennuis. »
Laurence poursuit ses études de médecine tant bien que mal, obtient son doctorat en 1987. Elle vit ensuite retirée du monde, dans son appartement parisien. Ses parents resteront longtemps silencieux sur cette tragédie, Jacques Chirac ne l’invoquant vraiment qu’en 2007 : « le drame de ma vie ». Avec pudeur, Claude évoque une « douleur muette ». « De petite sœur, je suis devenue grande sœur, dit-elle, les rôles se sont inversés. Mais l’affection et la complicité, qui s’étaient nouées dans l’enfance, sont restées intactes, jusqu’à la fin. » À propos de ce calvaire, elle ajoute : « La famille aurait pu exploser, ça nous a au contraire soudés à vie, arrimés les uns aux autres. Ceux qui ont cherché à nous opposer avec ma mère n’ont rien compris : nous sommes très unies, nous avons vécu une épreuve de vie qui est un ciment. »
Un prof nommé Sarkozy
Claude Chirac apparaît pour la première fois sur la scène publique en août 1987 : Jacques Chirac, premier ministre, fait savoir que sa fille l’a convaincu d’empêcher l’annulation d’un concert de la sulfureuse Madonna à Sceaux. Chirac est alors associé à une droite libérale et autoritaire, une image qu’il veut corriger. Claude commence à s’occuper de son look. Après une première expérience peu concluante chez le publicitaire Jean-Michel Goudard – un ami de papa –, en 1988, son père lui propose de rejoindre sa cellule communication, à la Mairie de Paris. « Il se sentait très coupable d’avoir été un père absent. Il n’aurait pas supporté que Claude dérive. Il voulait l’avoir sous la main », décrypte un proche de la famille.
Claude ne sait pas encore qu’elle s’embarque pour vingt-cinq ans de vie politique, avec ses victoires (les présidentielles de 1995 et de 2002), ses coups durs (l’échec de 1988, la dissolution de 1997, les tourmentes judiciaires) et ses trahisons. En 1989, elle arrive officiellement à l’Hôtel de ville. Elle est timide, observe, prend des notes. Dans l’entourage du maire de Paris, elle trouve un professeur hors pair : Nicolas Sarkozy, qu’elle a côtoyé plus jeune. « Il m’a initiée, à la dure, à l’univers politique qui m’était totalement étranger. Il me faisait venir une demi-heure avant tout le monde, à 7 h 30. Son omelette au fromage devait être sur son bureau, avant la réunion. Il m’expliquait tout. Je mesure la chance que j’ai eue. »
Certains, à l’Hôtel de ville, ne voient pas d’un bon œil l’arrivée de la fille dans le giron du père. Pierre Charon, qui est censé s’occuper de la communication du maire de Paris, s’agace vite de « voir défaire le soir par la fille le travail de la journée ». Plusieurs fois il vient s’en plaindre à son patron, Maurice Ulrich, qui lui répond : « Claude, ce n’est pas négociable. » Lorsqu’il se risque à en parler directement à Chirac, ce dernier prend un air désolé : « Vous ne savez pas lui parler. » « Pour ceux qui voulaient la dégommer, c’était perdu d’avance ! », sourit Renaud Muselier, qui a fait très tôt équipe avec Claude au service de Chirac.
Maîtresse de l’agenda présidentiel
Avec la désertion des balladuriens – Nicolas Sarkozy en tête – en 1994, le clan se resserre. La fille n’organise plus seulement les déplacements et les meetings, elle gère la communication. C’est à cette époque qu’elle rencontre son second mentor, Jacques Pilhan, qui, après avoir été le stratège de Mitterrand, décide de passer au service de Chirac. Sarkozy lui a appris la politique, Pilhan la forme aux mouvements de l’opinion. Et la convertit à la règle malthusienne de la communication : raréfier la parole. « Il m’a tout appris de mon métier et plus encore », dit-elle.
Avec la presse, Claude Chirac se montre intraitable, ne communique qu’avec une poignée de journalistes jugés sûrs, maintient la horde des autres à distance. Après la victoire de 1995, dont elle est « l’un des principaux artisans », estime l’ancien conseiller de son père, Frédéric de Saint-Sernin, son rôle s’étoffe encore.
Mais de son propre aveu, elle reste le « bras droit armé » de Pilhan à l’intérieur de l’Élysée. À sa mort en 1998, Claude devient un élément central du dispositif élyséen, avec ses fidèles Agathe Sanson et Laurent Glépin, qu’elle continue à voir régulièrement. Sa place suscite jalousie et convoitises. Conseillère et fille, il est aisé de l’imaginer marionnettiste en chef d’un président indécis. N’est-elle pas la seule à se permettre de poser un doigt sur sa bouche pour faire signe au chef de l’État de se taire ? Elle est celle qui veille à ce que rien ne filtre des murs du château, notamment après le 2 septembre 2005 et l’AVC de Jacques Chirac. « Il va bien », dit-elle déjà à tous ceux qui s’inquiètent. Une phrase qu’elle répétera peu avant sa mort. Le protéger, toujours.
« JE N’AI JAMAIS ESSAYÉ DE PROFITER DE MA POSITION FAMILIALE POUR TIRER MON FIL, JACQUES NE L’AURAIT PAS SUPPORTÉ ET CELA N’AURAIT JAMAIS TENU. J’AI ÉTÉ CONSTRUITE DANS LA DISSOCIATION ENTRE VIE PRIVÉE ET PROFESSIONNELLE. » CLAUDE CHIRAC
Elle a la main sur l’agenda, peut y rayer des rendez-vous, relit les discours. Surtout, elle participe, au même titre que les plus proches conseillers, Dominique de Villepin, Maurice Ulrich, Jérôme Monod ou Christine Albanel, aux réunions stratégiques. Les déçus lui attribuent d’avoir été écartés d’un remaniement, les opposants politiques l’accusent de mauvaise influence.
En 2000, elle décroche sa marionnette aux « Guignols de l’info » qui la caricaturent en maîtresse d’école autoritaire, traitant le président comme un gosse. Rien de plus faux, s’offusque-t-elle. « Je n’ai jamais essayé de profiter de ma position familiale pour tirer mon fil, Jacques ne l’aurait pas supporté et cela n’aurait jamais tenu. J’ai été construite dans la dissociation entre vies privée et professionnelle. En réunion, il me considérait comme une collaboratrice parmi les autres. Moi, je ne voyais pas mon père, mais le président, le patron. En revanche, je revendique complètement avoir eu des débats contradictoires avec lui. J’ai toujours dit ce que je pensais. »
« Rigueur » et « exigence »
« Être sa fille lui donnait une liberté de ton, mais le revers de la médaille c’est que certains surinterprétaient son rôle. Chirac lui parlait parfois sans ménagement, c’était une façon de montrer qu’elle ne bénéficiait pas de passe-droits », résume Laurent Glépin. Pour Dominique de Villepin, qui fut secrétaire général de l’Élysée pendant le premier septennat, Claude s’est d’abord imposée par sa « rigueur » et son « exigence » : « Elle travaillait encore plus, elle ne voulait rien devoir au fait d’être la fille du président. » La machine à fantasmes est alimentée par une froideur affichée. Claude Chirac ne donne pas sa confiance facilement. Elle a appris jeune les faux-semblants et les amitiés intéressées. En 1976, alors que son père claque la porte de Matignon, elle déchante : « Le lundi j’avais plein d’amis, le mardi, presque plus. Ça m’a appris à savoir sur qui je peux compter ou pas. »
« J’AI ÉTÉ NAÏF, J’AI CRU QUE J’ALLAIS L’ÉLOIGNER DE TOUT ÇA ET L’EMMENER SUR MON CHEVAL BLANC, MAIS C’ÉTAIT PERDU D’AVANCE ! JE N’AVAIS AUCUNE CHANCE. L’HOMME DE SA VIE, C’ÉTAIT SON PÈRE. » THIERRY REY, LE PÈRE DE SON FILS
Secrète, doutant d’elle-même, elle fuit la lumière et les mondanités, exclut de parler d’elle. Sauf pour la « bonne cause », celle de son père. En 2000, au moment où sa cote de popularité est en berne, elle autorise Paris Match à photographier Chirac et son petit-fils, Martin, en vacances à Brégançon, sous le titre « L’art d’être grand-père ». La presse à sensation la traque, les biographes tentent de percer « l’énigme » de cette vigie blonde, autoritaire et parfois cassante, présente partout et nulle part. Plus on la sollicite, plus elle se dérobe, plus elle se fait discrète, plus on imagine son influence immense.
Pendant toute la période élyséenne, Claude ne vit guère que pour son père et pour la politique. Avec une infinie tendresse, Thierry Rey, qui a partagé sa vie pendant trois ans, raconte combien il s’est fourvoyé en s’imaginant pouvoir l’avoir tout à lui : « J’ai été naïf, j’ai cru que j’allais l’éloigner de tout ça et l’emmener sur mon cheval blanc, mais c’était perdu d’avance ! Je n’avais aucune chance. L’homme de sa vie, c’était son père. » Il se souvient des appels incessants du président jusque tard dans la nuit, qu’elle faisait parfois semblant d’ignorer pour tenter de préserver sa vie familiale. Le couple se sépare en 1996, quand Martin a 3 mois. « Je n’ai fait que travailler ces années-là », admet Claude.
Le rêve d’une autre vie
Alors bien sûr, elle a songé à arrêter. Longtemps, elle a rêvé d’une autre vie, à Los Angeles, où elle passa un mois chez Line Renaud lorsqu’elle avait 21 ans. En Californie, où le ciel tourne si rarement au gris, elle s’est immédiatement sentie chez elle. « J’ai dû avoir une vie antérieure là-bas, une vie très heureuse », sourit-elle aujourd’hui. Mais elle n’est jamais partie. En 1998, après le décès de Pilhan, elle évoque avec Chirac son désir d’ailleurs. « Je n’avais plus personne avec qui parler, donc j’ai parlé avec mon père directement. Ce n’était pas un homme qui aimait les états d’âme. On s’est assis quelques minutes. On venait d’entrer en cohabitation. Il m’a dit : « Ce n’est pas quand la tempête se lève qu’on quitte le navire. » »
Ça n’a jamais été le bon moment pour l’Amérique : la traîtrise d’Édouard Balladur en 1994, la victoire à l’arraché de 1995, la dissolution ratée deux ans après, l’affaire de la cassette Méry, confession posthume d’un financier occulte du RPR, la campagne de 2002 sur fond d’enquêtes judiciaires sur les emplois fictifs de la Mairie de Paris, le face-à-face avec le Front national, l’AVC du président en 2005, et puis la maladie. Pendant toutes ces années, elle passe également beaucoup de temps auprès de son fils, Martin, aujourd’hui 23 ans, qui a fini par trouver sa voie à Londres.
Après l’Élysée, Claude Chirac a bien tenté une échappée dans le privé, embauchée en 2007 par les Pinault. Un beau poste de directrice de la communication du groupe Pinault-Printemps-Redoute (PPR) [actuel Kering]. Malgré sa parfaite entente avec François-Henri, elle ne s’y est jamais sentie à l’aise. Frédéric de Saint-Sernin, qui émargeait au sein du même groupe, se souvient qu’elle avait été estampillée gauchiste par les membres du comité exécutif. « Besancenot a-t-il quelque chose à ajouter ? », ironisaient les dirigeants des filiales en s’adressant à la fille Chirac. « Il y avait des réunions houleuses où on disait ce qu’on pensait quand on nous annonçait des licenciements. Claude, son truc, c’est le service public, pas une holding financière. Elle détonnait complètement », note Saint-Sernin, aujourd’hui reconverti dans l’humanitaire. Elle quitte le groupe trois ans plus tard, en 2010.
Au service de ses parents
Claude retrouve alors sa place auprès de son père, comme si elle n’était jamais partie. Rue de Lille, dans les bureaux de l’ancien président, c’est elle qui ouvre ou ferme les portes, donne accès à son père ou le refuse. Recruté par elle pour aider Chirac à écrire ses Mémoires (parues en 2009 et 2011), l’écrivain et éditeur Jean-Luc Barré se voit imposer des séances de relecture, auxquelles Chirac n’est pas convié, et la présence d’un tiers lors de ses entretiens avec le président. « Nos tête-à-tête avec Chirac étaient mal perçus par Claude, j’empiétais sur son territoire, raconte-t-il. Pour elle, celle qui connaît le mieux, aime le mieux Chirac, c’est elle. Tous les autres sont de trop, je me suis senti de trop. »
Au fil des ans, l’état de santé de son père, puis celui de sa mère, se dégradant, Claude Chirac se met entièrement au service de ses parents, ne s’accordant pas de vacances et peu de pauses. Quand elle s’échappe, c’est souvent pour aider quelqu’un d’autre. Lorsque Line Renaud, sa « deuxième maman », s’est cassé la jambe, elle accourt à son chevet dans la maison de Rueil, où elle retrouve ses « sœurs », Muriel Robin et Michèle Laroque.
Parfois, ses amies s’inquiètent un peu de cette vie de devoirs. Un jour qu’elle la voit en coup de vent, près du domicile de ses parents, Michèle Laroque n’y tient plus : « Claude, tu ne peux pas essayer de vivre un peu pour toi ? » « Elle donne plus qu’elle ne reçoit. Elle ne se plaint jamais », constate, elle aussi, Muriel Robin. Une vraie Chirac, qui ne montre aucune émotion, ne s’épanche pas et balaie les nuages par des traits d’humour. « Allez, je retourne à ma clinique », avait-elle l’habitude de lancer à ses amies, en quittant la chambre de Line. « Son karma est particulier, elle n’a pas été très bien servie », euphémise Muriel Robin.
Un chapelet de malheurs
Une vie hantée par la maladie et les morts. Elle a un peu plus de 20 ans quand sa meilleure amie, Christine, celle qui partageait les goûters et les vacances, celle que Bernadette accueillait pour mettre un peu de gaieté dans cette maison déjà devenue trop triste, meurt dans un accident de voiture, en Australie, où elle effectuait un stage trouvé par Chirac. Il y eut ensuite le décès de son premier mari, épousé le 30 octobre 1992, Philippe Habert, politologue brillant et solaire, ambitieux et exalté, retrouvé mort dans son appartement quelques mois seulement après les noces, dans des circonstances jamais vraiment élucidées. Claude se retrouve veuve à 30 ans.
Il y eut encore la disparition du mentor, Jacques Pilhan, à 54 ans seulement, une épreuve de plus. Le décès de Laurence enfin, en 2016, après de longues années déchirantes, qui précipita ses parents dans la maladie et le silence, jusqu’à la mort de Jacques Chirac, le 26 septembre.
Attentive aux « signes », Claude « espère » croire en la vie après la mort et continue à parler avec ceux qui ont compté. Et à propos de ce chapelet de malheurs, elle note : « Ça m’a changée, aidée à hiérarchiser des problèmes. Avant que je considère que quelque chose est grave, il faut du temps. Pour mon entourage ce n’est pas forcément facile. Ça m’a donné à la fois une image de dureté et une perméabilité à la souffrance. Ça m’a aussi appris que la vie, ce n’est pas gagné, et qu’il faut profiter du présent. Les instants de bonheur sont fugaces, il ne faut pas les rater. »
« CLAUDE ACCORDE OU NON SA CONFIANCE. QUAND ON LA TRAHIT, C’EST DUR DE REMONTER LA PENTE. » HUGUES RENSON, L’UN DES DERNIERS COLLABORATEURS DE CHIRAC
On ne s’apitoie pas chez les Chirac. Lorsque, enfant, son père lui annonce au téléphone la mort de son chien adoré, il ajoute : « Si tu as envie de pleurer, pleure, mais fais en sorte que personne ne te voie. » Quand, à la fin des années 1990, Michèle Laroque la rencontre chez Line Renaud, la comédienne est saisie par la tristesse contenue qui semble habiter la fille du chef de l’État. « Claude a besoin de légèreté, d’un petit mode d’emploi pour vivre, elle doit apprendre à s’aimer », confie la comédienne. Même avec ses proches, Claude n’évoque jamais ses difficultés. « Elle ne sait pas parler d’elle, constate Agathe Sanson. Dans sa famille ça ne se faisait pas. Elle ne dit jamais « je ». Il y a des pans entiers de sa vie que je ne connais pas. »
Une amie fidèle mais intransigeante
François Baroin, qui l’a connue à 17 ans par son père, ancien condisciple de Jacques Chirac à Sciences Po, loue une « amie merveilleuse, hyper affective, drôle et attentive ». Pourtant, lui aussi a eu droit à ce qu’il appelle pudiquement une « petite fâcherie ». Claude ne lui a pas parlé pendant plusieurs mois après qu’il a accepté de figurer dans le gouvernement de Nicolas Sarkozy. Amie fidèle, elle est intransigeante avec ceux qui lui font défaut. « Claude accorde ou non sa confiance, dit Hugues Renson, l’un des derniers collaborateurs de Chirac. Quand on la trahit, c’est dur de remonter la pente. »
CELUI QUI CONCENTRE LA COLÈRE DE CLAUDE, C’EST NICOLAS SARKOZY. PARCE QU’IL FUT L’INTIME, LE MENTOR, LE CONFIDENT, SA TRAHISON EN 1994 POUR DEVENIR LE PORTE-PAROLE D’ÉDOUARD BALLADUR N’EST TOUJOURS PAS DIGÉRÉE.
En 1998, d’aucuns se souviennent qu’elle biffa les noms de certains invités à célébrer à l’Élysée la victoire des Bleus en finale de Coupe du monde de football : les apostats, les traîtres, les sarkozystes ne figureront pas sur la photo aux côtés des champions. Même Jean-Louis Debré, l’ami de toujours, celui qui poussait inlassablement la porte de la rue de Tournon pour aller s’asseoir auprès d’un ancien président devenu mutique, fut ostracisé du jour au lendemain pour avoir osé dire publiquement que Jacques Chirac n’allait pas si bien.
Mais celui qui concentre la colère de Claude, c’est Nicolas Sarkozy. Parce qu’il fut l’intime, le mentor, le confident, sa trahison en 1994 pour devenir le porte-parole d’Édouard Balladur n’est toujours pas digérée. « Un sujet pour l’éternité ! », sourit François Baroin. « C’est une lionne, résume son mari, Frédéric Salat-Baroux. C’est elle qui garde, chasse et protège. On lui a reproché des logiques claniques. On n’a pas compris que cela obéissait à d’autres ressorts : Claude va au bout des choses pour les gens qui comptent. »
L’âme d’un « soldat »
Bientôt, il va lui falloir ouvrir une nouvelle page de sa vie. Au lendemain des obsèques, Christine Albanel a reçu de nombreux appels de gens désireux de savoir si Claude comptait se lancer en politique. « Ce fut une telle émotion tout d’un coup qu’il y a eu le rêve d’une transmission », explique l’ancienne collaboratrice de Jacques Chirac, qui ne l’imagine pas s’exposer elle-même à la violence de la politique.
L’intéressée, pourtant, ne l’exclut pas. « C’est une question qui ne s’est jamais posée, je n’ai donc jamais pu y réfléchir. Je ne dis ni oui ni non », même si le « nouveau monde » d’Emmanuel Macron, si loin de la politique qu’elle a connue, ne l’inspire guère. Et puis, elle se sent davantage l’âme d’un « soldat » que d’un numéro un. « Il faut savoir qui on est dans la vie, ça évite de perdre du temps. » De ces années au service de son père, du pays, elle ne regrette rien : « J’ai eu une chance incroyable de vivre tout ce que j’ai vécu. » La suite ne « l’inquiète pas ». Ceux qui l’aiment lui conseilleraient de « penser enfin un peu à elle ».